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CHAPITRE VI

La ville de Saratof et son gouvernement. —Notre installation dans une ancienne caserne. — L'aide de camp du gouverneur. — Formalités pour constater notre qualité d'officiers. — Nous sommes prisonniers sur parole. — Premier dîner dans notre logement. — La vie à bon marché. — Je suis appelé comme médecin pour soigner le fils du gouverneur. — Mon entrevue avec le gouverneur. — Les médecins en Russie. — Mme la comtesse K...; remarque à l'occasion de sa toilette. — Ma visite au malade. — Le docteur Millier. — La consultation. — Ma conversation avec Mme K...— Guérison du malade.

La ville de Saratof est loin de répondre à l'importance du gouvernement dont elle est le chef-lieu, et à sa position sur les bords d'une rivière navigable, la principale artère du commerce de la Russie. En effet, malgré tous ces avantages, et quoiqu'elle soit le dépôt du sel du lac Ielton, elle ne compte guère que sept mille habitants.

Le gouvernement de Saratof est un des plus étendus de la Russie; il comprend cent trente lieues du nord au sud et cent vingt de l'est à l'ouest. Le Volga, qui le traverse dans toute sa longueur, le partage en deux contrées tout à fait distinctes. La partie à droite

du fleuve ressemble au reste de la Russie centrale; elle est assez fertile et produit des céréales et du tabac; la vigne même y croît dans la partie la plus méridionale. C'est dans cette partie, et sur les bords du Volga, qu'ont été établies les colonies allemandes dont j'ai parlé, et dont la population s'élève aujourd'hui à cent vingt mille individus ; par eux la face du pays, jadis désert, a été complètement changée. Quant à la partie qui s'étend à l'est et sur la rive gauche du Volga, c'est un steppe immense qui joint les steppes du gouvernement d'Astrakan et ceux des bords de la mer Caspienne, vaste plaine où l'œil ne rencontre que quelques arbrisseaux rabougris, et qui ne produit autre chose que du sel fourni par les eaux du lac Ielton , la seule richesse de cette contrée désolée. La quantité de sel extraite de ce lac est trèsconsidérable, et fournit à elle seule un des principaux chargements de bateaux qui naviguent sur le Volga.

Une ancienne caserne fut mise à notre disposition à notre arrivée à Saratof; mais rien n'y avait été préparé pour nous y recevoir; on n'avait pas même allumé de feu dans les poêles. Il est vrai qu'une provision de bois assez copieuse était entassée au milieu de la cour, et nous eûmes bientôt du feu en quantité suffisante pour chauffer toutes les chambres que nous devions occuper. Personne, comme dans les dernières étapes que nous avions traversées, ne paraissait s'inquiéter de nous. Quand nos traîneaux étaient entrés

dans la ville, quelques habitants les avaient regardés passer, mais avec assez d'indifférence, et sans aucune de ces démonstrations de sympathie qu'on nous avait témoignées ailleurs. D'où venait cette dissemblance? D'abord , c'est que dans les autres villes nous arrivions à pied , marchant péniblement , et portant sur nos traits et dans notre démarche les traces de la souffrance; ici, au contraire, nous faisions presque une entrée de grands seigneurs, et nous avions laissé à Serdobsk et à Atkarsk les traces de nos misères passées. Puis, à Saratof , tout le monde est commerçant; les affaires occupent toutes les têtes, et souvent l'esprit de spéculation et d'entreprise étouffe les qualités du cœur, et ne leur laisse pas le temps de se développer. Au contraire, dans les autres parties de ce gouvernement que nous avions parcourues jusque-là, la population est toute agricole, ou appartient à la noblesse et à l'espèce de bourgeoisie qu'on rencontre en Russie, et j'ai remarqué dans ces diverses classes plus de disposition à compatir à l'infortune de leurs semblables que dans la classe spécialement adonnée au commerce. Il est bien entendu que ces réflexions ne s'appliquent qu'à la Russie, et encore se sont-elles modifiées dans une foule de circonstances, comme on le verra dans la suite.

Quoi qu'il en soit, nous étions fort en peine de savoir comment nous nous installerions dans notre nouveau logement, comment nous pourvoirions à notre nourriture et à tout ce qui nous était néces-

saire, lorsque nous vîmes entrer un aide de camp du gouverneur, accompagné d'un secrétaire et de quelques soldats, qui lui servaient d'escorte. Il nous réunit tous dans une salle , et procéda à une espèce d'enquête sur nos noms, prénoms, âges, grades, qualités; l'indication des corps dans lesquels nous avions servi, nos années de service, etc. etc. Après la réponse faite par chacun de nous , il demandait à voir les papiers dont nous pouvions être porteurs , pour servir en quelque sorte de contrôle à nos déclarations, et en assurer l'exactitude. Le plus grand nombre d'entre nous se trouvèrent porteurs soit de leurs brevets, soit de pièces authentiques, soit de lettres suffisantes pour constater leur grade et la réalité de leurs assertions. D'autres, en très -petit nombre , avaient été dépouillés entièrement quand ils avaient été fait prisonniers, ou avaient perdu, par toute autre cause, les papiers nécessaires pour établir leur identité. Dans ce cas, ceux des officiers qui étaient en règle et qui les connaissaient attestaient par serment la véracité de leurs dires; un procès-verbal de cette déclaration était dressé par le secrétaire , et cette pièce devait leur servir provisoirement jusqu'à ce qu'ils eussent pu se procurer d'autres pièces plus régulières. J'ajouterai que l'aide de camp avait cru devoir nou,s prévenir que toute fausse déclaration ou toute fausse attestation entraînerait pour ceux qui s'en seraient rendus coupables, d'abord la privation de leurs traitements d'officiers ,

et peut-être l'exil en Sibérie. Nous lui répondîmes que cette menace était inutile, et que des officiers français avaient trop d'honneur pour vouloir usurper par un mensonge un titre qu'ils n'avaient pas réellement, ou attester par serment une chose contraire à la vérité. Il s'éleva seulement quelques difficultés à l'égard d'un seul d'entre nous : c'était un jeune sergent-major qui avait été nommé sous-lieutenant à la suite de la bataille de la Moskova. Ce fait était connu et attesté par deux officiers du régiment auquel il avait appartenu; mais comme il n'avait pas encore reçu son brevet, l'aide de camp déclara qu'il ne pourrait être compté parmi les officiers ni en toucher la solde.

Ces formalités terminées, l'aide de camp nous déclara que, d'après les ordres de S. M. l'empereur Alexandre, nous recevrions par jour une solde fixée selon nos grades ; que nous allions toucher immédiatement un mois et demi échu , et que dorénavant le premier de chaque mois nous serions payés par le trésorier du gouvernement. Au moyen de cette indemnité, il ajouta que nous serions tenus de pourvoir à notre nourriture, et à tous les frais d'installation dans notre logement, qui nous était fourni gratis; que, du reste, ceux d'entre nous qui voudraient se loger en ville étaient libres de le faire à leurs frais; puis il termina sa harangue par ces paroles, qui nous causèrent une vive satisfaction : « Enfin, Messieurs, vous êtes, d'après les intentions de

Sa Gracieuse Majesté, prisonniers sur parole; vous n'aurez donc désormais ni gardes ni surveillants; vous pourrez circuler librement non-seulement dans la ville, mais dans un rayon de plusieurs lieues alentour, de manière cependant à ne pas découcher. Vous pourrez même dans quelque temps faire de plus longs voyages, mais avec la permission du gouverneur, et dans l'intérieur seulement des limites de son gouvernement. Sa Majesté est persuadée que vous n'abuserez pas de la liberté qui vous est accordée ; d'ailleurs n'oubliez pas que la rupture de votre ban entraînerait pour vous l'exil en Sibérie. »

C'était pour la seconde fois que ce terrible mot de Sibérie revenait dans la bouche de l'aide de camp ; il ôtait peut-être un peu du prix attaché à la faveur que nous accordait Sa Gracieuse Majesté; mais en somme nous n'avions pas lieu de nous plaindre, et nous témoignâmes à haute voix de notre reconnaissance pour les bienfaits de l'empereur.

Le secrétaire fit ensuite l'appel de chacun de nous et nous compta la somme qui nous revenait, ou du moins qu'on [disait nous revenir ; car nous apprîmes plus tard qu'il nous en était dû au moins le double ; mais personne ne songea à réclamer.

Nous renouvelâmes nos remercîments à l'aide de camp au moment où il allait nous quitter, et le colonel***, qui avait le grade le plus élevé parmi les prisonniers, prit la parole en notre nom; il chargea l'aide de camp de présenter nos hommages et nos

remercîments à Son Excellence le gouverneur, en lui témoignant le désir de les lui offrir nous-mêmes. L'officier répondit qu'il ferait part de notre intention à Son Excellence, et qu'il ne doutait pas que le gouverneur ne voulût bien nous accorder une audience.

Après le départ de ces personnages, nous nous félicitâmes mutuellement du changement qui venait de s'opérer dans notre sort, et nous songeâmes aussitôt à nous procurer tout ce qui nous était nécessaires pour nous installer convenablement. Un des sergents des vétérans qui nous avaient escortés jusqu'à Saratof nous fut d'un très-grand secours dans ces premiers moments; grâce à lui nous pûmes nous procurer, et à des prix assez modérés, tous les objets mobiliers les plus indispensables : il mit même à notre disposition plusieurs de ses soldats, qui moyennant quelques copecks aidèrent nos domestiques à transporter nos meubles, à préparer nos chambres, à acheter les comestibles et toutes les fournitures indispensables pour la cuisine. Parmi les prisonniers restés à notre service se trouvaient deux ou trois cuisiniers assez habiles, et dès le premier jour nous fîmes un dînera la française, qui eût probablement paru détestable à un gourmet, mais qui, assaisonné par le bon appétit et la gaieté , nous parut délicieux.

Au bout de quelques jours, nous étions assez confortablement logés , et notre table était mieux servie que celle de la plupart des pensions de garnison en

France. Le Volga nous fournissait d'excellents poissons, entre autres des sterlets et des esturgeons magnifiques; le gibier était aussi très-abondant, et tout cela ne coûtait que fort peu de chose. Notre solde suffisait bien au delà pour ces premiers besoins; mais elle était absorbée par la nécessité de renouveler nos vêtements et notre linge, qui étaient dans un état déplorable, les objets les plus vulgaires et les plus indispensables pour la toilette coûtant à Saratof des prix fabuleux.

Trois à quatre jours après notre installation, je reçus du gouverneur une invitation de me rendre à son hôtel. Cette invitation était apportée par le même aide de camp qui nous avait visités le premier jour. Il me la remit en présence de mes camarades en disant :

« C'est à M. le docteur qu'elle s'adresse, car c'est une visite de médecin que réclame Son Excellence.

— Comment! m'écriai -je, M. le gouverneur est donc malade?

— Ce n'est pas lui, répondit-il, c'est son fils, jeune homme charmant qu'il aime beaucoup, et qui depuis quelques jours est atteint d'une maladie qui présente des caractères assez alarmants. C'est à cette circonstance, Messieurs, qu'a tenu le retard que Son Excellence a mis à vous recevoir. »

Je me hâtai de suivre mon guide, et bientôt nous arrivâmes à l'hôtel du gouvernement. Son Excellence m'attendait dans un salon meublé à la mode

de Paris, et je me crus tout à coup transporté dans le faubourg Saint- Honoré ou à la Chaussée-d'Àntin.Le gouverneur me fit asseoir et m'entretint longtemps de la maladie de son fils, m'en décrivant minutieusement tous les symptômes et les phases diverses. L'enfant avait été visité par le seul médecin qu'il y eût à Saratof; c'était un docteur allemand, fort en vogue jusqu'ici, me dit le gouverneur; mais ses prescriptions, ses ordonnances n'avaient produit aucun effet sur l'enfant, et le mal ne faisait qu'empirer depuis quelques jours. « J'étais sur le point, ajoutat-il, d'envoyer chercher le médecin de Volgsk, qui jouit d'une grande réputation, quand tout à coup je me suis rappelé d'avoir lu sur la liste des prisonniers français arrivés à Saratof le nom d'un docteur en médecine des universités de Paris et de Montpellier. Ma femme, à qui j'ai fait part de ma découverte, s'est écriée : « C'est le Ciel qui nous l'envoie; hâtez -vous « de l'appeler ; c'est lui qui rendra la santé à mon « fils. »

— Je crains , repris -je , que madame la gouvernante n'ait trop bonne opinion de moi; je ferai du moins tout ce qui me sera possible dans cette circonstance ; puis je dirai, comme un de mes illustres compatriotes, Ambroise Paré : « Je donne le remède, et « Dieu la guérison. »

Je demandai ensuite à être introduit auprès du jeune malade; le gouverneur me répondit qu'il avait fait prévenir sa femme de mon arrivée, et que,

comme elle désirait être présente à la visite que je ferais à son fils , il fallait attendre encore quelques instants qu'elle fût prête à m'accompagner.

Je profitai de ce retard pour demander au général K. . . ( c'était le titre et le nom du gouverneur ) comment il se faisait que dans une ville aussi importante que Saratof il n'y eût qu'un seul médecin, et encore que ce médecin fût un étranger. « Je me suis mal expliqué, reprit-il en souriant, quand je vous ai dit qu'il n'y a ici qu'un seul médecin. Cet état est trop lucratif en Russie, et y jouit de trop de considération, pour ne pas être recherché par un grand nombre de personnes. Mais il en est de cette profession comme de toutes les professions libérales; par un préjugé que vous trouverez peu patriotique de notre part, nous préférons les médecins étrangers à ceux de notre pays ; aussi des nuées de docteurs, de chirurgiens , de pharmaciens allemands , anglais et français, sont venus de tout temps fondre sur ce vaste empire, et l'ont exploité jusque dans ses moindres localités. Les médecins allemands ont depuis longtemps obtenu le plus de succès et une vogue presque exclusive. Depuis quelques années seulement les médecins français ont lutté avantageusement avec eux, et l'ont même emporté ; mais comme ils étaient peu nombreux, ils ne se tenaient guère que dans les deux capitales, à Pétersbourg et à Moscou. Depuis la guerre, le nombre en a beaucoup diminué, et vous êtes probablement le premier qui

ait pénétré dans ces contrées lointaines ; encore a-t-il fallu que vous y fussiez amené par les hasards de la guerre. Ici nous avons une dizaine de médecins ou chirurgiens, et quatre ou cinq pharmaciens. Tous sont allemands; mais, à l'exception d'un seul qui jouit d'une considération méritée, les autres ne sont que des charlatans , ou d'anciens mauvais souschirurgiens de régiment, ou des échappés encore novices des écoles de chirurgie d'Allemagne, et quelquefois même des boutiques de barbier. Tous ces individus ont une clientèle nombreuse parmi les moujiks, les boutiquiers, les mariniers de Saratof et des environs , quelquefois même parmi les boyards de campagne ; aucun de ces individus n'est reçu par les nobles et les personnes qui tiennent un certain rang de la société, sauf le docteur Mùller, le seul qui fasse exception dans cette troupe de prétendus "guérisseurs. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'il n'y avait qu'un seul médecin à Saratof; car tous les autres sont pour moi comme s'il n'existaient pas, et jamais je n'en ferai appeler un seul ni pour moi ni pour aucun membre de ma famille. »

J'allais répondre au général que ses préventions étaient peut-être exagérées, que dans certains cas les lumières d'un bon praticien n'étaient pas à dédaigner ; mais l'arrivée de Mme K. . . suspendit notre conversation. Je remarquai qu'elle avait fait une toilette brillante, et comme pour une réception d'apparat. C'étaient les apprêts de cette toilette qui avaient

retardé ma visite au malade. J'avoue que cela me donna tout d'abord une mauvaise idée du cœur de cette femme, qui avait pu sacrifier à une mesquine satisfaction d'amour-propre féminin un temps peutêtre précieux pour la santé de son fils. La plus belle parure d'une mère auprès du lit de son enfant malade est la pâleur de son visage, l'inquiétude de son regard, la tendre sollicitude répandue sur toute sa personne; du reste, tous ces signes de l'amour maternel se manifestaient au plus haut degré chez Mme K..., et bientôt je reconnus que je l'avais mal jugée. Elle avait passé plusieurs nuits auprès de son fils, sans vouloir se coucher ni prendre un instant de repos. Au moment où j'arrivai à l'hôtel du gouvernement, elle allait accourir à ma rencontre, quand une de ses femmes lui fit remarquer le désordre de sa toilette, dont elle ne s'était pas occupée depuis plusieurs jours. Alors, par un mouvement , je ne dirai pas de coquetterie, mais de convenance bien naturelle et que tout le monde comprendra, elle ne voulut pas se montrer devant un étranger qu'elle voyait pour la première fois, devant un Français surtout, dans un costume à faire peur, ainsi qu'elle me le dit elle-même plus tard. Elle consentit donc à faire un peu de toilette; mais une fois entre les mains de ses femmes de chambre, celles-ci lui firent subir, pour ainsi dire malgré elle, non pas un peu, mais beaucoup de toilette, dont l'exagération m'avait choqué. J'ai cru devoir relater ces détails, parce que, dans

EN RUSSIE. m

l'étude que j'ai faite des Russes pendant mon séjour parmi eux, je tiens à montrer que je les ai jugés sans prévention , sans idée préconçue , et que je serai toujours prêt à rectifier une appréciation erronée, quand elle me sera échappée à mon insu.

Le père et la mère m'accompagnèrent dans la chambre du malade. C'était un jeune homme de treize à quatorze ans ; après l'avoir examiné quelques instants, je n'eus pas de peine à me convaincre de ce que j'avais déjà soupçonné, qu'il était atteint d'une fièvre typhoïde. Il était alors au septième jour de la maladie; mais, quoique la marche en eût été assez régulière jusque-là, il pouvait à chaque instant survenir des complications qui en changeraient la nature. Je me hâtai d'indiquer les prescriptions que je crus nécessaires pour prévenir ces complications, et maintenir la maladie dans son cours régulier; mais en même temps je témoignai le désir d'être mis en rapport avec le docteur Millier, qui avait donné les premiers soins au malade. On l'envoya chercher aussitôt, et bientôt nous fûmes mis en présence l'un de l'autre.

Le docteur Mûller était un homme d'une soixantaine d'années, portant une de ces bonnes et placides figures si communes dans toute l'Allemagne. Il était vêtu à la mode du siècle dernier : habit noir à la française avec larges boutons, culotte et bas de soie noire, souliers à boucles, et, par-dessus sa perruque poudrée à blanc, le chapeau à trois cornes \ enfin la

canne à bec de corbin, sur laquelle, lorsqu'il était assis, il appuyait son menton comme pour réfléchir ou pour écouter plus à son aise ses interlocuteurs. Malgré son flegme germanique, je n'eus pas de peine à m'apercevoir que ma présence le contrariait, et que sous son air bonasse il cachait une assez forte dose de jalousie. Une parlait pas français, et, quoique je connusse assez bien l'allemand pour pouvoir tenir conversation dans cette langue, il ne voulut pas se servir de son idiome maternel, préférant que l'entretien eût lieu en latin , ce qui selon lui était plus conforme aux us de la science, et la seule langue usitée dans les consultations, même faites entre médecins allemands. J'acquiesçai à son désir, non sans avoir une réminiscence de quelques scènes de Molière , ce qui me fit venir une assez forte envie de rire, aussitôt comprimée.

Je ferai grâce à mes lecteurs de cette conversation, qui dura au moins une heure ; car mon interlocuteur était infatigable, et il semblait prendre un véritable plaisir à s'entendre parler la langue de Gicéron, que Cicéron aurait eu probablement beaucoup de peine à comprendre. Enfin, après avoir cité tous les princes de la science, depuis Hippocrate et Galien jusqu'aux noms presque ignorés de certains docteurs des universités d'Allemagne ; après avoir fait une consommation effrayante à'atqui, ftergo, de verum enim vero, il me demanda pour conclusion à voir l'ordonnance que j'avais formulée avant son arrivée. Il ne

trouva rien à redire à mes prescriptions ; mais il fut scandalisé de mon laconisme, car j'avais rédigé mon ordonnance en quatre ou cinq lignes au plus. Il me demanda la permission , tout en acquiesçant à ce que j'avais prescrit, de développer et de compléter ma pensée. J'y consentis volontiers, et il se mit aussitôt à griffonner trois pages de mots latins hérissés de signes et de figures chimiques, ce qui faisait ressembler son écriture à des caractères arabes ou hiéroglyphiques.

Cette fameuse consultation terminée, le docteur Mùllerse retira, à la grande satisfaction de MmeK..., qui attendait avec impatience, auprès de son cher malade, la fin de notre entretien, « Eh bien! » me dit -elle en entrant avec empressement dans la chambre où nous nous étions retirés seuls pour causer plus librement, « quel est le résultat de votre conversation ? » Je le lui dis en peu de mots ; mais quand je lui eus montré l'ordonnance ou plutôt le commentaire du docteur Mùller : « Je ne veux pas voir ce grimoire, s'écria- 1- elle ; j'ai confiance en vous, et je ne veux pas entendre parler des prescriptions du docteur Mùller, qui, j'en suis persuadée, n'ont fait jusqu'ici que du mal à mon enfant. Mais c'est l'usage en Russie, et jamais un médecin ne va chez son malade sans lui laisser une formule interminable de mots latins et de caractères baroques. Il est vrai que sans cette précaution beaucoup de gens ne lui tiendraient pas compte de sa visite, dont ils

n'estiment la valeur qu'à la longueur de l'ordonnance. Aussi la crainte de ne pas recevoir la rétribution d'usage a fait prendre aux médecins l'habitude de surcharger l'estomac de leurs malades de drogues inutiles et souvent dangereuses. Pour moi, je ne trouve rien de si absurde, et je l'ai dit souvent au docteur Mùller; mais chez lui l'habitude est invétérée, et d'ailleurs il se gardera bien de la changer, car c'est à ce fratras qu'il doit toute sa réputation. »

Je voulus, pour l'honneur du corps, défendre mon confrère; je dis à Mrae K... qu'il m'avait paru fort instruit.

« Oui, répondit -elle, dans les livres, c'est possible, mais dans la nature, dans la pratique, je ne le croirai pas. Je n'ai pas plus de confiance en lui que dans tous ses autres confrères du pays, et si je l'ai appelé, c'est parce que je n'ai pu faire autrement, et qu'il est le seul médecin admis dans la société.

— Mais, Madame, vous ne me connaissez pas, et je ne vois pas pourquoi vous auriez plus de confiance en moi que dans le docteur Mùller.

— Je ne vous connais pas personnellement , cela est vrai ; mais j'ai tant entendu dire de bien des médecins français, que j'ai toujours désiré avoir les soins de l'un d'eux pour moi ou pour les miens en cas de maladie grave, et j'ai regardé comme un bienfait de la Providence votre arrivée dans cette ville.

— Je tâcherai, Madame, de répondre à la con-

fiance dont vous m'honorez ; mais c'est une grande responsabilité que vous faites peser sur moi.

— Quoi! s'écria -t- elle bouleversée, mon fils serait -il en danger? Parlez -moi franchement, parlez, je vous en supplie , je suis assez forte pour entendre toute la vérité.

— Ne vous alarmez pas si facilement, Madame, et surtout ne donnez pas à mes paroles une interprétation qui est loin de ma pensée. En disant que me charger des soins à donner à votre fils pendant sa maladie, c'était assumer une grande responsabilité, je n'ai nullement entendu par là qu'il fût sérieusement en danger; j'ajouterai même que sa situation n'a rien d'alarmant, et que, grâce à son âge, à son tempérament, aux soins qui lui seront donnés, s'il ne survient pas de complication imprévue, on peut répondre de sa guérison ; mais dans tout cela le médecin n'est qu'un auxiliaire de la nature : il indique les remèdes que la science et l'expérience lui ont enseignés, et Dieu fait le reste. Malheureusement le médecin le plus habile peut commettre des erreurs, sa science peut se trouver en défaut, et c'est là ce que j'entends par cette responsabilité qui pèse sur sa tête quand on lui confie , comme vous le faites avec tant d'abandon , la santé d'un être chéri.

— Cette défiance de vous-même, reprit vivement la comtesse , m'est une garantie de votre prudence , et elle me confirme dans l'opinion que je me suis formée sur votre compte. Maintenant convenons de nos

faits. Voulez-vous, pour être plus à portée de votre malade, accepter un logement dans notre hôtel?

— Je vous remercie, Madame ; je tiens autant que possible à ne pas me séparer pour le moment de mes compagnons de captivité ; mais, comme je n'ai aucune occupation qui me prenne tout mon temps, je passerai une partie de la journée auprès de votre fils; j'y passerai même une nuit ou deux si cela devient nécessaire, et pendant mes courtes absences, si quelque circonstance imprévue réclamait ma présence immédiate , vous sauriez toujours où me trouver ; étant prévenu, je m'empresserais d'accourir. »

Cet arrangement n'était pas tout à fait du goût de la comtesse ; elle voulut insister pour me faire accepter sa proposition; je tins bon de mon côté, parce que je voulais conserver mon indépendance, et il me semblait qu'en acceptant le logement et le couvert chez le gouverneur, c'était en quelque sorte contracter un engagement de domesticité qui me répugnait. Elle céda, et j'entrai aussitôt en fonction.

Après quelques jours de soins assidus, un mieux sensible se fit sentir dans l'état du malade. Aucune complication n'étant survenue, quatorze à quinze jours après, le traitement que j'avais indiqué, et à l'exécution duquel j'avais soigneusement veillé, le malade entra en convalescence. Mes soins le suivirent encore dans cette dernière période, presque aussi dangereuse que la maladie même ; et enfin au bout d'un mois il était complètement guéri.

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