CHAPITRE V
Je suis fait prisonnier à Wilna. — Départ de cette ville. — Mauvais traitements envers les prisonniers — Mes réclamations. — Comment elles sont écoutées.— Le premier bivouac. — Manière d'inhumer les morts. — Tristes réflexions. — Nouveaux décès à chaque bivouac. — Des vivants brûlés avec les morts. — Résignation forcée. — Logement dans des maisons vides. — Souffrances plus grandes qu'au bivouac. — Férocité des soldats russes. — Consolations données par des paysans. — Arrivée à Kirsanaf. — Partage du détachement. — Nous sommes dirigés sur Saratof. — Notre nouvelle escorte. — Les vétérans de Souwarof. — Changement dans notre situation morale. — Dure réponse d'un officier russe. — Notre joie en apprenant notre destination. — Bienveillance des habitants. — Manières ingénieuse dont les dames viennent à notre secours. — Le gouverneur de Serdobsk. — Séjour dans cette ville. — Hôpital improvisé. — Soins donnés à nos malades. — Séparation des officiers d'avec les soldats. — Arrivée à Saratof.
Jusqu'ici j'ai peu parlé de moi-même; et cela se conçoit. Ayant à raconter des événements aussi graves que ceux qui font le sujet des chapitres précédents, je ne voulais pas interrompre mon récit pour parler de faits qui m'étaient personnels, et mêler mes propres aventures à ces scènes héroïques , à ces catastrophes
inouïes, destinées à tenir une place si remarquable dans l'histoire. D'ailleurs tout ce qui m'est arrivé pendant cette campagne pourrait être raconté en quelques lignes; nuit et jour dans les hôpitaux et les ambulances , tout mon temps était consacré au soin des blessés et des malades; j'aurais pu rassembler, si j'en avais eu le loisir, des matériaux précieux pour un livre de clinique, qui n'aurait peut-être pas été sans intérêt pour mes confrères en médecine et en chirurgie , mais qui n'en aurait guère offert aux gens du monde. Je ne pourrais aussi que répéter jusqu'à satiété les plaintes que je faisais déjà presque au début de la campagne, à Wilna, à Smolensk, sur l'insuffisance des moyens de pansement et de médication mis à notre disposition. A Moscou , il est vrai, nous trouvâmes un peu plus de ressources, et pendant le séjour que l'armée fit dans cette ville des soins plus efficaces purent être donnés à nos malades. 1\fais pendant la retraite, et surtout après le combat de Malo-Iaroslavetz, on peut dire que les blessés furent en quelque sorte abandonnés à eux-mêmes. Et cependant ce ne fut pas le zèle des officiers de santé de tout grade qui faillit jamais , ils se multipliaient en quelque sorte avec un dévouement incroyable; mais que pouvaient leurs efforts contre la masse toujours croissante des blessés et des malades, et contre les aggravations apportées par la rigueur de la saison? Un grand nombre succombèrent à la fatigue et aux maladies épidémiques qui régnaient dans les hôpi-
taux , et que l'armée semblait traîuer avec elle. Moimême je fus atteint de la fièvre à Wilna, et laissé dans cette ville avec un nombre considérable d'autres malades, quand elle fut évacuée par l'armée française.
J'ai déjà dit les mauvais traitements qu'eurent à essuyer les traînards et les blessés de la part des Cosaques lors de leur entrée à Wilna. Non-seulement les soldats, mais un grand nombre d'officiers furent victimes de la cruauté et de la cupidité des Russes et des Juifs. J'échappai au triste sort de mes compagnons d'infortune, grâce à mon hôte, médecin lithuanien chez qui j'avais déjà logé lors de mon premier séjour à Wilna, et que je retrouvai encore à mon retour, quoique la plupart des habitants eussent abandonné la ville. Ses soins me rappelèrent à la santé, mais aussi au sentiment de mes malheurs; car j'étais prisonnier, et je ne savais plus quand je pourrais revoir ma patrie, si toutefois je n'étais pas condamné à mourir sur la terre étrangère. A peine fus-je rétabli, que je reçus l'ordre de partir avec un convoi de deux à trois mille prisonniers envoyés dans l'intérieur de la Russie. Tout ce que put faire mon hôte en ma faveur fut de me recommander à l'officier qui commandait le détachement de Cosaques chargé de nous escorter. Cet officier, qui parlait très- bien français, promit de faire ce qu'il pourrait pour m'aider à supporter les fatigues du long trajet que nous avions à faire, et m'épargner les mauvais traite-
ments auxquels les prisonniers étaient trop souvent exposés.
Nous nous mîmes en route le 22 décembre, à l'époque de l'année où les jours sont si courts à cette latitude, et où le soleil apparaît à peine pendant quelques heures sur l'horizon. Le temps était un peu moins froid que dans les premiers jours du mois, c'est-à-dire qu'au lieu de 28 degrés Réaumur, le thermomètre variait de 28 à 20 et 22 degrés. A cette température, toutes les rivières, tous les marais et les lacs étaient gelés; de sorte que les Cosaques trouvaient toujours une route facile pour nous conduire.
Ici commence ma triste odyssée , moins triste toutefois pour ce que j'ai eu à souffrir personnellement que pour les souffrances et les misères dont j'ai été témoin, et que je ne pouvais soulager. Nous étions près de trois mille en quittant Wilna ; dans ce nombre se trouvaient encore cent cinquante officiers, avec lesquels je marchais à l'arrière-garde. La moitié au moins des hommes qui composaient le convoi étaient encore malades de la fièvre, et nous n'avions pas fait une lieue, qu'un grand nombre tombaient déjà exténués de fatigue et de besoin. Aussitôt les Cosaques s'avançaient sur eux en poussant d'affreux hurlements, et les forçaient à coups de bâton de se relever et de marcher. Indigné de ce spectacle, je m'approchai de l'officier à qui j'avais été recommandé et qui marchait à quelques pas de moi.
« Comment, Monsieur, lui dis-je, pouvez-vous
permettre que vos soldats traitent ainsi de malheureux prisonniers?
— Je sais, Monsieur, interrompit l'officier, tout ce que vous pouvez me dire là -dessus; mais malheureusement nous ne sommes pas en ce moment tout à fait les maîtres. On a tellement surexcité la haine des paysans et des soldats russes contre les Français, qu'aujourd'hui nous sommes presque impuissants à réprimer les effets de cette haine. Ils ne conçoivent pas qu'on puisse épargner les hommes qui ont incendié Moscou la sainte, et dans plus d'un village, si l'on y eût fait entrer les prisonniers, ils auraient été égorgés malgré l'escorte. Aussi est-on obligé de faire bivouaquer les convois.
— Gomment ! Monsieur, interrompis -je à mon tour, est-ce que par ce froid excessif, et avec des hommes en partie malades, nous ne logerons pas dans des villages?
— Gela nous est expressément défendu , non pas précisément pour le motif dont je vous parlais tout à l'heure, car sous ce rapport vous n'auriez rien à craindre, du moins tant que nous serons en Lithuanie; mais ce qu'on redoute, c'est la fièvre d'hôpital, dont la plupart des prisonniers sont atteints, maladie qui, comme vous le savez, est essentiellement contagieuse, et qui se communiquerait infailliblement aux habitants des villages forcés de vous loger.
— Je conçois cela ; mais alors il eût mieux valu nous laisser mourir à Wilna; au moins on nous eût
épargné les tourments inutiles d'un voyage aussi long et aussi pénible dans cette saison.
— On ne pouvait pas vous laisser à Wilna , parce que cette ville va être occupée par un nombreux corps de troupes russes. Votre translation dans l'intérieur de l'empire est donc une de ces nécessités de la guerre auxquelles il faut vous soumettre.
— Sans doute, et nous sommes tout disposés à le faire; mais au moins ne faudrait-il pas aggraver les maux de ces malheureux soldats par des rigueurs inutiles, et aux souffrances occasionnées par la marche, les privations, l'âpreté du climat et la maladie, ajouter les traitements barbares et inhumains que se permettaient tout à l'heure les Cosaques de l'escorte. »
L'officier parut mécontent de mon insistance à revenir sur ce sujet. 11 me répondit, d'un ton toujours poli, mais où perçait la mauvaise humeur :
ce Je vous ai déjà dit, Monsieur, que nous sommes impuissants à empêcher ces effets d'une irritation dont la cause remonte d'ailleurs à ceux qui sont venus nous apporter si injustement la guerre; il est donc inutile de revenir là-dessus, et même, si vous voulez m'en croire, quelles que soient les choses de cette nature dont vous soyez témoin par la suite, je vous engage à garder le silence et à ne pas manifester trop haut votre mécontentement et votre indignation. Que voulez-vous , ce sont des malheurs auxquels doivent s'attendre des hommes civilisés comme vous, quand ils
viennent faire la guerre à des barbares comme nous... »
A ces mots, l'officier s'éloigna comme pour aller donner des ordres à ses soldats, et me laissa livre à mes réflexions. On conçoit de quelle sombre tristesse elles devaient être empreintes, après les paroles que je venais d'entendre, et surtout le ton d'ironie et de sarcasme qui avait marqué la dernière phrase. J'avais eu d'abord quelque espoir en entendant avec quelle douceur et quelle politesse il s'était exprimé en commençant; la facilité, la pureté avec laquelle il parlait notre langue, sans aucun accent étranger, m'avait aussi prévenu en sa faveur; mais sa physionomie changea tout à coup quand il m'entendit de nouveau me plaindre de ses soldats, et quoiqu'il n'eût pas donné à sa voix une expression plus rude , ses yeux s'animèrent d'un feu sombre et cruel qui m'épouvanta. Je me rappelai involontairement ce mot d'un écrivain célèbre :
« Grattez un Russe, et vous trouverez dessous la peau d'un Tartare. »
Notre première étape ne fut que de quatre lieues. On nous fît arrêter à quelque distance d'un village dont nous apercevions les maisons bordant la route que nous suivions. On organisa aussitôt un bivouac et des feux en nombre suffisant pour que tout le monde pût s'en approcher, se chauffer et faire cuire le peu d'aliments qui nous fut distribué. Nous obtînmes aussi de la paille, pour les officiers seulement,
et nous pûmes dormir un peu , enveloppés de nos manteaux. Au point du jour, et quand il fallut se remettre en route, un triste spectacle nous attendait : vingt-cinq à trente soldats ne se levèrent pas à l'appel; ils étaient morts. Quelques-uns étaient tellement collés à la terre par la gelée, qu'il fut impossible de les en arracher. On fut obligé, pour y parvenir, de dégeler la glace autour d'eux avec du feu; puis, quand tous ces cadavres eurent été réunis, les Cosaques allumèrent un énorme bûcher et y jetèrent les restes de nos malheureux compagnons. Pendant ce temps-là, nous reprenions notre marche en jetant un dernier regard sur le bûcher funèbre, et en pensant que de pareilles funérailles étaient peut-être réservées à chacun de nous.
Quelle désolante perspective pour l'avenir ! Nous étions au second jour de notre voyage, et combien de temps devait-il durer avant d'avoir atteint notre destination ! Quel était d'ailleurs le terme de notre route? Nous n'en savions rien; et peut-être nous ferait-on ainsi errer dans les steppes de la Russie jusqu'à ce que nous fussions tombés un à un comme nos infortunés compagnons de la nuit dernière. Cet immense tapis de neige qui couvrait la plaine que nous traversions nous apparaissait alors comme un linceul funèbre destiné à nous ensevelir. Accablés par ces pensées, plusieurs d'entre nous s'abandonnèrent au désespoir, et se laissèrent tomber sur la route pour ne plus se relever.
Les scènes de la veille se renouvelèrent au second bivouac, et à tous les autres. Souvent, pendant la nuit , les hommes qui se sentaient près de mourir se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés contre des murs ou des arbres, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours, le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et congelés. Les cadavres restaient là, jusqu'à ce qu'on les arrachât de leur place pour les brûler : et la cheville se détachait du pied plus aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait, quand nous levions la tête, nous nous trouvions sous la garde d'un cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour de notre camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de ces réveils ne saurait s'exprimer.
Venait ensuite la cérémonie du bûcher; ce mode avait été adopté de préférence à l'inhumation, car il eût été presque impossible de creuser une fosse à cause de l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, et cela eût demandé trop de temps; puis on pensait que la combustion était un moyen d'empêcher la contagion. On brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais il est arrivé plus d'un fois que des hommes encore en vie ont été jetés au milieu des flammes ! Un instant ranimés par la douleur, ces
malheureux achevaient leur agonie dans les cris et les tourments du bûcher !
La première fois que nous eûmes ce spectacle , un cri d'horreur retentit parmi nous; nos gardiens nous firent aussitôt mettre en marche, et frappèrent de coups redoublés ceux qui manifestaient leur indignation par des gestes plus animés. Je compris alors la recommandation que n'avait faite l'officier, de ne pas donner de témoignages trop marqués des impressions que me feraient ressentir certains faits qui pourraient se passer sous mes yeux. En Russie, il faut s'habituer à voir avec impassibilité les actes les plus révoltants. Je devais assister à bien d'autres atrocités.
Comme on le voit, la rigueur du froid nous décimait chaque nuit. Quelquefois on rencontrait à l'entrée des villes un édifice abandonné; on s'en emparait alors pour y établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons vides. La première fois, nous nous estimions heureux de passer enfin la nuit sous un toit; mais nous nous aperçûmes bientôt que ces nuits n'étaient guère moins rudes que celles du bivouac. En effet, dans l'intérieur du bâtiment, on ne pouvait faire de feu qu'à certaines places, tandis qu'en plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement. Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute de moyens pour se réchauffer. Puis, quand le matin il fallait enlever les
morts, les soldats russes les traînaient par les pieds avec des cordes liées autour des chevilles. Ils les descendaient ainsi quelquefois d'un second étage, et la tête suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de l'escalier, depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Cette profanation des restes mortels de nos compatriotes avait fini par nous trouver impassibles, et nous nous contentions de nous dire entre nous avec amertume : « Ils ne souffrent plus , ils sont morts ! »
Mais il est arrivé quelque chose de plus horrible encore; car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et laissant sur les degrés ensanglantés les preuves hideuses de la férocité des soldats russes; j'ai vu même quelquefois des officiers russes, et entre autres celui à qui j'avais été recommandé, assister à ces brutales exécutions. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons voyaient journellement, et pas un de nous n'avait le courage de réclamer : tant la misère abrutit les hommes!... La même chose, nous disionsnous, nous arrivera demain ; et cette communauté de périls mettait notre conscience en repos et favorisait notre inertie.
Jusqu'ici je n'ai eu qu'à signaler la dureté de cœur et la cruauté des Russes qui nous accompagnaient, et de ceux mêmes, en petit nombre, que nous rencontrions dans les villes et les villages que nous eûmes à traverser ; j'ai maintenant une tâche bien plus douce à remplir, car il me reste à parler des consolations
que nous éprouvâmes à la suite de tant de misères. En arrivant dans l'intérieur, et dans ce qu'on appelle la grande Russie , nous commençâmes à remarquer moins de dureté de la part des paysans. Ceux qui s'approchaient de nos bivouacs nous témoignèrent d'abord de la compassion, et peu après ils nous donnèrent des marques d'intérêt. Des femmes surtout, des paysannes nous apportèrent des vêtements pour nous garantir du froid, des aliments, et même de l'eau-de-vie.
Arrivés sur les confins du gouvernement de Saratof, dans une petite ville nommée Kirsanof , notre convoi fut divisé en deux; une partie, avec l'escorte qui nous avait accompagnés depuis Wilna , fut dirigée au nord sur Nijni-Novogorod ; l'autre partie, où je me trouvais, fut destinée pour Saratof, sur les bords du Volga. Quand nous nous séparâmes, nous étions réduits à peu près au tiers de ce que nous étions à notre départ, c'est-à-dire à environ mille à douze cents hommes. Le détachement dont je faisais partie était composé de cinq cents hommes : c'étaient les plus robustes et ceux qui avaient le mieux supporté jusque-là les cruelles fatigues du voyage; aussi le reste de la route s'accomplissait sans que nous en perdissions un seul, et nous n'eûmes plus à déplorer les lamentables scènes dont nous avions été témoins auparavant.
La nouvelle escorte qui nous accompagnait était composée de vieux soldats, vétérans qui avaient fait
les guerres d'Italie et de Suisse avec Souwarof . Plusieurs d'entre eux avaient été prisonniers en France, et avaient été renvoyés en Russie par Bonaparte devenu premier consul, qui voulait par cette courtoisie gagner l'amitié du czar Paul. Bonaparte avait poussé la générosité jusqu'à faire habiller à neuf tous ces prisonniers, et à leur remettre une somme d'argent suffisante pour pourvoir à leurs dépenses jusqu'à leur arrivée sur les frontières de l'empire russe. Paul, touché de ce procédé, devint, comme on le sait, l'ami et l'admirateur du premier consul ; il renonça à l'alliance anglaise pour embrasser avec ardeur la politique de la France, et prépara ainsi, sans s'en douter, la catastrophe tragique qui devait terminer sa vie.
Plusieurs de ces soldats parlaient assez bien le français, et tous avaient gardé un souvenir reconnaissant de leur séjour en France et de l'hospitalité bienveillante qu'ils y avaient reçue. Ces hommes étaient loin de s'exprimer avec la pureté de langage de F officier qui commandait l'autre escorte; mais, ce qui valait beaucoup mieux , il y avait sous l'écorce encore rude qui les enveloppait un cœur accessible aux sentiments généreux, et qui savait allier les devoirs de leurs fonctions avec ceux de l'humanité.
Il se fit à cette époque un changement notable dans notre situation morale, changement que je remarquai bientôt en moi-même et dans la plupart de mes compagnons. Jusqu'à ce moment nous avions
été tellement abattus , ou, pour parler plus juste, tellement abrutis par les mauvais traitements et par la certitude que nos tourments ne finiraient qu'avec notre vie, que nous étions devenus à peu près indifférents à tout. Les forces de notre âme s'étaient épuisées comme celles de notre corps; à peine avionsnous le sentiment de notre existence ; le temps qui s'écoulait, les distances que nous parcourions, les pays que nous traversions, tout cela passait pour nous inaperçu, au point que nous ignorions les jours de la semaine et du mois, et la direction que suivait notre convoi, si c'était à l'est ou à l'ouest, au nord ou au midi. Un jour il m'arriva d'interroger notre officier, mon 'protecteur, sur notre destination ; il me répondit d'un ton sarcastique: « Votre destination? je l'ignore complètement; tout ce que je sais, c'est que depuis Wilna nous suivons la routede Sibérie. »
Cette réponse, faite à très-haute voix, et de manière à être entendue d'un grand nombre de mes compagnons, avait achevé de nous jeter dans le découragement. Les Cosaques de notre escorte ne nous frappaient pas à coup de bâtons comme nos malheureux soldats; mais ils nous répétaient sans cesse: Sibérie ! Sibérie ! et ce mot sinistre frappait notre âme plus douloureusement que ne l'eût fait leur bâton sur notre corps.
Nous commençâmes à sortir de cette apathie quand nous reçûmes des témoignages de bienveillance de la part des paysans, ainsi que je l'ai dit plus haut. En
voyant des êtres humains s'intéresser à nous , nous nous sentions en quelque sorte rattachés à la vie ; malheureusement nous ignorions, et nous ne l'avons même jamais su , le nom des villages où l'on nous donna ces premières preuves si touchantes de sympathie; nous n'avons pu exprimer notre reconnaissance à nos bienfaiteurs inconnus, et il ne nous a été possible que de mêler leur souvenir aux actions de grâces que nous avons rendues à Dieu dans cette occasion. Car, nous n'en pouvions douter, c'était Dieu lui-même qui, pour ne pas nous laisser entraîner aux suites de l'abattement funeste dans lequel nous étions tombés, avait touché le cœur de ces hommes grossiers, et nous avait, par leur entremise, envoyé les consolations qui nous faisaient renaître à l'espérance.
Un autre sujet de remercier Dieu nous attendait à Kirsanof ; car là nous fûmes débarrassés de notre escorte de Wilna, et nous apprîmes enfin d'une manière positive le lieu de notre destination, dont nous n'étions plus séparés que de quelques jours de marche. Ce n'était pas la Sibérie, dont le nom seul inspire l'effroi, parce qu'il signifie exil éternel, climat d'une rigueur excessive, travaux des mines, déserts de glace et de neige ; c'était un des bons pays de la Russie , arrosé par un fleuve qui y répand l'abondance et la vie, et situé à la même latitude que le nord de l'Allemagne et une partie de la Pologne.
Qui ne connaît l'histoire de ce voyageur égaré
dans les catacombes, qui, après avoir erré pendant un jour ou deux, désespérant de trouver l'entrée, tombe épuisé de fatigue et de faim, n'attendant plus que la mort pour mettre un terme à ses tortures, quand tout à coup une lumière lointaine vient frapper ses yeux affaiblis ; il soulève sa tête appesantie , ses regards se fixent avidement sur ce point lumineux; il ne peut en douter, c'est la lumière du jour, c'est la porte de salut ouverte devant lui. La vie revient aussitôt à son cœur, il rassemble ses forces, et, l'âme pleine de reconnaissance envers Dieu , il s'achemine lentement hors de la prison qui devait être son tombeau. Tels étaient les sentiments dont mon cœur était rempli au moment de quitter Kirsanof. Sans doute je ne voyais pas encore le terme de ma captivité ; mais l'espérance faisait luire à mes yeux son flambeau vivifiant ; je ne sais quelle voix intérieure me disait que la fin de mes souffrances approchait, et que si je n'allais pas immédiatement recouvrer la liberté , du moins les horreurs de la captivité allaient disparaître pour ne plus revenir.
C'est le cœur plein de ces pensées consolantes que je me mis en route le mercredi 10 février 1813 (car j'appris alors la date du jour où nous nous trouvions) (1) , il y avait cinquante jours que nous étions
(1) C'était le 29 janvier, d'après les Russes, qui font encore usage de l'ancien calendrier Julien, et n'ont pas adopté le Grégorien, usité dans le reste de l'Europe. Il y a douze jours de différence entre ces deux calendriers.
en marche, et nous avions fait deux cent soixanle lieues en traversant les gouvernements de Minsk et de Mohilof en Lithuanie, et ceux d'Orel et de Tambof dans la grande Russie. Il nous restait encore environ soixante lieues pour atteindre Saratof ; mais la température était considérablement adoucie; il faisait encore froid, mais un froid très-supportable pour nous autres qui avions enduré les rigueurs excessives des mois précédents.
Dès notre entrée dans le gouvernement de Saratof , nous trouvâmes de la part des habitants des marques de sympathie plus bienveillantes, plus touchantes encore que celles que nous avions reçues dans la grande Russie. C'était non-seulement parmi les paysans que nous rencontrions des âmes compatissantes; mais dans les villes auprès desquelles nous campâmes, des seigneurs russes, de grandes dames venaient nous visiter; ces dernières surtout se montraient ingénieusement compatissantes; elles savaient s'informer avec adresse de nos besoins les plus pressants, et tantôt du linge, des vêtements chauds, des chaussures, du vin, envoyés par une main inconnue, arrivaient à l'adtesse de l'un d'entre nous. C'était aux vétérans de notre escorte qu'elles demandaient ces renseignements; et ces braves gens se faisaient un plaisir de seconder la charité de nos aimables bienfaitrices.
ASerdobsk , un grand nombre d'entre nous souffraient encore de la fièvre ; depuis longtemps j'avais
cherché à me procurer du quinquina et d'autres médicaments pour soulager nos pauvres malades. Jusqu'ici il m'avait été de toute impossibilité d'y parvenir. A peine étions-nous campés aux portes de cette ville, que tout à coup une pharmacie complète me fut apportée. Peu d'instants après, le gouverneur de la ville, accompagné de sa femme et de quelques autres personnes, vint nous visiter. Sachant que j'étais médecin, il s'informa auprès de moi de l'état de nos malades ; me doutant bien que c'était à lui que nous devions le précieux envoi de médicaments que je venais de recevoir, je lui en fis mes remercîments avec effusion. « Non, non, me répondit- il en souriant, ce n'est pas à moi que vous devez ce cadeau, car, je vous l'avouerai franchement, je n'y aurais pas pensé ; c'est à ces dames, ajouta-t-il en montrant sa femme et deux personnes qui l'accompagnaient, que vous êtes redevables de ces drogues. Pour moi, je n'ai pensé qu'à ceux qui se portent bien, et qui ont besoin de quelque chose de plus confortable que des juleps et du quinquina. » Et en disant ces mots il me fît voir deux de ses domestiques chargés d'énormes corbeilles remplies de comestibles et de bouteilles de vin blanc de Sarepta, vignoble situé dans la partie méridionale du gouvernement de Saratof, et que les Russes comparent au vin de Champagne. Ces provisions étaient destinées pour les officiers; nos soldats reçurent aussi une distribution de vivres extraordinaire. Tous ensemble, mes camarades et
EN RUSSIE. m
moi, nous adressâmes de sincères remercîments au gouverneur et à ces dames, et ils pouvaient voir dans nos regards et dans l'expression de notre physionomie que notre bouche n'était que la faible interprète de notre cœur.
Nous devions séjourner quelque temps à Serdobsk.
Deux heures après la visite du gouverneur, on vint nous annoncer que tous les malades seraient logés en ville, dans un local qui allait être approprié pour cet objet; en même temps j'étais invité à venir moimême présider à l'organisation de cet hôpital improvisé. Je me hâtai de me rendre à l'endroit indiqué. C'était une chapelle ou temple protestant qui servait à une communauté de colons allemands établis à Serdobsk depuis le règne de Catherine II (1). Les colons , en apprenant l'arrivée des prisonniers français et leur situation, s'étaient empressés de mettre leur chapelle à la disposition du gouverneur pour l'usage dont nous avons parlé. Quand j'entrai dans ce nouvel hospice, je trouvai une foule de personnes apportant des matelas, des couvertures, des draps, et tous les objets mobiliers nécessaires à un établissement de cette nature. Le plus grand nombre parlait allemand, et, comme je parle aussi cette langue, je pouvais facilement m'entendre avec ces braves
(1) Il y a dans le gouvernement de Saratof de nombreuses colonies allemandes, établies la plupart le long du Volga; quelques-uns seulement se sont fixées sur le Khoper, l'un des affluents du Don, aux environs de Serdobsk.
gens. Quant à ceux qui ne parlaient que le russe, nos Allemands me servaient d'interprètes. Grâce à la bonne volonté de tous, nous eûmes de bonne heure une cinquantaine de lits propres à recevoir les plus malades, et de quoi loger à l'abri et chaudement cent cinquante autres qui se contenteraient de coucher sur des tapis ou des couvertures , à la manière des Russes. Le reste de nos soldats fut reçu chez les habitants , et nous autres officiers nous fûmes logés dans les meilleures maisons de la ville. Cette nuit , pour la première fois, personne ne coucha au bivouac, et ceux d'entre nous qui eurent comme moi la chance d'être logés chez des colons allemands, eurent de plus le bonheur de coucher dans des lits. Car les Russes, comme les peuples de l'Asie, ignorent l'usage des lits ; les riches couchent sur des divans , les pauvres sur de simples bancs de bois dont leurs cabanes sont entourées; en hiver, sur leur poêle; en été, souvent sur la terre nue, et seulement enveloppés de leurs peaux de moutons.
Nous restâmes quatre jours à Serdobsk , où nous fûmes traités comme des compatriotes et des amis plutôt que comme des prisonniers. Gomme nos malades n'étaient pas encore bien rétablis, le gouverneur prit sur lui de les garder jusqu'à parfaite guérison. Cet arrangement nous fit à tous le plus grand plaisir : aux malades, parce qu'ils étaient enchantés des soins qu'ils recevaient et des attentions qu'on avait pour eux ; et à ceux qui étaient valides , parce
que désormais nous ne serions plus contraints de bivouaquer aux étapes , et que nous pourrions être logés sans difficulté chez les habitants, qui n'auraient plus à craindre de nous la contagion.
C'est, en effet, ce qui arriva. A partir de ce moment, nous fûmes reçus dans l'intérieur des villes et des villages que nous traversâmes ; on ne nous fit pas toujours, il est vrai, un accueil aussi sympathique qu'à Serdobsk; mais nulle part, du moins, comme au commencement de notre voyage, on ne se montra inhumain envers nous. APetrovsk même et à Atkarsk, l'accueil qu'on nous fit ne fut guère différent de celui de Serdobsk.
Pendant notre séjour à Atkarsk, ville qui n'est plus éloignée que d'une vingtaine de lieues de Saratof , notre détachement fut tout à coup disloqué. Les officiers seuls, au nombre de cinquante, devaient se rendre à Saratof. Quant aux soldats , qui formaient un effectif de quatre cents hommes environ, on les fractionna par détachements de cent hommes, destinés à être cantonnés dans différentes petites villes des bords du Volga, à Volgsk, à Kamy chine, à Tsaritzine et à Sarepta. Seulement nous obtînmes la permission d'emmener avec nous quelques-uns de nos soldats qui avaient demandé à nous suivre en qualité de domestiques.
Dès le lendemain , les divers détachements de soldats se mirent en route. Nous allâmes leur faire nos adieux, et plus d'une larme coula de nos yeux et de
ceux de nos braves compagnons quand il fallut se séparer. A Kirsanof , déjà une partie de notre troupe nous avait quittés; cette séparation nous avait à peine impressionnés, par suite de l'apathie, de l'indifférence à laquelle nous étions alors en proie; mais aujourd'hui où l'espoir nous était revenu, où l'avenir nous souriait un peu , ce n'était qu'à regret que nous voyions s'éloigner ceux qui avaient partagé nos souffrances.
Le lendemain, de bonne heure, nous nous mîmes en route non plus à pied , mais dans des traîneaux qui nous emportèrent en quelques heures jusqu'à Saratof.