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CHAPITRE III

Les armées en présence. — Bataille de la Moskova. — Pertes énormes de part et d'autre. — Effet que cette victoire produit sur l'armée française. — Occupation de Mojaïsk. — Sort des blessés. — Bruits répandus par les généraux russes. — Rostopchin projette l'incendie de Moscou. — Moyens qu'il emploie pour le préparer. — 11 donne l'ordre aux habitants d'évacuer la ville. — 11 commande à des condamnés d'incendier la ville. — Arrivée des Français devant Moscou. — Leur joie à l'aspect de cette ville.— Entrée des Français à Moscou. — Déception qu'éprouve Napoléon. — 11 se loge dans un faubourg. — Étonnement des généraux en reconnaissant que la ville est abandonnée par les habitants.

L'armée française s'avançait sur trois colonnes à la rencontre de l'armée russe, qui l'attendait, ainsi que nous l'avons dit, à Borodino. L'empereur, qui marchait au centre de son armée, après s'être reposé deux jours à Gjatz, partit de cette ville le 4 septembre. Murât délogea du village de Gridnévo l'arrière-garde russe, commandée par Konovnitzin, et l'empereur vint passer la nuit dans cette position.

Le 5, Konovnitzin se vit encore forcé d'abandonner le couvent de Kolotskoï et de se replier sur Boro-

dino , où Kutusof le plaça sous les ordres de Gortchakof, au centre de l'aile gauche des Russes. Après une lutte longue et opiniâtre , la grande redoute de Chevardino, qui couvrait le front de Bagration, fut emportée par la division Compans.

Le 6 septembre au matin, Napoléon alla lui-même reconnaître la position de l'ennemi. Kutusof, ainsi que nous l'avons dit, occupait une assiette très-forte, défendue par une formidable artillerie. Il avait sous ses ordres cent trente-trois mille cinq cents hommes, et disposait de six cents bouches à feu. Barclay de Tolly, en quittant le commandement en chef, avait reçu celui d'une division formant la droite de l'armée russe; le centre était occupé par Beningsen , avec la garde impériale et le corps de Dokhtourof ; Bagration, avec son corps d'armée, tenait la gauche. Moscou venait d'envoyer dix mille hommes de milice, et Miloradovitch venait d'amener un renfort de dixsept mille hommes. Napoléon , dans cette reconnaissance, s'avança entre les deux lignes, et parcourut, de hauteur en hauteur, tout le front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement , depuis la Moskova jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite bordait la Kalogha , depuis son embouchure dans la Moskova jusqu'à Borodino; leur centre, de Gorcka à Semenowska, était la partie saillante de leur ligne; la Kalogha rendait leur droite inabordable. Cette reconnais-

sance faite, Napoléon conçut aussitôt le projet de tomber avec la plus grande partie de ses forces sur l'aile gauche des Russes; il prescrivit toutes les mesures qui devaient favoriser ce plan d'attaque, et, pour en dérober la connaissance à Kutusof , il attendit la nuit.

Les deux armées étaient, à peu près égales en nombre; les masses qui allaient se heurter présentaient un effectif d'environ deux cent soixante- dix mille combattants ; les Russes avaient l'avantage d'une forte position et d'une cavalerie excellente; leur moral était porté au plus haut degré d'énergie , que puissent inspirer et la haine de l'étranger et le sentiment religieux ; mais une partie de leurs forces se composait de nouvelles levées , et aucun de leurs généraux ne jouissait de cette haute réputation militaire qui double la confiance du soldat.

Les Français, électrisés par la présence de l'empereur, et commandés par des chefs habitués à vaincre, s'attendaient à une vigoureuse résistance; mais ils ne doutaient pas du succès. Les corps qui allaient se mesurer avec l'ennemi étaient l'élite de l'armée; tous ceux que la fatigue et les privations avaient mis hors de combat étaient restés en arrière , les chevaux seuls, moins robustes que les hommes, ne répondaient pas à la belle tenue des troupes.

Toutes les dispositions d'ensemble et de détail ayant été arrêtées, les différents corps se préparèrent à la grande bataille qui devait se livrer le lendemain.

Enfin ce grand jour parut. La matinée était brumeuse ; mais le ciel ne tarda pas à s'éclaircir , et Napoléon s'écria : ce Voilà le soleil d'Austerlitz î » Ce mot d'un heureux augure courut dans les rangs, en même temps qu'on lisait aux soldats la proclamation suivante :

« Soldats, disait Napoléon, voilà la bataille que « vous avez tant désirée. Désormais la victoire dé- « pend de vous ; elle nous est nécessaire ; elle nous « donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver a et un prompt retour dans la patrie. Gonduisez- « vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitepsk, « à Smolensk, et que la postérité la plus reculée « cite avec orgueil votre conduite dans cette jour- « née; que Ton dise de vous : Il était à cette grande « bataille sous les murs de Moscou ! »

Quelques instants après , le canon et la mousqueterie retentirent d'abord sur notre droite, et bientôt sur toute la ligne. Nous n'avons pas l'intention d'entrer dans les détails des combats partiels et variés qui composèrent l'ensemble de cette grande et terrible bataille. Elle dura jusqu'au soir avec des succès variés. L'attaque des Français, sur tous les points, fut vive et impétueuse comme toujours. La résistance des Russes fut plus opiniâtre et plus meurtrière que jamais. Enfin, forcés d'abandonner le champ de bataille, ils se retirèrent en bon ordre, après avoir eu plus de quarante mille hommes hors de combat ,

et n'avoir perdu que huit cents prisonniers. Du côté des Français, il y eut dix mille hommes tués et vingt mille blessés. Ainsi, dans cette journée, soixante- dix mille hommes furent tués ou blessés de part et d'autre, parmi lesquels on comptait une quarantaine de généraux (1). Toutes les troupes qui composaient l'armée de Napoléon combattirent avec une égale valeur; tous ses officiers, tous ses généraux montrèrent autant de courage que d'intelligence et de sang-froid ; mais ceux qui se signalèrent pardessus tous furent le prince Eugène, le maréchal Ney et Murât. Ney reçut le titre de prince de la Moskova.

Cette bataille, la plus sanglante qui eût encore été livrée depuis l'invention de la poudre, fut appelée par Napoléon bataille de la Moskova, et, par les Russes, bataille de Borodino. Malgré la prétention des Russes, qui soutiennent encore aujourd'hui avoir remporté la victoire, il est hors de doute que Napoléon y fut vainqueur (2) ; mais sa victoire fut loin de

(1) Les principaux généraux tués furent, dans l'armée française, Montbrun etCaulincourt; et, dans l'armée russe, le général Bagration, et les généraux Tutchkof , Konovnitzin et Kutaïsof ; ce dernier commandait en chef l'artillerie.

(2) Les Russes tirent des réjouissances et chantèrent des Te Deum à Moscou et à Pétersbourg, en action de grâces de la victoire qu'ils prétendaient avoir remportée à Borodino ou à la Moskova. En 1839, l'empereur Nicolas a fait élever un monument en l'honneur du général Bagration sur le champ de bataille de Borodino; à cette occasion, il a fait représenter le simulacre de cette bataille, où, comme on le pense bien, tout l'honneur de la journée est attribué aux Russes.

lui donner les résultats qu'il en avait espérés. Six cents prisonniers et quelques pièces de canon démontées, tels étaient les seuls trophées de ce combat de géants. L'armée ennemie s'était retirée en bon ordre, emmenant ses blessés et son artillerie , et ne laissant aucun traînard pour indiquer la route qu'elle avait suivie.

Tandis que les Russes se retiraient sur Moscou, les Français, soumis à de nouvelles privations, parce qu'ils n'avaient pu marauder depuis plusieurs jours, passèrent au bivouac une nuit cruelle , sans feu , au milieu des morts, des mourants, des blessés. Au point du jour, on s'aperçut que les Russes avaient effectué leur retraite. Peu de batailles gagnées ont produit sur les troupes un effet aussi extraordinaire ; elles semblaient frappées de stupeur. Après avoir enduré tant de maux, de privations, de fatigues, pour forcer l'ennemi à en venir à une bataille; après avoir combattu avec tant de valeur elles n'apercevaient pour résultat qu'un massacre épouvantable, l'accroissement de leur misère, et plus d'incertitude que jamais relativement à la durée et au sort de la guerre.

Napoléon employa une partie de la matinée du 8 à parcourir les positions de l'armée russe; aucun des nombreux champs de bataille qu'il avait visités jusqu'alors n'avait offert un spectacle aussi horrible : de quelque côté qu'on dirigeât sa vue, c'étaient des cadavres d'hommes et de chevaux, des mourants,

des blessés qui poussaient des cris douloureux; un sol souillé de sang, jonché d'armes de toute espèce et de débris d'artillerie. Des chevaux blessés erraient seuls au milieu de cette scène de destruction. Il revint tristement à son quartier général , qu'il quitta vers les quatre heures pour se rapprocher de son avantgarde.

Le 9, l' avant-garde française s'empara de Mojaïsk, et l'empereur y transporta aussitôt son quartier général. Cette ville, abandonnée par ses habitants, comme toutes celles dont on s'était emparé depuis le départ de Smolensk , n'avait éprouvé que quelques incendies partiels: plus de dix mille blessés, que les Russes n'avaient point eu le temps d'évacuer, remplissaient les maisons, les églises, et étaient entassés sur la place qui se trouve au milieu de la ville. L'horreur de ce spectacle fut encore augmentée par la nécessité de chasser les blessés russes des maisons et des églises, pour y placer des blessés français, qui arrivèrent en foule aussitôt que la ville fut tombée en notre pouvoir.

Le sort des blessés, si cruel pendant cette campagne, le devint encore plus après la bataille de la Moskova ; ce fut une suite naturelle de leur nombre et de la dévastation du pays. Ceux qui en eurent la force se rendirent à pied à l'abbaye de Kolotskoi ; d'autres y furent transportés sur des voitures de cantinières et de vivres; il y en eut beaucoup qui suivirent leur corps jusqu'à Mojaïsk, où ils y restèrent;

enfin le peu de maisons conservées dans les villages qui avoisinaient le champ de bataille en fut rempli. Transports, vivres, linges, médicaments, la paille même, tout manquait à la fois. Plusieurs jours s'étaient écoulés, et l'on trouvait encore dans les lieux voisins du champ de bataille des blessés auxquels on n'avait pa donner aucun secours; ils expiraient victimes de la faim plutôt encore que de leurs blessures ; la mort les atteignait trop lentement au gré de leurs désirs ; ils enviaient le sort de ceux qu'elle avait frappés d'un seul trait.

La tâche, toujours si pénible, qui nous incombait alors , était rendue mille fois plus douloureuse par l'impossibilité où nous étions de pouvoir satisfaire aux exigences même les plus vulgaires d'une telle situation. Si nos soins étaient insuffisants pour nos propres blessés, on peut se faire une idée du sort réservé aux blessés russes. Dans toutes les autres guerres, après la bataille, nous ne faisions jamais de différence entre les blessés français et ceux de l'ennemi. Mais dans celle-ci, où nous étions impuissants à soulager les nôtres, nous étions forcés d'abandonner les autres à leur sort. Si c'est de l'égoïsme, c'est celui d'un frère qui dans un naufrage , voyant qu'il ne peut sauver tous les malheureux qui surnagent encore , tend la main à ses frères et s'occupe de leur salut avant de songer à celui des étrangers.

Les rapports de Kutusof sur la prétendue victoire de Borodino avaient pu tromper au loin les popu-

lations, les autres généraux russes et l'empereur Alexandre lui-même, qui l'éleva à la dignité de feldmaréchal pour prix de sa belle conduite; mais à Moscou, on connut bientôt toute la vérité. Rostopchin, gouverneur de cette capitale, habile à manier l'esprit de la populace , ne cessait de répandre des bruits mensongers sur les prétendus revers des armées françaises; puis, pour exciter le fanatisme du peuple, il publiait que Napoléon venait renverser les autels et anéantir lé culte orthodoxe. Pendant ce temps-là, il préparait l'exécution d'un projet terrible, inouï, mais barbare, tel que le pouvait concevoir un des fils des compagnons de Gengiskan : c'était de livrer Moscou aux flammes quand l'armée française serait entrée dans ses murs, et d'ensevelir les vainqueurs sous les murs de la capitale. Comme il craignait d'une part l'opposition d'une grande partie des habitants, et que de l'autre il voulait attribuer aux Français l'incendie de la ville sainte, il apporta le plus grand secret dans les préparatifs de cette œuvre de délivrance et de destruction. Il soumit aux mesures les plus sévères les étrangers qui lui étaient suspects, exila les uns et condamna les autres au supplice ignominieux du knout; enfin , pour arrêter l'émigration , il fit défendre de quitter la ville sans sa permission. Les seigneurs s'éloignèrent malgré ses ordres ; mais le peuple et les bourgeois , trompés ou retenus par la crainte , obéirent. Bientôt les convois de blessés russes, dont une partie

était dirigée sur la ville , ne laissèrent aucun doute sur l'issue de la bataille de Borodino. Le 14, les colonnes de l'armée russe traversèrent Moscou avec une précipitation qui trahissait la crainte d'être attaquées au milieu de ce mouvement.

Alors Rostopchin, pressé d'exécuter ses desseins, donna l'ordre aux habitants d'évacuer immédiatement leurs demeures. Rien ne peut donner une idée du trouble et de la confusion dont se remplit la capitale. Les Moscovites chargèrent à la hâte sur des chariots ce qu'ils avaient de plus précieux; les plus pauvres se demandaient en pleurant où ils trouveraient un asile, et, par un instinct de conservation, ils se précipitaient à la suite des soldats qui traversaient la ville en courant, comme s'ils eussent été honteux d'arrêter leurs regards sur ces murs qu'ils n'avaient pu sauver.

A la chute du jour, quand la ville n'offrait déjà plus qu'un vaste désert, que traversaient en silence les dernières colonnes de l'arrière-garde, Rostopchin fait ouvrir les prisons , et , s'adressant à la foule sale et dégoûtante qui en sort, il les appelle enfants de la Russie, et leur ordonne d'expier leurs fautes passées en servant leur patrie. Après leur avoir donné ses instructions, il sort le dernier de cette malheureuse cité, et va rejoindre l'armée russe.

ce Dès lors la grande Moscou n'appartint plus ni aux Russes ni aux Français , mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de la police

dirigèrent la fureur. On les organisa, on assigna à chacun son poste , et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l'incendie éclatassent partout à la fois (1). »

Ce jour-là même (le 14 septembre), i'avant-garde de l'armée française arriva sur une hauteur appelée le Mont du Salut, d'où l'on découvre Moscou à une demi-lieue devant soi. 11 était deux heures, le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette immense cité. À ce spectacle, frappés d'étonnement, nos soldats s'écrient : « Moscou î Moscou ï » de même que les marins crient : « Terre ! terre ! » quand ils arrivent au terme d'une longue et pénible navigation.

« A la vue de cette ville dorée, dit M. de Ségur , de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe , de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde , nous nous arrêtâmes saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! Gomme il allait devenir le plus grand , le plus éclatant souvenir de notre vie entière î Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvements serait historique... Dans cet instant, dangers, souffrances, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie : « J'étais de l'armée de Mos-

(1) Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant Vannée 1812 , t. II, ch. î.

cou (1)! «Quelle épouvantable réalité de misère et de douleur devait bientôt succéder à ce court instant d'illusion (2) ! »

(1) Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant Vannée 1812, t. II, ch. i.

(2) Moscou, l'ancienne, et aux yeux des vieux Rmsses la véritable capitale de la Russie, plus grande, plus riche, plus commerçante que Pétersbourg , le cède pourtant, sous le rapport' de l'antiquité, à Kiew, à Nowogorod, à Wladimir et à beaucoup d'autres villes: les chroniques russes en parlent pour la première fois en 1147, et ne font remonter son origine qu'à peu d'années avant cette époque. Ses accroissements furent rapides; en 1248 elle était déjà capitale d'une des petites principautés qui servaient d'apanage aux princes russes. En 1326, le prince Ivan Danicolowitch s'y fixa, et elle a toujours été depuis la capitale de la grande principauté, berceau de l'empire russe. — Moscou éprouva deux pestes cruelles, en 1367 et en 1370 et elle fut ravagée à différentes époques par de nombreux incendies; ceux de 1367 et 1473, et surtout de 1547, la réduisirent presque entièrement en cendres. Elle tomba deux fois au pouvoir des Tatars, en 1237 et en 1382; ils la réduisirent en cendres, égorgèrent une partie de ses habitants, et emmenèrent le reste en captivité. Les Polonais s'en emparèrent aussi en 1610, et la conservèrent deux ans. Ces nombreux désastres, réparés promptement, n'empêchèrent point sa prospérité de s'accroître. — Lorsque Napoléon s'en empara, elle s'étendait sur les deux rives de la Moskova, et avait neuf lieues de circonférence , en y comprenant les faubourgs ; elle contenait des jardins, des prairies , des terres labourées et même des terres en friche; aussi était-elle moins peuplée que son étendue ne semblait le promettre. L'hiver y comptait trois cent cinquante mille âmes; l'été, deux cent cinquante mille seulement, parce que pendant cette saison la noblesse, suivie d'un grand nombre d'esclaves, allait habiter ses terres. Les églises, les édifices publics et beaucoup de maisons, d'hôtels et de palais , étaient construits en briques ; un plus grand nombre encore Tétait en bois. L'architecture de ces bâtiments n'avait point un caractère particulier; c'était un mélange de celle de tous les peuples de l'Europe et de l'Asie. La même variété se remarquait dans le costume des habitants , parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'étrangers attirés par le commerce : il en résultait un aspect très-singulier et qui n'était pas sans agrément. La viMe se divisait en deux parties bien

Murât pénétra le premier dans le faubourg de Dorogomilof. Une nombreuse cavalerie semblait vouloir en disputer l'entrée ; mais Miloradovitch , qui commandait l'arrière-garde de l'armée russe, envoya proposer à Murât une suspension d'armes , lui déclarant que si Ton coupait sa retraite, il mettrait le feu à la capitale. Murât, pénétré de l'importance de cette ville, gage de la paix future, accepta sans hésiter. Les Russes gagnèrent ainsi quelques heures, et purent sauver des convois que l'avant-garde française aurait pu atteindre.

Bientôt Napoléon, à la tête de sa garde, se présenta

distinctes: la première, appelée le Kremlin, était une antique citadelle, bâtie sur une colline qui domine la ville , et située sur la rive gauche de la Moskova; sa forme est triangulaire ; elle a une demi-lieue de circonférence, et est entourée d'une muraille en briques, haute et épaisse, bâtie en 1367. Au delà de cette muraille, mais seulement dans la partie qui n'est point arrosée par la Moskova, régnait un fossé. Le Kremlin ne contenait que des établissements ou édifices publics ; les plus remarquables étaient le palais des czars, l'arsenal , l'église cathédrale de l'Assomption et la chapelle d'Ivan, surmontée d'un clocher qui domine toute la ville, et est un objet de vénération pour les Russes. La deuxième partie, occupée par les habitants, entourait le Kremlin ; les rues en étaient longues, ordinairement larges, toujours sinueuses et mal pavées. Au delà étaient trente faubourgs, presque tous composés de chétives cabanes en bois. Aucune ville ne présentait d'une manière plus frappante le contraste du luxe le plus opulent et de la plus profonde misère. — Moscou contenait unplus grand nombre d'églises qu'aucune autre ville d'Europe; toutes étaient surmontées de cinq clochers en forme de dômes, dont un grand au milieu de quatre petits; la plupart de ces dômes étaient dorés, argentés ou peints en vert. Ce grand nombre de clochers, la réverbération du soleil sur les dômes, le mélange de la verdure et des bâtiments, présentaient un spectacle magnifique qui frappa d'étonnement et d'ad* miration toute l'armée française.

à l'entrée du faubourg de Dorogomilof. La vue de Moscou lui avait causé, comme à nous, une joie qu'il n'avait point cherché à dissimuler; mais ce mouvement fut court. Il s'était attendu à voir une députation des principaux notables de la ville venir lui en offrir les clefs et faire acte de soumission; déjà il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie, devant lui Murât pénétrer dans l'intérieur, et aucune députation ne se présentait.

Cependant le jour s'écoule, et Moscou reste morne, silencieuse et comme inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît ; l'impatience des soldats devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l'enceinte de la ville. « Moscou est déserte! » Napoléon ne peut croire à cet événement ; il envoie plusieurs aides de camp s'assurer de l'état des choses; bientôt ils reviennent, les rapports se succèdent, tous s'accordent : les trois cent mille habitants de Moscou l'ont abandonnée, et le silence du désert règne dans ses rues, dans ses temples et dans ses palais.

A défaut des boyards , des nobles qu'il attendait en députation, on parvint à trouver quelques marchands étrangers qui n'avaient pas voulu fuir avec les Moscovites ; ils vinrent implorer la protection de Napoléon; et celui-ci, forcé de se contenter de ce simulacre de soumission , fit enfin son entrée dans la ville. 11 était nuit. 11 s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg de Dorogomilof. Là il assigna aux différents corps les positions qu'ils devaient oc-

cuper autour de Moscou ; il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. Il lui enjoignit de se porter immédiatement sur le Kremlin et d'en prendre possession, et il lui recommanda de déployer la plus grande rigueur pour empêcher le pillage. Ney, Davoust et la vieille garde arrivèrent successivement, et établirent leurs bivouacs de chaque côté et en arrière du faubourg de Dorogomilof. Ces généraux, s'attendant à une entrée triomphante dans Moscou, avaient fait prendre la grande tenue à leurs troupes.

Pendant ce temps-là, Murât, que nous avons vu pénétrer Je premier dans Moscou, avait été frappé d'étonnement en voyant la solitude qui y régnait; la vérité était si invraisemblable, qu'il ne pouvait la soupçonner; aussi, craignant que les Russes ne lui eussent dressé quelque embûche, il ne marchait qu'avec précaution en poussant des reconnaissances dans les rues qui aboutissaientà celles qu'il suivait. Parvenu près du Kremlin, ce silence etcette solitude qui avaient régné jusqu'alors cessèrent tout à coup; la route se trouva encombrée par une foule d'hommes du peuple, de soldats, de Cosaques, au milieu desquels se trouvaient un grand nombre de voitures chargées de blessés et de bagages; quelques coups de fusil suffirent pour disperser ce rassemblement et rendre libre la circulation. Cet incident engagea Murât à redoubler de précautions dans la crainte d'une surprise; aussi ne fut-ce qu'à sept heures du soir qu'il

eut traversé Moscou, à peu près à l'heure où Napoléon s'installait à l'autre extrémité de la ville. Mortier fit bivouaquer son corps d'armée dans l'intérieur et dans le voisinage du Kremlin , et poussa des reconnaissances dans différentes directions.

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