CHAPITRE IX
Le paysan russe. — Logement. — Mobilier. — Nourriture. — Costume. — Chaussures. — Hospitalité du paysan russe. — Ses qualités. — Sa sensibilité. — Ses défauts. — Penchant à l'ivrognerie. — Habitude du . sommeil. — Son goût pour les exercices violents. — Le peuple russe naturellement musicien. — Ressemblance des Russes de toutes les provinces.
La maison ou plutôt la hutte d'un paysan russe ressemble assez de loin à un triangle dont la base serait un peu prolongée. Elle est ordinairement bâtie en poutres de sapin posées les unes sur les autres; une couche de mousse remplit les interstices que les pièces peuvent laisser entre elles. L'extérieur de la hutte présente rarement plus d'une ou de deux petites fenêtres , formées d'un ou de plusieurs petits carreaux de verre ou de talc. On entre par une porte cochère dans une cour très-étroite. L'écurie et le grenier à foin sont ordinairement sur le derrière ou à la droite de la maison ; à gauche, un petit palier sert d'antichambre , et conduit à Yisbœ ou chambre. La porte en est si base, qu'on risque de se donner un coup violent , si l'on n'a pas l'attention de plier le corps ou de baisser la tête.
A droite en entrant, se trouve un four immense dont le dessus sert en hiver de chambre à coucher ou de lit à toute la famille. Lorsqu'elle est nombreuse, elle trouve facilement à se caser sur des planches placées à la hauteur du poêle. De simples nattes servent de lit, et les vêtements tiennent lieu de couvertures. En été, hommes, femmes et enfants sont étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui forment divan tout autour de la salle. Pour se garantir des courtes mais vives chaleurs de l'été, il y a en dehors de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon couvert, mais à jour; cette espèce de terrasse tourne autour de la maison, et sert de lit à la famille, qui même quelquefois choisit pour sa couche la terre nue.
Quelque petite que soit l'étuve ou la chambre du paysan russe, elle devient pendant l'hiver l'asile du veau, du porc et de toute la basse-cour, qu'il est nécessaire de mettre à l'abri des grands froids; mais malheureusement la plupart des paysans russes sont trop misérables pour avoir tous ces embarras à redouter.
Il me reste à faire l'inventaire du mobilier, et ce ne sera pas long. On a déjà vu que le lit est un meuble inconnu du paysan russe. Quelques pots, placés à la porte et au-dessus du four, composent tout l'attirail de ses ustensiles de cuisine. Les meubles consistent en un banc de Lois qui règne autour de Yisbœ, servant, comme nous l'avons dit, de divan et
de lit, et un pétrin qui sert de table. Une lampe est un meuble de luxe qu'on ne voit guère que chez les paysans les plus riches. La plupart des paysans russes s'éclairent au moyen de quelques éclisses d'un sapin résineux. Ces éclisses, qu'ils appellent loutchina, se placent sur un trépied garni d'un crochet de fer; ils se servent de ces sortes de flambeaux pour aller dans l'écurie et dans le grenier à fourrage. Lorsqu'on leur dit qu'ils risquent d'incendier leur maison, ils répondent en secouant la tête : « N'ayez pas peur, ce qui doit arriver arrivera. » Ce fatalisme, qu'ils tiennent des Orientaux , et qui contribue tant à la barbarie de ces peuples en les privant des avantages de la prévoyance, est presque aussi répandu chez les Russes que chez les mahométans leurs voisins. Combien de fois, quand je donnais des conseils à un paysan malade sur sa santé , il me déconcertait par cette réponse : <c Ce ne sont ni les remèdes des docteurs, ni ceux des lecari qui guérissent; ce qui doit être sera, et rien ne pourra l'empêcher. » Ces dernières paroles étaient prononcées avec l'accent grave et pénétré d'une conviction ferme que rien ne saurait ébranler.
Quand on entre dans la cabane d'un paysan russe , l'odorat est désagréablement affecté par les miasmes répandus dans l'atmosphère de ces cases privées d'air et de lumière ; mais l'odeur qui domine est celle de choux aigris, un des principaux mets du peuple en Russie. A l'heure du repas, toute la famille s'assied
autour de la table après avoir fait un signe de croix. La mère de famille tire du four un énorme pot de grès rempli d'une soupe de choux aigris, quelquefois, mais rarement, une soupe au pain avec des légumes, et verse cette soupe dans une grande gamelle. Chacun s'arme de la large cuiller de bois qu'il a devant lui, et contente son appétit. Les paysans aisés font couper des morceaux de viande dans la soupe aux choux. Un de leurs mets habituels, et qu'ils mangent avec un singulier plaisir, est un gruau de blé sarrasin cuit au four. Leur boisson est faite avec de la farine fermentée et de l'eau bouillie; elle est aigrelette et rafraîchissante.
Le paysan russe se sert de la hache avec une adresse étonnante. Comme il n'y a point ordinairement de charpentiers ni de menuisiers dans les villages , et qu'il se trouve rarement dans le cas d'en payer, il sait s'en passer au moyen de sa hache, qui lui tient lieu de rabot, de scie et de tout autre instrumeut. On est surpris, après avoir traversé un village que l'incendie a dévoré jusqu'au sol , de le trouver quelques mois après reconstruit à neuf. Si le seigneur auquel le paysan appartient lui fournit du bois de construction, si ce paysan a pu sauver son cheval et sa charrue, les maux de l'incendie seront bientôt réparés, et il saura avec sa hache rebâtir sa maison et se donner les meubles de nécessité. Tout le reste est luxe, et il s'en passe au besoin.
Le costume des paysans russes a un cachet tout à
fait oriental. Il consiste, pendant l'hiver, en une pelisse assez courte , faite en peau de mouton ; pendant l'été, en un cafetan de gros drap gris fabriqué par eux-mêmes, ou, pour la classe aisée, de drap bleu foncé. Ce cafetan est serré autour du corps par une large ceinture ronge.
La chaussure se compose de lapti, espèce de souliers en écorce de bouleau , tressés à peu près de la même manière qu'on façonne les paniers d'osier. Ces lapti sont attachés aux pieds par des bandelettes croisées autour des jambes, et sous ces bandelettes se trouve une large bande de toile en été et de drap en hiver, dont on enveloppe les pieds et les mollets en guise de bas. Un caleçon très-large, enfoncé dans les lapti, et une chemise recouvrant le caleçon et serrée autour des reins par une ceinture assez mince, complètent l'habillement.
Les lapti ne sont une chaussure ni chaude, ni saine , ni commode ; car elle ne les garantit pas du froid et de l'humidité , et elle s'use au bout d'une douzaine de jours. Celui qui parviendrait à introduire l'usage des sabots en Russie serait le bienfaiteur des gens de la campagne. Cette chaussure , la plus économique de toutes, conviendrait parfaitement aux habitants des pays humides et marécageux. En diminuant l'usage des lapti, on diminuerait la dégradation du bouleau , l'arbre le plus précieux des contrées septentrionales. De l'écorce du bouleau on fabrique des nattes , des paniers. Les bourgeons de cet arbre peuvent servir
de nourriture pendant les années de disette. La sève sert à faire du vinaigre et du vin assez agréable. Malheureusement la consommation qu'on fait de cet arbre n'est nullement en rapport avec sa reproduction; et l'on peut prévoir l'époque où il deviendra d'une rareté excessive.
Le paysan russe qui a un tant soit peu d'aisance est très-hospitalier ; et, dans beaucoup de contrées, le voyageur qui passe entre dans sa hutte, fait des signes de croix devant l'image (1) et dit : Pain et sel, et sans autre préambule s'assied à la table du maître.
Le villageois vaut infiniment mieux que l'habitant des villes ; il est plus affectueux , plus attachant , moins voleur, moins rampant , et il serait un excellent peuple si on lui accordait le bienfait de la liberté, dont il est digne à tous égards.
J'ai été témoin de plusieurs traits de sensibilité qui feraient honneur à des hommes dont l'âme n'aurait pas été abrutie et dégradée par les horribles abus du servage. J'ai vu des paysans venir se présenter pour
(1) On ne saurait se faire une idée de la vénération des Russes pour les images, c'est-à-dire pour les portraits ornementés de la Vierge et des saints; car ils regarderaient comme un acte d'idolâtrie de se prosterner devant des figures sculptées ou des bas-reliefs. Il n'est pas de boutique, de maison, de chambre où une de ces images ne soit accrochée dans un coin, avec une petite lampe suspendue à une chaîne, et dans laquelle, dimanches et fêtes, brûle constamment une mèche allumée. — La première chose qu'un Russe cherche en entrant dans une chambre, c'est cette image; il ne s'adresse, il ne parle à personne jusqu'il l'ait trouvée et qu'il ait fait devant elle le signe delà croix. {Révélations sur la Russie.)
recrues à la place de leurs frères ou même de parents plus éloignés ; d'autres s'offrir à recevoir la bastonnade pour eux ; d'autres encore sacrifier tout ce qu'ils possédaient pour racheter la liberté d'un proche. Lorsque le paysan russe sera devenu le fermier du propriétaire au lieu d'en être l'esclave , il décuplera le revenu de son maître, comme il aura lui-même décuplé de force, de courage et d'industrie. Lorsqu'il sera conduit au travail des mines, des usines, fabriques, et autres établissements industriels, non par la crainte du bâton , mais par l'appât d'une rétribution nécessaire à sa subsistance , il travaillera avec plus d'assiduité et de zèle, il se corrigera des vices qu'on lui reproche, la paresse, l'ivrognerie et le vol. Les vices de l'esclavage ne sont que la souillure de ses chaînes; c'est la rouille qui s'attache à un métal grossier.
On ne trouve nulle part en Europe aussi peu de gens contrefaits ou mal conformés qu'en Russie. Les poitrines faibles et les complexions délicates, surtout parmi les gens du peuple , ne peuvent résister à la rigueur du climat. Les enfants de cette classe sont à peine vêtus pendant l'hiver. A la campagne on les voit courir dans les rues avec une simple chemise.
Il n'est personne qui, ayant habité la Russie, n'ait eu très - fréquemment l'occasion de voir ces petits enfants presque nus, les bras collés autour de leur corps, et assis dans la neige ou sur la glace. Lorsque le froid les saisit ou qu'ils éprouvent quelque ma-
laise, ils vont se réfugier au-dessus du four, où il fait une chaleur insupportable. C'est ainsi qu'ils passent d'une température de vingt- cinq à trente degrés de froid à celle de vingt-cinq à trente degrés de chaleur, et cette brusque transition , qui occasionnerait chez nous des maladies mortelles, n'exerce aucune influence sur leur santé.
Il n'existe pas un peuple dans le monde qui ait un goût aussi décidé pour les boissons alcooliques que le peuple russe. Les liqueurs les plus spiritueuses sont toujours celles qu'il préfère. Nos vins n'ont aucun attrait pour lui , parce qu'ils causent peu d'effet sur les papilles émoussées de leur palais, et sur un gosier brûlé par l'usage trop réitéré de l'eau-de-vie de grain. Cette eau-de-vie, qu'ils appellent wodka , est faite sans soin ; elle a une odeur et un goût d'empyreume qui en rend l'usage insupportable aux personnes qui n'y sont pas accoutumées.
L'homme du peuple boit dans toutes les occasions et à toutes les heures de la journée. Est-il gai et content, il va boire pour exalter sa joie. A-t-il quelque sujet de chagrin ou de désespoir, il va boire pour se consoler. Lorsqu'il a reçu la bastonnade, il se croit au comble du malheur s'il ne peut noyer son chagrin dans un pot; mais a-t-il quelques kopecks dans sa poche, il court, le dos encore tout meurtri des coups qu'il vient de recevoir, dans le cabaret le plus proche , dépose sans mot dire son argent sur le comptoir, avale la liqueur tout d'un trait , pousse de
EN RUSSIE. m
la gorge un soupir convulsif , s'essuie les moustaches et continue son chemin. Le voilà consolé : il ne sent plus les coups de bâton ; mais il n'est plus bon à rien ; ses jambes refusent de le porter, et il se laisse tomber dans le premier coin.
C'est particulièrement les jours de fête que le peuple russe se livre à son goût immodéré pour les boissons spiritueuses. Il n'est pas rare, lors d'une grande solennité, pendant l'âpre saison, de voir emporter des hommes que le froid a saisis et glacés. Ces scènes sont surtout très -fréquentes dans les villes, et les écoles d'anatomiede Saint-Pétersbourg et de Moscou ne sont pas embarrassées pendant l'hiver de se procurer des sujets pour la dissection. Sous le règne de Catherine II, un particulier qui s'était enrichi dans la ferme des eaux-de-vie crut devoir dans un jardin public donner un banquet à la populace de Saint- Pétersbourg , pour lui témoigner sa reconnaissance des bénéfices immenses qu'elle lui avait procurés. Tous les convives burent à discrétion, et un grand nombre étant tombés sous la table , y restèrent gelés. Lorsque la fête fut finie , on eût pu se croire au milieu d'un champ de bataille, en voyant emporter des centaines de morts et de mourants. Un statisticien , d'après des calculs qui paraissent faits avec soin et exactitude, a évalué à deux cent mille par an, sur toute l'étendue de l'empire, le nombre des décès produits par la funeste passion des liqueurs fortes.
Un des passe-temps favoris, une des jouissances et
des consolations les plus ordinaires de l'homme du peuple , c'est de dormir. Il dort dès qu'il cesse d'agir. Le Russe n'a pas besoin de lit pour se livrer au sommeil : le plancher, la terre, la glace , tout peut lui servir de matelas. On ne saurait attribuer cette habitude de dormir, qui est de tous les instants et de tous les états, qu'à l'absence de sensations et à la privation des plaisirs de la société , surtout dans les campagnes. C'est aussi à l'absence de sensations qu'on peut attribuer son goût très-vif pour tous les jeux et exercices violents, qui, tout en lui offrant des dangers, ont l'avantage de l'arracher, par les secousses que subit son organisation physique et morale, à l'espèce de léthargie à laquelle il est condamné par son climat, ses institutions, enfin par ses habitudes et la difficulté des communications et des rapports sociaux. Ses amusements les plus ordinaires sont, en été, différents jeux de balançoire, d'escarpolette, et, en hiver, les montagnes de glace, les traîneaux.
Les gens de la campagne sont passionnés pour la danse. Celle des paysans est une espèce de danse de caractère qui consiste à pirouetter sur la plante des pieds et à piétiner sans beaucoup changer de place. Les épaules, les hanches et les bras sont dans un mouvement continuel. Cette danse s'exécute au son d'une sorte de guitare appelée balaleïka, à deux ou trois cordes, et ayant un manche très -long. Les spectateurs accompagnent l'instrument de la voix ,
ou en sifflant, ce qui forme une musique aussi singulière que bruyante et animée , mais qui n'a rien de discordant, et qui n'est pas sans un certain charme.
Le peuple russe est naturellement musicien ; et cela se conçoit facilement. Les peuples qui ont le plus de justesse dans l'oreille et le plus de goût pour le chant et pour la musique en général sont ceux dont la langue offre le plus de douceur et d'harmonie , parce qu'alors ces langues se chantent plutôt qu'elles ne se parlent.
L'oreille fréquemment exercée s'habitue à ne vouloir que des sons et des inflexions justes , comme la main s'accoutume à tracer des lignes droites. On peut donc dire avec vérité que si les sons forment l'ouïe et lui donnent de la justesse, l'ouïe à son tour forme le musicien. Entendez parler une Italienne ou une Russe , elle varie et cadence les inflexions de sa voix ; son langage est une espèce de récitatif qui flatte et captive l'oreille... Mais, objectera- t- on peut-être, les Allemands sont nés musiciens, et cependant leur langue a beaucoup de dureté. Oui, si on la juge par l'accent dur et étrange des Alsaciens , des Hambourgeois et des habitants d'une partie du midi de l'Allemagne ; mais qu'on l'écoute moduler par la bouche d'un Saxon, d'un Livonien ou d'un Russe, ou qu'on l'entende chanter à l'opéra de Dresde et de Vienne , et l'on reconnaîtra que cette langue est véritablement harmonieuse et musicale.
Il n'est donc pas étonnant que le peuple russe, avec une langue aussi chantante , soit un des plus musiciens de l'Europe.
Le Russe a des chants particuliers pour peindre les principaux événements de la vie , et pour exprimer toutes les passions; pour la naissance , le mariage et la mort, pour le travail et le repos , pour la joie et la tristesse. Dans les temples, comme dans les salles de danse , on l'entend chanter en parties avec une justesse qu'on n'obtient pas toujours de nos choristes de l'Opéra. De même que les Italiens , jamais les Russes ne chantent à l'unisson , et l'on est étonné que des gens qui n'ont jamais entendu nommer une note de musique improvisent avec autant de facilité et de naturel les diverses parties d'un chant.
Je n'ai connu que les paysans russes des gouvernements de Saratof , de Tambof et de Kherson , c'est-àdire de la partie méridionale de l'empire russe ; mais ce que j'en ai dit peut se rapporter également au reste de l'empire ; car, ainsi que l'a judicieusement remarqué un académicien russe, M. Tooke, le peuple russe, malgré sa dispersion sur la vaste étendue de l'empire, la diversité des pays, des climats et du sol, a conservé intégralement son caractère national. En effet, et ceci m'a été confirmé par M. de Marcilly, qui avait visité la Russie dans toutes ses parties , et par beaucoup d'autres voyageurs, on trouve chez cette nation , relativement aux personnes, aux mœurs, aux usages, aux coutumes, beaucoup plus de rapports,
même pour la langue , qu'il n'en existe chez les individus des plus petits États. Les Russes de Novogorod , d'Astrakan , d'Arkhangel , de Tobolsk , de Iacoutsk, diffèrent moins entre eux que les Allemands des différents cercles , que les Français des différentes provinces. M. Tooke attribue cette immobilité de caractère et d'habitudes à plusieurs causes , parmi lesquelles figurent en première ligne leur manière de vivre simple et uniforme, le calme de leur esprit exempt d'inquiétudes, l'unité de religion et la même nourriture. Mais, dansl'énumérationde ces causes, le savant académicien a omis la plus essentielle et la plus puissante, l'esclavage, qui a jeté dans le même moule, mis au même niveau et réduit aux mêmes formes les habitants d'un pays qui a plus de trois mille lieues de longueur. Nous allons examiner cette institution telle qu'elle existe en Russie, et nous verrons quelle influence funeste elle exerce et sur les esclaves et sur les maîtres eux-mêmes.