‹ Les français en Italie au XVIe siècleChapitre 5 sur 16 · A LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

A LES FRANÇAIS

entra le 19 août, et s'enfuit dans l'île d'Ischia. Six jours après , bloqué par Philippe de Ravenstein , il se remit à la générosité des Français. 11 recul de Louis XII le titre de duc d'Anjou, une pension de 30,000 ducats, et alla vivre en Touraine , libre de ses actions , mais surveillé ; il y vécut jusqu'en 1504. On doit dire, à la gloire des lettres, que le poète Sannazar, seul ami qui lui était resté fidèle, avait vendu ses biens pour lui adoucir les rigueurs de l'exil, et l'avait suivi en France, où il lui ferma les yeux. Le second fils de Frédéric , Alphonse , qui l'avait accompagné , mourut en 1515 à Grenoble. L'aîné, Ferdinand, pressé dans Tarente par les Espagnols , se rendit sous la condition expresse de conserver sa liberté : Gonzalvede Cordoue, qui le lui avait juré sur l'hostie , l'envoya cependant en Espagne , où on le retint prisonnier jusqu'à sa mort.

Le royaume de Naples fut partagé conformément au traité de Grenade. Mais cette odieuse conquête n'engendra que la discorde. En effet , Ferdinand le Catholique s'était ménagé des prétextes pour rompre avec les Français et les chasser de leurs provinces : par oubli ou à dessein , on n'avait point parlé de la Basilicate et de la Capitanale dans les conditions du partage. Louis d'Armagnac , duc de Nemours , qui avait été nommé vice-roi des possessions françaises, réclama les deux principautés comme appartenant aux Abruzzes ; Gonzalve de Cordoue prétendait qu'elles se ralta<haient à la

Poiiille. Après bien des plaintes et des discussions de part et d'autre , les hostilités éclatèrent en juin 1502.

Les Français, bien que décimés parles maladies, avaient l'avantage du nombre. Mais la dissension régnait parmi eux: une partie de l'armée n'avait pas vu sans regret et sans murmures la disgrâce de d'Aubigny, que le roi avait privé du commandement en chef au profit du duc de Nemours. Gonzalve avait attiré à lui les Colonna ; mais les princes de Salerne et de Bisignano avaient entraîné beaucoup de Napolitains dans le parti français. Louis XII, qui attribuait la rupture à un malentendu , ordonna à ses troupes de rester sur la défensive ; les Espagnols , de leur côté , désiraient attendre des renforts. Durant quelques mois , la guerre ne «consista qu'en défis , tournois , apertises d'armes , qui rappellent les combats de l'ancienne chevalerie. Ainsi Bayard tua en combat singulier un cousin du roi d'Espagne , le capitaine Alonzo de Sotomayor. On cite encore une lutte de onze Français contre onze Espagnols , une autre de treize Français contre treize Italiens. De son côté, d'Aubigny vengea noblement ses injures en conquérant pied à pied la Calabre -, il amena à capituler la place de Canosa , que défendaient Peralta et Pedro de Navarre, deux des meilleurs capitaines espagnols ; Gaspard de Coligny surprit Cérignola ; La Palice , gouverneur de Ruvo , provoqua Gonzalve de Gordoue , qui jugea prudent de ne pas répondre à son défi.

C'est ce qui fit dire à l'espagnol Mendoce : « Heureux La Palice! que Ferdinand avec toute sa puissance, que Gonzalve avec toute son habileté , me paraissent petits auprès de toi ! n Enfin le duc de Nemours resserra Gonzalve de Cordoue dansBarletta.

L'année 1503 commença favorablement pour les Français, Hugues de Cardonne, ayant débarqué en Calabreavec des troupes de Sicile , fut battu à Terra-Nova par d'Aubigny. Les Espagnols allaient être complètement expulsés , lorsque Louis XII se laissa endormir par de feintes négocialions. Le gendre de Ferdinand le Catholique , Philippe le Beau , traversait alors la France pour se rendre dans son gouvernement des Pays-Bas : complice ou instrument de trahison , il ouvrit des conférences pour la paix dans la ville de Lyon. Un traité, conclu le 5 avril, décida que Charles , fils de Philippe le Beau , épouserait Claude de France , fille de Louis XII ; les fiancés , encore en bas âge , recevraient tout le royaume de Naples à l'époque de leur mariage ; si l'union n'était pas consommée , Ferdinand et Louis XII rentreraient dans leurs droits. En attendant , le traité de Grenade était confirmé , et Philippe le Beau devait administrer les provinces contestées.

Louis XII , victime de la duplicité de son rival , suspendit ses armements ; mais Gonzalve de Cordoue protesta que son maître ne lui avait donné aucun ordre , et poussa la

guerre avec une nouvelle activité. Quand on en leçiit la nouvelle en France , Philippe le Beau , qui était encore à Lyon , craignit d'être retenu comme otage ; le roi s'empressa de le rassurer : « J'aime mieux perdre , s'il le faut , lui dit-il , une couronne que je puis recouvrer, que l'honneur, dont la perte est irréparable. » Ferdinand le Catholique , en refusant de ratifier le traité de Lyon , prouva qu'il n'avait voulu que gagner du temps, et comme Louis XII se plaignait d'avoir été déjà trompé deux fois par lui , il s'écria avec impudence : » Il en a menti , l'ivrogne ; je l'ai trompé plus de dix. »

Le résultat de la guerre était facile à prévoir. De nouvelles troupes espagnoles , amenées par Fernando d'Andrades, rallièient celles de Hugues deCardonne , battirent d'Aubigny près de Seminara (21 avril) , et reprirent toute la Calabre. Le duc de Nemours , ayant voulu châtier les habitants de Castellaneta de leur défection aux Espagnols , laissa Gonzalve de Cordoue sortir de Barletta et prendre La Palice dans Ruvo. La Palice fut conduit sous les muis de la citadelle qui tenait encore ; on lui avait annoncé que , s'il n'engageait son lieutenant Cormon à se rendre, il serait immédiatement pendu. Il engagea au contraire les soldats à bien se défendre, et dit à l'oiïicier : « Regardez-moi comme un homme mort , et faites votre devoir. » Gonzalve se respecta assez pour ne pas exécuter ses menaces. Lorsqu'il

revint à Barletta , il avait leçu un renfort de deux mille cinq cents hommes. Une bataille s'engagea à Céiignola ( 28 avril ) -, Nemours y périt avec près de quatre mille hommes. Fabrice Colonna soumit aux Espagnols Âquila et les Abruzzes -, Prospei' Colonna , qui s'était racheté , prit Capoue et Suessa ; les villes de la Fouille et de la Capitanate s'empressèrent , par une prompte reddition , de gagner la faveur du vainqueur. D'Aubigny, enfermé dans la petite forteresse d'Angitula , se rendit aussi , et acheta de sa propre captivité le libre départ pour ses compagnons d'armes. Enfin, Gonzalve de Cordoue fut reçuà Aversa et à Naples par les habitants ; le Château-Neuf ne put tenir que jusqu'au 11 juin , et celui de l'Œuf se rendit au commencement de juillet : l'honneur d'avoir pris ces deux foiteresses appartient à Pedro de Navarre , qui introduisit le premier l'usage des mines dans les sièges. Il ne lesta aux Français que Gaële et Venouse , où Yves d'Alègre et Louis d'Ars avaient lecueilli quelques débris de l'armée.

Louis XII ne se laissa pas abattre par les revers. Deux escadres partirent de Marseille, afin de porter des secours dans le midi de l'Italie ; battues et fracassées par des tempêtes, elles rentrèrent au port. Deux corps d'armée firent une diversion, l'un du côté de Fontarabie, sous les ordres du sire d'Albret et du maiéchal de Gié, l'autre dans le Roussillon avec le maréchal de Rieux : les Espagnols les i-e-

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poussèrent également. Un effort plus grand fut tenté audelà des Alpes ; vingt mille hommes passèrent en Italie. La Trémouille devait les commander, mais il tomba malade : son successeur, le marquis de Mantoue , qui s'était mis au service de la France après avoir été l'adversaire de Charles Mil, fut impopulaire parmi les soldats, et se laissa battre partout où il fit rencontre des Espagnols. Il résigna son autorité entre les mains du marquis de Saluées, vice-roi de iSaples , que Gonzalve de Cordoue , retranché sur les bords du Garigliano , laissa se morfondre dans les marais par des pluies effroyables. Il se livrait chaque jour quelques escarmouches entre les chevaliers des deux partis. Ce fut alors que Bayard, avec un héroïsme qui rappelle celui d'Horatius Coclès , défendit seul , contie trois cents Espagnols , un pont jeté sur la rivière , et sauva l'armée française en retardant la marche de l'ennemi : depuis cette époque , il prit un porc-épic pour emblème. Enfin , le 27 décembre , Gonzalve attaqua ses ennemis épuisés , les mil ^ en pleine déroute , et s'empara de leur artillerie et de leurs équipages. Pierre de Médicis , qui servait dans les troupes françaises, se noya à cette bataille du Garigliano.

La garnison de Gaëte se rendit, le l^r janvier 1504, après avoir obtenu la liberté de se retirer et la délivrance de d'Aubigny et de La Palice. Louis d'Ars défendit encore Venouse pendant quelques jours ; enfin , il s'ouvrit un passage au

EiCL'OTHICA

milieu des ennemis , fit à travers l'Italie une brillante retraite , et ramena ses hommes d'armes en France. Tout le royaume de Naples fut une seconde fois perdu. Louis XII alla au-devant des braves soldats de Louis d'Ars , et leur fit rendre partout les plus grands honneurs ; il interdit à tous les autres la terre de France jusqu'à ce qu'ils eussent recouvré l'honneur ; il fit pendre ou envoyer aux galères les trésoriers de l'armée qui l'avaient laissée mourir de faim. Le marquis de Saluées était mort , pendant la retraite , de fatigue et de chagrin. La seule compagne de 1503 avait coûté , outre la solde ordinaire des troupes , plus de 3,000,000, dont 1,200,000 livres volés par les trésoriers et fournisseurs.

Un autre désastre vint frapper Louis XII : ce fut la ruine des Borgia ses alliés. César, non content de la Romagne , s'était emparé de l'île d'Elbe et de Pioniblno en 1501 , du duché d'Urbin en 1502 , de Civiia-di-Castello et de Pérouse en 1503, et avait attiré à Sinigaglia les ilerniers seigneurs qui lui avaient résisté, et qui payèrent de leur sang la sottise de s'être livrés à sa foi. Souvent les Italiens se plaignirent à Louis XII de l'ambition de son allié : mais ce prince fut sourd à toutes les plaintes ; l'importance qu'il attachait à l'amitié du pape fit taire ses scrupules , ou bien il céda aux conseils de Georges d'Atnboise , à qui César avait fait espérer la tiare pontificale.

Aussilôl après la mort d'Alexandre VI*, les Orsini elles (litlonna rentrèrent dans Home ; tous les barons , naguère dépouillés de leurs domaines , les ressaisirent. Louis XII aurait voulu faire donner la tiare à Georges d'Amboise ; mais le conclave élut le cardinal François Piccolomini, sous le nom de Pie III ; ce vieillard étant mort vingt-cinq jours après , les voix se portèrent sur le cardinal de la Rovère , qui s'appela Jules II. Le nouveau pape, ennemi déclaré des Borgia, fit arrêter César, et ne le relâcha qu'après lui avoir fait signer l'ordre de rendre aux troupes pontificales les forteresses de la Romagne. César, poursuivi de tous côtés et réduit aux abois , se remit entre les mains de Conzalve de Cordoue , qui avait promis de respecter sa liberté : il «l'oyait que laparole des autres vaudrait mieux que la sienne. Mais le général espagnol , qui avait pour maxime que la toile d'honneur devait être d'un tissu lâche , l'embarqua pour l'Espagne (26 mai 1504). On le retint pendant trois ans dans la forteresse de Médina del Campo ; il s'en échappa , s'enfuit auprès du roi de Navarre, Jean d'Albret, son beàufrère, et périt en combattant pour lui contre des vassaux rebelles.

■ Qu'une tradition fort répandue, mais non appuyée sur des preuves authentiques, fait mourir des suites d''un poison qu'il prit par erreur, et que, de concert avflc son fils César, il avait préparé pour un autre.

Les puissances qui s'étaient disputé l'Italie signèrent la paix à Blois, le 22 septembre. Il y eut trois traités distincts. Par le premier, Louis XII obtenait de Maximilien l'investiture du Milanais pour lui et ses héritiers mules , et même I)our Claude sa fille , sous la réserve d'un paiement de 120,000 florins, et moyennant l'hommage annuel et un tri- Itut d'une paire d'éperons d'or. Par le second , Claude de l'rance était de nouveau promise à Charles d'Autriche, ou , si ce prince mouiait avant le mariage , à son frère Fei'dinand , avec une dot composée des duchés de Milan , de Bretagne et de Bourgogne , des comtés d'Auxonne , d'Auxerre , de Blois , de Mâcon et de Bar-sur-Seine. Par le troisième, le roi de France et l'empereur s'unissaient contre Venise , afin de conquérir et de partager les possessions de cette république sur la terre ferme.

On a peine à comprendre comment Louis XII signa de pareils traités. La ligue contre Venise , alors amie de la France, et son auxiliaire contre Ludovic le More, était une ingratitude et une peifidie ; elle ne pouvait tourner qu'au profit de la maison d'Autriche , qui enlevait ainsi aux Français leurs seuls alliés en Italie, et qui prépaiait pour elle-même la conquête du Milanais. L'union de Claude de France avec Charles d'Autriche, aux conditions où elle était contractée, aurait eu pour résultat de démembrer la France, et de faire passer dans une maison étrangère une partie de

ses provinces. II paraît que ce fatal projet avait été conçu par Anne de Bretagne , et qu'elle l'imposa à son mari : n'ayant point eu de fils qui put hériter de la couronne , aidente ennemie de François d'Angoulême , neveu et successeur présumé de Louis XII , elle avait l'orgueil que sa fille devînt la plus puissante princesse de l'Europe. Louis XII ne sut pas résister aux obsessions de la reine Anne , « qui , selon l'expression de Brantôme , n'avait pas l'air de France agréable , » et préférait les intérêts de sa Bretagne et ceux de sa lamille aux intérêts du royaume. Mais, à peine échappé à une grave maladie dont on avait abusé , il se repentit des traités conclus en son nom ; il put se convaincre de la répugnance et des craintes qu'ils inspiraient à tous les Français. Les états-généraux , réunis à Tours en 1506 , demandèrent l'annulation des conventions faites avec Maximilien , et le roi fut très-aise de rejeter sur son peuple la responsabilité de cette violation de la foi jurée. A la prière des états et en leur présence , Claude de France fut fiancée à François d'Angoulême.

Louis XII informa les parties intéressées que les traités de Blois ne seraient pas mis à exécution. Ce pouvait être* un motif de guerre. Mais Maximilien, tout en se plaignanl hautement , n'avait pas les moyens d'agir ; il se borna à de vaines menaces. Philippe le Beau , alors mourant , n'élaii point en étal de soutenir les intérêts de son fils Charles , ci

le roi de France put encore se donner un vernis de générosité , en déclarant qu'il n'arracherait point à cet enfant son héritage des Pays-Bas. Enfin , Ferdinand le Catholique , veuf d'Isabelle , avait fait récemment sa paix particulière avec Louis XII , dont il avait épousé la nièce , Germaine de Foix ; on était d'accord que cette princesse apportait en dot les droits des Français sur le royaume de Naples , tout en les réservant dans le cas où Ferdinand décéderait avant elle 61 sans lui laisser d'enfants. D'ailleurs , le roi d'Espagne avait besoin de la paix pour affermir son autorité menacée en Castille , et sa haine singulière contre son petitfils Charles, qu'il devait cependant appeler un jour à lui succéder, l'empêcha de réclamer en sa faveur contre la violation des traités de Blois.

Les puissances européennes demeurèrent donc en paix, quoiqu'elles eussent de graves motifs de se faire la guerre.

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