CHAPITRE IV
Ligue de Cambrai et Saiote-Ligue.
Le pape Jules II. — 1507. Châtiment des Génois révoltés contre la France. — 1508. Ligue de Cambrai contre Venise. — t509. Bataille d'Agnadel. — Traités de Venise avec ses ennemis. — Siège de Padoue. — 1510. Négociations de Jules II hostiles à la France. — Concile de Tours. — Hostilités dans laRomagne. — 1511. Concile (le Pise. — Sainte-Ligue contre la France. — 1512. Expédition de (iaston de Foix en Italie. — Sac de Brescia. — Bataille de Ravenne. — Rentrée des Médicis à Florence et des Sforza dans le Milanais. — Guerre en Navarre. — 1313. Mort de Jules II. — Bataille de Novarre. — Invasion de la France par les alliés.
La nécessité de se défendre contre les Français , les Espagnols et les Allemands , n'avait point ramené la concorde en Italie. Au commencement du xvi^ siècle, Machiavel signalait encore la plaie de ce malheureux pays. « L'Italie,
dit-il, est aujourd'hui sans chef, sans institutions, sans lois. Vaincue , déchirée , conquise , elle étale aux regards de ses enfants des ruines de toute espèce. Étendue sans force et sans vie , elle attend un sauveur qui la guérisse de ses blessures , qui mette fin aux déchirements de la Lombardie et aux pillages du royaume de Naples. Prosternée au pied des saints autels , elle prie Dieu qu'il lui envoie un vengeur pour la purifier des cruautés et des outrages qu'elle a soufferts. Tout humiliée qu'elle est par les barbares , on la voit disposée à suivre une bannière commune , s'il se présente un homme qui prenne cette bannière et qui la déploie. »
Cet homme , ce fut Jules ÏI. Il était brusque , impétueux , irascible , mais il avait la franchise d'un soldat : ses empoi'tements étaient de la nature de l'éclair , ils ne laissaient pas de traces. On le trouve presque toujours dans les arsenaux , au milieu des canons , ou en pleine mer sur un navire : il porte une cotte de mailles sur la poitrine , monte à cheval comme un écuyer , et manie l'épée en véritable condottieri. Animé de pensées belliqueuses , politique habile , doué d'un coup d'œil prévoyant et sûr , plutôt prince que pontife , il a fait dire de lui qu'il avait jeté dans le Tibre les clefs de saint Pierre , pour ne conservei" que l'épée de saint Paul. Italien de c<i'ur, il confond dans une même haine Espagnols , Allemands et Français , tour à tour con-
qiiél'ants et oppresseurs de sa patrie , et il ne prendra de repos que s'il parvient à chasser ces barbares : établir la domination tenipoielle de l'Église sur les états de la péninsule , non pas dans l'intérêt de sa piopre famille, ainsi que l'avait tenté Alexandre Vï , mais au profit de la papauté ; balancer les uns par les autres les peuples étrangers jusqu'au jour de les rejeter tous hors de l'Italie , tel est le double but de ses efforts. Pour l'atteindre, il a déployé un remarquable esprit de suite et une rare vigueur. Une parole caractérise parfaitement Jules II. Le sculpteur Michel-Ange l'avait représenté tenant un livre à la main : « ce n'est pas un livre qu'il me faut , lui dit le pontife , mais une épée. » Sur des médailles frappées à cette époque, on le voyait, un fouet à la main , chassant les barbares de l'Italie , et foulant aux pieds l'écu de France. Selon l'expression de Michel- Ange , il ne bénissait pas le monde , il le foudroyait.
L'arrestation de César Borgia et la saisie de ses forteresses avaient été le commencement de l'œuvre de Jules IL La Romagne étant rentrée sous son autorité , il attaqua les usurpateurs de ses droits dans les villes de Pérouse et de Bologne. A la fin d'août 1506, il se porta sur Pérouse, accompagné de vingt-quatre cai'dinaux et de quatre cents hommes d'armes. Le seigneur de la ville, Jean-Paul Baglione, que le parricide, l'inceste et le sacrilège n'avaient pas effrayé, recula devant une lutte contre le souverain
pontife , et vint se livrer à sa générosité. Jules II , moyennant la remise de la ville et des forts , lui accorda sa grâce et la jouissance de ses biens. Bologne fut également délivrée de la tyrannie de Jean Bentivoglio , et fut désormais administrée par un sénat de quarante citoyens.
Dans cette dernière expédition , le pape avait eu le secours de la France. Néanmoins , il avait le plus vif désir de voir Gênes, sa ville natale, affranchie du joug de Louis XII , qu'elle subissait depuis la chute de Ludovic le More. Le bruit avait aussi couru en Italie que le roi se proposait de passer les Alpes à la tête d'une armée, et , avec l'appui de huit cardinaux, de trente évêqueset archevêques de déposer Jules II pour lui substituer le cardinal d'Amboise. Le pape ne fut pas complètement étranger au soulèvement des Génois contre la France. Les affaires intérieures de la ville avaient , d'ailleurs , préparé cette révolution. Les familles des Fieschi , des Doria , des Spinola et des Grimaldi , auxquelles le gouvernement français accordait la prépondérance, se montraient fières et hautaines , chaque noble avait fait graver sur son épée ou son poignard ces mots insultants : « Châtie le vilain. » Les bourgeois voulaient qu'on fournît de l'artillerie aux Pisans , qui étaient toujours en guerre avec Florence; les seigneurs insistaient pour qu'on les abandonnât à eux-mêmes. On en vint à des insultes journalières entre les riches et les pauvres , entre
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lo peuple gras et le peuple maigre. Enfin , le 18 juillet 1506 , un noble leva la main sur un bourgeois, et lui prit des champignons qu'il marchandait sur une place publique : ce fut le signal de la révolte. Le peuple pilla les palais et les galeries des seigneui's , tua deux Doria , et arracha à François de la Rochechouart , qui commandait en l'absence de Philippe de Ravenstein, un règlement accordant aux bourgeois les deux tiers des places dans le gouvernement. Une partie de la noblesse s'était enfuie à Asti , auprès de Ravenstein : celui-ci la ramena dans Gênes (15 août) , mais sanctionna ce qu'avait fait son lieutenant. L'insolence de Louis de Fiesque , dont le peuple n'avait pu obtenir l'éloignement , amena une seconde sédition : Ravenstein fut contraint de sortir de la ville ( 25 octobre ) , après avoir mis le château en défense. Jules II et Maximilien s'étant inutilement employés auprès de Louis XII en faveur des Génois , ceux-ci abattirent les armes de France , et ressuscitèrent le vieux titre de doge , qui fut conféré à Paul de Novi, contre-maitre d'une teinturerie de soie (15 mars 1507 ). C'était un homme actif , capable de commander, et, quoique le seigneur de Chaumont, gouverneur du Milanais , interceptât toute communication entre Gênes et la Lombardie, il parvint à réunir trente mille paysans. La ville fut mise en état de défense ; on enleva les vivres et les
fourrages de tous les environs , afin de ne laisser qu'un désert aux ennemis.
Louis XII , ayant reçu des nobles Génois la promesse de 100,000 ducats en or, passa les Alpes , à la tête de cinquante mille hommes , et se dirigea sur Gênes , qui avait été déjà bombardée par la garnison française du château. Du haut d'une montagne voisine de la place , Bayard , qui avait le plus profond mépris pour les roturiers , cria plaisamment aux assiégés : « Holà , marchands , défendez-vous avec vos aunes , et laissez les piques et lances , lesquelles n'avez accoutumées. » Cependant , les premières attaques furent chaudement reçues, et le feu des Génois était si vif, que La Palice, voyant les Suisses se rebuter, leur dit avec colère : « Retournez , poltrons , retournez ; si j'en vois un seul quitter le terrain, je le ferai tailler en pièces. » Mais la discorde régnait dans Gênes : les riches, dans la crainte du pillage , se refusaient à toute résistance ; les artisans , enrôlés à la hâte , ne pouvaient tenir longtemps contre des bataillons disciplinés. La ville se rendit à discrétion : le 29 avril , le roi y entra à cheval , l'épée nue à la main. Les magistrats et les citoyens le reçurent à genoux , en agitant des branches d'olivier et en demandant miséricorde. Louis pardonna : mais soixante-dix-neuf citoyens furent exceptés de l'amnistie et pendus dans les rues ; Paul de Nov1 , qui s'était enfui à Pise , fut livré aux
Français et décapité : sa tête , fixée au bout d'une pique , fol exposée sur la tour du Prétoire , et son cadavre coupé en quatre morceaux, que l'on attacha aux portes de la ville. On brûla publiquement les privilèges de Gènes et sou ancien traité avec la France ; on frappa les habitants d'une contribution de 200,000 florins; les nobles recouvrèrent la moiiié des charges et des honneurs ; toutes les monnaies de la république furent fondues et remplacées par des pièces à l'efligie du roi; enfin , on éleva à la Lanterne un fort inexpugnable , qu'on a surnommé la Bride de Géms , pour dominer à la fois la ville et le port.
La force que Louis XII avait déployée contre rinsurre<'lion ne put qu'effrayer davantage le souverain pontife suil'avenir de l'Italie , et lui faire désirer l'expulsion des Français. Mais , en attendant qu'il pût former quelque coalition foimidable contre Louis XII , il voulut profiter des ressources de ce monarque pour abaisser Venise qui lui portail ombrage dans la péninsule.
Venise avait profité de toutes les guerres et gagné à la ruine de toutes les souverainetés ; sa politique astucieuse aigrissait contre elle les états voisms , qui avaient tous quelque intérêt à la combattre , quelque territoire à lui réclamer. Ainsi , Jules II voulait ressaisir Ravenne , Cervia , F'aënza , Rimini , Césène , Forlimpopoli , territoires que divers tyrans avaient enlevés à l'ÉgHse , César Borgia aux
tyrans , et les Vénitiens à César Borgia. Ferdinand le Catholique , depuis qu'il était maître de Naples , ne pouvait laisser à Venise six ports de ce royaume , Trani , Brindes , Otrante , Gallipoli , Mola et Polignano , qu'elle avait obtenus de Ferdinand II , pour prix de son assistance contre Charles VIII. Maximilien , comme empereur d'Allemagne , réclamait Padoue , Vérone et Vicence , dont la répubHque s'était emparée depuis longtemps ; comme pi'ince autrichien , il élevait des prétentions sur Roveredo , Trévise , le Frioul , Gradisca , Triesie , Fiume et Pola. Louis XII , prétendant à la totalité du Milanais , convoitait le Crémonais et la Ghiara d'Adda , qu'il avait cédés aux Vénitiens , lors de la première occupation du duché , ainsi que le Bergamasque et le Brescia , dont ils avaient fait autrefois la conquête sur les Visconti. Un de ses ambassadeurs disait : « On fera en sorte qu'ils ne s'occupent plus que de la pêche. » Le duc de Savoie voulait qu'ils lui rendissent Chypre , car il possédait par héritage le titre de roi de cette île. Le roi de Hongrie aurait volontiers recouvré les villes de la Dalmatie et de l'Esclavonie , qui relevaient de ses aïeux. Il n'y eut pas jusqu'aux petites maisons d'Esté et de Gonzague , qui ne se tournassent contre les Vénitiens.
Après l'expédition de Gênes , Louis XIÏ avait eu à Savone une entrevue avec Ferdinand le Catholique , et déjà il s'y
était occupé des plans contie Venise. Il lui semblait honteux d'être en quelque sorte protégé dans la péninsule par une république , et , en méditant une trahison contre ses alliés , il aimait à lappeler qu'ils avaient été les ennemis de son prédécesseur. Le cardinal d'Amboise s'imaginait que la tiare , à laquelle il ne put jamais arriver , lui était échappée par l'opposition des Vénitiens. Les conférences de Savone eui'ent leur complément à Cambrai , où s'abouchèrent le cardinal et Marguerite d'Autriche , lille de Maximilien. Le 10 décembre 1508 , un traité d'alliance , analogue à celui qu'on avait conclu à Blois en 1504, fut signé contre Venise. L'Espagne y accéda, dans le commencement de l'année suivante , ainsi que Jules II , mécontent du refus que les Vénitiens venaient d'opposer à l'élévation de son neveu sur le siège épiscopal de Vicence. La ligue de Cambrai est un des plus remarquiibles exemples de ces systèmes d'alliance qui constituent la politique européenne dans les temps modernes. Le roi de France devait mener en personne une armée dans la Lombardie ; en même temps le pape lancerait l'interdit sur les terres de la république , et réclamerait les secours de Maximilien , comme protecteur de l'Église romaine ; tous les autres princes lésés p:ir Venise en profiteraient pour reprendre leurs biens usurpés. Les Vénitiens refusèrent d'abord de croire à la ligne
qui les uienayail ; l'accession de la France leur semblait surtout impossible. Il paraît que , dès le principe , Jules II leur avait proposé de dissoudre la coalition , s'ils voulaient lui rendre Faënza et Riniini , et que le conseil des inquisiteurs d'état avait rejeté cette offre. Quand le danger fui imminent , ils essayèrent , mais en vain , de renouer cette négociation. Leurs démarches auprès de Louis XII n'eurent pas plus de succès ; ils lui rappelèrent inutilement que , peu de temps après la réduction de Gênes, Maximilien voulant porter la guerre en Italie contre les Français , ils lui avaient fermé le passage. Leur ambassadeur énmnérait les talents du sénat vénitien , et faisait l'éloge de sa sagesse ; le roi lui répondit froidement: « J'enverrai tant de fous contre vos sages , qu'ils ne sauront plus se gouverner. »
Les Vénitiens cherchèrent à opérer une diversion en armant l'Angleterre contre la France et les Turcs contre l'Empire : mais Henri VU et Bajazet II les abandonnèrent à leurs propres forces. Ils ne se laissèrent décourager ni par cet isolement , ni par les calamités qui vinrent fondre sur eux : en effet , non-seulement leurs finances étiùent compromises par la perte du monopole des denrées de l'Inde, mais encore le feu prit à la poudrière de leur arsenal , la foudre fit tomber' la forteresse de lîrescia, un incendie dévora les archives de Venise , un auti'e consuma
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dans le porl douze magnifiques galères , et 10,000 ducats expédiés à Ravenne pour la solde des troupes furent peidues dans un naufrage. (Cependant, lorsque le héraut d'armes de Inouïs XII vint déclarer la guerre , le doge Lorédan répondit avec dignité que les Vénitiens sauraient bien se défendre , et qu'avec l'aide de Dieu ils espéraient ne pas succomber. Venise réunit sur l'Oglio un» armée de deux mille cent lances et quinze cents chevau-légers italiens , de mille huit cents cavalieis albanais , de dix-huit mille fantassins enrôlés , et de douze mille miliciens : deux généraux , tous deux de la famille Orsini , Bai thélemy d'Âlviano , et Nicolas , comte de Pitigliano , commandaient cette armée ; on leur adjoignit deux provéditeurs , Georges Cornaro et Andréa Gritty , qui ne firent qu'entraver leurs mouvements. L'impétuosité et la valeur brillante d'Alviano lui faisaient toujours pi-éférer les partis les plus hardis : supposant que , dans le Milanais , on était fatigué de la domination française , il voulait que l'on prît l'offensive, et que Ton attaquât les troupes de Louis XII , à mesure qu'elles passeraient les Alpes. Pitigliano, naturellement circonspect et glacé par l'âge , proposait d'occuper un camp l'etranché prèsd'Orci, et d'attendre, pour s'engager avec les ennemis , que leur ardeur se fût épuisée devant les forteresses <le la Ghiara d'Adda. Le sénat vénitien n'adopta aucun de ^'es plans; il enjoignit aux généiaux de défendre la Ghiara
d'Âdda , mais de s'abstenir de passer la frontière sans nécessité.
L'armée française comptait deux mille deux cents hommes d'armes , quatre cents archers et vingt mille hommes d'infanterie. Ellle ouvrit la campagne par la prise de Tréviglio et de Rivolta ; marchant ensuite sur Vaila , elle atteignit les Vénitiens près du bourg d'Agnadel ( 14 mai 1509). L'affaire s'engagea, sans qu'on en eût formé le dessein , entre l'avant-garde française , où commandaient le seigneur de Chaumont , le duc de Bourbon et La Palice , et l'arrière-garde des ennemis, où était Alviano. Celui-ci envoya vainement prévenir Pitigliano qui marchait en avant ; conune on connaissait son désir d'engager une bataille , on ne voulut pas croire que le péril était si pressant. Alviano ^ n'ayant qu'une partie de l'armée , se trouva donc aux prises avec les Français , qui arrivaient toujours en plus grand nombre. Il lutta néanmoins pendant quatre heures avec une admirable constance. La victoire fut décidée par Bayard, Yves d'Alègre et le sire de Molart , qui prirent les Vénitiens en flanc. Louis Xli , engagé au plus fort de la mêlée , combattit bravement ; on voulut l'éloigner : « Que ceux qui ont peur , s'écria-t-il , se mettent derrière moi. » La Trëmouille , voyant quelques soldats plier , n'eut besoin , pour les ramener, que de leur dire : « Enfants, le roi vous voit! » Les Vénitiens eurent six mille morts , et laissèrent vingt
piè(«»s (l'art ilUMi«MMUn> les mains des Français. Âlviano, bipssé an visag»' , fiil pi'is par le frère de La Palice , .Jean de Chabannes, seignenr de Vendenesse. Pitigliano, avec son «orps d'armée , continna sa retraite , sans avoir vu l'ennemi. On amena Alviano devant Louis XII ; pendant qu'ils s'entretenaient ensemble, on entendit sonner l'alarme. « Qu'est-ce , seigneur Barthélémy ? dit le roi ; vos gens sont difficiles à contentei' ; est-ce qu'ils en veulent tàter ime seconde fois? — Sire, répondit Alviano , s'il y a plus lait d'armes aujourd'hui, il faut que vos gens s'entrebattent ; car poiu* les nôtres , vous les avez si bien gouvernés , que ne les revei-rez en face de quinze jours. » Kt il ajouta : « Si j'eusse gagné la bataille , j'étais le plus victorieux homme du monde ; nonobstant que je l'aie perdue , encore ai-je grand honneur d'avoir eu en bataille un roi de France en personne contre moi. »
La bataille d'Agnadel entraîna la soumission d'im grand nombre de places , Caravaggio , Berganie , Brescia, Crème, Crémone et Pizzighittone. Partout les Français commirent des actes de barbarie ; la garnison et les habitants de Peschiera furent passés au fil de l'épée. Quand on vint dire à Louis XII qu'un gentilhomme , André de Riva , lui offrait 100,000 écus de rançon , pour obtenir qu'on lui laissât la vie , à hii et à son fils , il répondit avec colère : « Que je meure, si je bois ni mange jamais, qu'ils ne soient pendus
lis LES FRANÇAIS
<^t étranglés. » Le roi se mit en possession de tout le territoire que le traité de Cambrai lui assignait en partage ; dans chaque ville il chercha à soulever le peuple contie l'aristocratie vénitienne , et imposa de fortes lançons aux gentilshommes, afin de ruiner les familles nobles auxquelles ils appartenaient. Ils poussa jusqu'à Fusine , sur les bords de l'Adriatique; mais, n'ayant pas de vaisseaux pour attaquer l'ennemi dans ses lagunes , il se contenta du stérile plaisir de tirer cinq à six cents boulets , « pour que l'on pût diie à l'avenir que le roi de France avait canonné l'imprenable ville de Venise*. » Puis, il retourna en France, où il licencia une pai'lie de son armée.
En voyant les succès du roi . les autres confédéi-és s'étaient décidés à agir. François-Marie de la Rovère , neveu du pape , réduisit en peu de jours Cervia , Rimini , Faënza et Ravenne. Alphonse d'Esté , duc de Ferrare , i-eprit la Polésine de Rovigo, ancien domaine de sa maison. Le mai'quis de Mantoue s'empara d'Asola , de Castel-Maggiore et de Lunato. Les troupes espagnoles prirent Trani , et mena- (îèrent les autres ports du royaume de Naplos. Les Impériaux , commandés par le duc de Brunswick , enlevèrent Feltre , Bellune et tout le Frioul ; ils reçurent encore la soumission de Vérone, Vicence, Padoue, Fiume et Trieste.
' Buam'imt:.
Venise semblait ruinée ; le déeoniagonient s'cîmparail des esprits ; le trésor était épuisé, les troupes démoralisées ; des nobles et quelques étrangers , exclus des emplois , ourdissaient des complots à l'intérieur. Le sénat sauva tout par son énergie et son habileté. A l'aide d'emprunts et d'offrandes patriotiques , il réunit de nouveaux soldats , fortifia et approvisionna la ville. II rappela les garnisons de toutes les places de la tei're ferme , releva les sujets de leur serment de fidélité , et leur permit de tiaiter avec l'ennemi selon leurs intérêts. Cette résolution , en apparence désespérée , fut un acte de salut. Pour forcer Venise qui avait concentré ses forces , il fallait une flotte ; or , le roi d'Espagne , qui pouvait seul l'envoyei- des côtes de Naples, laissait entrevoir qu'une fois son ambition satisfaite, il se détacherait de la ligue. Le sénat s'empressa de lui abandonner les ports qu'il réclamait. D'un autre côté , les villes de la terre ferme qui auraient maudit la souveraineté de Venise , si elle les avait contraintes à subir les maux d'un siège , la regrettèrent dès qu'elles eurent fait l'expérience /l'un joug plus pesant. Une réaction s'opéra en sa faveur , et les troupes vénitiennes furent encouragées à de nouvelles entreprises. Les nobles , qui jusqu'alors n'avaient combattu que sur mer , vinrent se joindre à l'armée de terre ; six cent quatorze gentilshommes levèrent des soldats à Jeurs frais; mais on ne voulut pas accepter les secours
qu'offrait Bajazet II. Andréa Gritti reprit Legnano , Bellune et Padoiie. L'escadre d'Ange Trevisani , qui avait remonté le Pô afin de châtier le duc de Ferrare , fut détruite , à la vérité , par le cardinal Hippolyte d'Esté -, mais le marquis de Mantoue se laissa surprendre à l'Isola délia Scala, et fut conduit prisonnier à Venise.
Ce n'était pas du reste dans la guerre , mais dans les négociations que la république mettait sa confiance. Il n'entrait pas dans les plans de Jules II de détruire Venise , dont l'existence était nécessaire à l'équilibre de l'Italie ; il ne pouvait la ruiner , soit au profit de la France , soit au profit de l'Autriche. Du moment où Venise humiliée n'était plus un obstacle à la prépondérance de la papauté dans la péninsule , elle devait reprendre sa place dans la famille iuilienne , et coopérer à l'expulsion des étrangers. Une réconciliation eut lieu en effet entre Jules II et le sénat vénitien ; le pape leva l'interdit qu'il avait lancé sur les Vénitiens, obtint qu'ils restituassent tout ce qui leur restait encore en Romagne , et leur fit jurer de ne plus mettre obstacle , dans leurs états , à sa juridiction , d'exempter le clergé de toute contribution , et d'accorder aux sujets romains la liberté du commerce sur l'Adriatique. Louis XII se plaignant de cet accord qu'il regardait comme une violation du traité de Cambrai , Jules II lui répondit que son devoir de père des fidèles était de pardonner aux pécheurs repentants. Le duc
de Ferrare fit également sa paix particulière ; Venise lui abandonnait Comachio et laPolésine de Rovigo.
De toute la coalition , il ne restait plus que Maximilien et Louis XII. Les Vénitiens ne cherchèrent pas à traiter avec la France ; mais ils députèrent Antoine Giustiniani vers l'empereur , afin de lui proposer l'abandon de leurs possessions sur la terre ferme . Maximilien , qui jusqu'alors n'avait pas bougé, déclara qu'il ne négocierait pas sans la Fiance ; il voulait qu'on fit le partage de Venise entre les quatre puissances alliées. II arriva en Italie à la tête de quatre-vingt mille hommes sans ordre et sans discipline , qui laissaient derrière eux d'horribles traces ; il amena, dit-on , jusqu'à des chiens dressés à prendre et à déchirer des hommes. Six cents habitants de Vicence, réfugiés dans une grotte , y furent enfumés. Les paysans des états de N'enise se laissaient pendre plutôt que de renier saint Martel de crier : Vive l'empereur! Maximilien demanda à Louis XII un secours de vingt mille hommes pour aller former le siège de Padoue ; La Palice et Bayard partirent de IVIilan avec quelques centaines d'hommes d'armes seulement , et rejoignirent les Impériaux. Padoue était défendue par une garnison de vingt-cinq mille soldats , sous les ordres de Pittigliano. Les assiégeants avaient une artillerie de cent six pièces , et six bombardes tellement grandes , qu'on ne pouvait les mettre sur un alTùl. Ave( ces batteries forini-
dables , ils auraient amené la ville à se rendre , si la discorde ne se fût mise entre eux. L'empereur avait envoyé l'ordre à La Palice de mettre ses hommes d'armes à pied , et de monter sur la brèche avec les lansquenets ; Bayard répondit : « Est-ce chose raisonnable de mettre tant de noblesse en péril et hasard avec des piétons , dont l'un est cordonnier, l'autre maréchal, l'autre boulanger, et gens mécaniques qui n'ont leur honneur en si grande recommandation que gentilshommes ? L'empereur a force comtes , seigneurs et gentilshommes d'Allemagne; qu'il' les fasse mettre à pied avec les gens d'armes de France , et volontiers leur montreront le chemin ; et puis ses lansquenets les suivront , s'ils connaissent qu'il y fasse bon. » Les nobles Jillemands ne voulurent pas plus que les Français s'exposer au milieu des vilains et des roturiers , en sorte que Maxirailien leva honteusement le siège au bout de seize jours. Les Vénitiens ressaisirent aussitôt Vicence, Bassano, Feltre, Trieste et Vérone.
Ce fut pendant la campagne de 1509 que les Florentins recouvrèrent la souveraineté de Pise. Les habitants de cette ville , ballottés au milieu des intrigues de la France et de l'Espagne , qui ne voulaient pas protéger leur liberté , mais leur soutirer de l'argent en les trahissant, durent se résigner à subir leur ancienne servitude. Le prix de leur soumission tut stipulé lani à Paiis qu'à Madrid , et fixé à 100,000 ducats
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pour le roi de France , à 50,000 pour celui d'Espagne, que, Florence s'engagea à payer.
Durmil l'année 1510, Jules 11 entama de nombreuses négociations avec' les états européens, pour arriver à Icxpulsion des Français qui dominaient dans le nord de l'Italie. 11 chercha à brouiller Louis XII avec l'Angleterre ; à cet effet , aux fêtes de Pâques , il envoya la rose d'or au roi Henri VIII , nouvellement monté sui- le trône ; mais il ne put l'entraîner dans une ligue contre la France. Ses tentatives auprès de Maximilien furent également infructueuses, parce que ce prince exigeait préalablement la restitution des villes que Venise lui avait enlevées. Le 7 juillet, sans égard pour les prétentions de la Fi ance , il accorda à Ferdinand le Catholique l'investiture du royaume de Naples. Enfin , Louis XII refusa aux Suisses une augmentation de solde et les mécontenta par quelques sarcasmes sur leur indigence et leur vénalité. « Il est étonnant , dit-il , que de misérables montagnards , à qui l'or et l'argent étaient inconnus avant que mes prédécesseurs leur en donnassent , osent faire la loi à un roi de France. »
Le pape en profita pour leur proposer son alliance. Un évèque du Valais , Matthieu Schinner , cardinal de Sion , fui le négociateur du traité -, les Suisses s'engagèrent à fouinir sur sommation six mille soldats pour la défense des Étals de l'Église pendant cinq ans , et le Saint-Père promit de Uîs
piotëger par les armes spirituelles , tout en leur payant annuellement 1 ,000 florins en or.
Quoique soutenu par ses nouveaux alliés ou certain de leur neutralité , Jules II n'osait pas encore déclarer la ijuerre. Il chercha, par des attaques indirectes, à provocjuer, de la part de Louis XII , quelques actes que l'on pût représenter comme des offenses faites au Saint-Siège. Ainsi , le cardinal d'Amboise étant venu à mourir, il réclama les 1 1 ,000,000 que ce prélat laissait , comme provenant de bénéfices ecclésiastiques, et devant, à ce titre , revenir à la chambre apostolique. Une flotte vénitienne , à laquelle se joignit une galère pontificale , fit voile pour Gênes , dans le dessein d'y exciter un soulèvement contre la domination française; mais l'affaiie ne réussit pas. D'un autre côté, les Suisses, envoyés par Matthieu Schinner, coururent jusqu'aux portes de Milan en rançonnant tout le pays.
Une dernière provocation vint à bout de la patience de Louis XII. Le duc de Ferrare refusait d'entrer dans la ligue contre la France. Ne pouvant alléguer ce motif pour l'attaquer , Jules II lui interdit d'exploiter les salines de Comacchio , qui nuisaient à celles de Cervia, appartenant au Saint- Siège, et lui demanda lu restitution des biens de la Romagne que sa fennne Lucrèce Borgia lui avait apportés eii dot. Sur le refus du duc , une excommunication fut lancée contre lui (9 août), et le neveu du pape envahit ses éljits. Le pape ré-
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pëlail souvent : « Fenare , Ferrure , coips de Dieu , je t'aurai ! » Le duc ne se laissa pas intiniid«M' : il engagea ses joyaux et ceux de sa femme , pour ne pas suicharger le peuple , et résolut de se défendre. Les troupes pontificales pénétrèrent dans le Fei'rarais jusqu'au Pô, que remontèrent en même temps quelques galères vénitiennes, et prirent Modène et Reggio : mais la désunion se mit entre le neveu du pape et le cardinal de Pavie, et l'on n'osa s'approcher de la capitale du duché.
Louis XII , dont une guerre contre le souverain pontite troublait la conscience , prit le parti de convoquer à Tours une assemblée du clergé français ( 14 septembre). Les prélats déclarèrent sans hésitation que la religion était hors de cause en cette affaire , et que le roi pouvait combattre le pape , soit pour se défendre lui-même , soit pour protéger le duc de Ferrare , son allié. Il n'y eut que le clergé de Bretagne qui, suivant les désirs de la reine, piolesta contre cette décision. Non-seulement l'assemblée autorisa Louis XII à repousser par les armes les attaques de Jules II , mais elle lui vota un subside de 300,000 écus. D'accord avec cinq cardinaux italiens qui avaient déserté le parti du pape , elle réclama la convocation d'un concile œcuménique, devant lequel seraient portés les griefs du roi contre Jules IL En attendant , elle défendit de s'adresser à la cour de Rome pour aucune affaire, et surtout d'y envoyer de l'argent. Le secré-
laire de l'empereur , Matthieu Lang , évêque de Gurck , qui assistait au concile de Tours , adhéra aux résolutions des prélats français, et signa avec Louis XII un traité qui confirmait la ligue de Cambrai.
Sur un ordre venu de la coui", le seigneur de Chaunion^ partit de Milan , et se porta sur la Romagne. Jules II s'était placé à Bologne , afin de diriger la guerre contre le duc de Ferrare ; il y tomba malade. A l'approche des Français , il lit armer les habitants , et les bénit du haut d'un balcon du palais : mais les Bolonais faisaient en secret des vœux pouila France. Le pape eût été pris , s'il n'eût amusé Chaumoni par de trompeuses négociations , jusqu'à l'arrivée d'une armée vénitienne qui le délivra. Ce fui alors qu'il écrivit à tous les princes chrétiens une lettre, où il représentait l'atia(]ue de Bologne comme un attentat contre l'Église et contre la foi.
.Iules 11 , à peine guéri de sa maladie , se fit porter en litière jusqu'à La Mirandole , dont il entreprit le siège. La ville appartenait à un parent de Trivulzio , que quelques troupes françaises étaient venues défendre. Le souverain pontife, ntalgré son grand âge , était cuirassé, armé de pied en (;ap ; on le vit , sous le feu des assiégés , malgré des tourbillons de neige, diriger avec ses cardinaux les battelies, pointer les canons, disiribuer les encouragements, les punitions et les promesses, lin boulet tua deux hommes au-
près de lui. Penduiii ce siège , Bayard faillii s'emparer de sa personne. Jules 11 s'était logé , à peu de distance de La Mirandole, dans le cliàteau de Saint-Félix. Le brave chevalier " avisa une chose dont il seroil mémoire de là à cent ans; » c'était d'enlever le pape dans le trajet du château aux retranchements. Mais il tomba tout-à-coup « la plus ;ipre et véhémente neige qu'on eût vue cent ans devant. » Jules 11 put échapper aux cavaliers de Bayard , rentra dans le château, et lui-même aida à lever le pont-levis, « qui fui le fait d'un homme d'esprit ; car s'il étoit autant demeure qu'on mettroit à dire un Pater noster , il étoit croqué '. » V>n froid excessif ayant glacé l'eau des fossés de La Mirandole , les assiégés capitulèrent (20 janvier 1511), et le pontife entra triomphant par la brèche : la garnison obtint la liberté de se retirer , sauf les officiers qui demeurèreni prisonniers ; la ville se rachet;» du pillage moyennant 6,000 ducats.
La perte de La Mirandole fut compensée pour les Français pai' une victoire de Bayard , qui tua quatre mille hommes au pape près de la Bastide et , par la conquête de Bologne. Le cardinal de Pavie , qui gouvernait la place, avait eu l'impiudence de remettre les principales fonctions à d'anciens partisans des Bentivoglio. Lorsque Trivulzio, qur
'' Ménioiros du loyal >erviieiir.
la niurt prématurée du seigneur de Chaumont venait de liùèser malti-e des troupes, se présenta devant Bologne, il était accompagné de deux mille cinq cents lansquenets allemands , sous les ordres de Georges Frundsberg. Les portes lui turent livrées (21 mai); le cardinal s'enfuit en toute hâte, et la population renversa la statue du pape. De l'œuvre de Michel-Ange , les Bolonais ne respectèrent que la tête , soit par admiration pour le sculpteur florentin, soit par peur de ce legard que l'artiste avait su rendre si menaçant. Les débris de la statue furent envoyés au duc de Ferrare , et l'on en fil un canon qui fut baptisé du nom de Jules IL Les Français , les bourgeois de Bologne , les paysans des montagnes voisines se mirent à la poursuite d'un corps d'armée que le neveu de Jules II commandait dans les (mvirons. « Jamais , dit le loyal Serviteur, jamais ne fut vue si grosse pitié de camp ; car tout leur bagage y demeura , artillerie , tentes et pavillons ; et y avoit tel François qui lui seul amenoit cinq ou six hommes d'armes du pape, ses prisonniers ; et en fut un qui avoit une jambe de bois , appelé Le Baulme, qui en avoit trois liés ensemble. Ce fut une grosse défaite et gentement exécutée. Le bon chevalier sans peur et sans reproche (Bayard) y eut honneur merveilleux , car il menoit les premiers coureurs. » Un contemporain explique d'où vint à ce combat de Casalecchio le surnom de Journée des Aniers. « Qui eût eu affaire , le long du grand chemin , de
hai'dos , malles et autres bagages , il y en eùl trouvé assez. Et fit-on un gros gain ; et, pour ce qu'il y eut tant de mulets pris dedans les fossés , sur le grand chemin , et autre part, fut nommée par les François la Journée des .\niers *. » Après ce succès , Trivulzio écrivit à Louis XII que , dorénavant, « il coucheroit en lit et ne poi'teroit plus que des éperons de bois. »
Sur ces entrefaites, Jules II apprit que l'empereur, comme * protecteur de l'Église, avait convoqué un concile général à Pise, et qu'il était sommé d'y comparaître. Il déclara déchus ceux des évoques qui se rendraient à cette assemblée, excommunia les Florentins pour avoir prêté une de leurs villes , et lança une autre excommunication contre la France. Plusieurs écrivains prétendent que Louis XII dit alors à un seigneur de la cour : « C'est une chose terrible quand on s'en soucie, et ce n'est rien quand on ne s'en soucie pas. » Néanmoins quelques évêques du parti français vinrent à Pise : tel avait été l'effet de l'analhème du pontife, que le peuple leur ferma l'entrée des églises, et que le clergé leur refusa les vases sacrés et les ornements des autels. Ils quittèrent bientôt la ville , en s'ajournant à Milan.
Le 5 octobre 1 51 1 , on publia solennellement à Rome, sous le titre de Sainte-Ligue, une confédération entre le pape ,
* Mémoires de Fleiirnngps.
Ferdinand le Catholique et les Vénitiens. Les coalisés déclaraient . dans leur manifeste , que leur alliance avait pour but de conserver l'unité de l'Église, menacée par des évoques schisniatiques , et de rendre au Saint-Siège la ville de Bologne. Depuis quelque temps déjà, Ferdinand faisait de grands armements, sous prétexte d'attaquer les infidèles de Fez et de Tlemcen ; mais Louis XII ne s'y laissait pas tromper : « Je suis, disait-il, le Maure et le Sarrasin contre lequel on arme en Espagne. » Le généi'al en chef des troupes de la ligue fut Raymond de Cardonne , vice-roi de Naples , qui amena dix-huit mille hommes , dont dix mille de vieilles bandes espagnoles , avec lesquels il avait combattu les Maures sur la plage de Tunis et d'Alger ; il eut pour lieutenants Pedro de Navarre et Fabrice Colonna. Jules II leva neuf mille soldats , dont le cardinal Jean de Médicis prit le i onnnandement ; Andréa Grilti amena sept mille honunes de ii'oupes vénitiennes. Douze vaisseaux catalans et quatorze bâtiments de Venise devaient menacer les côtes de laFrance, tandis que l'armée de terre attaquerait ses possessions en Italie.
I )e son côté , Louis XII se décida à agir vigoureusement . Il nomma au gouvernement de la Lombardie son neveu (iasfon de Foix , duc de Nemours , frèi-e de la reine d'Espagne. C'était un jeune homme de vingt-deux ans, avide de tournois et de batailles , qui acquit en quelques semaines
une gloire enviée par les plus vieux généraux . et que l'inipétuosité de ses opérations fit surnommer le fondre de r//a?ie. L'historien de Bayard le nomme le passe-preux de toiis cettx qui furent depuis deux mille ans. Le roi fit aussi un appel aux Florentins , qui mirent en séquestre une paitie des l'evenus ecclésiastiques, jusqu'à concurrence de 100,000 florins.
La lutte entre la Sainte-Ligue et la France commença paiime invasion des Suisses dans le Milanais. Louis XÏI, au lieu de chercher à regagner leur alliance, n'avait fait que les aigrirpar de nouvelles injures : Les Français avaient noyé dans le lac Lugano deux messagers de Schwitz et de Fribouig , insulté un messager bernois, et enlevé les lettres qu'ils portaient. Seize mille Suisses entrèrent en Italie par Bellinzona : ils portaient l'étendard que leurs pères avaient déployé à Nancy contre Charles leTéméraire.Ils poussèrent jusqu'aux portes de Milan. Puis, tout-à-coup, intimidés ou séduits par Gaston de Foix , ils tournèrent vers l'Âdda , et rentrèrent , par Côme , dans leur pays.
Pendant ce temps, Raymond de Cardonne, sans s'effrayer de l'hiver , avait mis le siège devant Bologne , que défen- <laient Yves d'Alègre el Odet de Foix , seigneur de Lautrec (28 janvier 1512U La garnison ne pouvait opposer une longue résistance. Déjà l'artillerie avait ouvert une large brèche , et les Espagnols se préparaient à l'assaut , lorsque
Gaston de Foix , qui avait reçu des renforts de France, pénétra dans la place à la faveur d'une tempête effroyable et d'une neige épaisse (5 février) ; il n'amenait pas moins de vingt mille hommes. Cardonne effrayé battit en retraite vers Imola.
Gaston apprit presque aussitôt que le comte Âvogaro venait d'introduire les Vénitiens dans Brescia , la filleule de Saint-Marc , que les habitants s'étaient tous soulevés en leur faveur , et que le commandant de la garnison française , Jacques de Daillon, seigneur du Lude, était \ivement pressé dans la citadelle. Laissant environ cinq mille hommes à Bologne , il partit à marches forcées , traversa l'état neutre de Mantoue, mit en fuite un corps de Vénitiens que commandait Baglioni près d'Isola délia Scala, et parvint sous les murs de Brescia ^18 février), neuf jours après son départ. Le lendemain , il ordonna l'assaut , et , dans cette terrible affaire ,^ il paya de sa personne comme le plus simple chevalier. Il combattait sans haubert, en l'honneur de sa dame, la chemise en dehors depuis le coude jusqu'au gantelet. 11 donna l'exemple à ses compagnons de marcher pieds nus , afin de pouvoir mieux attaquer, sur le sol trempé par la pluie , les retranchements des Vénitiens. Mais ce fut à Bayard qu'appartint la plus grande gloire : placé à l'avant-garde , il atteignit le faîte des remparts , où combattaient douze mille Vénitiens de Gritti et de trente mille bourgeois ou paysans. « Les
^:^ Italie. I33
François, dit son éciiyer , crioient : France ! France ! ceux de la coiDpagijiedu bon chevalier crioient : Bayard! Bayard ! Les ennemis crioient : Marco! Marco! Mais s'ils avoieni grand cœur de défendre , les François l'avoient cent fois plus grand pour entier dedans , et vont livrer un assaut merveilleux pai- lequel ils repoussèrent un peu les Vénitiens. Oiu)i voyant , le bon chevalier commença à dire : Dedans, dedans, compagnons! ils sont nôtres. Marchez ; tout est défait. Lui-même entra le premier , et passa le rempart , et après lui plus de mille , de sorte qu'ils gagnèrent le premier fort ; et y en demeura de tous les côtés , mais peu du François. Le bon chevalier eut un coup dedans le haut de la cuisse , et entra si avant que le bout rompit , et demeura le fer et un bout du fût dedans. Bien cuida être frappé à mort de la douleur qu'il sentit; et commença à dire au seigneur de Molart : Compagnon , faites marcher vos gens , la ville est gagnée ; je ne saurois tirer outre , car je suis mort. Le sang lui couloit avec abondance. Si lui fut force de mourir sans confession, ou de se retirer hors de la foule avec deux de ses archers, lesquels lui étanchèrent au mieux qu'ils purent sa plaie avec leurs chemises, qu'ils déchirèrent et coupèrent pour ce faire, » Ils le mirent sur une porte de la ville qu'ils avaient déta- <-,hée pour en faire une litière , et le portèrent dans une maison.
Gaston de Foix fit de la blessure de Bayard un moyen de
victoire; ses gens furieux redoublèrent d'efforls. F.es habitants défendirent la ville rue par rue , maison par maison , et leur résistance acharnée amena un épouvantable massacre. Yves d'Âlègre avait été placé à la porte par laquelle les vaincus auraient pu s'échapper. La garnison vénitienne et les bourgeois qui avaient pris les armes furent massacrés sans pitié. Au milieu de cette boucherie , un enfant, Tartaglia,qui devait un jour illustrer les sciences mathématiques, fut frappé dans une église , sur le sein de sa mère , d'un ('oup de sabre qui le fit bégayer toute sa vie. Le comte Avogaro fut décapité avec ses deux fils ; Andréa Gritti fut fait prisonnier. Il y eut environ quinze mille hommes tués. Le pillage dura deux jours ; les soldats mettaient à la torture ceux qui restaient dans les maisons, pour leur faire dire l'endroit où ils avaient caché leurs trésors. Le butin que firent les Français au sac de Brescia fut évalué à 3,000,000 d'écus*. Mais de pareilles richesses leur devinrent fatales. « Il n'est rien si certain , dit l'historien de Bavard , que la prise de Bresce fut en Italie la ruine des François ; car ils avoient tant gagné en cette ville, que la plupart s'en retourna et laissa la guerre. » On lit aussi dans les Mémoires de Fleurànges : « El faut que je vous die que j'estimois Bresce une des plus puissantes villes, des plus fortes et des plus riches
* 7^2,000,000 (iefraucv
EN ITALIE. i:i5
qui fût on tome l'Italie ; et y eut tel gendarme qui y lit un tel gain , que lui et ses enfants s'en sentirent toute leur vie. »
l'ne seule maison dans Brescia fut préserv(''e du pillage et du meurtre ; ce fut celle oii l'on avait transporté Bavard blessé. Le gentilhomme qui la possédait avait pris la fuite , abandonnant sa femme et ses deux filles. La mère au désespoir supplia 'le bon chevaliei- de les sauver -, Bayard lui promit et tint parole. Lorsqu'il fut guéri , et au moment où il allait prendre congé de cette famille , la mère lui offrit une casette remplie de ducats : ne pouvant échapper à ses pressantes sollicitations , il accepta . mais ce fut pour partage!le trésor entre les deux jeunes Italiennes et leur former une dot.
Pendant l'expédition de Gaston de Foix , la Sainte-I jguc augmentait ses forces par de nouvelles alliances. Henri VIII y accéda , dans l'espoir de recouvrer la Guyenne , qui avaii appartenu à ses prédécesseurs. Le traité avec le pape fui annoncé à l'ouveiture du parlement , le 4 février. On vi! alore , pour la première fois , un navire pontifical mouiller dans Londres -, il était chargé de fruits du midi , de vins grecs et de présents de toute espèce , destinés au roi , aux lords et aux députés des communes. Les Florentins , sair> se déclarer encore, commencèrent à négocier avec les «nnjemis de la France ; le pape les releva des peines dr
l'Église , et Raymond de Cardonne entra en relations amicales avec eux. Maximilien préluda aussi à sa défection par un acte de neutralité : il conclut avec les Vénitiens (6 avril) une trêve de dix mois, moyennant 50,000 florins, et rappela du service de France tous les Allemands -, le commandant des lansquenets, Empseï", tint cet ordre secret, aussi longtemps que possible , et participa encore au reste de la campagne.
Le moment était décisif ; il fallait contraindre les alliés à la paix par quelque coup d'éclat, et prévenir d'autres désertions. Louis XII envoya l'ordre à Gaston de Foix de chercher les Espagnols et de leur livrer bataille. L'armée française se dirigea sur Ravenne : elle comptait seize cents lances , dix-huit mille fantassins , et était soutenue par l'excellente artillerie du duc de Ferrare. Les ennemis avaient quinze centslances et seize mille hommes de pied. Le 11 avril, l'affaire s'engagea, malgré Raymond de Cardonne,. par une vive canonnade sur les Espagnols. « On n'avait point encore vu l'artillerie employée d'une manière aussi meurtrière qu'elle le fut dans cette bataille. L'infanterie française demeura longtemps exposée , presque à découvert , à un feu si terrible, que de quarante de ses capitaines il y en eut trente-huit de tués. L'artillerie du duc de Ferrare était plus redoutable encore ; quand il eut réussi à la mettre en batterie à l'extrémité de l'aile gauche française ,
il enfila toute la ligne de l'armée espagnole , et plusieurs de ses boulets, la traversant tout entière, allèienl atteindre jusqu'à l'aile droite française -, car l'armée de Gaston était disposée comme un arc , dont l'armée espagnole faisait la corde.
« Pendant ce feu meurtrier , Pedro de Navarre , qui comptait uniquement pour la victoire sur son infanterie espagnole , qu'il avait formée lui-même et dont il était trèsfier, la tenait couchée à plat-ventre, en sorte qu'elle n'éprouvait aucune perte ; et il s'amusait à voir la gendarmerie italienne hachée par le canon ennemi. Il supposait que les Français ne souffraient pas moins , et il comptait , quand la cavalerie aurait disparu des deux parts, remporter ^vec ses fantassins une victoire facile sur les fantassins allemands et français. Mais la patience échappa enfin à Fabrice Colonna , qui se voyait sacrifié avec tant de braves gens à ce calcul cruel. Malgré les ordres de son chef, il s'élança avec toute sa cavalerie sur les Français. Il était déjà trop tard , les rangs de sa gendarmerie étaient trop affaiblis , la supériorité des Français était décidée , et le combat ne fut pas longtemps douteux. Fabrice Colonna fut fait prisonnier par Alphonse d'Esté , qui lui sauva la vie et la liberté ; le cardinal de Médicis , les marquis de la Palude, de Bitonto etdePescaire furent pris également ; Cardonne et Antonio de Leyva prirent la fuite , et , de toute l'armée ,
il ne resta bientôt plus que l'infanterie de Pedro de Navarre. <i Mais celle-ci n'était pas si facile à vaincre : couverte d'une compèie armure défensive , et combattant seulement avec l'épée pointue et le poignard , elle s'avançait contre les piques des Allemands, longues de seize à dix-huit pieds, et si elle réussissait à les écarter ,et à pénétrer entre elles, elle égorgeait sans rencontrer de résistance des hommes qui n'avaient ni cuirasse ni armes pour combattre de près. Toute la cavalerie française fut obligée de venir à l'appui de l'infanterie ; elle détermina enfin les Espagnols à se retirer en bon ordre , mais elle ne put les entamer. Yves d'Alègre , en conduisant une charge contre ce bataillon serré, vit tuer son fils sous ses yeux ; il voulut le venger, et fut tué à son tour. Gaston de Foix , furieux d'avoir vu tomber tant de braves, vint après lui charger ces terribles fantassins. 11 fut renversé par un Espagnol , qui lui plongea son épée dans le sein , encore que Lautrec lui criât : « Ne le tuez pas , faites-le prisonnier -, c'est notre vice-roi , c'est le frère de votre reine. » Jamais, dans ce siècle, champ de bataille ne fut couvert de plus de morts que celui de Ravenne. Les plus modérés affirment que l'armée française perdit six mille hommesi^t l'armée espagnole douze mille.*»
■ SiSMONLi , Hi»<. (ie.ê Français»
l*edi'o de Navarre nv voulut pas abandonner la place , et lut pris.
Ce Gaston de Foix, qui périt au milieu de son trioinpht; , avait été ciiblé de blessures ; » car , dit l'historien de Bayard, depuis le menton jusques au front, en avoii quatorze ou quinze. » Parmi les morts du côté des Français , on comptait aussi le siie de Molart et Empseï". Lautrec reçut vingt blessures. Louis XII , en appienant ce qui s'était passé , s'écria : « Dieu nous garde de remporter souvent de pareilles victoires ! Si nos ennemis en eussent remporté une semblable , ils seraient bientôt perdus sans ressource. » 1^ bataille de Ravenne porta cependant quelques fruits : liavenne , Imola , Forli , Césène , Rimini , furent prises et pillées.
Mais l'armée française était dans une situation qui annonçait plutôt une défaite qu'une victoire. Le cardinal Antonio de San-Severino, légat du conciliabule de Pise, et La Palice se disputaient le commandement ; ils n'inspiraient ni l'un ni l'autre aux soldats cette confiance que leur avait donnée Gaston. En outre , l'administrateur de la caisse de l'armée congédia par économie , avant même d'avoir consulté le roi , toutes les troupes italiennes et une partie des fantassins français. Jules II , qui avait eu un instant la pensée de demander la paix , se sentit animé d'une nouvelle ardeur. Le concile de Latran , ouvert le 3 mai , l'engagea à pour-
suivre la guerre contre la France, et à transférer àHenri VIII le titre de roi très-chrétien , que portait Louis XII. Un appel fut adressé à Matthieu Schinner ; vingt mille Suisses, enrôlés par ce prélat, descendirent en Italie du côté du Tyrol, et opérèrent leur jonction avec les Vénitiens. La Paliee , au lieu de marcher sur Rome ainsi que le conseillait le duc de Ferrare, dut s'éloigner de la Romagne pour couvrir la Ivombardie, mais après avoir affaibli son corps d'armée en mettant des garnisons dans les places conquises.
Aussitôt, Jules II reprit l'offensive; aidé des troupes espagnoles , il rentra dans Bologne , et chassa le légat San- Severino de toutes les villes de la Romagne. Le duc de Ferrare fut réduit à venir s'humilier devant lui. Gênes secoua la domination française , prit pour doge Jean Fregoso, et fit reconnaître son indépendance par la Sainte-Ligue , moyennant 12,000 ducats donnés aux Suisses. Raymond de Cardonne se présenta devant Florence , exigea du peuple la déposition de Soderini et une contribution de 100,000 florins , et replaça la république sous le joug des Médicis. Parmi les exilés du parti populaire , figura Machiavel qui avait prédit le danger de l'alliance française : « La bonne fortune des Français , avait-il dit , nous a fait perdre la moitié de l'état ; leur mauvaise fortune nous fera perdre notre Hberté. »
Les affaires des Français n'allaient pas mieux au nord de
ritalio. Maxiniilien se déclarail ouveitemenl en faveur de la coalition. La Palice , dont les forces étaient trop inférieures à celles des ennemis, abandonna tour-à-tour les lignes de l'Adige , de l'Oglio et de l'Adda. ('rémone , Lodi, Pavie se rendirent aux Suisses ; Brescia et Peschiei'a aux Espagnols ; Ci'éme et Bergame aux Vénitiens , Legnano aux Allemands. Le cardinal de Médiris fut arraché des mains des Français par les paysans des environs de Milan.' Les cantons suisses imposèrent au duc de Savoie une alliance offensive et défensive. Le jeune Maximilien Sforza , fils aîné de Ludovic le More , fut ramené en triomphe à Milan (15 décembre.)
Toutefois, pour recouvrer son duché, il dut le démembrer. Les Grisons s'emparèrent de Chiavenna et de la Valteline. Le pape prit Parme , Plaisance et Beggio , comme ayant appartenu jadis au Saint-Siège. Les Suisses retinrent Locarno et Beliinzona , (;t frappèrent d'énormes contributions le Milanais entier. Matthieu Schinnerse réserva Vigevano.
Tandis que l'on combattait en Italie , Ferdinand le Catholique faisait , en faveur de ses alliés , une diversion du côté des Pyrénées. Sous prétexte que Jean d'Albret était frappé d'anathème comme partisan du concile de Pise, mais en réalité parce qu'il s'était joint à la politique française , et sur le refus qu'il fit de livrer son fils , le prince de Viane , et trois places fortes , comme garantie de ses inten-
Uous pacifiques, il lui déclara la guerre. Une flotte anglaise, avec six mille hommes de débarquement , sous les ordres du marquis de Dorset , aborda sur les côtes de Biscaye , afin de soutenir les Espagnols. La cause de Jean d'Albret fut encore compromise par les querelles de deux puissantes maisons, les Beaumont et les Grammont. La première ouvrit aux ennemis Pampelune et les autres villes de la Navarre. Louis XII, intervenant alors en faveur de son allié , arma vingt-quatre mille hommes , rappela d'Itiilie La Palice , au moment où il opérait son mouvement de retraite devant les troupes de la Sainte-Ligue , et le chargea d'agir de concert avec François II, duc de Longueville, sur la frontière d'Espagne ; les Français chassèrent l'ennemi du Béain, mais échouèrent sous les murs de Pampelune, se retirèrent devant le duc d'Albe , et abandonnèrent même leur plus grosse artillerie dans les montagnes. Jean d'Albret perdit à jamais ses possessions au-delà des Pyrénées , et le 1««" avril 1513 , Louis Xll et Ferdinand signèrent , à Orthez, (!n Béarn , une trêve d'une année , mais pour les frontières d'Espagne seulement.
Déjà , à cette époque , plusieurs événements avaient relevé le courage de Louis XIL Le 21 février , Jules II , l'àme de la ligue , était mort ; il avait encore répété dans ses derniers instants : « Plus de Français en Italie! » François I^»^ disait de ce pape , en s'adressant à Léon X, son successeur :
« Nous n'avons pas eu d'ennemi plus acharné, nous n'avons pas connu de guerrier plus tei rible sur le chanip de baUiille, de capitaine plus prudent. En vérité , sa place était à la lète d'une armée plutôt que de l'Eglise. »> Le cardinal de Médicis , proclamé sous le nom de Léon X , suivit la même politique , et envoya 42,000 ducats aux Suisses , afin de gagner aussi leur alliance. Mais il n'eut pas autant de dé- (ision dans le caractère , de fermeté dans le conseil , ei d'audace dans l'action que son prédécesseur. Ensuite, .>(ax.imilien et Venise ne pouvaient parvenir à s'entendre ; I empereur ne voulait pas abandonner Vicence , Padoue , Trévise , Brescia , Crème et Bergame , si la république ne lui payait 200,000 florins pour l'investiture et une redevance annuelle de 30,000 florins. Louis XII , profitant de ces dissensions, détacha les Vénitiens de la Sainte-Ligue ; par l'entremise d'Andréa Gritti , prisonnier depuis le sac de Brçscia , im traité fut conclu à Blois ( 13 mars ). Venise renonçait à ses di'oits sur Crémone et la Ghiarra d'Adda, et le loi lui cédait les siens sur Beigame , Brescia et Crème. Louis XII essaya aussi de ramener à lui les Suisses ; pour ubienii' seulement à ses envoyés Trivulzio et La Trémouille l'accès dans la confédération, il livra la citadelle de Lugano ; mais les cantons , dont le ressentiment n'était pas apaisé , posèrent des conditions inacceptables ; ils prétendaient que le roi abandonnant l'Italie , fit serment de n'y rentrer ja-
mais , et abolit les libertés de l'Église gallicane. Au moment de tenter encore la fortune au-delà des Alpes , Louis XÏI voulut du moins assurer sa frontière du nord comme celle du midi ; il conclut une alliance avec Jacques IV, roi d'Ecosse, qui s'engageait à occuper les forces de Henri VIII en Angleterre , par une diversion du côté du Northumberland.
On attaqua la Lombardie par mer et par terre. Une flotte, sous les ordres de Pierre-Jean de Bidoux , chevalier de Préjean , se présenta devant Gênes. Le fort de la Lanterne, malgré l'affranchissement de la ville , était encore au pouvoir des troupes françaises ; les Adorni et les Fieschi , partisans de Louis XII , chassèrent la faction des Fregosi , et ouvrirent les portes aux assaillants. Les Génois se soumirent .«<ans résistance ; ils donnèrent même la dignité de doge à Antonio Adorno, nommé aussi lieutenant du roi.
L'armée de terre , commandée par La Trémouille et X"vulzio, se réunit à Suze-, elle comprenait mille deux cents gens d'armes français, huit cents hommes de cavalerie légère , huit mille fantassins et huil mille lansquenets , sous les ordres de Robert de La Mark , le Sanglier des Ardennes , et de ses fils, les sieurs de Fleuranges et de Jamet. Raymond de Cardonne se replia à leur approche vers la Trebia , abandonnant Tortone et Alexandrie ; et il aurait évacué toute l'Italie septentrionale , sans les promesses de
Léon X. Les Français furent reçus à Milan et dans les autres tilles , excepté Côme et iNovarc. Maximilien Sforza, effrayé des soulèvements qui éclataient contre lui , alla se mettre sous la protection des Suisses à Bellinzona. Les Vénitiens , de leur côté, avaient attaqué le Milanais à l'est -, Alviano, que Louis XII leur avait rendu, prit Valeggio, Peschiera , Crémone, Lodi et B rescia.
Les Suisses allèrent avec le duc de Milan occuper Novare, au nombre de huit mille. Les Français ne tardèrent pas à les y assiéger. Trivulzio s'était vanté de les prendre comme on prend du plomb fondu dans une cuiller. Mais telle était l'audace des Suisses , que , quand les batteiies de siège eurent fait une brèche aux murailles , ils envoyèrent dire au sire de Lafayette , grand maîti'e de l'artillerie , d'épargner sa poudre et d'entrer dans la ville par les portes. En effet „ ils cessèrent de les fermei- , et se contentèrent de mettre des rideaux devant chacune d'elles. Malgré les représentations et les instances des Italiens enfermés avec eux , ils ne souffrirent pas qu'un fossé fût creusé , ni qu'un nouveau rempart fût élevé derrière la brèche. Cette imprudente bravade leur eût coûté cher , si La Tiémouille et Trivulzio «iussentagi avec plus dediscernement.On venait d'apprendre que neuf mille Suisses arrivaient au secours de la place; Kobert de La Mark demandait qu'on allât les combattre et les disperser , sauf à revenir ensuite devant Novaie. Mais
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les généraux aimèrent mieux lever le camp, et aller occuper à quelque distance une forte position entre Riotta etTrecate ( 5. juin).
« Le lendemain , les Suisses se mirent en marche avant le jour , et arrivèrent en silence jusqu'en vue du camp français ; un petit bois les couvrait , et les brouillards qui s'élevaient d'une terre marécageuse avaient dérobé leui* marche aux Français. Aussitôt que Robert de La Mark les aperçut , il les chargea vigoureusement à la lêle de trois cents gendarmes ; mais la colonne des Suisses , hérissée de longues piques , ne put pas être entamée par les cavaliers. Le sire de Lafayette ouvrit ensuite contre eux le feu de ses batteries ; des files entières de Suisses étaient emportées, mais ils serraient les rangs et avançaient toujours d'un pas égal . la pique basse. Les deux fils de Robert de La Mark avaient été renversés de leurs chevaux et laissés pailes Suisses derrière eux , couverts de blessures. Leur père rassembla tout ce qu'il put de cavalerie , vint fondre sur la place que leurs écuyers lui désignèrent , les releva et les emporta loin du champ de bataille. Mais ce fut la dernière charge de la gendarmerie française ; elle se retira ensuite précipitamment vers la Sesia , et , avant d'avoir atteint cette rivière , presque tous les cavaliers avaient jeté leurs lances poui- fuir plus rapidement. L'infanterie resta seule exposée à la fureur des Suisses : les Gascons prirent la fuite, les
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vainqueurs ne les poursuivirent pas ; mais ils lombèrent aver un acharnement effrayant sur les lansquenets . objet de leur jalousie ; ils ne pardonnaient pas à ces fantassins allemands de les avoir remplacés dans les armées françaises. Cinq mille de ces malheureux furent tués sur la place , le reste se rendit. Cinq mille Français périrent aussi, soit dans la bataille, soit dans la fuite ; car les paysans se jetèrent avec fureur sur les fantassins gascons , que les Suisses avait épargnés. Ceux-ci , n'ayant pas de cavalerie , ne poursuivirent pas l'armée française. Une heure et demie avait suffi à la mettre en déroute; les vainqueurs passèrent encore quelques heures sur le champ de bataille . après quoi ils ramenèrent en triomphe à Novare vingt-deux pièces de canon qu'ils avaient conquises à l'arme blanche . ainsi que tous les chevaux de trait et tous les bagages de l'armée.* » ï.a perte des Suisses ne s'éleva qu'à mille cinij cents hommes.
Les sollicitations des Vénitiens ne purent retenir en Italie les débris de l'armée de La Trémouille ; quelques jouis après la défaite de Novare, il ne restait pas un Français dans le pays. Les villes du Milanais rentrèrent sous le joug deMaximilien Sforza. Les Suisses garantirent à ce prince la possession de ses états , moyennant 40,000 ducats par
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