‹ Les Français en Russie;Chapitre 3 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Occupation de Kowno et de Wilna. — Maladies dans l'armée, leur cause. — Motifs du séjour de Napoléon à Wilna. — Désir qu'il a de livrer une grande bataille. — Efforts des Russes pour l'éviter. — Retraite des Russes de Drissa. — Occupation de Vitepsk. — Attaque et prise de Smolensk. — Motifs qui auraient dû décider Napoléon à ne pas dépasser cette ville. — Bataille de Valontina. — Bataille de Polostk. — Belle conduite de Gouvion Saint-Cyr. — Motifs qui déterminent Napoléon à marcher sur Moscou. — Kutusof, général en chef de l'armée russe à la place de Barclay de Tolly. — Il se retire à Borodino. — Les blessés et les hôpitaux à Smolensk.

Le passage du Niémea n'avait point été disputé ; l'entrée de Kowno ne le fut pas davantage. Cette ville fut occupée le 25 ; le 27, Napoléon se porta sur Wilna, espérant que l'armée russe , commandée par Barclay de Tolly, lui livrerait bataille en avant de cette ville ; mais ce général incendia ses magasins , rompit le pont jeté sur la Wilia, et se replia à marches forcées vers le nord, dans la direction d'un camp retranché établi à Drissa. Le 28, l'empereur entra à Wilna, fit construire immédiatement deux ponts sur la Wilia , et lança Murât avec sa cavalerie à la poursuite de Barclay de Tolly.

Mon intention n'est pas de décrire les manœuvres des armées et leurs diverses opérations stratégiques. Ces mouvements ont été l'objet d'ouvrages spéciaux, et nous y renvoyons nos lecteurs qui désireraient connaître les détails techniques de cette campagne célèbre (1). Comme je l'ai annoncé, je me bornerai au récit des principaux événements , surtout de ceux dont j'ai été témoin.

J'avais suivi l'empereur jusqu'à Wilna, sans avoir eu encore l'occasion d'exercer mes fonctions de médecin; mais, à peine arrivé dans cette ville, je reçus l'ordre d'organiser à la hâte un hôpital pour les nombreux malades qui arrivaient à chaque instant avec les divers détachements de l'armée. Ces maladies étaient occasionnées par la fatigue et la disette; car déjà les troupes manquaient du nécessaire, les convois n'ayant pu suivre la marche rapide de nos soldats, et le pays, ravagé par les Russes, n'offrant aucune ressource. Un changement subit dans la température vint encore exercer une influence pernicieuse sur la santé des hommes. Une pluie abondante et glaciale ne cessa de tomber pendant les derniers jours de juin, et fit succéder un froid humide et pénétrant à la chaleur étouffante qu'il avait fait jusque-

(1) Voir les Victoires et Conquêtes des Français, la relation de la campagne de Russie, par le marquis de Chambray ; Histoire de Napoléon et de la grande armée , par M. le comte de Ségur; la réfutation de cet ouvrage, par le général Gourgaud; l'ouvrage de M. de Mortonval sur la campagne de 1812, etc. etc.

là. Les routes sont fort mal entretenues en Russie; la pluie les eut bientôt défoncées, et les communications devinrent presque impraticables. Près de trente mille traînards erraient sur la route entre Kowno et Wilna, et la plupart n'arrivaient dans cette dernière ville que pour venir encombrer les hôpitaux.

Napoléon resta dix- huit jours à Wilna pour rétablir l'organisation des corps et mettre de l'ordre dans toutes les parties du service matériel. Les approvisionnements venus par le Niémen et la Wilia ramenèrent bientôt l'abondance; des services de toute espèce furent organisés. La ville, transformée en un vaste entrepôt, fut mise à l'abri d'un coup de main; et l'empereur chargea un gouvernement provisoire de l'administration générale de la Lithuanie.

Des juges sévères ont considéré comme une grande faute ce séjour prolongé de l'empereur à Wilna, parce qu'il avait donné aux divers corps de l'armée russe le temps d'opérer leur jonction ; d'autres, tout en attribuant à ce retard une influence que des événements imprévus rendirent décisive, l'ont regardé comme nécessité par les circonstances.

Quoi qu'on en ait dit , la situation de l'empereur à Wilna, après la jonction des corps ennemis, était déjà très-critique. Les fatigues et les privations avaient décimé son armée, à peine entrée sur le territoire russe : la saison lui avait opposé des obstacles sur lesquels il n'avait pas compté , et qui pouvaient se

reproduire avec plus de danger lorsqu'il aurait laissé ses troupes dans un pays dévasté. Une grande victoire lui était nécessaire pour relever le moral déjà abattu de bon nombre des siens, frapper de terreur ses ennemis, et retenir dans l'obéissance certains alliés douteux (l'Autriche et la Prusse), qui n'attendaient qu'un revers des Français pour prendre une attitude hostile. Mais les Russes semblaient faire autant d'efforts pour éviter une bataille décisive que Napoléon pour l'engager. Leurs forces s'étaient concentrées dans le camp retranché de Drissa ; l'empereur manœuvra pour les attaquer sur ce point ; mais le jour même (16 juillet) où il quittait Wilna pour aller mettre ce projet à exécution, Barclay abandonnait Drissa et se retirait sur Vitepsk, dans la direction de Smolensk. A cette nouvelle Napoléon donna l'ordre à Oudinot de poursuivre Barclay et de le devancer, s'il était possible , à Vitepsk ; mais le général russe gagna les Français de vitesse, et arriva avant eux dans cette ville. Napoléon marcha lui-même sur Vitepsk par Ostrowno. Son avant- garde rejoignit l'arrière- garde des Russes, qui après un engagement meurtrier se retira à l'abri d'un épais rideau de bois auquel s'adossait la grande route. Les Français sondèrent et franchirent ces forêts, et bientôt, à deux lieues de Vitepsk, ils découvrirent l'armée de Barclay. Le 27 au matin , les Français forcèrent l'avant-garde de ce général à se replier sur le corps principal; le soir, les deux armées étaient en pré-

sence, séparées par une petite rivière (la Loutchissa). Les Russes n'avaient sur ce point que quatre-vingt mille soldats; les Français en comptaient cent vingt mille : Napoléon se croyait assuré de la victoire... Le lendemain matin, l'ennemi avait disparu, sans laisser un traînard, sans qu'on pût découvrir aux environs un seul paysan. Les habitants de Vitepsk apportèrent les clefs de la ville à l'empereur; mais ils ignoraient la direction qu'avait prise le général russe. Napoléon apprit bientôt que Barclay se dirigeait vers le Nord; il rentra à Vitepsk pour donner à son armée quelques jours de repos , et laisser aux corps que sa marche rapide avait devancés le temps de le rejoindre.

La marche rétrograde des Russes les avait approchés de leurs ressources; s'ils avaient jusque-là perdu plus de monde que nous dans les engagements qui s'étaient succédé, ce désavantage était compensé par les fléaux de tout genre qui décimaient l'armée d'invasion. Elle comptait alors un peu moins de deux cent mille hommes, et plus elle allait avancer dans les provinces de l'empire, plus ses communications et les moyens de pourvoir à sa subsistance deviendraient difficiles. Les troupes légères de l'ennemi assaillaient les convois et les détachements isolés, tandis que les paysans russes massacraient les traînards : cependant l'aspect des aigles et la présence de Napoléon soutenaient ces troupes tant de fois victorieuses , et l'espoir d'une bataille prochaine et dé-

cisive leur donnait la force de lutter contre toutes les privations.

Après sa retraite de Vitepsk , Barclay avait fait sa jonction avec Bagration , ce qui donnait à l'armée russe ainsi concentrée une force numérique supérieure à celle dont pouvait disposer Napoléon. Ce mouvement des Russes avait forcé celui-ci à rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée , et à les porter sur la gauche de l'ennemi, dans la direction de Smolensk. Après quelques engagements meurtriers qui retardèrent la marche des Français , ces derniers arrivèrent devant Smolensk ; Bagration était accouru pour défendre cette place, et Barclay l'avait suivi de près. Le 17 août, l'attaque commença; les Russes perdirent quelques milliers d'hommes à la défense des faubourgs ; la nuit éclaira l'incendie de la ville , et le lendemain matin les Français y pénétrèrent ; mais ils n'avaient conquis que des ruines; Barclay avait fait évacuer cette position, qui ne pouvait tenir longtemps.

Le lendemain, Barclay défendit la basse ville pour interdire aux Français le passage du Dnieper; il dut céder enfin , et manœuvra par un circuit pour aller rejoindre Bagration, qui couvrait à quelque distance la route de Moscou.

«'Smolensk reconnue, dit M. de Ségur, et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs : elle traversa ses décombres fumants et ensanglantés, avec son ordre , sa musique guerrière et sa pompe accou-

tumée, triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont ïa fumée qui nous environnait, et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu'un trop fidèle emblème. . .

« Quand l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque éteints, et que le jour et les différents rapports l'eurent suffisamment éclairé; lorsque enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna, comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il s'achemina lentement vers sa stérile conquête. . .

« En entrant dans Smolensk, comme il traversait l'épaisseur de ses murs, le comte de Lobau s'écria : « Voilà une belle tête de cantonnements. » C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne répondit à cet avis que par un coup d'oeil sévère.

« Ce regard changea bientôt d'expression , lorsqu'il ne put le reposer que sur des décombres à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur des monceaux de cendres fumants où gisaient des squelettes humains, desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna. Quel fruit de sa victoire! Cette ville, où ses soldats devaient enfin trouver un abri, des vivres, une riche proie, dédommagement promis à tant de maux, n'était

plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer (i)... »

Quelque triste que fût cette conquête, elle était cependant d'une haute importance par sa position et par ses souvenirs historiques. Distante de cent soixante -onze lieues de Pétersbourg, et de quatrevingt-treize de Moscou , elle occupe sur la gauche du Dnieper le penchant d'une colline qui borde le fleuve. Son territoire, fertile en grains et assez peuplé, offrait des ressources en bestiaux. Les sièges qu'elle avait soutenus avant le perfectionnement de l'art de la guerre lui donnaient dans l'esprit des peuples plus d'importance militaire qu'elle n'en méritait. Smolensk était aux yeux des Russes la clef de Moscou; ils la nommaient Smolensk la Sainte, Smolensk la Forte ; et ils ne pouvaient pardonner à Barclay de l'avoir abandonnée après une si faible résistance, et quand il avait sous ses ordres une armée au moins aussi nombreuse que l'armée française.

Si Napoléon eût arrêté là sa marche pour cette année, s'il eût fait de Smolensk, selon l'expression du général Lobau, « la tête de ses cantonnements, » la guerre de Russie aurait eu probablement un tout autre résultat. La Pologne était complètement dégagée, la Lithuanie était conquise; il était temps de s'arrêter, de réunir les divers corps épars de l'armée, de prendre des cantonnements où l'on eût employé

(1) Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant l'année 1812, t. 1er, en. iv et v.

ce qui restait de la belle saison à réorganiser les corps qui avaient le plus souffert, rallier les traînards , donner aux malades qui encombraient les hôpitaux le temps de se guérir , établir convenablement des magasins et les approvisonnements. Au retour de la belle saison , on aurait eu une armée puissante , reposée, et prête à se diriger sur Pétersbourg ou sur Moscou , si toutefois d'ici là l'ennemi n'avait pas fait de propositions de paix acceptables. Ces réflexions ne sont pas de moi , je les ai entendu faire à plusieurs officiers supérieurs, et il paraît que Napoléon avait manifesté des intentions conformes à ces idées (1). Par quelle fatalité fut-il amené à changer ce plan, et à poursuivre une entreprise qui devait être si funeste à lui-même , à l'armée et à la France î

Il est certain qu'il n'aurait pas hésité à se confor-

(1) Ce jour-là même (19 août), dans les rues de Smolensk, au milieu de Davoust et de ses généraux , dont les corps avaient le plus souffert dans l'assaut de la veille, il dit « qu'il leur devait dans la prise de Smolensk un succès important ; qu'il considérait cette ville comme une bonne tète de cantonnement ».

« Voilà, continua-t-il , ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici; « derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer, re- « cevoir des renforts et des approvisionnements de Dantzick. Voilà toute « la Pologne conquise et défendue; c'est un résultat suffisant, c'est en « deux mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux « ans de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps il faudra organiser « la Lithuanie et refaire une armée invincible ; alors , si la paix n'est « pas venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la « conquérir à Moscou. »

(Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant Vannée 1812, t. 1er, p. 2G9 et 270 de la 16e édition. )

mer à cette sage résolution s'il avait pu atteindre son ennemi et lui livrer auparavant une bataille décisive; jusque-là il n'y avait eu que des escarmouches insignifiantes ; son armée était réduite de plus de moitié, et les forces de l'ennemi étaient presque encore intactes. S'il pouvait le joindre aux environs de Smolensk, et le battre complètement, on pourrait alors revenir sur cette ville et s'y établir en quartier d'hiver; sinon il faudrait aller arracher la paix à Moscou. Là on pourrait s'établir pour l'hiver mieux que dans Smolensk dévastée par l'incendie, et l'occupation de Moscou aurait un tout autre effet moral sur l'ennemi et sur l'armée envahissante que la prise d'une ville du second ordre, dont le feu n'avait fait que des ruines et qui n'offrait pas même un abri aux vainqueurs. Nous allons voir comment' les événements l'entraînèrent à prendre ce dernier parti.

Dès le lendemain de l'occupation de Smolensk, le passage duBorysthène s'effectua sur plusieurs points; les deux routes de Moscou et de Pétersbourg furent reconnues jusqu'à la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle de Moscou. Ney l'eut bientôt rejointe; il délogea l'ennemi du village de Garbuonovo, et marcha sur la position de Valontina. Là les Russes se réunirent au nombre de trentecinq mille, et réduisirent bientôt Ney à la défensive. Napoléon , qui n'avait cru d'abord qu'à une affaire d'avant-garde , envoya la division Gudin au secours de Ney. Les Russes, après s'être vaillamment défen-

dus dans leur position , durent céder à l'impétuosité française ; mais le brave Gudin tomba sur le champ de bataille. Gérard, qui le remplaça, aida puissamment Ney à compléter sa victoire. Mais Pennemi , forcé à la retraite, la fit en bon ordre, emmenant son artillerie , ses bagages et ses blessés. En vain Napoléon fit-il poursuivre les Russes par Murât; ils eurent le temps de tout évacuer, et le roi de Naples ne rencontra que quelques Cosaques.

Tandis que Ney remportait la glorieuse victoire de Valontina , un combat non moins glorieux venait d'être livré à Polotsk, par un autre lieutenant de l'empereur. L'armée du général russe Wittgenstein avait attaqué le corps français commandé par le mâchai Oudinot, qui occupait cette ville. La bataille S'était engagée le 17, sous les murs de cette place, avec un courage égal de part et d'autre. Oudinot fut blessé d'un biscaïen à l'épaule, ce qui ne l'empêcha pas de conserver le commandement pendant toute la durée de l'action; la nuit seule sépara les combattants, qui bivouaquèrent en présence. Il pensa que la prudence exigeait qu'il évacuât Polotsk et se retirât derrière la Dwina; déjà il avait ordonné la retraite, et elle commençait à s'opérer à la faveur de la nuit, quand la douleur que lui occasionnait sa blessure lui fit remettre le commandement de l'armée au général Gouvion Saint-Cyr. Les équipages, la cavalerie et l'artillerie avaient repassé le fleuve ; l'ennemi ne l'ignorait pas, et s'attendait à voir le reste de l'armée

française suivre ce mouvement. Lorsque Gouvion Saint-Cyr prit le commandement, il entretint l'ennemi dans cette erreur, et au jour il fit encore défiler des équipages, escortés de quelques troupes , par des chemins que l'ennemi pouvait parfaitement distinguer de la rive droite du fleuve ; mais en même temps l'artillerie et la cavalerie repassaient la Dwina sur un autre point, et des troupes s'avançaient de divers côtés pour appuyer les lignes restées en présence de l'ennemi, et destinées dans le principe à soutenir la retraite. Les Russes, vivement attaqués à l'instant où ils ne doutaient plus du succès, se défendirent avec l'opiniâtreté et le dévouement qui les caractérisent; enfin, débordés et enfoncés de toutes parts, ils rétrogradèrent jusque derrière la Drissa, où ils rallièrent péniblement les débris de leur armée. Ce brillant fait d'armes valut à Gouvion Saint-Cyr la dignité de maréchal de France.

La victoire de Polotsk dégageait complètement l'aile gauche de l'armée française, et rendait parfaitement libre la route de Moscou ; ce fut là ce qui décida Napoléon à poursuivre Barclay, comptant sur une affaire décisive qui lui ouvrirait la capitale, terminerait la guerre, ou du moins mettrait à sa disposition toutes les ressources d'une ville riche et populeuse. Car, malgré ce qu'il avait vu depuis son entrée en Russie, où l'ennemi en se retirant ne cessait de faire un désert derrière lui , incendiant les villes comme les hameaux et les villages, il ne pouvait

prévoir, et personne ne l'aurait soupçonné plus que lui , que les Russes avaient formé la résolution sauvage et sublime de détruire eux-mêmes leur vieille capitale, leur ville sainte, l'objet de leur vénération.

L'armée russe, toujours inquiétée par la cavalerie du roi de Naples , rétrograda sur la route de Moscou, jusqu'à Tsarévo-Zaïmitchié. Là Alexandre fut obligé de donner satisfaction à l'opinion publique, qui de toutes parts s'élevait contre Barclay de Tolly. Des rangs de l'armée russe l'indignation avait gagné la noblesse, les marchands et les habitants de Moscou. Tous l'accusaient de lâcheté, de trahison ou d'ineptie. A ces griefs se joignait sa qualité d'étranger. « Pourquoi , disait-on , confier à un général allemand le salut de l'empire? Un Russe seul pouvait sauver la Russie , et l'on avait sous la main le contemporain, le compagnon de guerre, l'émule de Souwarow, le général Kutusof enfin , qui ne reculait pas sans cesse et lâchement devant l'ennemi, comme Barclay l'avait fait jusqu'ici. » Cédant à ces clameurs, Alexandre donna le commandement en chef de son armée au général Kutusof, en l'autorisant à livrer bataille.

En apprenant ce changement , Napoléon fut transporté de joie. 11 allait enfin obtenir cette grande bataille qu'il cherchait depuis si longtemps, et on lui opposait ce même Kutusof qu'il avait déjà vaincu à Austerlitz , et qui maintenant touchait à un âge trop avancé pour qu'il eût encore conservé les qualités

nécessaires à un général en chef. Il était âgé de soixante-quatorze ans. Ce vieillard cependant était encore doué d'une grande énergie ; les Russes avaient oublié sa défaite à Austerlitz, pour se rappeler sa victoire sur les Turcs à Routschouk; du reste, sa bravoure était incontestable , et il avait dans son extérieur, dans son langage , dans ses vêtements même, enfin dans ses pratiques superstitieuses , quelque chose qui rappelait Souwarow, et un air de nationalité qui plaisait aux vieux Moscovites.

On comprend que dès lors il ne fut plus question des quartiers d'hiver de Smolensk, et que le projet de poursuivre jusqu'à Moscou et de ne s'arrêter que dans cette ville fut regardé non-seulement comme praticable, mais comme le plus avantageux sous tous les rapports.

Le nouveau général en chef de l'armée russe jugea nécessaire de reculer encore jusqu'à Borodino, à deux journées de Moscou. Là il rangea son armée en bataille, et lui fit occuper une position très-forte, protégée par des ouvrages garnis d'une formidable artillerie.

Avant de suivre Napoléon dans la poursuite de l'armée russe, je vais dire un mot de mes travaux à Smolensk, où je m'étais rendu deux jours après l'entrée des Français, afin de contribuer à l'organisation du service médical dans cette ville.

Une partie des bâtiments que l'incendie avait épargnés furent destinés à rétablissement des hôpitaux,

et l'on y plaça les blessés : là , entassés pêle-mêle , souvent sans paille, manquant d'aliments, attendant longtemps un premier pansement, ils gémissaient en proie à leurs douleurs. Lorsque j'arrivai avec les ambulances de réserve , qui amenaient avec elles une certaine quantité de médicaments et d'objets de pansement , on put apporter quelques soulagements à ceux qui souffraient le plus; mais combien nos moyens étaient encore insuffisants ! Et cela se concevra facilement quand on saura que , dans les seuls combats de Smolensk et de Valontina , les Français avaient eu plus de dix mille blessés. Les chirurgiens travaillaient nuit et jour, et dès la seconde nuit tout manquait pour panser les blessés ; il n'y avait plus de linge , et l'on fut forcé d'y suppléer par le papier trouvé dans les archives. Des parchemins servaient d'attelles, et l'on remplaçait la charpie par de l'étoupe et du coton de bouleau.

Les cruelles privations éprouvées par les blessés , une chaleur excessive, l'infection répandue par les cadavres qui gisaient autour de Smolensk, dans la ville et jusque dans les maisons, donnèrent naissance à une maladie épidémique qui, plus active encore que les blessures , moissonna en peu de temps un grand nombre de nos soldats. Comme les hôpitaux étaient à peine suffisants pour recevoir les blessés , l'entrée en était interdite aux malades, qui étaient fort nombreux; privés de secours, ils se traînaient à la suite de leurs régiments , jusqu'à ce qu'ils expi-

rassent sur la route ou à quelque bivouac. Quel affreux spectacle, surtout pour nous qui avions la mission et le devoir de soulager ces malheureux, et qui nous trouvions dans l'impuissance absolue de le faire! J'ai éprouvé depuis, pendant le reste de la campagne et pendant ma captivité , des souffrances cruelles , atroces même ; mais je crois n'avoir pas ressenti de douleur plus poignante que celle que m'occasionnait la vue de ces pauvres malades et blessés de Smolensk. Il est vrai que c'était, pour ainsi dire, au début de la campagne ; dans la suite , quand des tableaux plus déchirants s'offrirent à mes regards, ma sensibilité était sans doute émoussée par l'habitude de pareils spectacles.

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