CHAPITRE IV
Commencement de l'incendie. — Napoléon au Kremlin. — Progrès effrayants de l'incendie. — Il devient général. — Napoléon, forcé de quitter le Kremlin, se retire à Pétrowskoë. — Pillage. — Fin de l'incendie.—Retour de Napoléon au Kremlin.— Tentatives de Napoléon pour obtenir la paix. — Leur inutilité. — Nouvelles peu rassurantes du nord et du midi. — Les premiers froids. — Affaire de Vinkovo. — Napoléon ordonne la retraite. — Embarras de l'armée au moment de la retraite. — Elle s'effectue d'abord sur la route de Kalouga. — Changement de direction. — Combat de Malo-Iaroslavetz. — Résultat de cette bataille plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. — Combat de Viazma. — Commencement des misères de l'armée. — Perte des chevaux de la cavalerie et de l'artillerie par suite dn froid. — Famine et privations endurées par les soldats. — Désorganisation de l'armée. — État de l'armée à son arrivée à Smolensk. — Vitespk est occupé par les Russes. — Démonstration de Krasnoï. — Belle retraite de Ney.— Passage de la Bérésina. — Affreux désastres. — Froid excessif. — Les restes de l'armée repassent le Niémen.
Après tant de fatigues on pouvait compter au moins sur une nuit de repos. Mais à peine chefs et soldats commençaient-ils à se livrer au sommeil, que le cri : Au feu ! se fait entendre , et que sur différents points on voit éclater l'incendie. Le feu avait commencé au
bazar, au centre de la ville et dans le quartier le pius riche. Napoléon , instruit de ce qui se passe, donne des ordres et les multiplie. Le jour venu, il court lui-même sur le théâtre principal du sinistre; il menace la jeune garde et Mortier; car il attribue les divers incendies qui ont éclaté au pillage exercé, malgré ses défenses, dans les maisons abandonnées, et à l'imprudence des maraudeurs. Mais le maréchal Mortier lui montre des maisons couvertes en fer ; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction ; cependant une fumée noire en sort déjà. Ce n'est pas tout, on vient d'arrêter plusieurs incendiaires pris en flagrant délit; ils répondent, quand on les interroge, qu'ils n'ont agi que par les ordres de Rostopchin. Après ce qu'il vient de voir et d'entendre , Napoléon entre tout pensif dans le Kremlin.
« A la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne, des Romanof et des Rurik, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Ivan, et de la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête, ou l'entend s'écrier : « Je suis donc enfin dans Moscou , dans l'antique palais des czars, dans le Kremlin! » Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.
« Toutefois il se fait rendre compte des ressources
que présente la ville, et dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva et que partit le Russe. Celuici dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.
« Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise; il se rendit maître du feu. Quelques incendiaires seulement avaient été pris. Le plus grand nombre se tint caché, attendant une autre occasion. Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre rétabli, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations (d). »
Aussitôt que Napoléon eut acquis la certitude que c'étaient les Russes qui brûlaient eux-mêmes leur capitale, il abandonna les événements à leur cours naturel. Dans la nuit du d 5 au d 6, les incendiaires redoublèrent d'activité et d'audace ; l'incendie fit des progrès effrayants. Le d 6 au matin, un vent impétueux le rendit presque général. Moscou offrait alors le spectacle d'une mer de flammes agitée par les vents. Une terrasse qui domine la ville régnait à la hauteur des appartements qu'occupait Napoléon; de
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là il pouvait contempler à loisir cet épouvantable spectacle. Il voyait avec la plus amère douleur la destruction d'une ville sur la possession de laquelle il avait fondé ses espérances ; on l'entendit s'écrier : « Moscou n'est plus; je perds la récompense que j'avais promise à ma brave armée. »
Dans les quartiers qui avoisinent le Kremlin , les maisons se touchent comme dans les autres villes d'Europe; un grand nombre de rues se trouvèrent interceptées par le feu; Napoléon se vit exposé à être séparé momentanément de son armée. Il était d'ailleurs incommodé par la chaleur que répandait l'incendie , et une pluie de feu tombait continuellement sur les bâtiments qui se trouvaient dans le Kremlin; néanmoins il s'obstinait à y rester, malgré les instances des généraux qui l'entouraient, lorsqu'on lui rendit compte qu'on avait tenté d'incendier le palais même qu'il occupait; que le feu éclatait à la tour de l'arsenal, et qu'un soldat de police qu'on venait d'arrêter dans ce bâtiment était accusé de l'y avoir mis. Ces circonstances décidèrent Napoléon; il fit interroger devant lui le soldat de police, et aussitôt après il partit (le 16 septembre au soir) pour transporter son quartier général à Pétrowskoë, à une demi-lieue de Moscou , sur la route de Pétersbourg.
Nous avons vu que Napoléon avait sévèrement défendu le pillage; cet ordre eût été exécuté par l'intérêt que l'armée avait à la conservation de cette capitale, intérêt qui était vivement senti même par
les simples soldats. Mais quand le soldat vit les Russes eux-mêmes travailler à la destruction de leur ville, il ne put résister au désir de s'approprier des objets qui allaient être la proie des flammes. Le désordre suivit donc les progrès de l'incendie et fut promptement à son comble. Un effroyable tumulte succéda bientôt à cette solitude inattendue qui régnait dans Moscou lorsqu'on y pénétra. On entendait à la fois le pétillement des flammes, l'affaissement des bâtiments, les cris des animaux abandonnés, les gémissements des habitants, les imprécations du soldat ivre disputant aux flammes une partie de leur proie. Le pillage et l'incendie marchaient de front. Tous pillaient ou achetaient à vil prix les produits du pillage, et l'intérêt réunit plus d'une fois dans le même lieu l'habit brodé du général et le simple vêtement du soldat. Le jour, des tourbillons de fumée s'élevant de toutes parts formaient un nuage épais qui obscurcissait la lumière du soleil; la nuit, les flammes, mêlées à ces tourbillons, répandaient au loin une sombre clarté.
Pendant les journées des 16, 17 et 18, l'incendie continua ses ravages avec la même violence; il diminua le 19, s'arrêta le 20 à la suite d'une pluie abondante, et depuis il ne se déclara que des incendies purement accidentels. Le Kremlin, préservé par son enceinte et par la précaution de n'y laisser pénétrer que des militaires, était resté intact. Les autres quartiers conservés étaient une partie de celui où habi-
taient les marchands étrangers. Ils avaient dû le salut de leurs maisons à la précaution qu'ils avaient prise de ne pas les quitter, et surtout d'offrir leur logement à des officiers français sous la protection desquels ils s'étaient placés. Plusieurs faubourgs et parties de la ville qui les avoisinaient furent aussi épargnés. Dans quelques endroits le feu s'était arrêté faute d'aliments, presque partout grâce à la surveillance exercée par les habitants restés dans leurs maisons, et surtout par les militaires logés dans celles qui étaient abandonnées. Mais ce qui avait été préservé était bien peu de chose à côté du sinistre qui avait frappé cette immense cité; en effet, les neuf dixièmes des maisons de Moscou et plus de la moitié des églises avaient été la proie des flammes.
Dans la partie détruite , la terre était couverte de cendres, de tas de briques, de feuilles de tôle, de débris fumants et de cadavres d'hommes et d'animaux défigurés par le feu; il ne restait debout que quelques églises, des pans de murailles, des débris de péristyles, des arbres à demi consumés, et un grand nombre de cheminées, qui d'une certaine distance semblaient être de hautes colonnes isolées.
Dès le 18, Napoléon était revenu habiter l'ancien palais des czars, que son éloignement, comme nous l'avons dit, avait préservé des flammes. Les soldats fouillèrent dans les ruines des maisons incendiées, et trouvèrent dans las caves une grande quantité de denrées et de marchandises précieuses ; les jardins
environnants fournirent aussi des légumes : de sorte que Tannée se trouva en quelque sorte dans l'abondance.
Cependant l'armée russe, que l'incendie de Moscou avait préservée d'une poursuite immédiate, errait autour des ruines de la capitale; on assure que dans ce mouvement , qui pouvait le mettre en péril, Kutusof voulut accomplir une haute intention politique. Il savait que le spectacle de la destruction de la ville sainte, qu'il attribuait au vandalisme des Français, remplirait les soldats d'une haine implacable. Pressé par quelques corps envoyés à sa poursuite, il rétrograda vers Kalouga, et s'arrêta à Taroutino, à seize lieues sud-ouest de Moscou.
Les prévisions de l'empereur étaient complètement déçues; en faisant des propositions de paix, il avouait l'embarras de sa position. Alexandre ne pouvait traiter avec lui sans encourir le reproche de faiblesse et sans manquer à ce qu'il devait au dévouement de ses sujets : vainement Napoléon attendit une réponse à ses messages ; enfin , le 4 octobre, il envoya Lauriston à Taroutino pour demander à Kutusofla suspension des hostilités et un sauf-conduit pour se rendre à Pétersbourg, où il devait présenter à Alexandre des propositions de paix . Kutusof objecta que cette demande excédait ses pouvoirs, mais qu'il enverrait lui-même un de ses officiers à Pétersbourg pour prendre les ordres de l'empereur. Il est probable que la dépêche qu'il expédia dès le lendemain par le
prince Volkonski n'était rien moins que pacifique. Ces délais, si funestes à l'armée française, lui donnaient le temps de refaire la sienne , et la saison qui avançait ne pouvait que multiplier ses chances de succès.
Au moment de ces négociations , Murât et Benigsen convinrent verbalement de suspendre les hostilités.
Au nord et au midi, les nouvelles n'étaient point rassurantes. Wittgenstein, qui menaçait Polotsk, si bien défendue jusque-là par Gouvion-Saint-Cyr, venait de voir son armée augmentée par celle de Finlande , qui n'avait plus rien à craindre des Suédois. Cette manœuvre força Victor à se porter au secour de Saint-Cyr ; mais en même temps il dégarnissait le centre, et l'armée de Moldavie, se trouvant dégagée par la paix de Bucharest, était venue se réunir à Tchitchagof, qui passa le Styr et s'avança contre le corps auxiliaire autrichien, commandé par Schwarzemberg. Celui-ci se retira derrière le Bug, découvrant ainsi Varsovie et les abords du Minsk et de Wilna. Ainsi Napoléon avait devant lui l'armée de Kutusof, forte maintenant de cent mille hommes, et la défense de ses deux ailes était compromise. Une paix honorable eût pu encore relever sa fortune; mais plus il avait intérêt à la conclure, moins il devait s'attendre à l'obtenir.
Le 13 octobre, le temps se mit subitement au froid; à la vue des premières neiges, l'empereur
déclara « que dans vingt jours il fallait être en quartier d'hiver »; en même temps il donna l'ordre de faire évacuer sur Smolenskles malades et les blessés.
L'empereur avait résolu de diriger sa retraite vers le sud, qui lui offrait plus de ressources; dans ce but, il concentra ses forces dans la capitale et aux environs. Le 18, les Russes avaient brusquement attaqué Murât à Vinkovo; les Français, surpris, reculèrent d'abord et perdirent quelques canons; mais bientôt ils forcèrent les Russes à se retirer sur Taroutino. Les pertes se balancèrent de part et d'autre. Les Russes eurent deux mille tués, parmi lesquels deux généraux , Baghavout et Mùller ; Benigsen fut grièvement blessé; les Français eurent aussi deux mille tués, et deux cle leurs généraux, Déry et Fischer, tombèrent sur le champ de bataille. Mais ils avaient lutté contre des forces bien supérieures. Telle fut la réponse d'Alexandre aux messages de Napoléon.
À la nouvelle de l'affaire de Vinkovo, Napoléon , ayant perdu tout espoir de traiter, et reconnaissant l'impossibilité de prolonger plus longtemps son séjour à Moscou, donna l'ordre de la retraite : il laissa dans le Kremlin Mortier avec six mille hommes; le maréchal, après avoir fait sauter cette forteresse, devait venir rejoindre l'armée par Keréia et Médyn(l).
(1) Cet ordre ne fut exécuté qu'en partie, et les dégâts causés par les explosions furent promptement réparés par les Russes.
Pour avoir une idée de la pesanteur de l'armée au moment de son départ, il faut se représenter d'abord six cents bouches à feu et deux mille caissons d'artillerie, que traînaient péniblement des chevaux exténués ; puis les calèches des généraux, leurs fourgons et ceux des administrations, les voitures de toute espèce des employés, celles des familles françaises et étrangères qui fuyaient Moscou à la suite de l'armée ; enfin des milliers de petits chars (kibitki) fort communs dans le pays, que s'étaient procurés la plupart des officiers de tous grades, et qui, chargés de provisions et d'effets d'habillement, marchaient à la suite des corps.
L'empereur s'avançait sur la route de Kalouga, paraissant vouloir se diriger sur Taroutino; mais, le 21, l'armée tourna à droite dans la direction de Malo-Iaroslavetz. Le soir du 23, les différents corps ayant suivi ce mouvement sans que l'ennemi en fût informé, les têtes de colonnes de l'avant-garde française occupèrent la ville. Cependant Kutusof, averti par ses éclaireurs de la marche de l'ennemi, quitta en toute hâte la position de Taroutino, et toute l'armée russe se porta sur Malo-Iaroslavetz. Dokhtourof en chassa deux bataillons français. Eugène le fait attaquer par la division Delzons, qui repousse les Russes à l'autre extrémité de cette ville ouverte; Dokhtourof les rallie, et les Français sont repoussés à leur tour jusque sur la grande place, où la lutte recommence avec acharnement. Devons m% frappé
d'une balle : son frère s'élance pour le secourir; ils tombent tous deux dans les bras l'un de l'autre. Déjà les Français plient, lorsque Guilleminot vient rétablir le combat. La division Broussier seconde Guilleminot, qui pendant quelques instants reste maître de la ville. Les Russes retournent à la charge, et ressaisissent encore l'avantage.
Pendant cette lutte héroïque , Napoléon venait d'arriver, suivi de près par sa garde et le corps de Davoust : il donne l'ordre à Gérard et à Compans de prendre la ville à revers ; au même moment l'armée de Kulusof, forte de soixante -dix mille hommes, débouche dans la plaine. L'artillerie française, croisant son feu , foudroie leurs têtes de colonnes; mais la lutte continuait dans la ville. La division Pino s'élance au secours des Français; Eugène, à la tête de la garde royale italienne , a rétabli le combat , et se fraie un chemin sanglant jusqu'à la place , où l'attend le corps entier de Raïevskoï, qui venait de remplacer celui deDokhtourof; l'artillerie française, longtemps gênée par les difficultés du terrain, se développe alors et sillonne les rangs ennemis : les Français, la baïonnette en avant, s'irritent des obstacles que la bravoure des Russes leur oppose ; ils rejettent enfin hors de la ville l'ennemi, qui, rompant ses colonnes, abandonne la position pour la septième fois. Eugène, vainqueur, déploie sa petite armée en avant de Malo-Iaroslavetz.
Cet épisode, où les Français recueillirent de la
gloire, puisqu'ils obligèrent à la retraite des forces quadruples , qui avaient pour elles l'avantage de la position , est un des faits d'armes qui honorent le plus la valeur de nos troupes : les Italiens s'y montrèrent nos dignes émules ; et les Russes, qui jamais ne déployèrent plus de constance et de courage, ont noblement rendu justice à leurs adversaires. La lutte avait duré douze heures ; la ville n'offrait plus que des décombres fumants, où gisaient pêle-mêle, et dans la position où la mort les avait frappés, les corps de huit mille Russes et de quatre mille Français, différence qu'expliquent les effets puissants de notre artillerie.
Par un jeu bizarre de la fortune, le résultat de cette bataille fut plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus. Napoléon, supposant, d'après les mouvements de Kutusof , que ce général était décidé à se maintenir dans sa position, avait consulté Murât, Bessière et le comte de Lobau sur l'opportunité d'une nouvelle attaque. Tous furent d'avis que, dans l'état où se trouvait l'armée française, il fallait renoncera la marche projetée sur Koulouga; le comte de Lobau, interrogé en dernier lieu, insista sur « la nécessité de se retirer sur le Niémen, par la route la plus courte et la plus connue, par Mojaïsk, et le plus promptement possible ». Napoléon seul était d'un avis contraire ; il avait voulu suivre la route du Midi , parce qu'il y trouvait des ressources que ne pouvait lui offrir la route de Mojaïsk, déjà épuisée par le pre-
mier passage de l'armée, et il avait peine à se décider à abandonner ce projet. Tandis que Napoléon hésitait, Kutusof était dans une perplexité semblable. Persuadé que Napoléon manœuvrait sur son flanc pour gagner Médym et couper ainsi ses communications avec Tchitchagof, il se décida à rétrograder. De son côté , et dans l'ignorance de cette nouvelle détermination, l'empereur se résigna enfin à faire volteface vers le nord, dans la direction deMojaïsk, en même temps que Kutusof, ne pouvant se persuader que l'armée française se retirait par une route déjà dévastée et sans ressources, manœuvrait pour lui fermer le chemin du Sud. Lorsque ses doutes furent levés , il se contenta de harceler sans relâche l'ennemi, attendant que l'hiver, ce puissant auxiliaire des Russes, le lui livrât sans défense. Cependant deux lieutenants de Kutusof, Miloradovitch etPlatof, attaquèrent vivement les Français près de Yiazma. Ceux-ci, malgré leur faiblesse, eurent encore la gloire de faire reculer les Russes ; mais ils perdirent quatre mille hommes. « On avait sauvé l'honneur, dit M. de Ségur; mais il y avait dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons et leurs chefs accoutumés. Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Yiazma, et au bruit successif des coups
de canon de Ney et de Miloradovitch, dont les retentissements se prolongeaient à travers la double obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur petit nombre (1). »
On était au 4 novembre. La marche devenait de jour en jour plus pesante; à chaque pas on voyait augmenter le nombre des traînards et des blessés. Les chevaux du train tombaient de fatigue et d'épuisement : il fallut abandonner des caissons et quelques bagages. Et ce n'était là encore que le commencement de nos misères !
La neige avait commencé à tomber dans la journée du 4, mais en petite quantité ; le 5, elle avait été plus abondante; le 6, elle tomba à flots pressés, et, poussée par un vent nord-ouest, elle recouvrit bientôt la terre d'une couche épaisse, qui ne présentait plus à l'œil attristé qu'une immense plaine d'un blanc éclatant. Toutes traces de route avaient disparu , et plusieurs détachements , en cherchant un abri, s'égarèrent; les soldats les moins robustes, roidis par le froid, laissaient tomber leurs armes et se laissaient massacrer par les Cosaques. Peu à peu la route, foulée par les chevaux et les voitures , devint aussi dure et aussi glissante que du verglas. A cette lati-
(l) Le général comte de Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant Vannée 1812, t. Il, ch. x.
tude, cet état de choses subsiste à peu près cinq mois ; les Russes sont toujours préparés à ce changement; les chevaux sont d'avance ferrés à glace; ils mettent sur traîneaux leurs voitures de transport, ainsi que les canons des parcs; et les Cosaques ont alors des pièces légères sur affûts- traîneaux. Dans l'armée française, au contraire, on ne s'y était point préparé ; les chevaux, n'ayant point été ferrés à glace, glissaient au moindre mouvement , s'épuisaient en efforts impuissants et s'abattaient à chaque instant. On perdit tout à coup la plus grande partie de ce qui restait de cavalerie, et Ton fut contraint d'abandonner beaucoup d'artillerie et de bagages. On vit alors des objets précieux provenant du pillage de Moscou dispersés sur la route; ils ne tentaient plus la cupidité ; on ne songeait qu'à se procurer des aliments.
Un petit nombre de régiments avaient conservé quelques bestiaux en les faisant paître avant l'apparition des neiges; il devint impossible de les nourrir désormais. L'armée, marchant sans relâche, ne recevant de distribution de vivres nulle part, se trouva réduite pour toute nourriture à la chair des chevaux; le soldat dépeçait à l'instant ceux qu'on était contraint d'abandonner. Le froid plus rigoureux vint se joindre à tant de maux. Les forces humaines ne pouvant lutter contre de semblables vicissitudes, les désastres de l'armée augmentèrent dans une proportion effrayante; elle éprouva toutes les horreurs de la
famine. Le nombre des traînards s'accrut de manière à faire craindre que l'armée ne présentât bientôt plus qu'une masse confuse ; l'indiscipline et l'insubordination gagnèrent ce qui était resté sous les drapeaux. Bientôt l'aspect de la route devint affreux; elle était jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux , et couverte d'une foule de malheureux se traînant à peine, tandis que d'autres expiraient de faim , de fatigue , de maladies et de leurs blessures. Chaque soir, un grand nombre de malheureux qui n'avaient pu suivre leurs corps imploraient une place auprès des bivouacs déjà établis; mais on les repoussait rudement, et ils allaient expirer à quelques pas de là ; aussi l'armée, lorsqu'elle quittait ses bivouacs, les laissait-elle couverts de morts , ce qui leur donnait l'aspect d'un champ de bataille. Au point du jour, tout ce qui avait bivouaqué sur le bord de la route et qui conservait encore quelque force, se remettait en marche ; on voyait arriver de l'intérieur des terres un grand nombre de militaires isolés, ou réunis par bandes plus ou moins nombreuses. <c Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux , dit M. Ségur ; c'était le froid , l'inanition qui les avaient détachés de leurs colonnes. » lis se dirigeaient sur la grande route, où ils se formaient en colonne épaisse de traînards. La nuit couvrait de son ombre les maux qui accablaient l'armée , et le jour suivant se reproduisaient les mêmes scènes, et de plus terribles encore.
A Dorogobouje , l'armée se divisa ; Eugène et Poniatowski se dirigèrent sur Yitepsk par une route devenue impraticable pour les chevaux de trait. Platof suivait cette colonne, tuant ou faisant prisonniers tous ceux qui s'écartaient. L'empereur, Davoust et Ney, qui formait l'arrière-garde , se portèrent directement sur Smolensk. Napoléon y entra le 9 avec sa garde; le 10, Davoust le rejoignit; le 13, Eugène ramena les débris de l'armée d'Italie ; il avait perdu soixante pièces de canon et la plus grande partie de ses bagages. Ce fut à Smolensk que Napoléon put apprécier toute l'étendue de ses pertes; de cette armée si belle il lui restait sous les armes environ quarante mille hommes, dont cinq mille à peine de cavalerie mal montée.
Pendant ce temps-là, l'armée du Nord, après des alternatives de succès et de revers, avait abandonné Polostk; GouvionSaint-Cyr, menacé par Wittgenstein et l'armée de Finlande, manœuvrait pour se réunir à Victor, qui se trouva bientôt à la tête de trente-six mille hommes; à Smoliani, Wittgenstein l'attaqua sans pouvoir le forcer dans ses dernières lignes; mais le maréchal profita de la nuit pour se replier sur Sanuo, laissant ainsi à découvert les routes de Minsk, de Yitepsk et de Wilna. Yitepsk fut occupé par les Russes, qui firent prisonniers le général Poujet, le commandant Chevardès, et une partie de la garnison. D'un autre côté, Tchitchagof, tendant à établir ses communications avec Wittgenstein , dans le but de
couper la retraite de Napoléon sur la ligne de la Bérésina, marchait sur Minsk à la tête d'environ trente mille hommes.
En même temps l'armée de Kutusof s'avançait sur Smolensk; les guerriers russes, habitués au froid, abondamment pourvus de munitions et de vivres , rencontraient à chaque pas les débris de cette désastreuse retraite; défaits dans toutes les batailles, ils avaient cependant les avantages de la victoire; et les vainqueurs de Smolensk, delaMoskova, de Polostk et de Malo-Iaroslavetz, se retiraient devant eux. Les funestes symptômes d'une désorganisation complète commençaient à se manifester dans les restes de l'armée française. Les ordres de l'empereur, que la nouveauté des circonstances permettait d'interpréter avec plus de latitude, n'étaient plus exécutés ponctuellement; c'est ainsi que Baraguay-d'Hilliers négligea de faire replier sur sa division un corps de deux mille hommes, qui, surpris par des partisans russes, se vit forcé de mettre bas les armes.
Kutusof, poussant ses avantages, embrassait de ses ailes la position de l'empereur : avant d'arriver jusqu'à Minsk par Orcha et Borisol, l'armée française avait soixante lieues à parcourir. Le i 4 novembre , Napoléon quitta Smolensk avec sa vieille garde; Eugène et Davoust devaient suivre à un jour de distance; Ney reçut Tordre de n'évacuer la ville que le 17, après avoir fait sauter les tours de l'enceinte et détruit ce qu'il ne pouvait transporter. AKrasnoï,
l'empereur se vit presque entièrement entouré par l'armée russe, qui l'attaqua mollement. Eugène n'échappa que par miracle à Miloradovith , et rejoignit l'empereur à Krasnoï. Kutusof semblait n'avoir plus qu'à oser pour anéantir, par le choc de son armée, les débris des colonnes françaises; le 17, il fit ses dispositions pour attaquer; le lendemain, au point du jour, l'empereur sort de la ville à la tête de douze mille hommes de sa garde, tout prêt à engager le combat. Le général russe, étonné de cette résolution, rappelle à lui les corps de Tormassof et de Miloradovith , qui laissent ainsi le passage libre à Davoust et au vice-roi. Cette démonstration de l'empereur lui permit d'accomplir sa retraite sur Orcha; mais il laissait en arrière le maréchal. Les Russes, qui auraient pu anéantir tout le reste de la grande armée, recueillirent de ces trois jours de combat huit mille prisonniers faits parmi les traînards, et plusieurs centaines de canons abandonnés. A Dombrowna , Napoléon reçut la nouvelle de l'occupation de Minsk par les Russes; le 19, il entra dans Orcha, où son armée trouva quelque artillerie et des approvisionnements. Cependant, resté seul en arrière avec une poignée de braves, Ney exécuta, sous le feu de l'armée russe qui l'entourait de toutes parts, cette retraite prodigieuse qui eût suffi pour l'immortaliser, et dont les Russes eux-mêmes n'ont parlé qu'avec admiration; le 21, il ramena à Orcha trois mille hommes, débris glorieux de sa petite armée.
L'empereur, en s'avançant vers la Bérésina, ne supposait pas que Borisof fût déjà au pouvoir des Russes. Mais Tchitchagof, après s'être emparé de Minsk, s'était porté rapidement sur Borisof, défendu par Dombrowski. Ce brave général polonais lui opposa une vigoureuse résistance; mais il dut céder à l'immense supériorité des forces qui l'attaquaient.
Il était de la plus haute importance pour Napoléon de reprendre Borisof, pour s'assurer les moyens de passer la Bérésina. Oudinot, secondé de Dombrowski , rentra dans cette ville, culbutant la division Pahlen, qui repassa précipitamment le fleuve et rompit le pont derrière elle. Sur l'autre rive on découvrit toute l'armée de Tchitchagof occupant les hauteurs.
L'empereur venait d'arriver à Bohr. Il fut décidé qu'on passerait la Bérésina au gué de Stoudianka; le dégel, qui s'était manifesté depuis quelques jours, présentait de grandes difficultés aux pontonniers; mais, le 24, une forte gelée raffermit les terrains, et facilita le transport de l'artillerie.
L'armée, aux environs de Borisof, offrait encore un effectif de quarante-cinq mille hommes et de deux cent cinquante canons; les non-combattants, qui se traînaient à la suite des corps, formaient une masse d'environ quinze mille hommes.
Le corps d'Oudinot passa le premier, et rejeta une division ennemie dans la direction de Borisof. Le 28 au matin, il ne restait plus sur la rive gauche du fleuve
que la division Gérard et celle de Parthouneaux , qui devaient protégerles ponts et détourner l'attention de Tchitchagof.Ce général aurait pu facilement inquiéter la retraite des Français; il en avait été empêché par les ordres de Kutusof , qui resta longtemps persuadé que Napoléon voulait s'ouvrir un passage vers Minsk. Cependant, mieux instruit de la marche de l'empereur, il se mit bientôt en devoir de prendre l'offensive. Platof et Wittgenstein se joignirent bientôt aux forces qui occupaient Victor, lequel eut la gloire de ne pas se laisser entamer. Parthouneaux , cerné avec toute sa division , s'était vu forcé de se rendre ; entre Borisof et le fleuve s'était pressée la foule des non-cômbattants: les bagages, les voitures chargées de blessés, tout offrait sur ce point l'image du désordre et de la confusion. L'artillerie ennemie foudroya longtemps cette masse immobile, qui n'avait plus assez d'énergie pour fuir; mais, sur l'autre rivage, Ney soutint glorieusement l'honneur de l'armée française; après une lutte longue et meurtrière le maréchal ordonna une attaque générale ; les Russes plient sous ce dernier effort, et laissent aux Français le champ de bataille jonché de morts. Tchitchagof était vaincu, et laissait désormais à l'armée française le chemin libre jusqu'à Wilna et au Niémen.
La nuit qui venait de mettre fin aux combats sur les deux rives de la Bérésina fut une des plus cruelles depuis le départ de Moscou. Le froid redoublait de violence ; le vent du nord , plus âpre , fouettait une
neige épaisse sur les hommes sans abris et sans feux. Les bagages entassés près des ponts en obstruaient toujours l'entrée; longtemps dirigés sur ce terrain resserré, les canons deWittgenstein l'avaient labouré dans tous les sens, le jonchant des débris de plusieurs milliers de voitures et de chariots culbutés sur des monceaux de cadavres. Durant ce terrible combat, plus de douze mille personnes', hommes et femmes, parmi lesquelles on remarquait des familles entières avec leurs enfants, s'étaient vainement efforcées, en remplissant les airs de leurs cris lamentables, de s'ouvrir le passage des ponts; mais depuis que l'artillerie se taisait, tombés dans un morne accablement, ils restaient immobiles et transis; insensibles à toutes les affections, on ne les entendait plus s'appeler réciproquement; chacun, résigné à ne plus se défendre contre la mort, semblait avoir cessé de prendre intérêt à la vie de ses amis, de ses parents ; un silence affreux succédait aux accents du désespoir.
A neuf heures du soir, le général Éblé étant parvenu à désencombrer le passage, les deux divisions de Victor traversèrent la Bérésina; il ne resta qu'une arrière-garde devant l'ennemi pour masquer ce mouvement. L'artillerie suivit; et tout ce corps ayant atteint la rive droite un peu après minuit, les deux ponts demeurèrent libres et d'un accès facile. Les non-combattants pouvaient alors passer à leur tour ; ils furent avertis à diverses reprises; on les pressa de profiter du peu de moments qui leur restaient encore. Mais le
temps et les moyens manquaient pour transporter les bagages et faire suivre les chariots : la plupart de ces malheureux avaient là toute leur fortune; d'autres, trop affaiblis par la fatigue ou les maladies, s'effrayaient à l'idée de se mettre en route à pied, au milieu d'une nuit si froide et si obscure. Tous refusèrent de marcher, attendant le jour, quoi qu'il pût arriver.
En vain , pour les engager à partir, le général Éblé et le maréchal Victor lui-même, après avoir employé la prière et jusqu'à la menace, firent brûler quelquesunes de ces voitures dont l'abandon semblait leur coûter tant de regrets ; ils ne s'en émurent pas , rien ne paraissait pouvoir les tirer de leur sombre apathie. Aux approches du jour, l'arrière-garde se retira , et le bruit se répandit parmi eux qu'on allait détruire les ponts. Tout à coup la foule se ranime, elle accourt et se presse comme la veille sur le rivage; le désordre produit encore l'encombrement; tout s'arrête; les cris, les querelles recommencent avec fureur. Le général Éblé devait mettre le feu aux ponts à huit heures; ne voyant point paraître l'ennemi, il ne commença cette opération qu'à huit heures et demie. A la vue de la fumée qui obscurcit l'air près de la rive droite, les cris redoublent: peu après la flamme s'élève..., le passage est fermé.
On vit alors un spectacle effroyable : de ces milliers d'infortunés dont la dernière espérance vient de s'évanouir, les uns s'efforcent de se frayer un chemin à
travers les flammes; ils se cramponnent aux chevalets, aux planches à demi consumées, et périssent d'un supplice horrible; d'autres se hasardent sur la glace encore mal affermie; elle s'entr'ouvre sous leurs pas, ils sont engloutis ! . . . D'autres enfin essayèrent de passer à la nage au-dessous des ponts, aucun ne parvint à l'autre rive. A neuf heures seulement parurent les Cosaques , qui firent prisonniers environ cinq mille personnes de tout sexe et de tout âge restées sur la rive gauche; ils n'y trouvèrent que trois canons et quelques caissons, mais le butin était immense et très-précieux. Éblé se retira à neuf heures et demie du matin, après avoir achevé la destruction des ponts.
La division Loison , forte de dix mille hommes de troupes fraîches, venait d'arriver à Wilna; elle reçut Tordre de faciliter à l'armée les approches de cette ville. C'est de Malodeczno, où l'empereur arriva le 3 décembre, qu'il dicta le fameux vingt-neuvième et dernier bulletin de cette campagne, bulletin où la vérité, quoique affaiblie par de nombreuses réticences, dépassait de beaucoup les craintes générales. A Smorzoni, Napoléon assembla les chefs, confia le commandement de l'armée à Murât, et partit pour Paris , où il arriva le 19 à minuit.
La rigueur du froid acheva la désorganisation de l'armée; le 7, le thermomètre descendit à vingt-huit degrés Réaumur (35° centigrades) au-dessous de zéro. Les plus robustes marchaient en avant des groupes,
car toute trace de discipline avait disparu. Le froid saisissait d'abord les extrémités: la chaleur vitale, concentrée dans les organes essentiels que la nature a prémunis avec tant de prévoyance, causait momentanément un bien-être trompeur ; le soldat se laissait aller à une torpeur que suivait bientôt la mort. Les plus jeunes mouraient par milliers : un grand nombre de ceux dont le corps endurci aux fatigues pouvait résister plus longtemps, trouvant plus facile de mourir que de vivre, se couchaient sur la neige et refusaient de se relever. Le feu des bivouacs , dont ces malheureux s'approchaient sans précaution, communiquait la gangrène aux parties gelées, et l'influence d'une chaleur extrême, comme celle d'un froid excessif, avait des résultats non moins funestes. Un reste d'aliments, quelques gouttes d'eau -de -vie étaient alors des ressources précieuses; la loi de conservation avait absorbé tous les autres sentiments ; l'ami fuyait son ami pour dévorer seul les misérables ressources que lui offrait le hasard : enfin l'horrible supplice de la faim en poussa quelques-uns à se nourrir de chair humaine.
Cependant la vue de l'ennemi rappelait instinctivement autour des aigles les déplorables débris de la grande armée. Murât, qui aimait la gloire sur un grand théâtre, perdit son énergie; Ney, toujours le même , restait le dernier sur le champ de bataille : c'était la providence de l'arrière-garde. Il fallut évacuer Wilna, que menaçaient toutes les forces de
l'armée russe. L'armée débandée fat obligée d'abandonner sur la colline de Ponari les équipages de Napoléon, les caissons du trésor, les fourgons et le peu d'artillerie qui restait. Les traînards et les blessés, restés en grand nombre à Wilna , furent cruellement traités par les Cosaques; les Juifs, non moins avides et aussi inhumains, assassinaient les Français dans les maisons, et, après les avoir dépouillés, jetaient leurs corps par les fenêtres. Les malades entassés dans les hôpitaux moururent sans secours. Un grand nombre de prisonniers furent dirigés dans l'intérieur; mais, comme nous le verrons plus tard, bien peu parvinrent à leur destination.
Les Cosaques de Platof ayant tourné Kowno, il fallut encore évacuer cette place et se frayer la route l'épée à la main. Vit- on jamais semblables vicissitudes ! les débris des cinq cent mille hommes qui naguère avaient passé le Niémen en vainqueurs, le repassaient aujourd'hui poursuivis par un détachement de Cosaques. Heureusement encore que le Niémen était gelé, et qu'il était facile de le traverser sur la glace, et de plus, que les Cosaques avaient l'ordre de s'arrêter dans cette poursuite à cette limite de l'empire russe.
Le 44, l'armée ne comptait plus en combattants valides que quatre cents hommes de l'infanterie de la vieille garde, et six cents hommes de la cavalerie de la garde, en y comprenant les régiments de marche qui s'y étaient réunis. Les corps étaient
représentés par leurs aigles, escortées par quelques officiers et sous-officiers; toute l'artillerie se réduisait à neuf bouches à feu qu'on avait emmenées de Kouno.
Les Prussiens, en revoyant l'armée, la prirent d'abord pour des militaires isolés qui la précédaient; mais ils furent bientôt détrompés, et dès lors ne déguisèrent point la haine qui les animait contre les Français. Un des premiers effets de cette haine fut la défection du général Prussien York, qui vint mettre le comble à nos désastres et nous ôter tout espoir de les réparer.
Ainsi se termina cette funeste campagne de 1812 ; la Russie était sauvée, et le contre -coup de cette grande réaction allait bientôt ébranler l'édifice colossal de la puissance de Napoléon. Les rois de la vieille Europe mesuraient leurs espérances à l'étendue du désastre impérial. Cependant le soldat- empereur menaçait encore; son génie n'avait rien perdu de sa portée et de sa vigueur; mais le prestige de ses armes était détruit; l'Angleterre reprenait son ascendant; et la Russie, comprenant tous les avantages de sa nouvelle position , renouait en silence les fils rompus de la politique de Pierre Ier et de Catherine IL
J'ai raconté la marche victorieuse des Français jusqu'à Moscou; puis j'ai essayé d'esquisser le tableau des calamités qui ont accompagné leur retraite jusqu'au Niémen. Il me reste, pour compléter le titre
de ce livre, à parler du sort des prisonniers français restés entre les mains des Russes pendant cette guerre malheureuse. Ce sera l'objet de la seconde partie de cet ouvrage.