CHAPITRE VII
Effets de l'esclavage sur le oaractère du paysan russe. — Influence de l'esclavage sur les maîtres. — Corruptiou du cœur des maîtres. — Indifférence des dames russes au supplice des esclaves. — Anecdotes diverses à ce sujet. — Ce qui manque aux peuples et aux nobles pour les civiliser, c'est la véritable religion.
Souvent le serf russe, impassible sans résignation, dépouille tout sentiment humain et se rapproche de la brute. Si l'oppression dont il est victime soulève dans son âme des tempêtes, sa vengeance éclate, lugubre, impitoyable : l'esclave déchaîné se repaît à son tour de larmes et de sang. Chaque année des faits de ce genre viennent désoler le sol moscovite. Mais le plus profond mystère les enveloppe; et, à moins qu'on ne passe sur les lieux du sinistre, on n'en apprendra rien.
Le paysan russe est certes d'une mansuétude et d'une patience sans égales; mais quand il est enfin poussé à bout , cette mansuétude se change en rage , cette patience en impétueux délire : ce n'est
plus l'homme qui se montre en lui, c'est la bête féroce.
Mais voyons l'influence du servage sur les maîtres eux-mêmes.
Dès que le fils d'un riche seigneur est venu au monde, on le confie à une nourrice et à une bonne esclaves, qui, pour se l'attacher et faire la cour aux parents, disputeront à qui flattera le mieux ses goûts et ses caprices. Rien ne leur coûtera pour se rendre à la fois nécessaires et agréables. Dès qu'il pourra parler, dès que son intelligence commencera à s'ouvrir, elles ne cesseront de lui répéter à tout propos : « Ces maisons, ces richesses, ces esclaves, tout est à toi. » Qu'arrive-t-il plus tard? L'enfant commande en despote ; il est sûr d'être obéi , puisqu'il commande à un esclave. Rencontre- 1- il quelque opposition, il entre en fureur, pousse des cris, et l'on finit par céder. Revient-il à la charge, les parents accourent, grondent et souvent maltraitent la domestique. Une autre fois l'enfant aura recours au mensonge pour se venger de celle qui aura provoqué sa mauvaise humeur. C'est un combat perpétuel entre la méchanceté d'une part et la bassesse de l'autre.
Vers l'âge de six à sept ans on prend un instituteur étranger (outchitel) pour former le cœur et l'esprit de l'enfant. Le plus souvent on traite cet instituteur comme un homme à gages , ou , si l'on veut, comme le premier domestique de la maison, On s'amuse de ses ridicules vrais ou supposés ; on
parle avec haine et mépris de la nation et de l'État auxquels il appartient. Ce manque d'égards est le plus grand sujet de tourments pour l'instituteur, comme il est le plus sûr moyen de paralyser son zèle et les efforts de son ministère. Quelque active, quelque éclairée que soit sa surveillance , elle ne mettra pas l'élève à l'abri des mauvais exemples ni des propos dangereux auxquels il est exposé sans cesse , soit par le fait des parents, soit par les serviles complaisances des jeunes esclaves dont il est entouré. On peut dire d'un enfant russe ce qu'on a dit de sa nation en général , que c'est un fruit pourri avant sa maturité.
Arrivé à l'époque critique de l'éveil des passions , que de dangers un jeune Russe n'a-t-il pas à courir pour ses mœurs, sa santé et ses succès futurs ! Je n'insiste pas , et chacun comprendra combien la docilité, la soumission empressée et prévenante des esclaves des deux sexes qui l'entourent , hâteront en lui l'œuvre de la corruption.
L'éducation des jeunes personnes de famille est beaucoup plus réservée et plus soignée que celle des jeunes gens. Aussi les femmes en Russie ontelles en général beaucoup plus d'instruction que les hommes ; elles se distinguent en outre par plus de générosité , de compassion pour les malheureux ; leur cœur est accessible aux douces émotions de la pitié , et j'ai dit ailleurs quelles preuves délicates et touchantes les prisonniers français en avaient reçues.
Eh bien! croirait-on que ces mêmes personnes, que la nature et l'éducation ont douées d'une exquise sensibilité, envisagent le plus stoïquement, le plus indifféremment possible , les supplices infligés aux esclaves? Je vais reproduire à ce sujet des notes que m'a communiquées M. de Marcilly, et qu'il avait recueillies en leur conservant la forme dialoguée, immédiatement après la conversation à laquelle il avait assisté. Ces notes jetteront un peu de diversité sur un si triste sujet, et si elles ne rendent pas le tableau plus gai, au moins elles le rendront moins sombre. La première scène se passe à Moscou entre Mme de Nérikoff , Mme de Litowski, sa belle-sœur, et la princesse G
Je me trouvais, dit M. de Marcilly , dans le petit salon de Mrae la générale de Nérikoff , occupée à copier une pièce de vers pour Mrae de Litowski , sa bellesœur, qui était présente , lorsque la princesse G.... arriva.
Après les premiers compliments d'usage : « Votre chapeau est divin! » s'écria Mme de Nérikoff en regardant la princesse.
Mme de Litowski. — Il vous va à ravir, et jamais je ne vous ai vue si séduisante.
Mme la princesse G — Il a été fait à Péters-
bourg, d'après le dernier modèle et la dernière poupée arrivés de Paris. Mais qu'entends-je? quels cris effroyables !...
Mme dé Nérikoff. — Ce n'est rien : c'est un homme
qu'on châtie. Ce coquin de cuisinier! voilà deux jours de suite qu'il manque le rôti.
La princesse G — Avant de venir, j'ai fait
donner cinquante coups de bâton à une de mes femmes de chambre , qui avait fait une tache à ma robe.
Mme de Litowski. — L'autre jour j'ai ri comme une folle. Mon mari avait fait fustiger une de mes filles de cuisine. En se relevant, elle a rajusté le mouchoir qui était attaché autour de sa tête, et a dit en termes très- énergiques à ceux qui l'avaient rossée : « Vous êtes de vilains... magots; voyez un peu comme vous m'avez arrangée. »
La princesse G — Vous avez sans doute vu
cette jolie petite Allemande de quinze ans : eh bien! il y a quelque temps que je la fis fouetter d'une vigoureuse manière ; puis j'ai ordonné qu'après l'opération on la tondit comme un soldat.
( Pendant ce colloque, les cris qu'on entendait du fond de la cour redoublent et interrompent les interlocutrices. Mme de Nérikoff sonne et commande au domestique qui se présente qu'on aille châtier le cuisinier dans l'arrière-cour, et surtout qu'on ne le ménage pas, pour lui apprendre à crier comme un homme qu'on écorche. Puis la conversation reprend paisiblement son cours. )
M™ de Litowski. — Princesse , pour en revenir à votre petite Allemande , à qui j'ai trouvé une figure charmante, vous avez donc eu le courage de faire
tomber cette chevelure blonde que j'ai tant admirée? Battre, c'est dans l'ordre; mais tondre de jolis cheveux de quinze ans, cela est inhumain.
La princesse G — Vous avez raison : la jeune
fille en a été tellement affligée ., qu'elle eût accepté dix châtiments pareils à celui qu'elle venait de subir, plutôt que de sacrifier sa jolie chevelure. Où la coquetterie va-t-elle se nicher !
Mme de Nérikoff. — Il faut avouer, Madame, qu'il n'y a rien de si insipide que de commander soi-même ces sortes d'exécutions : aussi, pour me débarrasser de cet ennui, j'ai donné carte blanche à Ivan Ivanitch (c'était son intendant) pour la direction de mes domestiques mâles , et à Mme Schneider pour celle de mes femmes; ils s'en acquittent tous deux à merveille.
Mme de Litowski. —Mais, ma sœur, cette mesure doit donner lieu à des réclamations...
Mme de Nérikoff. ■ — Oh ! s'il fallait écouter les plaintes , ce serait à n'en plus finir. J'ai défendu sous les peines les plus sévères à mes gens de venir se plaindre des personnes à qui j'ai donné ma confiance.
La princesse G — Vous avez pris là un parti
très-sage. J'aurais bien voulu faire la même chose avec Mme de Valcour, la gouvernante de mes enfants ; elle se sert de l'ascendant que lui donne mon amitié pour elle pour venir m'assassiner de plaintes , de demandes et de pardons.
EN RUSSIE. m
Mme de Litowski. — Et vous le souffrez , princesse ?
La princesse G — Il faut bien avoir quelque
indulgence pour une personne qui n'a aucune idée des usages du pays et de la manière d'être de nos domestiques. Je ne cesse de lai dire : « Ma chère , vous vous y ferez, si vous voulez rester en Russie. Pour vous autres Français, tout être humain est votre semblable, et vous êtes tous frères et amis; mais pour nous, un esclave n'est pas un homme. » Leur célèbre Mirabeau avait bien raison de dire que le Russe est malléable. En effet, on ne peut lui donner de forme qu'à force de coups; et , comme l'a dit encore le fameux Montesquieu , il faut écorcher un Russe pour émouvoir sa sensibilité. Bien entendu qu'il ne parlait que de l'esclave... »
La conversation fut interrompue par Mme Schneider, qui vint prévenir Mme de Nérikoff qu'un peloton de fil fin qu'elle avait dans sa commode avait disparu , et que ce ne pouvait être que le fait d'un vol de la part des domestiques.
« Mal à propos vous venez m'interrompre dans ce moment, lui dit sa maîtresse d'un ton d'aigreur. Je vous l'ai dit une fois pour toutes : concertez- vous avec mon intendant pour prévenir ou réprimer jusqu'au moindre désordre dans ma maison. Prenez- vous-y de manière à découvrir l'auteur du vol dont vous vous plaignez, entendez-vous? et surtout point de ménagements.
Mme de Litowski. —A propos, princesse, savezvous la nouvelle du jour?
La princesse G — De quoi s'agit-il?
Mme de Litowski. — Le comte D est parti hier
pour Pétersbourg; on dit qu'il va solliciter son divorce afin d'épouser la princesse F. . . . , qui certes est bien loin de valoir la comtesse »
La conversation continua sur ce ton de légèreté et de médisance. Je n'eus pas le courage d'en entendre davantage, et je me retirai. On sera peut-être curieux de connaître la fin de l'aventure du peloton de fil, la voici.
Mme Schneider et l'intendant firent fouetter toutes les femmes et les filles au service de la maison . Femmes de chambre, lingères, brodeuses, toutes furent battues pour les obliger d'avouer si elles étaient ou si elles connaissaient les auteurs du vol.
Châtiments aussi cruels qu'inutiles! Quelques jours après M*6 Schneider retrouva son peloton de fil, qu'elle avait mis elle-même par mégarde dans une chiffonnière.
Le prince Z aimait une des plus jolies esclaves
de ses domaines. Par une exception bien rare en Russie, et fort honorable pour le prince, il l'épousa légitimement à la face des autels et devant les ministres de la foi.
Marpha , de simple bergère devenue princesse, se montra toujours digne > par sa conduite et ses senti-
ments , de la confiance et de l'estime de son ancien maître ; celui-ci , en revanche, ne cessa de s'applaudir d'avoir sacrifié pour elle les espérances les plus brillantes. Bonne mère, épouse tendre et fidèle, elle conserva, sous les dehors du luxe et de l'opulence, les qualités les plus essentielles et les plus aimables, et une âme que jamais ne put altérer le souffle empoisonné du vice et de la corruption.
A la mort de son mari, la princesse Z..., se trouvant encore à la fleur de l'âge , se vit tout à coup à la tête de trois mille paysans et de plus de cent mille francs de rente. Le premier usage qu'elle fit de ses richesses fut de procurer une honnête aisance aux auteurs de ses jours, qui avaient été affranchis à l'époque de son mariage ; mais, par une anomalie que je n'ai jamais pu concevoir, elle n'a pas songé à donner la liberté à ses frères et sœurs, et à d'autres proches parents qui exploitaient une de ses terres éloignées. Cependant elle leur témoignait la plus vive affection ; elle les faisait souvent venir au château ; là, renfermée dans le fond de son appartement, elle se livrait avec un entier abandon aux douces émotions qu'excitait leur présence, et les renvoyait comblés de cadeaux et des plus touchantes preuves de sa tendresse. Mais il ne paraît pas qu'il lui vint jamais à l'idée, ni à eux non plus, que le plus précieux présent qu'elle aurait pu leur faire eût été la liberté.
Souvent aussi, se rappelant que ses domestiques
f§4 LES FRANÇAIS
avaient été ses égaux, elle s'entretenait avec eux sur un ton de familiarité qui montrait que la richesse et le rang où elle avait été élevée ne lui avaient pas fait oublier sa première condition; mais si elle oubliait facilement le rôle de grande dame pour revenir aux habitudes et aux affections de son enfance, elle faisait néanmoins châtier avec une sévérité excessive ces mêmes domestiques qu'elle avait traités un instant auparavant d'une manière si familière et si bienveillante. Lui ayant manifesté un jour mon étonnement de ce qu'étant douée d'un cœur bon et sensible, elle pût infliger à ses gens de fortes punitions corporelles pour des fautes dignes à peine d'un léger reproche : « Vous ne connaissez pas notre peuple noir ( expression dont les Russes se servent pour désigner les esclaves) , me répondit-elle ; il est paresseux, voleur, ingrat et rebelle. Feu Son Altesse, mon cher et respectable époux , m'a souvent répété ces mots , qui resteront éternellement gravés dans ma mémoire : « La sévé- « rite est le seul moyen de conduire des esclaves , « et de leur rappeler l'immense intervalle qui les « sépare de la classe noble. Ce n'est qu'à force de « coups qu'on empêche qu'ils ne se révoltent pour « nous égorger et se mettre à notre place. » La preuve que cela réussit, c'est que moi qui ne suis pas née... , qui ne suis qu'une femme dépourvue d'instuction et de science ( elle ne savait ni lire ni écrire) , je gouverne mes trois à quatre mille sujets sans que personne ose bouger. »
Un jour, j'eus la maladresse ou l'imprudence de lui dire que les terres en France étaient mieux cultivées qu'en Russie. Le lendemain, la princesse alla faire sa tournée dans les champs qui environnaient le château , et ne manqua pas de faire distribuer des coups de bâton à plusieurs cultivateurs qui eurent le malheur de se trouver sur son passage, en leur recommandant d'être plus laborieux à l'avenir. Je la vis rentrer très- satisfaite d'avoir su prouver à ses paysans qu'elle connaissait un excellent moyen d'améliorer la culture de ses terres. Onques depuis ne m'avisai de parler d'agriculture en Russie, et je ne cessai de répéter en toute occasion que les serfs russes travaillaient aussi bien qu'ils le pouvaient.
Ma mauvaise étoile me conduisit une autre fois dans le voisinage d'une écurie où le régisseur avait l'habitude d'administrer des coups de bâton aux esclaves coupables ou soupçonnés de quelque délit domestique. Soudain mon oreille est frappée des cris les plus déchirants.
« Laissez-moi, s'écriait une jeune fille... , je suis malade : vous ne pouvez pas me battre dans l'état où je suis.
— Je suis enceinte, disait une femme , et vous ne pouvez me frapper sans exposer la vie de l'enfant que je porte dans mon sein...
— Je suis ici pour battre, et non pour écouter, répond le féroce régisseur d'une voix de tonnerre. S'il
fallait les en croire , elles seraient toutes malades ou enceintes... Allons... dépêchons-nous... » Et les cris et les coups d'aller leur train de plus belle.
Hors de moi-même , et saisi d'horreur et d'effroi, je m'enfuis de ce lieu fatal. Poursuivi par le cri perçant du désespoir et de la douleur, bientôt j'arrivai dans mon appartement. Là, en proie aux plus vives angoisses, je versai quelques larmes arrachées par l'indignation et la pitié. Les coudes appuyés sur ma table, et le visage couvert de mes deux mains, je n'avais pas aperçu la princesse, qui, ayant à me parler, était entrée sans que je l'eusse entendue , et s'était approchée de moi.
« Eh! mon Dieu, seriez- vous malade? me demanda-t-elle avec le ton du plus vif intérêt. Qu'estce donc qui a pu vous mettre dans le cruel état où je vous vois?
— C'est vous, Madame, répondis-je.
— Comment m'aurait-il été possible de vous causer du chagrin?
— J'ai le cœur navré de l'affreux spectacle qui vient de s'offrir à mes yeux.
— De quel spectacle voulez-vous parler?
— Celui du supplice...
— Et quel supplice?
— Celui de ces malheureuses femmes qu'on a traitées avec une cruauté dont je ne croyais pas qu'on pût être capable.
— Oh! ce n'est que cela! reprit en souriant la princesse. Voilàbien du bruit pour quelques coups de bâton. 11 n'y a point de mal à battre un esclave; c'est pour son bien , et en même temps pour notre sûreté ; et je n'ai jamais entendu dire que ce fût un péché de punir un esclave. Vous serez fort étonné quand vous apprendrez que c'est vous qui êtes cause de tout ce beau tapage.
— Moi ! m'écriai-je'au comble de la surprise.
— Vous-même, continua Mme de Z... Vous vous rappelez qu'avant- hier vous m'avez dit que vous aimez beaucoup les fraises; j'ai voulu vous en régaler; et, comme j'avais d'ailleurs besoin d'en faire confire pour la provision de l'année, j'ai ordonné aux femmes de mon village d'aller en chercher dans le bois. Au lieu d'obéir, elles sont allées, au nombre de quatre-vingts personnes, danser à la fête du village voisin. J'ai voulu, de mon côté, les faire danser à ma manière. C'était un complot, une révolte; il fallait arrêter le mal à sa source.
— Comment! m'écriai- je dans un transport d'indignation que je ne cherchais point à contenir, comment! quatre-vingts malheureuses femmes auraient été impitoyablement battues parce qu'il aurait manqué un plat de dessert à votre table! Je croyais que vous aviez de la religion; je n'ose plus le penser. Oui, si vous étiez persuadée qu'il existe un Dieu, vous sauriez que vous aurez un jour à répondre devant lui des traitements barbares infligés à ceux de
vos semblables dont le sort vous a été confié. N'est-ce pas l'effet du hasard si vous êtes princesse , et si ces infortunées sont vos esclaves? Qu'auriez -vous dit si vous eussiez été à leur place, et que Tune d'elles se fût trouvée à la \ôtre? »
Comme je parlais avec véhémence et que je gesticulais avec vivacité en proférant ces mots, la princesse fit signe au domestique qui était à la porte de s'approcher, et j'entendis qu'elle lui disait tout bas :
« Vanionscha , tiens-toi là , et songe à défendre ta maîtresse. Tu le vois bien, notre pauvre Français a perdu la tête. »
Le domestique s'approche en levant les mains et en faisant chut! chut! Dans le trouble où j'étais, et pensant qu'il se disposait à mettre la main sur moi, je m'écrie avec colère : « Retire - toi , misérable , sinon je frappe. »
Tout à coup la princesse effrayée quitte la chambre, et je l'entends marcher avec précipitation dans la pièce voisine en disant : « Comment ! un Français ose menacer une princesse russe, et parler de la battre! ô Dieu! quelle horreur! Qu'on me délivre de ce furieux... »
Au bout d'un quart d'heure l'orage se calma peu à peu, et je m'aperçus que Mme de Z... avait repris le chemin de son appartement, suivie de son fidèle Yaniouscha.
Revenu à moi - même , je ne pus m'empêcher de rire de cette scène burlesque. Je me disposais à faire
mes préparatifs de départ , lorsque, la cloche du château annonçant le dîner, l'intendant entre chez moi et me dit :
« Son Altesse vous engage à oublier ce qui s'est passé ; elle vous prie de venir dîner et faire la paix.
— Prévenez votre maîtresse, lui répondis -je, que je vais partir pour Moscou. »
Un instant après, les deux jeunes princes fils aînés de Mme de Z... vinrent me trouver et me supplièrent les larmes aux yeux de ne pas réaliser un départ qui affligeait toute la famille, en réassurant qu'on éviterait à l'avenir tout ce qui pourrait me causer la moindre peine. Je ne pus résister à leurs aimables instances. J'allai donc à table; mais il me fut impossible de rien prendre. On pense bien qu'il ne fut plus question du plat de fraises. Plus tard j'obtins la certitude que les fustigations étaient devenues plus rares et se donnaient dans un lieu éloigné du château. Voilà la concession qui fut faite en ma faveur pendant mon séjour chez Mme de Z...; mais après mon départ les choses reprirent probablement leur marche accoutumée.
J'ai été moi-même témoin des faits que je viens de raconter; je vais en citer encore deux ou trois autres , qui ne se sont pas , il est vrai , passés sous mes yeux , mais qui n'en sont pas moins exacts.
Mme de T... fait apporter une bouilloire à thé par sa femme de chambre. Celle-ci, en la posant sur la
table, se brûla la main en prenant la poignée trop près de la braise , et répandit quelques gouttes d'eau sur la table.
« Canaille! s'écria avec fureur Mme de T..., reprends la bouilloire comme tu la tenais.
— Oh ! Madame , je me brûle ! dit la malheureuse femme en versant des larmes arrachées par la douleur.
— C'est ce qu'il faut et c'est ce que je veux, » répondit la maîtresse.
Mme de... passe sa vie à lire des romans, étendue sur son ottomane et ensevelie dans les coussins. Elle est d'une sensibilité si exquise, qu'elle s'évanouit à la moindre émotion qu'elle éprouve. Les cris de son chien , la moindre chute d'un de ses enfants lui donnent des attaques de nerfs épouvantables. Elle parle sans cesse de sa sensibilité, et répète souvent cette maxime de l'un de ses livres favoris : «Oh! quel funeste présent du Ciel qu'un cœur sensible ! » Un jour qu'absorbée dans la lecture d'un roman nouveau , elle versait d'abondantes larmes sur les malheurs de son héros imaginaire, elle entend des cris horribles. Elle sonne avec force; un domestique arrive, « 0 mon Dieu ! dit-elle en élevant au ciel ses beaux yeux mouillés de larmes , quel malheur affreux m 'allezvous annoncer? d'où proviennent ces cris?
— Madame , c'est votre femme de chambre que vous avez fait battre pour avoir cassé une tasse de porcelaine.
— Ce n'est que ça? Dites que l'on continue, mais qu'on aille dans l'arrière -cour, afin que ces cris ne me dérangent pas. »
Et Mme de... reprit paisiblement la lecture de son roman.
Un boyard qui n'eut jamais, dit-on, d'autre passion que la chasse, partait en hiver avec sa famille pour une de ses terres les plus éloignées, et se faisait suivre par plusieurs traîneaux dont un , bien couvert, transportait ses chiens de chasse favoris; les autres , découverts , contenaient les domestiques de sa femme et les siens. On vint lui dire que la femme de chambre de sa femme avait la fièvre, et qu'elle souffrait beaucoup de voyager en plein air.
« Vous savez , mon cher ami , lui dit son épouse , combien la santé de ma femme m'est chère , et combien je souffre de la voir dans le triste état où elle est : permettez-moi donc de disposer en sa faveur du traîneau occupé par vos chiens.
— Vous n'y pensez pas , Madame , répondit le mari ; vous trouverez dans vos villages cent femmes de chambre comme la vôtre ; mais moi je ne serai jamais assez heureux pour me procurer des chiens aussi utiles et aussi attachés que ceux que vous voulez que j'expose à l'intempérie de la saison. »
Cette anecdote m'en rappelle une autre dont l'atrocité est encore plus révoltante.
Un gentilhomme russe ordonna à la femme d'un de ses domestiques d'allaiter de petits chiens qui
avaient perdu leur mère. Le mari de cette femme, désespéré devoir dépérir son enfant faute de nourriture et de soins, jeta les petits chiens dans la rivière. Le gentilhomme, outré de colère, mande celui qu'il appelait le coupable, fait apporter un réchaud rempli de braise , et ordonne qu'on lui brûle la plante des pieds... Le malheureux esclave ne périt pas dans les trois jours; ainsi cette barbarie, eût-elle été dénoncée , n'aurait pu avoir de suite devant les tribunaux ; ce gentilhomme pouvait dire : « J'ai usé du droit que me donne la loi , et je n'ai point outre-passé les pouvoirs qu'elle m'a délégués. »
Je m'arrête , quoiqu'il me fût facile de multiplier les citations de cette nature, qui pourraient fournir la matière de nombreux volumes; mais j'en ai assez dit pour montrer combien la nation russe est encore éloignée de la civilisation , malgré le brillant vernis qui recouvre les individus appartenant aux classes élevées. Ce qu'il faudrait à ce peuple pour le préparer et l'amener à cette civilisation à laquelle il aspire depuis si longtemps en vain , c'est une religion qui console , soutienne et encourage le pauvre dans ses souffrances , qui apprenne au riche et au puissant à être compatissants et charitables pour les pauvres, qui dise à l'esclave : « Tu es chrétien , et cette dignité est un titre au-dessus de tous les titres de la terre : obéis sans bassesse , sans lâche complaisance , à tout ce qui te sera commandé par ceux qui ont autorité
sur toi , mais seulement dans ce qui n'est pas contraire à la loi de Dieu ; plutôt que de la transgresser, cette loi , souffre tous les tourments et la mort même. Dieu saura bien récompenser ton martyre et punir tes tyrans. » 11 lui faudrait enfin une religion qui dise au maître : « Dieu ne t'a donné la puissance sur d'autres hommes que pour en user comme un père à l'égard de ses enfants ; rappelle-toi que , quels que soient ton rang, ta dignité , tu n'es pas plus aux yeux de Dieu que le dernier de tes esclaves j que l'âme de ce dernier d'entre eux lui est aussi précieuse que la tienne : car il les a toutes deux rachetées au prix de son sang. Rappelle-toi que , s'il t'a comblé de richesses et de puissance dans ce monde , tu auras un compte d'autant plus terrible à rendre un jour de la manière dont tu auras usé de ces dons... Peut-être alors regretteras -tu de ne pas avoir vécu dans la condition de cet esclave que tu méprises et que tu dédaignes. »
Sont-ce là les enseignements que donne aux Russes leur religion soi-disant orthodoxe? C'est ce que nous allons examiner.