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CHAPITRE X

De l'esclavage en Russie. — Époque de son établissement légal. — Nature du servage. — Excès auxquels sont exposés les serfs ou esclaves.

— Nombre des esclaves en Russie. — Par qui les esclaves peuvent être possédés.— Vobrock. — L'obrock en nature, l'obrock en argent.— Corrections infligées aux esclaves. — Manière dont elles s'exécutent.

— Inutilité des prescriptions de la loi pour s'opposer aux excès de cruauté du maître. — Défense aux serfs de porter plainte contre les seigneurs. — Le knout. — Les battogues.

Tout ce que j'ai raconté jusqu'ici de la vie du serf russe et de l'homme du peuple, sauf quelques traits un peu sombres , n'a pas dû paraître fort extraordinaire, et plus d'un lecteur en a peut-être conclu que la condition des paysans moscovites n'est pas beaucoup plus misérable que celle d'un grand nombre de paysans français. Mais je n'ai présenté jusqu'à présent qu'une partie du tableau; il me reste à le compléter, et alors on pourra se former une idée à peu près exacte de la condition réservée aux trois quarts de la nation russe.

Il y a environ deux cent cinquante ans que l'esclavage a revêtu en Russie un caractère légal. Il date du

règne de Boris Goudounof. Depuis cette époque , l'institution est restée stationnaire, et elle est la pierre fondamentale de l'empire russe. C'est la raison d'être , la condition sine qua non du gouvernement moscovite tel qu'il est organisé. Supprimez le servage, et aussitôt la Russie change de face : tout subit une transformation profonde , et la révolution atteint forcément le pouvoir lui-même. Aussi nous ne croyons nullement à l'intention qu'on a bénévolement prêtée à l'empereur Alexandre , et plus tard à son frère Nicolas, d'abolir l'esclavage dans leurs États ; tout ce qu'ont pu faire ces souverains, et ce qu'ils ont fait, c'a été d'entourer cette institution de certaines garanties destinées à en adoucir les rigueurs. Encore ces actes , émanés de la volonté impériale , sont plutôt faits pour éblouir les étrangers que pour apporter un remède efficace aux abus. En effet, le sort du serf n'en est pas moins , aujourd'hui comme à l'origine, à la merci du seigneur ; si les abus sont réputés moins monstrueux, moins fréquents, c'est au perfectionnement instinctif de la nature humaine, c'est à l'empire d'une civilisation qui s'impose malgré tous les obstacles à quelques individualités privilégiées, qu'il faut l'attribuer, et non à l'influence du code impérial. D'ailleurs le seigneur russe n'a rien à redouter de ces lois, et nous allons voir qu'il a toujours mille moyens de les éluder.

Jusque dans les premières années de ce siècle , on a pu vendre les esclaves en Russie comme on vendait

les noirs dans les colonies avant l'abolition de la traite. Un paysan se troquait, se donnait ou s'achetait ni plus ni moins qu'une bête de somme. « Je ne pense pas , écrivait un voyageur à la fin du siècle dernier, que la vente des esclaves sur les carrefours du Sénégal ou sur les marchés des Antilles offre plus de scandale que celle qui se faisait à Saint-Pétersbourg même vers la fin du xvme siècle , sous les auspices de l'Académie et sous les yeux de Catherine le Grand, de Catherine le Philosophe. Le feuilleton de la gazette de cette capitale n'était rempli que de garçons et de filles à vendre. Tout individu pouvait en acheter (1). »

L'empereur Alexandre, voulant porter quelque adoucissement au triste sort de ces pauvres esclaves ,

(1) Note communiquée par un Polonais en captivité à Pétersbourg, et insérée par M. le duc de Bassano dans un exemplaire du Voyage de Clarke en Russie. — Nous ferons remarquer, à l'occasion de ce rapprochement de la vente publique des esclaves et du règne d'une impératrice qui excitait l'aimiration de Voltaire et des philosophes humanitaires de son école . qu'un jour cette même Catherine eut un siogulier caprice: elle publia un ukase d'après lequel le mot escla v.e était rayé à tout jamais du vocabulaire russe. C'était sans doute un titre de plus qu'elle voulait se donner aux hommages des philosophes et des philanthropes de l'Occident. Des odes pompeuses célébrèrent cette haute magnanimité. Et pendant ce temps -là le feuilleton de la Gazette de Pétersbourg n'en continuait pas moins l'annonce des jeunes garçons et des jeunes filles à vendre, et, pour comble de mystification, tandis que la magnanime Catherine supprimait par un ukase le mot de la langue, elle étendait la chose par un autre ukase à toute une autre partie de son empire qui l'avait ignorée jusqu'alors. On sait, en effet, que ce n'est que du règne de cette impératrice que les paysans de la petite Russie sont réduits à la condition de serfs. — Léouzon Leduc, la Russie contemporaine, 2e édit., p. 264.

qui passaient de main en main, sans pouvoir jamais amasser le moindre capital, publia un ukase qui interdisait la vente des paysans sans le sol sur lequel ils vivent. La même ordonnance défendait aux seigneurs d'infliger des châtiments corporels à leurs serfs sans un jugement en forme, et de les marier sans leur consentement. Mais ces charitables mesures étaient évidemment destinées à n'être jamais qu'une jettre morte. Si la prohibition relative à la vente est observée aux environs de Saint-Pétersbourg, elle est ouvertement transgressée dans les provinces. N'y a-t-il pas d'ailleurs cent moyens d'éluder la loi? Sans recourir aux voies détournées, le propriétaire la viole ouvertement, directement, et nul ne s'avise de lui demander compte de ce mépris de la volonté impériale. Il est riche, il est puissant; il ne se trouvera pas un seul fonctionnaire qui ose le dénoncer au gouvernement. Il peut compter aussi sur le silence de ses victimes ; car une loi défend aux esclaves de se plaindre de leurs maîtres, et celle-là est rigoureusement observée. Il en est de même de tous les devoirs légaux du maître envers son esclave. Il est, par exemple , tenu de le nourrir ; s'il s'y refuse , ou s'il le soumet à des traitements par trop révoltants, ses propriétés peuvent être placées sous la direction d'un conseil présidé par le maréchal de la noblesse du gouvernement où elles sont situées. Mais ces faits ne peuvent être dénoncés que par un commissaire impérial , et ce fonctionnaire , comme nous l'avons

dit, ne l'oserait pas. Ainsi il est parfaitement libre de laisser son serf mourir de faim , et de le faire expirer dans les tortures les plus atroces. Si par hasard sa conduite est signalée aux ministres et à la liante police, il est d'avance certain que quelques poignées de roubles le mettront à l'abri du châtiment qu'il mérite. Le danger ne serait réel pour lui que s'il avait encouru le déplaisir de quelque haut fonctionnaire qui chercherait à se venger.

Ainsi cette prétendue atténuation des abus du servage , dont se félicitent les Russes contemporains , n'est en réalité qu'une monstrueuse imposture. Quelles étaient donc les horreurs d'autrefois, pour qu'on regarde celles qui se commettent aujourd'hui comme un adoucissement? N'est-ce donc rien de battre à coups de verge ou de bâton , ou de faire battre , pour la plus légère faute , des créatures humaines ; d'abuser à son gré de l'honneur des femmes et des filles; d'arracher, sous prétexte d'intérêt, l'époux à l'épouse , l'enfant à sa mère; de transporter des hommes d'une terre dans une autre terre comme un vil bétail; de les écraser d'injustes corvées; de les dépouiller du champ qu'ils ont cultivé ou de l'argent qu'ils ont gagné; de faire exiler en Sibérie des sujets qu'on ne peut nourrir? N'est-ce donc rien, en un mot, de traiter comme des brutes des êtres raisonnables, et de refuser de reconnaître en eux ce que Dieu lui-même y a mis : une intelligence et un cœur?

Voilà pourtant les effets du servage tels qu'ils se produisent de nos jours en Russie , tels que j'en ai vu moi-même de nombreux exemples pendant mon séjour dans ce pays, tels qu'en ont vu les nombreux voyageurs qui l'ont visité après moi.

La classe des serfs russes , vulgairement appelés moujiks, dépasse de neuf à dix millions la population de la France , et s'élève à plus du double de celle de l'Angleterre. Somme toute, le nombre des serfs russes peut s'élever au moins à quarante- cinq millions, c'est-à-dire aux trois quarts de la population totale de l'empire, évaluée à soixante millions d'âmes.

Par qui sont possédés ces quarante -cinq millions d'esclaves ? Un peu plus de moitié appartiennent à des particuliers, et le reste à la couronne. Les serfs de la couronne ne relèvent que du souverain , lui appartiennent , et sont régis par un ministère spécial . Quoique leur sort soit envié des autres moujiks , il s'en faut bien, le plus souvent, qu'il soit plus heureux que le leur. Le paysan de la couronne, quoique jouissant en droit d'une plus grande somme de liberté que le serf seigneurial , obéit en fait à une foule d'administrateurs, de délégués du gouvernement, qui le pressurent, l'oppriment, le volent et le battent impitoyablement. Si donc il échappe à la tyrannie des boyards, il retombe sous la férule des employés officiels; et dans bien des cas il est loin de gagner au change. Du reste il n'est pas moins

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exposé que son voisin, le paysan seigneurial, à être envoyé en Sibérie, suivant le caprice de tel ou tel fonctionnaire à qui il aura déplu.

Tout le monde n'a pas le droit de posséder des esclaves , ce privilège n'appartient qu'aux nobles propriétaires de terres. Les paysans des seigneurs sont soumis à des impôts de diverses natures. Us paient d'abord au gouvernement un obrock ou redevance annuelle de 8 à 10 roubles; puis à leur maître une contribution énorme, puisqu'elle consiste dans l'abandon de la moitié de leur temps. Ils sont en outre obligés de faire toutes les corvées que le seigneur exige d'eux. C'est aussi parmi eux qu'on choisit les domestiques palefreniers , cuisiniers , enfin toute la valetaille des hôtels et des châteaux, ce qui augmente le travail de ceux qui restent chargés de la culture des terres; de sorte qu'il ne reste guère de temps à chacun pour cultiver les quelques arpents accordés par le maître, pour en percevoir les produits destinés à sa nourriture et à son entrelien , ainsi qu'à ceux de sa famille.

Quelquefois la redevance ou l'obrock dû au seigneur, au lieu d'être payé en travail, est payé en argent. La fixation de l'obrock en argent est arbitraire ; elle varie avec le nombre des serfs et la richesse des seigneurs.

Les serfs qui paient l'obrock en argent , s'ils habitent les terres du seigneur, n'en sont pas moins obligés à une certaine prestation annuelle qu'ils

doivent acquitter en travail à son profit. Mais le plus souvent les serfs qui sont soumis à l'obrock en argent obtiennent un passe-portpour aller faire le commerce ou tout autre métier dans les villes. On sait que parmi eux il en est qui réalisent des fortunes colossales ; mais ces fortunes amassées au prix de leurs privations, de leur travail et de leur intelligence, appartiennent à leurs maîtres, qui peuvent les en dépouiller quand bon leur semble. Quelques-uns de ces serfs enrichis ont racheté leur liberté en payant des sommes énormes; mais bon nombre de maîtres refusent obstinément de les affranchir à quelque prix que ce soit. On cite une famille aristocratique qui possède la moitié des marchands de fruits de Saint- Pétersbourg. Il lui plaît de commander à cette foule de petits commerçants , et son orgueil ne consentira jamais, à moins de ruine totale, à vendre à ces pauvres gens leur liberté. Cette difficulté d'arriver à l'indépendance n'est pas le seul inconvénient de la condition de ces malheureux ; ils ont en outre la perspective d'être dépouillés en un seul jour des richesses qu'ils ont accumulées pendant vingt à trente ans dun travail opiniâtre. Aussi la plupart ont-ils la précaution d'enfouir dans la terre, ou de cacher de toute autre façon leur trésor incessamment menacé. De là une perte réelle et assez considérable pour la circulation monétaire, pour l'industrie et le commerce.

Mais ce n'est pas seulement sur les biens exté-

rieurs des serfs que s'exerce le droit du seigneur, il est encore le maître absolu de leur corps et de leur âme. Le serf russe ne peut rien vouloir, rien décider, je dirais presque rien penser par lui-même. Instrument passif entre les mains de son seigneur, il lui doit une obéissance sans réserve. La loi ne cite que deux cas où cette obéissance cesse d'être obligatoire , où même elle serait imputée à crime : ce sont les cas où le seigneur voudrait entraîner le serf à conspirer contre le gouvernement, ou à dissimuler, lors du recensement officiel, le nombre des habitants sujets à l'impôt établi dans ses propriétés. En dehors de ces deux cas, le serf retombe pleinement et sans merci sous la loi de celui auquel il appartient.

Pour arriver à plier ses serfs sous sa volonté, le seigneur russe est autorisé par la loi à employer tous les moyens qu'il juge convenables. Il peut multiplier leurs corvées, augmenter le chiffre de leurs redevances ; mais l'argument qu'il emploie le plus habituellement et sur lequel il compte le plus, c'est le fouet ou le bâton. Un proverbe russe dit : « Un homme battu en vaut deux. » Et ce proverbe est toujours présent à l'esprit d'un maître de serfs.

La punition des esclaves varie suivant l'humeur et le caractère du maître ou de celui qui le représente. Elle est plus souvent proportionnée à la sévérité de celui qui l'inflige ou qui l'ordonne. Les corrections ordinaires sont des coups de bâton, de courroie ou de baguette, appliqués sur le dos ou sur le derrière.

Femmes , enfants , vieillards sont aussi exposés que les hommes forts à ces châtiments ignominieux et souvent cruels. J'ai vu donner des coups de bâton , pour un vol comme pour une salière renversée (ce dernier crime est le plus souvent irrémissible , suivant le préjugé des Russes, qui regardent cet événement comme le pronostic d'un grand malheur ) , pour l'ivrognerie comme pour une légère désobéissance , pour un poulet mal rôti comme pour un potage trop salé.

Le lieu de l'exécution est ordinairement une écurie ou un endroit éloigné , afin que les cris du patient n'incommodent pas les maîtres de la maison. C'est l'intendant (oupravitel) qui préside à la correction, quand le maître ne veut pas s'en donner la peine. Le coupable, ou l'homme présumé tel , jette son habit , ne conserve que sa chemise , et se couche sur le ventre. Un homme, mais plus souvent deux, armés de bâtons , se placent de côté et frappent à tour de bras, comme des tapissiers sur un matelas. L'esclave pousse des cris perçants , demande pardon, jure de ne plus commettre la faute qu'on lui reproche. L'intendant crie : « Plus fort! plus fort ! » Et si celui qui frappe ralentit ses coups par humanité ou par l'intéi et qu'il porte à la victime, on le menace de le mettre à sa place. Quand le supplice est terminé, le patient se rhabille, ou on lui aide à s'habiller, et va s'étendre sur son grabat, où souvent il reste plusieurs jours sans pouvoir bouger. S'il y a plusieurs coupables, les

battants deviennent les battus, et ils se passent le bâton à tour de rôle.

Quelquefois c'est l'ami qui est condamné à battre son ami , le parent son parent. Le dirai-je? on a vu le fils condamné à battre son père !

Si le moujik qui a encouru une punition n'est pas un des domestiques de la maison, le maître charge un de ses laquais d'aller dans sa cabane lui administrer la bastonnade. Le valet va saisir le paysan au milieu de sa famille; c'est quelquefois le doyen de la communauté, un patriarche à barbe blanche : peu importe. L'exécuteur lui ordonne de jeter bas ses vêlements, de se mettre à genoux devant lui ; puis , en présence de sa femme et de ses enfants, il le frappe d'un bras vigoureux à coups de fouet ou de bâton. Le supplice terminé, il faut que le vieillard martyrisé aille baiser la main du maître et l'assurer de sa profonde soumission. Il est tel paysan qui a vu frapper ainsi sous ses yeux sa femme, ou son jeune fils , ou sa fille nubile. Malheur à lui, si le moindre signe d'émotion ou de colère avait paru sur son visage !

Et qu'on ne croie pas que les faits que je viens de raconter arrivent rarement; c'est, au contraire, ce qui se passe tous les jours , et les Russes y sont tellement habitués, qu'ils n'y font pas attention. Pour moi, je cherchais autant que possible à ne pas être témoin de ces cruelles exécutions; mais elles sont si fréquentes, surtout dans les campagnes , que malgré

mes précautions il m'était impossible de n'avoir pas tous les jours les oreilles déchirées par les cris des malheureuses victimes de l'arbitraire le plus inhumain. Ces cris perçants me poursuivaient jusque dans mon sommeil , et me faisaient prendre en horreur un pays où régnait tant de barbarie.

Je n'ai fait , encore une fois , que raconter ce qui a lieu journellement, même dans les domaines dont le maître, comme M. de Golbinskof, est renommé pour sa douceur et son humanité. Que serait-ce si je parlais des excès de bizarre férocité auxquels peut se porter le ressentiment d'un maître qui tient en son pouvoir et les biens, et la famille, et l'honneur, et l'existence même de ses semblables ? Ma plume se refuse à retracer tant d'horreurs , et mon lecteur me saura gré de lui en faire grâce.

Mais la loi , dira-t-on , la loi n'a-t-elle rien à opposer à tant de cruautés? Rien. Je me trompe : la loi dit que tout propriétaire qui aura infligé à un serf un châtiment corporel suivi de mort sera traduit en justice , si cette mort arrive dans les trois jours à dater de celui du châtiment. Au delà de ce terme , la mort est réputée naturelle , et le bourreau amnistié. Dérision amère! car enfin, avant de tuer un homme dans les trois jours , de quelles souffrances inouïes ne peut-on pas l'accabler !

Mais supposons que le serf bâtonné succombe dans le délai légal : croit- on sérieusement que le seigneur sera puni? Ou le meurtre restera ignoré, ce qui

arrive neuf fois sur dix, et alors la justice se taira; ou il sera, par extraordinaire, dénoncé , et la justice ordonnera une enquête, qui consistera à charger un médecin de constater la mort et la cause de la mort de la victime. Ce médecin , attaché au tribunal , n'est pas plus que les juges eux-mêmes et que tous les fonctionnaires russes inaccessible à la corruption; aussi ne manque-t-il presque jamais d'attribuer la mort du serf à une attaque d'apoplexie. On cite un seigneur coutumier du fait qui avait baptisé un de ses fouets les plus meurtriers, apoplexie !

Ce n'est pas seulement dans les moyens de corruption que le seigneur russe est assuré de trouver l'impunité de son crime; la loi a soin de lui en ménager encore d'autres plus immédiats et plus efficaces. C'est, en effet, par une hypothèse toute gratuite que j'ai supposé le meurtre dénoncé ; il faudrait pour cela qu'il eût eu pour témoins d'autres gens que les serfs mêmes du meurtrier , ce qui est excessivement rare , ces sortes d'exécutions s'accomplissant toujours loin des regards étrangers. Or, ses serfs, il ne les craint pas; car ils ne peuvent ni le dénoncer ni témoigner contre lui.

Oui, telle est la loi . « Si un serf, dit Svod (code des lois russes) , s'écartant de l'obéissance et du respect qu'il doit à son seigneur, présente contre lui une dénonciation , à plus forte raison s'il adresse cette dénonciation directement à Sa Majesté l'empereur, il est livré, de même que l'écrivain dont il

s'est servi pour rédiger sa supplique , à la justice des tribunaux, et traité suivant toute la rigueur des lois. » Par ces rigueurs on entend la peine du knout ou des battogues, et l'exil en Sibérie.

Par une de ces cruelles dérisions si fréquentes dans la législation de ce pays , la peine de mort est abolie en Russie ; elle est remplacée parle supplice du knout ou des battogues , suivi de l'exil en Sibérie, quand le patient n'a pas succombé à l'une ou à l'autre de ces cruelles tortures.

Ces peines ne peuvent être prononcées que par les tribunaux civils ou militaires , et pour toutes sortes de délits; seulement le nombre de coups varie selon la gravité de la faute. Quand le criminel a mérité la mort, on ne prononce pas ce mot dans la sentence , car la loi le défend; mais on le condamne à recevoir un nombre de coups de knout ou de battogues qui doit nécessairement occasionner la mort.

Le knout est une lanière de cuir épais , taillée triangulairement et longue de trois à quatre mètres , large d'un pouce, s'amincissant par une extrémité et terminée carrément par l'autre; le petit bout est fixé à un petit manche de bois d'environ deux pieds. Le patient est amené à moitié nu à l'endroit désigné pour ce genre d'exécution ; un simple caleçon de toile lui couvre l'extrémité inférieure du corps. Il est couché à plat ventre sur un chevalet incliné diagonalement, et aux extrémités duquel sont fixés des anneaux de fer. Par un bout les mains y sont fixées , et par l'autre

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les pieds. Puis le patient est tendu de manière qu'il ne puisse faire aucun mouvement , ainsi qu'on tend une peau d'anguille pour la faire sécher.

Au signal donné , l'exécuteur , placé à quinze à vingt pas de là, s'avance le corps courbé, traînant à deux mains entre les jambes la longue lanière du knout. Arrivé à trois à quatre pas du patient , il relève vigoureusement le knout vers le sommet de la tête en le rabattant aussitôt avec rapidité vers ses genoux. La lanière voltige dans l'air, siffle , s'abat et enlace le corps du patient comme un cercle de fer. Malgré son état de tension , le patient bondit comme sous les étreintes puissantes du galvanisme. L'exécuteur retourne sur ses pas, lentement, méthodiquement, comme un soldat à l'exercice, et il recommence la même manœuvre autant de fois qu'il y a de coups à appliquer au condamné. Quand la lanière enveloppe le corps par ses angles, la chair et les muscles sont littéralement tranchés par rondelles comme avec un rasoir; mais si elle tombe sur le plat des deux angles, alors les os craquent; la chair n'est pas hachée, mais elle est broyée, écrasée, le sang jaillit de toutes parts; le patient devient vert et bleu , comme un cadavre en putréfaction. Dans le cas où le nombre des coups ne doit pas aller jusqu'à la mort , quand le patient a subi sa peine, il est porté à l'hôpital , où tous les soins lui sont donnés , et on l'envoie ensuite en Sibérie , où il disparaît pour jamais dans les entrailles de la terre.

Le knout est mortel , selon la volonté de la justice du czar ou du bourreau. Quand un homme est condamné à cinquante ou à cent coups de knout, ce qui équivaut à son arrêt de mort, le bourreau peut à son gré prolonger lés souffrances du patient en ne donnant le coup mortel que le dernier. Mais si la famille du malheureux veut abréger son supplice, elle le peut en achetant au poids de l'or la pitié- du bourreau ; alors du premier coup celui-ci donne la mort avec autant de certitude que s'il tenait une hache à la main.

Quant aux battogues , c'est le supplice des verges; mais comme il n'est guère applicable qu'aux délits militaires et exécuté par des soldats , nous n'en parlerons pas ici avec autant de détails. Nous dirons seulement que ce supplice , usité autrefois dans les armées de presque toute l'Europe, a pris en Russie un caractère qu'il n'a jamais eu ailleurs. Ainsi on ne condamne jamais un homme à moins de six mille coups de verges , et encore ce nombre n'est pas la somme la plus élevée que la loi permette d'appliquer aux criminels ; mais c'est le chiffre le plus usité. Et ici encore la législation s'est montrée ingénieuse : moins de mille coups suffisent et au delà pour donner la mort ; avec six mille la mort est six fois certaine.

Et les Russes n'ont pas honte de se vanter, comme une preuve de leur avancement en civilisation , de ce que la peine capitale est abolie de leur code!

Nous venons de voir ce qu'est l'esclavage en Russie ; il nous reste à dire un mot de l'influence que cette institution exerce sur les esclaves et sur les maîtres eux-mêmes.

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