CHAPITRE Iir
Guerres de Louis XII dans le Milanais et le Ropume de Naples.
AJliance de Louis XII avec les Borgia. - Traité avec Venise contre Ludovic. - U99. Première Conquête du Milanais par les Français. - 1500. Deuxième Conquête. — Guerre de Pise. — Succès de César Borgia dans la Romagne. - Traité de Grenade entre Louis XII et Ferdinand le Catholique. — 1501. Conquête et partage du royaume de Naples. - 1502. Rupture entre la France et l'Espagne. - 1503. Traité de Lyon. - Batailles de Cerignola, de Seminara et du Garigliano. — 1504. Ruine des Borgia. — Traités de Blois.
Louis XII , en montant sur le trône , ajouta à son titre de roi de France ceux de roi de Naples et de Jérusalem , et de duc de Milan ; il manifesta ainsi l'intention de soutenir ses prétentions comme descendant de Valentine Visconti eJ
<;oinme héritier de la maison d'Anjou. Le parlement de Paris proclama en même temps la légitimité de ses droits sur l'Italie.
Plus prudent que son prédécesseur , Louis négociait avant de combattre. Un intérêt grave le poussa d'abord à s'unir avec les Borgia. La veuve de Charles VIII , Anne de Bretagne , s'était retirée dans son duché : elle disait aux dames de sa compagnie , « qu'elle demeureroit plutôt toute sa vie veuve d'un roi, que de se rabaisser à un moindre que lui ; toutefois , qu'elle ne désespéroit tant de son bonheur, qu'elle ne pensât encore être un jour reine de France régnante , comme elle l'avoit été , si elle vouloit *. » Son contrat de mariage portait que, dans le cas où elle survivrait au roi , elle épouserait son successeur. Mais Louis XII était marié à Jeanne , fille de Louis XI ; quoique cette princesse rachetât par ses vertus les défauts physiques de sa personne , il n'éprouvait que de l'éloignement pour elle. Ne voulant pas laisser échapper une province aussi importante que la Bretagne , il demanda et obtint, à force d'intrigues et de séductions , du pape Alexandre VI , l'autorisation de divorcer.
Après avoir consommé son union avec Anne de Bretagne (8 janvier 1499) , Louis XII s'entendit avec les Vénitiens
* Brantôme.
pour faire la guern' à Ludovic le More. Par le traité de Blois (J5avril), Venise reconnut les droits du roi de France sur le duché de Milan , promit de lui fournir quinze cents chevaux et quatre mille fantassins , outre qu'elle attaquerait le Milanais du côté de l'est , et se réserva , comme prix de son concours , Crémone et la Ghiara d'Adda *. Par le traité de Genève (13 mai) , le passage fut assuré aux Français à travers les états du duc Philibert II de Savoie , qui donnait même deux cents lances et six cents cavaliers : le roi , de son côté, s'engagea à solder ces auxiliaires, et à payer au duc et à son frère une pension de 32,000 livres. Les anciens ti'aités avec les Suisses furent renouvelés à Lucerne : Louis XII promit de payer aux ligues suisses une pension perpétuelle de 20,000 livres , plus un secours annuel de 20,000 florins lorsque les Suisses auraient des guerres à soutenir; de leur côté , les cantons devaient fournir tout ce qu'ils pourraient de gens de guerre , à raison de 4 florins et demi de solde mensuelle par tête. Le pacte était offensif et défensif envers et contre tous , le Saint-Siège excepté.
Les circonstances étaient très-favorables à l'ambition de Louis XII : Henri VII était occupé à pacifier l'Irlande , à créer la marine anglaise , à punir quelques aventuriers qui
' On appelle aiii«,i les terres ijui bordeut l'Adda.
lui disputaient la couronne ; Ferdinand le Catholique , loin de protéger l'Italie , méditait déjà l'usurpation du royaume de Naples -, l'archiduc Philippe le Beau , fils de Maximilien, et gouverneur des Pays-Bas , ne réclamait, pour prix de sa neutralité , que les villes d'Hesdin , d'Aire et de Béthune ; une guerre contre les Suisses et une révolte de la Gueldre et de la Frise retenaient les soldats de l'empereur ; Florence ne songeait qu'à replacer les Pisans sous le joug , et Frédéric III remédiait aux désastres que la guerre précédente avait causés dans les états napolitains. L'armée française n'avait qu'à se montrer pour conquérir le Milanais. Louis XII assura , du reste , la paix de son royaume , en renouvelant les traités de Senlis , d'Estaples et de Barcelone.
Ludovic ne fut même pas soutenu par son beau-père le duc de Ferrare. Il crut pouvoir se débarrasser des Vénitiens , en suscitant contre eux le sultan Bajazet. Celui-ci se contenta d'enlever à la république les places qui lui restaient sur les mers delà Grèce, et d'envoyer Scander, pacha de Bosnie, commettre quelques dévastations dans le Frioul jusqu'aux rives de la Livenza. Cette alliance du duc de Milan avec les Turcs ne fit qu'augmenter la haine que lui portaient les Italiens.
Les troupes françaises se réunirent à Lyon , sous le commandement du comte de Ligny , de Stuart d'Aubigny et de Trivulzio. A leur approche , Gênes chassa de son territoire
toutes les garnisons milanaises. Le château d'Arazzo , sur les bords du Tanaro , se rendit dès les premiers coups de canon (13 août); la garnison d'Annone fut passée au fil de i'épée après un jour de combat. Des places plus importantes, Valenza,Bassignano, Voghera, Castel-Nuovo, Ponte- Corone , Tortone , ouvrirent leurs portes : un réfugié napolitain , Galéas de San-Severino , qui commandait au nom de Ludovic , laissait tout le pays à découvert , et l'on ne sait s'il faut l'accuser de trahison ou d'incapacité. Le 26 août, les Français entrèrent dans Alexandrie ; Pavie fit ensuite sa soumission. Le comte de Cajazzo, opposé aux Vénitiens, ne put les empêcher de s'emparer de toutes les villes entre rOglio et l'Adda , de pousser leurs avant-postes jusqu'à Lodi , et d'assiéger Crémone.
Les habitants de Milan refusèrent de se défendre ; ils tuèrent même Antoine Landriano , le trésorier de leur duc. Ludovic, ne voyant plus d'espoir, fit partir pour l'Allemagne ses enfants et ses trésors , sous la garde de son frère , le cardinal Ascanio , et se dirigea à son tour vers la Valteline , d'où il se rendit à Inspruck , dans les états de l'empereur. On rapporte qu'en sortant de Milan (2 septembre) , il dit aux ambassadeurs vénitiens ces paroles prophétiques : « Vous m'avez amené le roi de France à dîner , je vous prédis qu'il ira souper chez vous. » Bernardino de Corte , à qui il avait remis le soin de garder la citadelle , la livra aux Français,
moyennant une somme d'argent : le mépris dont il fut l'objet le poussa à se donner la mort. Les arbalétriers gascons renversèrent à coups de flèches la statue de Ludovic , chefd'œuvre de Léonard de Vinci.
La conquête du Milanais n'avait duré que \ingt jours. Louis XII fit une entrée triomphale à Milan , le 6 octobre. Il se montra afl'able et bienveillant à ses nouveaux sujets. Les impôts, qui, sous Ludovic , s'élevaient à 1,700,000 livres , furent réduits à 622,000. Les nobles recouvrèrent plusieurs de leurs domaines confisqués , ainsi que le droit de chasse dont les ducs de Milan les avaient dépouillés. On n'exerça aucune poursuite contre les partisans des Sforza. Les prélats furent affranchis de l'obligation de fournir chacun un bœuf pour la table ducale. Un sénat , composé de deux évêques, de quatre officiers et de onze personnages de robe, nommés à vie , sous la présidence d'un grand-chancelier, reçut la prérogative de suspendre les décrets royaux , à l'imitation des parlements français. Louis XII protégea les gens de lettres et les artistes , augmenta le traitement des professeurs dans les écoles , et arma chevaliers plusieurs capitaines distingués.
Pendant son séjour à Milan, Louis XII reçut les ambassadeurs de presque tous les états d'Italie. Il conclut une alliance avec les Florentins , qui lui promiient leurs secours contre Naples. aussitôt qu'ils seraient rentrés en possession
de Pise. Ferrare, Bologne, Mantoue, le Montferrat, s'unirent avec la France. Le roi donna à César Borgia trois cents lances et quatre mille Suisses , sous les ordres d'Yves d'Alègre , pour reconquérir laRomagne. Il nomma Philippe de Ravenstein , de la maison de Clèves , gouverneur de Gênes, et choisit Trivulzio pour administrer Milan, espérant que les Milanais obéiraient avec moins de répugnance à un compatriote qu'à un étranger. La domination française en Italie lui paraissait solidement assise , il retourna dans son royaume.
Le Milanais fut perdu aussi rapidement qu'il avait été conquis. Trivulzio donna à son gouvernement le caractère d'un régime de faction , et se laissa entraîner aux rancunes de l'exil. Attaché de cœur et de famille au parti guelfe ou démocratique, il se rendit odieux à la noblesse par son implacable sévérité; il laissa des bandes françaises mettre à sac les propriétés des Gibelins. La bourgeoisie ne fut pas plus ménagée : un jour, Trivulzio tua , de sa main , sur la place du marché , quelques bouchers qui refusaient de payer la gabelle. Enfin, les Milanais étaient désenchantés de LouisXII, qu'ils avaient cru assez riche pour abolir tous les impôts ; ils le blâmaient d'avoir accordé du secours à César Borgia pour faire une guerre injuste aux seigneurs Romagnols , et d'avoir contraint le fils de Jean-Galéas à prendre l'habii monastique.
On avertit Ludovic du revirement qui s'opérait dans les esprits. Il enrôla aussitôt cinq cents hommes d'armes bourguignons et francs-comtois , et huit mille fantassins suisses, malgré le directoire fédéral , et promit une pièce d'or par tête de Français qu'on lui présenterait. A son approche , la ville de Côme se souleva. La population se prononça partout avec tant d'unanimité , que Trivulzio , abandonnant Milan , Pavie et Parme , se replia vers Novare , où il attendit les secours du roi. Ludovic rentra dans sa capitale , le 5 février 1500, et ce peuple, qui l'avait chassé naguère, témoigna la plus vive allégresse. Les Vénitiens tinrent bon dans Lodi et Plaisance ; ce fut en vain que Ludovic chercha à se reconcilier avec eux et avec Florence : il n'y eut que quelques petits pi'inces , rentrés dans leurs fiefs confisqués par les Français , qui se joignirent à lui.
A la nouvelle des événements de la Lombardie, Louis XII avait envoyé le bailli de Dijon et le cardinal d'Amboise en Suisse , pour y lever des troupes. Dix mille mercenaires se rendirent à Asti , où La Trémouille s'était déjà posté avec quinze cents lances et six mille fantassins français. Cette armée marcha jusqu'à Novare, que Ludovic venait d'enlever à Yves d'Alègre. Les Suisses formaient, des deux côtés, la plus grande partie de l'infanterie : mais ceux du duc de Milan étaient des aventuriers , engagés individuellement , tandis que ceux de La Trémouille avaient pris les armes avec
l'assentinienl du directoire fédéral , et marchaient sous la bannièi'e de leurs cantons. Il an-iva de Suisse un ordie qui rappelait les mercenaires des deux armées , ou leur enjoignait de servir le même parti, pour éviter qu'ils se rencontrassent les armes à la main. Dès lors , la cause de Ludovic fut perdue : ses Suisses refusèrent de combattre contre les drapeaux de leur république , et les soldats lombards et albanais, effrayés de rester seuls en face de l'ennemi, ne lardèrent pas à se disperser. Des rapports s'établirent entre les deux camps : il fut convenu que les Suisses de Ludovic teiourneraienl librement dans leur pays avec tout leur bagage , ainsi que les gueiriers bourguignons et francs-comtois. Les officiers français demandaient que le duc de Milan leur fût livré ; mais les Suisses répondirent « que jà par eux ne seroit remis ; mais que si entre eux se pou voit trouver , sans empêchement se pourroit prendre; dont fut appointé que , le lendemain matin , ils passeroient désarmés , deux à deux , entre l'armée de France , afin que si ledit seigneur Ludovic, en état dissimulé entre eux se cuidoit sauver, tout à clair pût être avisé *. » Ludovic , déguisé en cordelier , espérait passer parmi les aumôniers de régiment ; mais un soldat du canton d'Uri le désigna au bailli de Dijon, pour la somme de 200 écus (10 avril). On l'envoya au château de
" Jean iiWvion.
86 LES FKANÇAIS
LocKes, où il vécut jusqu'en 1510 : quelques auteurs prétendent qu'il était enfermé dans une cage de fer ; d'autres , que c'était seulement une chambre ténébreuse où il dut rester sans livres , sans papier , ni encre. On voit encore à Loches quelques vers, que sa main avait , dit-on , tracés, et dans lesquels il déplorait la ruine de sa puissance et sa longue captivité. Son frère , le cardinal Ascanio, saisi par les Vénitiens aux environs de Plaisance , fut livré aux Français, qui l'enfermèrent dans la toui- de Bourges. Ce fut pendant la conquête du duché de Milan que Bayard conçut l'audacieux piojet d'enlever avec cinquante hommes d'armes Binasco , défendu par trois cents cavaliers. Il attaqua cette troupe devant les portes de la ville et la dispersa ; mais , emporté par son ardeur, il entra avec les fuyards dans Binasco et fut fait prisonnier. Les ennemis , émerveillés de sa jeunesse et de son courage , lui rendirent la liberté.
Les Suisses , auxquels Louis Xll devait ses succès , élevèrent des prétentions exorbitantes. Le roi ayant refusé de les satisfaire, ils s'emparèrent, en retournant dans leur pays , de la ville de Bellinzona, l'une des clefs du Milanais. Le seigneur de Chaumont , Charles d'Amboise , neveu du cardinal chargé de gouverner Milan , fit oublier , par sa douceur et son équité , les violences de Trivulzio. Toutefois , quelques états d'Italie , Lucques , Bologne , Sienne , Mantoue , coupables d'avoir secondé Ludovic le More , ou
accusés de s'être réjouis de ses succès , fuient frappés d'énormes contributions.
Louis XII avait promis à Florence de l'aider à soumettre Pise. Une armée de six cents Uuices et de sept mille fantassins , sous la conduite de Hugues de Beaumont , fut envoyée en effet contre cette ville. Les Pisans , qui devaieni leur liberté à Charles VIII, sortirent de leur ville en criant : Vive la France! et apportèrent des vivres au camp. Deux officiers français furent conduits à l'Hôtel-dc-Ville , où on leur montra le portrait du feu roi, entouré de tous les signes d'honneur que l'on décerne aux Iriomphateuis. Comme ils déclarèrent qu'ils avaient été chargés de les combattre , les Pisans leur dirent : « que, à l'aide de Dieu et de Notre-Dame, jusqu'à la mort contre les Florentins défendroient leur franchise. Toutefois avertirent les François que les eaux des puits et des fontaines d'autour Pise étoient toutes empoisonnées et corrompues, et qu'ils se gardassent d'en boire, mais sûrement bussent de l'eau du fleuve. Et aussi requirent aux François qu'il leur plût ne se ti'ouver contre eux à l'assaut, mais à eux , et aux Allemands et Florentins , laissassent la mêlée *. » Le sentiment du devoir et la discipline l'emporlèrent cependant sur les affections du cœur , et Beaumont ordonna un assaut (24 juin) ; les Pisans le repoussèrent au
' .itAN b'.ViTyN.
feiS LES FRANÇAIS
cri de Pise et France ! « Sur le soir , saillirent de Pise aux torches et aux falots les femmes de la ville , faisant la recherche, par les haies et buissons, pour trouver les malades et blessés. El tous ceux qu'elles purent voir et rencontrer , aimablement les prirent par les mains , et doucement les levèrent , puis par sous les bras les emmenèrent peu à peu jusques à la ville , et dedans leurs hôtels les logèrent , où furent tant traités à souhait et soigneusement pansés , que .oncques ne furent mieux venus. » Les assiégeants, touchés du dévouement de Pise à la France, forcèrent leui's chefs de lever le siège : ils disaient avoir vu rebondir les boulets de leurs canons sur les murs de la ville consacrée à la Vierge. Le mauvais succès de cette expédition irrita LouisXII contre les Florentins , que l'on accusait d'avoir causé les revers éprouvés par les armes françaises. Ce fut pour apaiser ce ressentiment , et pour obtenir de nouveaux secours , qu'ils députèrent en France Machiavel. Celui-ci conclut un nouveau traité par lequel le roi garantissait à la république ses possessions actuelles , mais sans lui promettre son assistance pour recouvrer la souveraineté de Pise.
Les soldats de Beaumont furent envoyés dans la Romagne , au service de César Borgia. La situation des États (le l'Église était déplorable. Les Orsini sur la rive droite du Tibre , les Colonna sur la rive gauche , se faisaient une guerre acharnée , détruisant les moissons , arrachant les
vignes , brûlant les oliviers : la campagne de Rome se changeait en désert. C'était encore pis dans la Romagne. Quelques villes, comme Ancône, Assise, Spolète, Terni, Narni, se gouvernaient en république. Des familles nobles avaient établi leur tyrannie dans les autres : c'étaient les maisons de Varano et de Fogliano dans la Marche , les Vitelli à Ci>iladi-Castello , une branche des Sforza à Pesaro , les Malatesti à Rimini , les Baglioni à Pérouse , les Manfredi à Faënza, les Riario à Imola et à Forli , etc. Les vicaires pontificaux euxmêmes s'étaient transformés en princes indépendants. Poussés par de petites animosités, ne reconnaissant plus ni Dieu ni loi , les seigneurs romagnols avaient recours les uns contre les autres aux perfidies , aux coups de stylet , aux empoisonnements ; ils organisaient des bandes d'assassins sur leurs terres. Les faits atroces que l'histoire a conservés sont à peine croyables. Un gentilhomme de l'Ombrie écrasa contre une muraille la tête des enfants de son ennemi , égorgea sa femme enceinte , et cloua contre sa porte un autre enfant , comme trophée de sa vengeance. Le seigneur de Fermo , Jean Fogliano , fut égorgé dans un festin , avec les principaux citoyens de la ville, par son neveu Oliverotte, qu'il avait comblé de bienfaits.
César Borgia avait fondé , sur la haine qu'inspiraient les seigneurs , son plan de se former une grande principauté dans la Romagne , et Louis XII avait acheté son union avec
la cour pontificale par la promesse de soutenir l'exécution de ce plan. Le fils du pape, dont la devise était César ou rien , a formé de nombreux disciples en politique : il a fait une science du crime, il en a tenu école et donné leçon. Lorsqu'il avait besoin d'argent , il envoyait commettre un meurtre ; et personne n'osait demander justice , dans la crainte d'être aussi victime de ses coups. Il fit jeter dans le Tibre son propre frère le duc de Gandia ; il étrangla un de ses beaux-frères, qu'il n'avait pu empoisonner ; il égorgea, sous le manteau même d'Alexandre VT , Perotto , le favori du pontife. Il avait coutume de dire : « Ce qui ne se fait pas à midi se fait le soir. » Pour atteindre son but, il ne regardait pas aux moyens , pei'suadé que le succès justifie tout. Dans sa lutte contre les seigneurs de laRomagne, César Borgia se fit un appui de la faveur du peuple , répétant que « celui qui veut dompter les grands doit faire beaucoup.» Il ne recula ni devant la perfidie , ni devant la cruauté ; il sema l'inimitié entre les seigneurs , afin de les écraser les uns par les autres. Avec l'aide des Français , il s'empara d'Imola et de Forli en 1499, de Pesaro et de Rimini en 1500, de Faënza en 1501. Le jeune souverain de Faënza , Astorre de Manfredi , qui s'était rendu à condition de garder sa liberté et ses revenus héréditaires , fut envoyé à Rome , et étranglé avec son frère Ottaviano. César « mena si bien et si beau tous ces tyranneaux , qu'il les réduisit au
peiit pied. » Alexandre VI , ayant alors distribué douze chapeaux de cardinaux à ses créatures , obtint la majorité des voix dans le sacré collège , et fit détacher des États de l'Église toute la Romagne , dont on fit un duché pour son fils.
Du reste, César Borgia a bien mérité du pays, en lui rendant la sécurité. Il délivra la Romagne d'une féodalité oppressive , la purgea de tous les malfaiteurs , .qui furent frappés de mort ou d'exil , fit respecter partout les personnes et les propriétés , et maintint le bon ordre par une police sévère. Cruel dans l'accomplissement même du bien, et voulant s'épargner l'odieux des exécutions qu'il avait ordonnées , il envoya à l'échafaud le ministre Ramiro d'Orco , instrument de sa justice ou de ses vengeances.
Louis XII était maître de la Lombardie ; il n'était pas demeuré étranger aux événements de la Romagne. Il lui restait à porter ses armes dans le royaume de Naples , où les Français avaient une tache à effacer. Frédéric III , qui s'attendait, en effet, à être attaqué, offrit, pour avoir la paix , un tribut, l'hommage féodal et ses principales forteresses. Louis commit l'inconcevable faute de rejeter cette proposition , qui lui donnait tous les avantages de la victoire ; et , supposant que la principale cause de l'insuccès (le Charles VIII avait été le mauvais vouloir et la jalousie de Ferdinand le Catholique, il résolut de s'en faire un ami, en
l'associant au partage des états napolitains. Un traité d'alliance fut conclu à Grenade, le 11 novembre 1500 : le roi d'Espagne devait avoir la Fouille et la Calabre , avec le titre de duc ; Louis XII , la ville de Naples , la Terre de Labour, le port de Gaëte , les Âbruzzes , et le titre de roi de Naples et de Jérusalem. On stipula en outre que Ferdinand percevrait les 200,000 ducats payés d'ordinaire pour les moutons qui passaient l'été dans les montagnes des Abruzzes , et l'hiver dans les plaines de la Fouille ; qu'il en partagerait le produit avec le roi de France ; que celui-ci renoncerait encore à toutes ses prétentions sur le Roussillon et la Cerdagne. Les deux princes devaient obtenir du pape Alexandre VI l'investiture de leurs nouvelles provinces.
Ce traité fut tenu secret , et l'exécution en avait été combinée avec une rare perfidie. En effet, Louis XII devait attaquer Naples ouvertement : on supposait que Frédéric III appellerait à son aide les Espagnols , ses alliés naturels ; et Gonzalve de Cordoue, envoyé en Sicile avec des forces considérables sous le prétexte d'aider les Vémliens engagés alors dans une guerre contre les Turcs en Morée, prendrait, comme ami, possession des places napolitaines, pour y introduire ensuite les Français.
Une armée de seize mille hommes , sous les ordres de d'Aubigny , se réunit à Parme ; on y voyait des chefs illustres , La Trémouille , Louis d'Ars, Bayard , Yves d'Aï-
lègre, Gaspard de Coligny , et Jacques de Chabannes , seigneur de La Palice , que la chanson a immortalisé pai' le ridicule , au grand scandale de l'histoire. Philippe de Ravenstein prépara dans les ports de Gênes et de Toulon une flotte portant six mille cinq cents hommes de débarquement. L'expédition partit le l^r juin 1501 , par la route de F^ontremoli et de Pise , rallia en chemin César Borgia , traversa toute la Toscane , dont le libre passage avait été ac- €Oidé d'avance par le gonfalonier de Florence , Pierre Soderini , et arriva devant Rome le 25. Ce jour-là , Alexandre VI communiqua au collège des cardinaux une bulle qui dépouillait Frédéric de ses états, et les partageait entre la France et l'Espagne. Gonzalve de Cordoue , déjà appelé dans le royaume de Naples , soutint que ce partage était une calomnie infâme, et n'avoua le traité de Grenade qu'à l'arrivée de d'Aubigny sur les bords du Vulturne. Frédéric , privé de ses places fortes par cette trahison, essaya néanmoins de défendre celles qui lui restaient : il confiii Capoue à Fabrice Colonna , Naples à Prosper Colonna , et s'enferma lui-même dans A versa. Le 25 juillet, Capoue fui prise après quelques jours de résistance : les Français y pénétrèrent pendant qu'on discutait les conditions de la capitulation, tuèrent sept mille habitants , et mirent en pièces toute la garnison ; Prosper Colonna fut fait prisonnier. Frédéric évacua bientôt Aversa , puis Naples, où d'Aubigny