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CHAPITRE VIII

Ma clientèle devient nombreuse. — Je prends un logement en ville. — Un de nos compagnons de captivité devient mon secrétaire. — Je suis appelé au château de Golbinskaïa. — M. de Marcilly m'accompagne. — Les marchands et la livrée. — Explication. — Le droski. — Arrivée au château. — Le vieux boyard. — Répugnance des moujiks pour les médicaments. — Les guérisseurs ou lecari. — Moyens employés pour obliger les esclaves à prendre des médicaments.

La guérison du fils du gouverneur m'avait mis en quelque sorte en évidence, et j'étais chaque jour assailli de demandes et de consultations de la part des principaux habitants de la ville et des environs, au point qu'avec la meilleure volonté il m'eût été impossible de répondre à toutes les sollicitations dont j'étais l'objet. J'avais été obligé, depuis quelque temps, de prendre un logement en ville , ne pouvant recevoir les nombreux clients qui venaient me consulter au milieu de la salle commune de notre caserne. A cette occasion la comtesse K. . . m'avait renouvelé l'offre qu'elle m'avait faite d'un logement dans son hôtel; mais j'avais encore décliné cet honneur, sous prétexte de l'embarras que lui causeraient les visiteurs qui

auraient affaire à moi, et de la gêne qu'ils éprouveraient eux-mêmes à venir voir leur médecin dans l'hôtel du gouvernement. Elle s'était rendue à ces raisons ; mais elle avait ajouté, avec une grâce charmante, ce qu'elle espérait du moins que je choisirais mon habitation dans le voisinage de l'hôtel, et le. plus près possible, afin que nous pussions nous voir plus souvent. » J'avais cédé à ce désir, et j'avais loué, à quelques pas de l'hôtel du gouvernement, un appartement que j'avais fait arranger et meubler à la française.

Le produit de mes visites et de mes consultations m'avait largement permis de faire ces dépenses ; j'avais même renoncé à ma solde d'officier prisonnier en faveur du jeune sergent-major qu'on avait refusé de compter au nombre des officiers, parce qu'il n'en avait pas encore reçu le brevet. Il avait été jusqu'alors nourri à notre table, aux frais de la masse générale; mais ce jeune homme, plein de délicatesse, se trouvait en quelque sorte mal à l'aise d'être à notre charge ; et, depuis que j'étais en relation avec le gouverneur, il ne cessait de me solliciter pour lui chercher quelque emploi honorable où il pût du moins gagner de quoi payer sa part de la pension commune. Aucune occasion favorable ne s'était encore présentée, quand, ma position financière me le permettant, je lui offris de lui faire l'abandon de ma solde, mais à condition, car il ne l'eût pas acceptée sans cela, qu'il remplirait auprès de moi les fonctions de se-

crétaire. Il accueillit avec joie ma proposition. J'avais cru d'abord n'avoir trouvé qu'un prétexte honorable pour lui faire accepter le service que je voulais lui rendre; car je regardais la place de secrétaire auprès de moi comme une véritable sinécure. Mais la manière dont le jeune Rancey ( c'était le nom de notre sous- lieutenant in partibus) s'acquitta de ses fonctions m'eut bientôt fait changer d'avis , et me le rendit un auxiliaire indispensable. Ce jeune homme avait longtemps habité la Pologne, et il parlait parfaitement la langue de ce pays. L'affinité qui existe entre le polonais et le russe lui avait fait apprendre promptement cette dernière langue ; et il en avait fait une étude particulière depuis notre arrivée à Saratof , de sorte qu'il le parlait et l'écrivait avec assez de facilité. Il devint donc mon interprète toutes les fois, et cela arrivait fréquemment , que j'étais consulté par des habitants qui ne parlaient pas le français. Il répondait pendant mon absence aux personnes qui se présentaient, prenait note de leurs noms et de leurs demandes, du nombre de visites que je faisais aux malades, etc. etc. Enfin sa journée était presque autant occupée que la mienne , et loin de lui avoir fait une faveur en lui abandonnant ma solde de prisonnier, je trouvai bientôt qu'il était de toute justice d'augmenter ses appointements.

Le lendemain de la fête donnée par le gouverneur, M. Rancey entra de bonne heure dans ma chambre pour m'annoncer que l'intendant d'un riche seigneur

iU LES FRANÇAIS

campagnard des environs de Saratof venait, de la part de son maître, me prier de me rendre le plus tôt possible au château de Golbinskaïa pour visiter quelques-uns de ses serfs atteints depuis plusieurs jours d'une maladie qui paraissait épidémique, car elle gagnait de proche en proche, et menaçait d'envahir tout le village. Je ne pouvais refuser la prière du seigneur de Golbinskaïa, un des amis intimes du gouverneur, et qui n'avait pas assisté à la fête de la veille précisément à cause de la maladie qui sévissait sur ses vassaux. Je n'étais pas fâché non plus de faire une petite incursion dans la campagne ; car depuis mon arrivée à Saratof, je n'avais, pour ainsi dire, pas encore quitté cette ville. D'un autre côté, je regrettais de ne pas me trouver au rendez -vous que j'avais donné à M. de Marcilly; mais le devoir me forçait d'ajourner le plaisir que je me promettais dans son entretien. Déjà je commençais une lettre pour m'excuser auprès de lui , quand tout à coup il entra lui-même dans mon cabinet. Je le mis aussitôt au courant de ce qui m'arrivait. « Eh bien ! me ditil, il y a un moyen de tout concilier. Je vais vous accompagner moi-même chez M. de Golbinskof, que je connais beaucoup. Je vous servirai au besoin d'interprète auprès des moujiks que vous aurez l'occasion d'interroger; et si hier, dans une soirée du monde élégant, j'ai pu vous aider à vous faire une idée de la haute société russe, aujourd'hui je vous montrerai un tableau bien différent, celui du peuple et de sa

misère. Le contraste sera grand sans doute; mais il n'en sera que plus instructif. »

J'acceptai avec plaisir l'offre de M. de Marcilly, et je fis répondre à l'intendant de M. de Golbinskof que je me rendrais dans la journée au château de son maître. Il répondit que dans ce cas il avait l'ordre de m'attendre et de m'emmener dans son droschki. Nous fixâmes alors, M. de Marcilly et moi, l'heure à laquelle nous serions prêts à partir, et l'intendant nous dit qu'il serait à notre disposition.

M. de Marcilly alla prévenir le gouverneur de notre voyage, et moi pendant ce temps-là je fis quelques courses en ville pour me procurer différents objets qui me manquaient encore dans mon ameublement. Je fus fort étonné, en faisant ces emplettes , de reconnaître dans plusieurs boutiques que je visitai , parmi les commis et même les chefs, des individus que j'avais vus la veille, en grande livrée, servir des rafraîchissements à la soirée du gouverneur. J'avais effectivement remarqué que la livrée, déjà très-nombreuse du général K. . . (car elle se composait de plus de cent laquais) avait été au moins doublée, sinon triplée, dans cette circonstance ; mais il me paraissait assez étonnant que ce supplément eût été fourni par les boutiquiers de la ville et leurs commis. J'eus plus tard, par M. de Marcilly, l'explication de ce fait , qui me semblait si étrange, et je le place ici pour ne pas y revenir

Les seigneurs russes ne peuvent vivre sans être

entourés d'un nombre de domestiques inconnu dans les autres pays; ce qui ne les empêche pas, soit dit en passant, d'être les gens les plus mal servis du monde. Il est vrai que ces domestiques ne sont guère à charge à leur bourse; serfs pour la plupart, ils ne reçoivent rien, ou du moins peu de chose. C'est ce qui permet à certaines maisons de compter jusqu'à trois et quatre cents domestiques. Les seigneurs qui ne veulent pas avoir un train aussi embarrassant , et qui ne laisse pas que d'être dispendieux, ont imaginé un moyen d'avoir toujours à leur disposition , pour les occasions solennelles , une livrée extraordinaire qu'ils peuvent multiplier à leur gré. Cette livrée se recrute parmi ceux de leurs serfs auxquels ils ont permis d'abandonner leurs terres pour s'établir dans les villes qu'ils habitent, et s'y livrer au commerce ou y exercer la profession qui leur convient. Quel que soit l'état ou la profession que ces derniers embrassent , ils n'en sont pas moins à la merci de leur maître , et tenus de répondre à son appel; c'est l'intendant ou le staroste ( ancien) qui est chargé de ce soin. Au jour fixé , tous ces laquais d'occasion tirent de leur sac l'habit galonné qu'ils ont toujours en réserve, et accourent à l'envi pour orner de leur présence la soirée seigneuriale.

A l'heure indiquée, notre droschki nous attendait à ma porte. C'était la première fois que je montais sur une de ces voitures si originales et qui n'appartiennent qu'à la Russie. Le droshka est la plus petite

voiture possible; elle est à peu près cachée par les deux ou trois hommes qu'elle peut traîner rez- terre , car elle est basse à faire rire ou à faire peur. Elle consiste dans une banquette rembourrée et munie de quatre garde-crottes en cuir verni. Cette banquette, ainsi ornée , est supportée par quatre petits ressorts placés de longueur sur quatre roues les plus basses possibles. Le cocher s'assied en avant , les pieds presque touchant les jarrets du cheval; et tout près du cocher, à califourchon sur la banquette, sont cramponnés ceux qu'il conduit; deux hommes au plus peuvent monter avec le cocher dans le même droschki.

A ces singulières voitures , toutes légères qu'elles sont, on attelle un, deux, même trois chevaux; le cheval principal , celui du brancard , a la tête passée dans un beau demi-cercle de bois assez élevé et qui figure un arc de triomphe mouvant. Ce n'est point un collier, car le cou du cheval est loin du bois ; c'est plutôt un cerceau à travers lequel l'animal parait s'avancer fièrement. Cette manière d'atteler est sûre, elle est aussi d'un effet gracieux. Les diverses parties du harnais s'adaptent à ce bois d'une façon élégante et solide; une sonnette attachée au demi -cercle annonce l'approche du droschki. En voyant cet équipage , le plus bas des équipages et le plus petit, puisqu'il disparaît entièrement sous l'homme, glisser à terre et fuir avec la rapidité de la flèche, vous ne vous croyez plus en Europe. Vous ne savez à quel siècle , à quel monde appartient ce que vous avez

devant les yeux , et vous vous demandez comment des hommes qui vous paraissent ramper sur la terre ont pu disparaître au grand galop de leurs chevaux.

Le second cheval, attelé hors la main, est encore plus libre que le limonier ; il porte la tête en dehors; il a l'encolure toujours ployée à gauche , et galope continuellement, même quand son camarade ne fait que trotter ; on l'appelle le furieux.

On est rudement cahoté dans ces imperceptibles voitures , malgré la souplesse des ressorts , et plus d'une fois j'aurais été lancé au loin si je n'avais eu la précaution de me cramponner de toutes mes forces à la banquette sur laquelle j'étais à cheval. En quelques heures nous arrivâmes à notre destination ; mais j'étais tout courbaturé, et j'avais grand besoin de repos avant de commencer mes fonctions. Il fut décidé que je ne commencerais que le lendemain matin mes visites au village, qui était éloigné d'environ une lieue du château.

Nous passâmes donc la soirée en famille avec M. de Golbinskof. C'était un vrai boyard de l'ancienne roche , et dont le type tend à disparaître de jour en jour en Russie. Il s'exprimait difficilement en français, parce que, contrairement à l'usage établi depuis longtemps parmi la noblesse, il n'avait jamais eu de goût ni pour les mœurs ni pour les langues étrangères. Il n'avait voulu devenir ni Français , ni Allemand , mais rester Russe , en dépit de la mode. Au lieu des habits à la française , portés par tous les

nobles à cette époque quand ils n'avaient pas l'uniforme militaire, il était vêtu de l'ancien costume national , plutôt asiatique qu'européen. Ce costume consistait en un cafetan de drap bleu, espèce de longue robe persane très -simple et garnie de fourrures; il était coiffé d'une toque ou turban assez semblable à un berret basque; son cou était nu, sans col et sans cravate, et sa barbe, qui descendait jusque sur sa poitrine, donnait à sa physionomie quelque chose d'imposant.

Je regrettais de ne pouvoir m'entretenir avec lui comme je l'aurais désiré; mais, malgré les difficultés d'une conversation qui ne pouvait se soutenir qu'à l'aide de M. de Marcilly, notre interprète, je trouvai dans ce noble représentant de l'ancienne Russie un caractère de franchise , de générosité , et surtout d'humanité , qu'on rencontre rarement dans ses concitoyens qui se croient beaucoup plus policés et plus civilisés que lui. Il traitait ses esclaves comme ses enfants, ou comme des hommes dont le sort lui était confié, tandis que la plupart des seigneurs russes ne regardent leurs serfs que comme des animaux domestiques, dont ils peuvent disposer au gré de leurs caprices, de leur intérêt ou de leurs passions. C'était par suite de cette bienveillance toute paternelle qu'ayant appris l'arrivée à Saratof d'un médecin français qu'on disait beaucoup plus habile que les docteurs allemands du pays, il avait voulut l'appeler pour qu'il vint visiter ses enfants malades.

Le lendemain , M. de Golbinskof voulut m'accompagner lui-même au village. Je visitai tous les malades, au nombre de vingt à trente; mais je m'aperçus bientôt que ma présence .inspirait peu de confiance à ces hommes, et que sans l'assistance de leur seigneur ils auraient refusé de répondre aux questions que je leur adressais à l'aide de M. de Marcilly. Quant aux ordonnances concernant chaque malade, je les remis à M. de Golbinskof, qui se chargea de les faire exécuter ; sans cette précaution , il est probable qu'elles ne l'auraient jamais été.

Comme je paraissais contrarié du peu de confiance des malades et de la répugnance évidente qu'ils avaient manifestée à suivre mes prescriptions, M. de Marcilly me dit : « Il ne faut pas que cela vous étonne. Les Russes, avant leur civilisation, ou, pour parler plus exactement, avant l'introduction des étrangers dans leur pays, n'avaient aucune idée de ce qu'on appelle un docteur en médecine. Ils ne connaissaient, pour me servir du seul mot qui réponde à celui de médecin en russe, que des guérisseurs (lecari). C'étaient de vieilles femmes ou des empiriques qui possédaient des panacées universelles et des remèdes à tous les maux (1). Ces remèdes consistaient en sim-

(1) Voici la recette d'un médicament russe dont le peuple vante l'efficacité et auquel il a recours dans beaucoup de maladies. Prenez un bon verre d'eau-de-vie, faites-y infuser de la poudre à canon, du poivre; mettez dans cette potion quelques gousses d'ail.— On prétend que ce remède souverain a délivré un grand nombre de malades de tous leurs maux présents et futurs.

pies dont on ordonnait des infusions à tout propos. Les ventouses, les bains chauds et froids, les topiques étaient leurs principaux moyens curatifs. Les talismans, les amulettes, etc. , formaient leur hygiène.

« Tel était l'état de la médecine pour les classes élevées, tel il est encore pour la classe du peuple. En général, celle-ci n'a confiance qu'aux empiriques, et je ne serais pas surpris que vos malades de ce matin n'aient déjà reçu plusieurs visites des lecari du voisinage , dont ils suivront les ordonnances de préférence aux vôtres, si leur seigneur ne les surveille avec attention.

— Mais comment pourra -t- il, s'ils ne le veulent pas, les obliger à prendre les médicaments que j'ai prescrits ?

— Vous ne vous faites pas idée , mon cher docteur, reprit en souriant M. de Marcilly, de ce qu'est l'autorité d'un seigneur russe et l'obéissance d'un serf. S'ils ne le veulent pas, dites-vous? Mais est-ce que ces hommes ont une volonté ? est-ce qu'ils n'appartiennent pas à leur maître corps et âme? J'ai vu très-fréquemment, depuis mon séjour en Russie, un pareil cas se présenter, j'ai souvent entendu des domestiques ou des paysans répondre aux instances qu'on leur faisait pour prendre les médicaments ordonnés par un docteur : Eto maraït doucha ( cela salit l'âme ) ; mais dès que le starote avait dit que c'était l'ordre du maître , ils faisaient taire leur répugnance, et avalaient la médecine. S'ils persistaient dans leur

entêtement, on les menaçait du bâton, et on les frappait même jusqu'à ce qu'ils eussent obéi. Je ne pense pas que M. de Golbinskof soit obligé d'en venir à cette extrémité, parce qu'il est très-aimé de ses serfs , et que quand le starote aura dit : « Le maître le veut, » ils obéiront sans difficulté , persuadés que leur seigneur ne veut que leur bien. Vous pouvez donc être pleinement rassuré sur la stricte exécution de vos ordonnances , et être convaincu qu'elles seront suivies avec autant d'exactitude et de ponctualité qu'elles le seraient dans l'hôpital le mieux tenu. »

Nous revînmes dans la journée à Saratof, mais après avoir promis à M. de Golbinskof de retourner deux ou trois fois par semaine visiter ses malades. Pendant plus d'un mois je fis ce trajet au moins quatre fois par semaine, et je visitai d'autres villages que ceux de M. de Golbinskof. Plusieurs fois mon excellent ami , M. de Marcilly, voulut m'accompagner dans ces courses ; d'autres fois j'emmenais avec moi M. Riancey; le plus souvent j'étais seul. Peu à peu l'épidémie se ralentit, et enfin il me fut possible de prendre quelque repos.

Grâce à mes courses dans les campagnes , grâce surtout aux renseignements que me fournit M. de Marcilly, j'ai pu étudier de près le paysan russe, son genre de vie, ses qualités, ses défauts, ses passetemps, etc., et je vais consigner dans le chapitre suivant le résultat de mes observations.

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