‹ Les Français en Russie;Chapitre 2 sur 27 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Situation politique de la France et des grands États de l'Europe au commencement de 1812. — Préparatifs de guerre. — Marche de la grande armée à travers l'Allemagne. — Départ de Napoléon pour l'armée. — Son arrivée à Dresde. — Arrivée à Kœnigsberg. — Je rejoins l'armée. — Remarques sur l'immensité des convois et sur la composition de l'armée. — Proclamation de l'empereur. — Passage du Niémen. — Impression que j'éprouve. -— Réflexions. — L'ambition d'un gouvernement plus dangereuse que l'ambition d'un homme. — Testament de Pierre Ier.

Avant d'esquisser les événements les plus mémorables de cette campagne de 1812, il est indispensable d'exposer en peu de mots la situation politique des grands États de l'Europe au commencement de cette même année.

La France était alors à l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Son empire était presque aussi étendu que celui de Charlemagne, et ceux des peuples de l'Europe

qui n'obéissaient pas directement à ses lois étaient soumis à son influence. L'Angleterre seule, grâce à sa position insulaire, était restée indépendante; mais si Napoléon ne pouvait l'atteindre par les armes, il la menaçait d'une ruine prochaine en détruisant son commerce au moyen du blocus continental. Cette mesure, du reste, ne fatiguait pas moins les alliés de la France que la nation même contre qui elle était prise, et le gouvernement anglais, fidèle à un système qui était pour lui une question d'existence , voyait avec satisfaction ces dispositions de nos alliés, et s'apprêtait à en profiter dès qu'une occasion favorable se présenterait. L'Espagne lui servait de point d'appui ; les ressources stratégiques de cette contrée , le courage exalté de ses habitants, balançaient la fortune de Napoléon en absorbant l'énergie de ses armées. L'Autriche respirait à la faveur d'une alliance qui couvrait sa faiblesse; elle comptait s'en faire un titre pour réparer quelques-unes de ses pertes si le sort des armes restait favorable à Napoléon , et le sacrifier aux intérêts de sa politique dans le cas où des revers auraient frappé l'époux de Marie-Louise.

La Prusse, réduite à une armée de quarante mille hommes, était forcée d'embrasser la cause dont le triomphel'humiliait; cette puissance avait à craindre, si la Russie prenait l'offensive , de voir ses provinces envahies devenir le théâtre d'une lutte menaçante; son rôle désormais consistait à suivre fatalement le parti du vainqueur.

La France, dont le motif avoué était l'abaissement de l'Angleterre, ne pouvait arriver à ce résultat sans s'arroger en Europe un pouvoir dictatorial, qui blessait les souverains dans leur orgueil et les peuples dans leurs intérêts les plus essentiels. L'incorporation du Hanovre au royaume de Westphalie; la cession de Francfort et de son territoire au prince -primat de la confédération du Rhin , et par substitution à Eugène de Beauharnais; la réunion à l'empire français du Brabant hollandais , de la Zélande et d'une partie de la Gueldre ; celle des pays situés sur les côtes de la mer du Nord , avec Brème et Hambourg , le duché de Lauenbourg et Lubeck : telles furent, dans le cours de 1810, les acquisitions que Napoléon avait jugées nécessaires, mais qui , par leur position excentrique , privaient la France de cette unité homogène qui fait sa force et sa sécurité.

Ces divers envahissements s'étaient opérés sans qu'aucune puissance continentale osât élever la moindre réclamation; cela se conçoit par suite de l'affaiblissement de celles qui auraient pu protester; mais la Russie n'était point dans ce cas, et cependant elle parut voir sans trop d'inquiétude cet agrandissement de l'empire français vers le Nord. Il est vrai qu'en même temps elle venait elle-même de s'emparer de la Finlande et de la réunir à ses États, sans que la France en eût témoigné ni surprise ni mécontentement. Seulement, comme les États héréditaires du duc d'Oldenbourg, beau-frère d'Alexandre Ier,

s'étaient trouvés englobés dans les provinces baltiques récemment incorporées au territoire français, l'empereur de Russie se plaignit d'une mesure qui portait atteinte à ses relations amicales avec Napoléon. Ces représentations furent vaines, et ce fut autour de ce point d'une si faible importance que la politique russe eut l'art de rattacher ses autres griefs : dès lors on put prévoir une rupture prochaine.

Au commencement de 1812, on ne doutait plus en France de la guerre avec la Russie ; on achevait de remonter la cavalerie et l'artillerie , et de mettre les corps au complet; on rappelait quelques troupes d'Espagne ; on réunissait les troupes françaises et alliées en corps d'armée, qu'on dirigeait ensuite vers la Vistule. La garde quitta Paris dans les premiers jours de mars pour prendre la même direction.

Tandis que ces troupes traversaient l'Allemagne pour se rendre à leurs destinations, Napoléon faisait signer à l'Autriche et à la Prusse des traités d'alliance offensive et défensive dirigés contre la Russie : par le premier, la France et l'Autriche se garantissaient réciproquement l'intégrité de leurs possessions, et garantissaient aussi l'intégrité de la Porte Ottomane en Europe ; elles s'engageaient à se fournir mutuellement, dans le cas où elles seraient attaquées ou menacées, un secours de trente mille hommes. Par le second, la Prusse s'engageait à fournir un nombre à peu près égal de troupes.

EN RUSSIE. il

L'Europe entière semblait devoir prendre part à la lutte qui allait s'engager. Napoléon disposait en maître de tous les pays qui composaient l'empire français (1), de ceux qui formaient la confédération du Rhin, de l'Italie, de l'Illyrie, de la Dalmatie et du grand-duché de Varsovie. L'Autriche, la Prusse, la Suisse et le Danemark étaient ses alliés. La coopération de la Turquie, alors en guerre avec la Russie, lui semblait assurée ; il espérait obtenir celle de la Suède en lui promettant le recouvrement de la Finlande, et avec l'aide de Bernadotte, son ancien compagnon d'armes, récemment élu prince royal de Suède.

La Russie n'avait point d allié ostensible; mais elle comptait sur l'Angleterre, toujours disposée à secourir puissamment tous les ennemis de Napoléon; elle négociait avec la Turquie une paix qu'elle espérait acheter par quelques sacrifices, et se flattait de contracter une alliance avec la Suède en mettant à profit la jalousie qui existait entre Bernadotte et Napoléon, et en promettant de dédommager la Suède de la perte de la Finlande par l'adjonction de la Norwége. En effet, le 24 mars, ce traité fut conclu avec Bernadotte, qui, oubliant l'origine de sa gloire et foulant aux pieds le souvenir de sa première patrie, s'engageait à combattre contre nous. Plus tard , la Russie

(1) L'empire français comptait alors cent trente départements, répartis en trente-deux divisions militaires, depuis Rome jusqu'à Hambourg.

parvint aussi, par le traité de Bucharest, à faire sa paix avec la Turquie ; ce qui lui rendit disponible l'armée occupée dans la guerre contre cette puissance.

Pendant les mois d'avril et de mai, cinq cent mille Français et alliés sillonnaient l'Europe dans tous les sens pour aller se réunir sur les bords de la Vistule. Dans les premiers jours de juin, l'armée entière avait dépassé ce fleuve. Elle se composait de treize corps, y compris les deux corps auxiliaires autrichien et prussien. Le premier était stationné en Gallicie , dans les environs de Lemberg; le second, dans la vieille Prusse, sur la rive gauche du Niémen; les autres corps occupaient la rive droite de la Vistule , depuis la Gallicie jusqu'à la mer Baltique.

Le 9 mai 1812, Napoléon partit de Saint-Cloud pour se rendre à l'armée ; il se dirigea d'abord sur Mavence et de là sur Dresde, où il avait donné rendez-vous à plusieurs souverains. Ce trajet de Paris à Dresde fut une véritable marche triomphale. L'empereur d'Autriche, plusieurs rois et une foule de princes accoururent sur son passage.

« Là, dit un témoin oculaire, il était au centre de l'Allemagne, lui montrant son épouse, la fille des césars, assise à ses côtés. Des peuples entiers s'étaient déplacés pour se précipiter sur ses pas; riches et pauvres, nobles comme plébéiens, amis et ennemis, tous accouraient. On voyait leur foule curieuse, attentive, se presser dans les rues, sur les routes, dans

les places publiques; ils passaient des jours, des nuits entières , les yeux fixés sur la porte et sur les fenêtres de son palais. Ce n'est point sa couronne, son rang, le luxe de sa cour, c'est lui seul qu'ils viennent contempler; c'est un souvenir de ses traits qu'ils cherchent à recueillir : ils veulent pouvoir dire à leurs compatriotes, à leurs descendants moins heureux, qu'ils ont vu Napoléon (1). y>

Les princes ne paraissaient pas moins empressés que leurs peuples, et, pendant dix jours qu'il resta à Dresde, au milieu des fêtes et des réjouissances, il reçut des souverains alliés les témoignages du dévouement le plus absolu. Tous ces hommages adressés à la puissance n'étaient que l'effet de la crainte ; quand l'hiver eut frappé cette magnifique armée, instrument de cette puissance, les haines se manifestèrent avec d'autant plus d'énergie qu'elles avaient été plus longtemps comprimées.

Napoléon quitta Dresde le 28 mai, traversa l'Oder à Glogau, passa à Posen, à Thorn, s'arrêta quelques jours à Dantzig, et vint établir son quartier général à Kœnigsberg, le 12 juin.

Ce fut à cette époque que je rejoignis l'armée. J'étais attaché provisoirement au corps d'état-major général commandé par le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel. Cette position me mettait à même de voir de près les hommes et les choses, et de pouvoir

(1) Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant l'an 1812, t. Ier, p. 100.

suivre avec exactitude toutes les péripéties du grand drame qui était sur le point de commencer. -— Je pris d'abord des notes journalières avec exactitude ; mais bientôt les occupations multipliées de ma profession ne me permirent pas de continuer mon journal , et je l'ai d'autant moins regretté que ce que j'avais recueilli fut perdu pendant la retraite avec mes autres papiers. Je n'ai donc, pour écrire aujourd'hui ces événements déjà si éloignés , que des souvenirs ; mais ces souvenirs sont exacts quant aux faits principaux, et si le temps en a effacé quelque chose, ce ne sont que des détails insignifiants et sans aucune importance.

Ce qui m'avait le plus frappé après avoir passé le Rhin, c'était l'immense quantité de convois de vivres et d'équipages militaires qui encombraient les routes conduisant à l'armée; non-seulement les routes, mais les rivières navigables, telles que la Vistule, le Frisch- Gaff, la Prégel et le canal de communication de cette rivière avec le Niémen, étaient couvertes de bateaux chargés de vivres et de matériel de guerre. Ces formidables approvisionnements avaient quelque chose d'effrayant; car d'une part ils annonçaient la masse énorme de troupes qu'ils étaient destinés à alimenter, et de l'autre la stérilité du pays où cette lutte gigantesque allait s'engager.

Une autre remarque peu rassurante que je fis aussi après avoir rejoint l'armée, et quand j'eus pris connaissance des divers éléments dont elle était compo-

sée, c'était le petit nombre de Français qui s'y trouvaient relativement à celui des étrangers. En effet , sur cinq cent mille hommes environ qui allaient pénétrer en Russie , les deux cinquièmes au plus étaient Français. Parmi les trois cent mille étrangers dont se composait le reste de l'armée, les Polonais seuls, excités par l'espoir du rétablissement de leur patrie et par le désir de venger tant de sanglants outrages qu'ils avaient reçus des Russes, entreprenaient cette guerre avec plus d'ardeur même et plus d'enthousiasme que les Français.

Les Prussiens se voyaient avec douleur rangés sous les bannières d'un homme qui leur avait fait tant de mal, avait si cruellement blessé leur orgueil national, et les tenait dans une véritable servitude; ils savaient qu'une nécessité impérieuse avait forcé leur roi à s'allier avec lui; aussi le lien qui les unissait à nous ne leur paraissait-il devoir durer que le moins longtemps possible, tout au plus autant que la cause qui l'avait formé.

Les Autrichiens, après avoir lutté vingt ans contre la France, rougissaient d'être rangés parmi ses auxiliaires, et en murmuraient hautement. La politique, qui fait taire les passions , avait dicté les résolutions de leur cabinet, ainsi que la suite le prouva.

Quant aux militaires des autres nations, Allemands, Italiens, Hollandais, Dalmates, Espagnols, bon nombre d'entre eux ne déguisaient pas leur mécontentement; mais toutes ces troupes, pliées depuis

longtemps à la discipline française , n'en étaient pas moins disposées à faire leur devoir, quelle que fût l'opinion dont elles étaient animées.

Pendant son séjour à Kœnigsberg, Napoléon passa en revue une partie de son armée; il se rendit ensuite à Gumbinnen, où il reçut une dépêche de Lauriston, son ambassadeur auprès de la cour de Russie, qui l'informait qu'Alexandre avait refusé de le recevoir à Wilna , où Napoléon l'avait envoyé pour essayer une dernière tentative de rapprochement. La rupture était désormais consommée. Le lendemain, à son arrivée à Wilkowisky, Napoléon adressa à son armée la proclamation suivante, qui tint lieu de déclaration de guerre à la Russie.

« De notre quartier général de Wilkowisky, 22 juin 1812.

« Soldats, la seconde guerre de Pologne est com- « mencée ; la première s'est terminée à Friedland et « à Tilsit : à Tilsit, la Russie a juré éternelle alliance « à la France et guerre à l'Angleterre, elle viole au- « jourd'hui ses serments ; elle ne veut donner aucune « explication de son étrange conduite que les aigles « françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là « nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée ce par la fatalité! ses destins doivent s'accomplir! « Nous croirait-elle dégénérés? ne serions-nous plus a les soldats d' Austerlitz ? Elle nous place entre le « déshonneur et la guerre : le choix ne saurait être ce douteux; marchons donc en avant! passons le

« Niémen! portons la guerre sur son territoire! La « seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux « armes françaises comme la première; mais la paix « que nous conclurons portera avec elle sa garantie, « et mettra un terme à cette orgueilleuse influence « que la Russie a exercée depuis cinquante ans sur <c les affaires de l'Europe. »

Cette proclamation, sur le ton prophétique de celles qu'il avait coutume de publier à l'ouverture de ses campagnes , et dont les prédictions s'étaient presque toujours réalisées, devait cette fois recevoir un cruel et terrible démenti.

Tous les corps qui composaient l'armée reçurent ordre de presser leur marche vers la frontière russe, c'est-à-dire vers le Niémen. Napoléon lui-même quitta Wilkowisky dans la nuit du 22 au 23 juin, et vint établir son quartier général au hameau de Nogarisky, à une lieue et demie de Kowno. Le jour n'avait pas encore paru, que déjà il parcourait la rive gauche du Niémen , dans les environs de Kowno, et ordonnait la construction de trois ponts à une demi-lieue au-dessus du village d'Alexioten, situé vis-à-vis de cette ville.'

La construction de ces ponts ne commença qu'à neuf heures du soir, afin de dérober autant que possible à l'ennemi la connaissance de cette importante opération. A minuit les travaux étaient terminés, et l'armée se mit aussitôt en mouvement pour pénétrer sur le territoire russe.

Les nuits sont courtes dans cette saison , et même à cette latitude on peut dire qu'il n'y a pas de nuit complète, car le crépuscule et l'aurore se rejoignent; à deux heures du matin il faisait grand jour. A ce moment j'arrivai sur le bord du fleuve, et le spectacle le plus imposant s'offrit à ma vue.

A trois cents pas du fleuve , sur le point le plus élevé, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles , revêtues d'armes étincelantes , le signal fut donné , et aussitôt cette multitude commença à s'écouler en trois colonnes vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du Niémen , s'en rapprocher, gagner les trois passages , s'allonger et se rétrécir pour les traverser, et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris.

Napoléon , du haut de la colline où était placée sa tente, contemplait ce spectacle à l'aide de sa lorgnette , qu'il tenait de la main droite , tandis que son bras gauche était replié derrière son dos un peu voûté : attitude qui lui était familière, et qu'on retrouve dans une foule de portraits de ce prince. La vue de cette belle armée, la facilité avec laquelle elle franchissait la frontière, sans que l'ennemi parût songer à faire la moindre résistance , lui causaient une joie qui se peignait sur son visage, ordinaire-

ment impassible. On l'entendit même plusieurs fois fredonner le nouvel air de Roland que jouait la musique de la garde (1). Enfin, quand un certain nombre de régiments eurent franchi le fleuve, il descendit et voulut aussi poser le pied sur le territoire russe. Après avoir traversé le pont, il se tint quelque temps sur le bord du fleuve, encourageant les soldats de ses regards. Tous le saluèrent avec enthousiasme de leurs cris accoutumés. Puis, le passage effectué, il se dirigea avec sa garde vers Rowno.

Aucune parole ne pourrait rendre l'impression que me fit éprouver l'aspect de cette foule innombrable de guerriers s'avançant insouciants et joyeux dans ces plaines sans bornes de la Russie. Je me reportais au souvenir des croisades , malgré la différence du but et de la direction de la guerre actuelle; d'autres fois je me demandais si le mouvement immense que j'avais sous les yeux n'était pas la contre -par tiède ces grandes émigrations qui jadis étaient venues de l'Orient et du Nord envahir le midi et l'occident de l'Europe. Mais ici encore la réflexion détruisait bientôt cette illusion ; car si le climat et les riches productions des contrées du Midi conviennent aux hommes du Nord et les ont de tout temps attirés, la température glaciale et la stérilité des régions septentrionales sont contraires à la nature des hommes du Midi, et suffisent pour les garantir de l'invasion de

(1) Où vont tous ces preux chevaliers, L'honneur et l'espoir de la France? etc.

ces derniers. Restait donc le but pur et simple de cette guerre, annoncé par l'empereur Napoléon dans sa proclamation, c'est-à-dire « mettre un terme à l'influence exercée depuis cinquante ans par la Russie sur les affaires de l'Europe ». — Mais l'Europe ne s'alarmait pas alors de cette influence de la Russie ; elle redoutait davantage l'ambition de Napoléon , et elle applaudit plus tard au non-succès de cette expédition , qui fut une des causes de la chute de l'empereur, et servit à étendre d'une manière inouïe la prépondérance de la Russie en Europe et en Asie. On ne réfléchit pas alors que l'ambition d'un seul homme est moins dangereuse que l'ambition d'un gouvernement, d'une nation. La chute ou la mort du conquérant amène ordinairement la chute de ses projets et l'annulation de ses conquêtes; voyez Alexandre, Gharlemagne, Gengiskan, Napoléon. Mais quand un gouvernement, quand un peuple a conçu ces vastes projets d'agrandissement et de domination qui dépassent la portée d'une vie d'homme, il les poursuit avec persévérance, par tous les moyens possibles, à travers les années et les siècles, employant tour à tour, et selon les circonstances, la ruse ou la force, la diplomatie ou l'épée. Rome, dès sa naissance, a rêvé la conquête du monde (1), et, monarchie ou république, gouvernée par des consuls et par des empereurs , elle poursuit ce but

(1) Tu regere imperio populos, Romane, mémento!

Virgile, Enéide.

sans relâche, sans se décourager, jusqu'à ce qu'elle l'ait atteint.

Au commencement du xvme siècle, quand le règne de Louis XIV, déjà à son déclin , jetait encore un reflet de gloire qui resplendissait sur toute l'Europe, la Russie était, pour ainsi dire, ignorée, et le génie de Pierre le Grand commençait à la tirer de l'obscurité et de la barbarie. La vie de cet homme extraordinaire fut consacrée non pas à rendre son peuple conquérant, mais à le préparer aux conquêtes de l'avenir; et, pour que ses successeurs ne se méprissent pas sur ses intentions , il les consigna dans un testament politique, dont l'exécution se poursuit avec persévérance et sans relâche depuis cent cinquante ans (1).

(1) On donne le nom de testament politique de Pierre Ier au plan que ce prince avait conçu pour l'agrandissement de son empire , et qui se trouve longuement expliqué dans un ouvrage composé sur des documents authentiques recueillis par les agents du ministère des affaires étrangères. Si l'on suit la marche de la politique russe depuis ce monarque , on reconnaîtra que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'a point changé de maître. En voici quelques articles :

« Ne rien négliger pour donner à la nation russe les formes et les « usages européens.

« Maintenir l'État dans une guerre continuelle.

« S'étendre, par tous les moyens possibles, vers le nord, le long de- « la Baltique; au sud, le loug de la mer Noire.

« Entretenir la jalousie de l'Angleterre, du Danemark et du Brande- « bourg (la Prusse) contre la Suède, qu'on finira par subjuguer.

« Intéresser la maison d'Autriche à chasser les Turcs de l'Europe , et , « sous ce prétexte, entretenir une armée permanente; établir des chan- « tiers sur les bords de la mer Noire ; et en avançant toujours s'étendre « jusqu'à Constantinople.

Napoléon, qui certes se connaissait en ambition, avait compris celle qui animait le czar de toutes les Russies, qu'il s'appelât Pierre, ou Paul, ou Alexandre; il avait compris le danger dont cette ambition menaçait l'Europe , et c'était pour l'écarter, ou du moins pour l'éloigner autant que possible, qu'il entreprenait cette espèce de croisade du Midi contre le Nord, de l'Occident contre l'Orient.

« Alimenter l'anarchie de la Pologne , et finir par subjuguer cette ré - « publique.

« Entretenir, au moyeu d'un traité de commerce , une alliance étroite « avec l'Angleterre, qui de son côté favorisera tous les moyens d'agran- « dissement et de perfectionnement de la marine russe , à l'aide de lace quelle on obtiendra la domination sur la Baltique et la mer Noire.

« Se pénétrer de cette vérité, que le commerce des Indes est le comte merce du monde ; et que celui qui peut en disposer exclusivement est « le souverain de l'Europe.

« Se mêler à tout prix dans les querelles de l'Europe, et surtout de « l'Allemagne.

« Se servir de l'ascendant de la religion sur les Grecs désunis ou « schismatiques répandus dans la Hongrie, dans la Turquie, dans les « parties méridionales de la Pologne.

« Enfin mettre en lutte l'une contre l'autre les eours de France et « d'Autriche , ainsi que leurs alliés, et profiter de leur affaiblissement « réciproque pour tout envahir »

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