‹ Les Français en Russie;Chapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Fête donnée par M. et Mme K... à l'occasion de la guërison de leur fils. — Aspect des salons de l'hôtel. — Portraits de divers originaux. — Le zakuska. — Le caviar. — Un diner russe. — M. K... me fait faire la connaissance de M. de Marcilly. — Son portrait. — Son histoire.— Commencement de notre liaison. — Le concert. — Les proverbes. — Les Russes naturellement comédiens. — Le thé. — Le bal. — Fureur des Russes pour le jeu.

Le comte et la comtesse K... voulurent célébrer la guérison de leur fils par une fête magnifique, à laquelle furent invités les principaux employés du gouvernement résidant à Saratof, et toute la noblesse de la ville et des environs à plus de quinze à vingt lieues à la ronde. On pense bien que je ne fus pas oublié dans cette fête; mais ce qui me fit le plus de plaisir, c'est que tous les officiers français furent aussi gracieusement priés à cette réunion.

Il y avait cet hiver -là dans le gouvernement de Saratof un nombre bien plus considérable de nobles qu'à l'ordinaire. C'était une suite de la guerre et de la destruction de Moscou, qui avait forcé les nobles à

m LES FRANÇAIS

venir chercher un asile dans les parties de l'empire les moins exposées au passage des armées belligérantes. J'avais déjà fait connaissance avec plusieurs d'entre eux que j'avais vus chez le gouverneur pendant la maladie de son fils; mais j'étais bien aise de l'occasion qui allait me mettre en rapport avec un plus grand nombre, et me donner l'occasion d'étudier la société russe sur un échantillon d'une certaine étendue.

Le jour de la fête, l'assemblée fat des plus brillantes. En voyant foutes les dames rangées autour d'une salle immense, on se serait cru au milieu d'un des plus élégants salons de Paris. Toutes portaient des toilettes à la dernière mode de France, et dans la conversation , ou plutôt dans le bourdonnement qui régnait entre elles, on n'entendait parler que le français, avec une douceur et une pureté d'accent qui rappelait la meilleure société parisienne. Quant aux hommes, qui formaient différents groupes au milieu du salon, je fus frappé de la différence qui régnait dans leur physionomie et dans leur extérieur, et je crus de prime abord qu'ils appartenaient à des conditions et à des pays divers. « Il me semble, dis -je en m'adressant au colonel de M..., homme d'esprit et bon observateur, que j'avais vu presque chaque jour chez le gouverneur, où l'appelaient son service et son affection pour le comte K..., il me semble que je suis transporté au milieu d'une galerie de tableaux où figurent des personnages de diverses nations avec

les costumes et les allures qui leur sont propres. Je vous serai obligé de me faire les honneurs de cette exposition , en ma qualité d'étranger.

— J'accepte avec plaisir, me répondit le colonel , l'office de cicérone que vous voulez me donner, et je vais en remplir consciencieusement les fonctions en vous traçant une esquisse rapide des principaux personnages que vous avez sous les yeux. Le hasard vous a bien servi, et il y a ici passablement d'originaux et de caricatures.

« Comme vous voyez , mes compatriotes n'ont pas généralement une physionomie uniforme. Ce défaut tient à la différence de nos éducations , de nos habitudes, au mélange subit des nations diverses qui composent l'empire, mais plus encore aux efforts de Pierre Ier pour nous arracher notre première enveloppe et nous métamorphoser en étrangers. Pour la plupart, nous sommes tout ce que le hasard veut; mais nous ne sommes plus Russes (1). Nous ne res-

(1) Cette observation était parfaitement juste à cette époque. Depuis Pierre Ier jusqu'à Alexandre Ier inclusivement, les monarques russes avaient exécuté scrupuleusement cette clause du testament du véritable fondateur de la puissance moscovite: « Ne rien négliger pour donner a la nation russe les formes et les usages européens. » Ils disaient à leurs sujets: « Abjurez vos coutumes, vos mœurs, pour adopter les mœurs et les coutumes étrangères. » Mais le successeur d'Alexandre, Nicolas, a abandonné sous ce rapport les errements de ses prédécesseurs; il a voulu donner aux mœurs russes une allure plus nationale , et il a dit à ses peuples, prématurément, selon nous : «Votre civilisation mûrira d'ellemême; désormais vous marcherez seuls... » Et les mœurs russes, sous le règne de ce prince, ont éprouvé un notable changement; encore un quart de siècle, et le caractère asiatique aura envahi les plus hautes

semblons pas mal à ces pièces de monnaie récentes dont l'empreinte a été promptement usée par un frottement continuel. Celui-ci a tout le flegme germanique; il parle rarement, ou par monosyllabes, aime les Allemands avec prédilection , et se trouve heureux quand il peut avec eux causer, fumer la pipe et boire la bière. Celui-là (et c'est celui qui a le plus d'imitateurs) a toute l'élégance de formes, l'aisance , la grâce et la légèreté d'un Français. Coûte que coûte , il ne manquera jamais l'occasion de dire un bon mot , de faire un calembour et d'adresser un compliment aux dames. Il parle modes, politique, arts, sciences, et trouve encore dans le même quart d'heure le temps de s'amuser aux dépens de toute une société.

« Le jeune homme qui vient de passer devant nous a la rage de l'anglomanie. Il n'y a que Londres, selon lui, où Ton trouve du sens commun, du savoir, de la beauté, du goût, enfin tout ce qui peut constituer la perfection. Jamais il n'achète un bijou, un meuble, une étoffe, si on ne l'assure qu'ils viennent d'Angleterre. Il veut sans cesse parler la langue anglaise, qu'il estropie, et se fâche quand on ne le comprend pas. Le plus grand plaisir qu'on puisse lui faire, c'est de lui dire qu'il ressemble à un Anglais.

classes de la société, qui, sous l'empereur Alexandre Ier, se faisaient remarquer par une politesse et une élégance de langage dont s'étonnèrent souvent les cours étrangères.

a Ce monsieur qui entre dans ce moment a une manie insupportable , c'est de déprécier à outrance et sans examen tout ce qui tient à notre pays, et de vanter outre mesure tout ce qui est étranger. S'agitil de quelque objet d'art qu'on lui présente comme la production d'un artiste compatriote, il trouve cela détestable , et prétend qu'on ne peut rien attendre de bon d'un Russe. Si on lui eût dit que l'objet en question venait de Londres ou de Paris, il l'aurait trouvé admirable , délicieux. Cette malheureuse manie, très-commune parmi nos compatriotes, décourage les artistes de notre nation, et contribue singulièrement à retarder les progrès de notre industrie. )>

J'ouvre ici une parenthèse pour faire remarquer en passant au lecteur qu'ici mon interlocuteur ne me dit pas la véritable cause du découragement des artistes russes, et du peu de progrès de cette nation dans l'industrie. Cette cause, je ne l'ai connue moimême que plus tard : c'est l'esclavage, ainsi que je l'expliquerai ailleurs. Cette réserve faite, je ferme ma parenthèse, et je laisse la parole au colonel de M...

« Remarquez l'individu en habit noir qui tourne le dos à la cheminée ; c'est un propriétaire qui a été très-opulent, et qui sera bientôt réduit à la misère. Il passe sa vie à faire des trocs, vaille que vaille. L'année dernière, il a changé un village fort riche contre un bel hôtel à Moscou ; l'hôtel était loin de valoir le village, et, pour comble de malheur, il a

été brûlé dans l'incendie de la capitale. Cet événement ne l'a pas dégoûté de sa manie ; car tout récemment il a troqué son valet de chambre , chirurgien barbier, contre un chien danois.

« Ce petit homme qui gesticule comme un polichinelle est un prince russe qui s'est ruiné par son inconduite. Comme il pense qu'il faut avoir un état pour gagner sa vie, il a adopté celui de bouffon, qui réussit à merveille dans ce pays. Ce grand personnage décoré, avec lequel il s'entretient, est un ignorant et un sot, bien qu'il occupe une place éminente qui suppose de l'instruction et de la science ; il est connu par sa haine contre les Français. Je lui ai entendu dire , en voyant passer le précepteur de ses enfants , qui était un abbé français du plus grand talent et d'une conduite exemplaire : « La vue d'un Français me donne des crispations de nerfs. j> On met sur son compte une anecdote assez plaisante. Se trouvant un jour dans le salon du prince Potemkin, celui-ci, cherchant à s'amuser aux dépens de ses plats courtisans , s'avisa de jeter sur un lustre un cordon de Saint- Alexandre Newski en disant : « Il appartient à celui qui pourra l'atteindre. » Tous les complaisants de l'altesse favorite se mirent à sauter à qui mieux mieux; mais X..., grâce à la souplesse de ses jarrets et à sa haute taille, remporta le prix du saut , et depuis ce jour il se pavane avec orgueil du cordon de Saint-Alexandre, qui brille en sautoir sur son habit.

« Cet homme gros et court, en uniforme de gé-

néral, est appelé le général D... : c'est un politique furibond et imbécile. Lors de la campagne d'Austerlitz , il prétendait qu'au bout de quelques jours nos troupes seraient à Paris. « Mais, disait-il, que feronsnous de ses habitants? car bien certainement nous n'y laisserons pas pierre sur pierre. Quant à moi, je suis décidé à en faire emmener une bonne quantité pour peupler mes déserts, comme nous avons fait en Pologne, en Crimée et ailleurs. En attendant, buvons à la santé de cette canaille î »

« Après la revue de tant de mauvaise copies, je suis charmé, continua le colonel, d'arriver enfin à de bons originaux. Ces deux hommes à cheveux blancs, qui causent avec la maîtresse de la maison, sont deux Russes de la vieille roche, et qui ont conservé l'ancien type de la nation. Leur physionomie respire la bienveillance et la cordialité. Ces hommes -là ont su se préserver de la corruption de nos modernes, et garder les vertus de nos anciens. Voyez comme leur franchise et leur simplicité contrastent avec la mine hautaine et recherchée de ce freluquet qui se trouve vis-à-vis de cette console. Le père de ce jeune homme est un ancien fermier des eaux-de-vie , qui est arrivé à son grade de majora force d'intrigues. lia réussi à gagner la protection d'un grand seigneur qui, après avoir obtenu pour le père les épaulettes de major, a fait avoir au fils le grade de capitaine. Ces deux plaisants militaires n'ont jamais vu le feu, si ce n'est celui de leur alambic.

« Cette dame que vous voyez près de la maîtresse de la maison est connue dans la société par l'habitude qu'elle a de tromper au jeu. Nous sommes assez indulgents pour ce défaut-là; mais il est pourtant des bornes que nous ne permettons pas de dépasser. L'autre jour elle s'était mise derrière sa fille qui faisait sa partie de piquet, et de temps en temps elle lui passait des cartes de l'écart avec une adresse étonnante. L'adversaire, qui ne s'en aperçut au bout d'un certain temps que parce qu'il était payé pour être sur ses gardes, fit l'observation qu'il n'était pas permis de revenir sur son écart. La maman répondit en riant : « Ma fille est une petite friponne qui fera son chemin, i Cette dame est fidèle à une maxime fortement à la mode aujourd'hui, c'est de ne payer que les dettes de jeu, les seules, dit-elle, qu'on puisse appeler dettes d'honneur; mais elle a soin de prendre ses mesures pour n'en contracter que le moins possible. »

Mon narrateur se disposait à continuer, quand, heureusement pour moi , qui avais grand appétit, on vint servir le zakuska.

Il est d'usage en Russie et dans les autres pays du Nord, en Suède, en Norwége, en Danemark, de faire précéder le repas principal par un petit repas qui se sert dans le salon, un quart d'heure avant qu'on se mette à table; ce préliminaire, espèce de collation qui touche au dîner, est destiné à aiguiser l'appétit, et s'appelle zakuska. Des domestiques

EN RUSSIE. id\

apportent sur des plateaux de petites assiettes couvertes de caviar (1) frais et tel qu'on n'en mange qu'en ce pays, de poisson fumé, de fromage, de viande salée, de biscuits de mer et d'autres pâtisseries sucrées et non sucrées ; on sert aussi des liqueurs amères, du vermout, de l'eau -de-vie de France, du porter de Londres, du vin de Hongrie et de l'or potable de Dantzick, et l'on mange et l'on boit tout cela debout en se promenant. Il ne tiendrait qu'à un étranger ignorant des usages du pays, et d'un appétit facile à contenter, de se rassasier ainsi tout d'abord , et de rester ensuite simple spectateur du véritable dîner, qui ne serait pour lui qu'un horsd'œuvre.

Je ne m'amuserai pas à décrire le dîner, ce qui serait probablement fort ennuyeux pour les lecteurs. Je dirai seulement qu'on mange beaucoup en Russie, et qu'on fait bonne chère dans les bonnes maisons; mais on aime trop les hachis, la farce et

(1) Le caviar (ikra) est une préparation que les Russes des bords du Volga et de l'Oka, et les Cosaques de l'Oural, donnent aux œufs d'esturgeon et de sterlet. La consommation du caviar est si considérable, que cette préparation est une branche d'industrie et de commerce d'une grande importance en Russie. 11 y a trois sortes de caviar : le caviar grenu, destiné à être mangé frais, et qui pour cette raison est le plus recherché; c'est celui dont il est ici question. — La seconde sorte est le caviar compacte, que l'on presse dans des barils, après en avoir fait égoutter la saumure; la troisième préparation est le caviar salé et séché. Ces deux dernières sortes sont celles qui se conservent le plus longtemps , et les seules que l'on puisse expédier dans les diverses parties de l'Europe ; mais elles ne donnent qu'une idée imparfaite de la délicatesse de la première.

les boulettes de viande ou de poisson dans des pâtés à l'allemande, à l'italienne, ou dans des pâtés chauds à la française.

Un des poissons les plus délicats du monde est le sterlet du Volga, où on le pêche en abondance; il tient du poisson de mer et du poisson d'eau douce , sans ressembler toutefois à aucun de ceux que j'ai mangés ailleurs : il est grand, sa chair est fine, légère, sa peau d'un goût exquis; et sa tête, pointue, toute composée de cartilages, est très - délicate ; on assaisonne ce monstre d'une manière recherchée, mais sans trop d'épices : la sauce à laquelle on le sert a tout à la fois le goût du vin et du bouillon et celui du jus de citron. Je préfère ce mets national à tous les autres ragoûts du pays , et surtout à la soupe froide et aigre, espèce de bouillon de poisson à la glace, détestable régal des Russes. Ils font aussi des soupes au vinaigre sucré , dont j'ai goûté pour n'y plus revenir.

Le dîner du gouverneur était bon et bien servi , sans superfluité, sans recherche inutile. Après le café, qui fut servi dans le salon, il y eut une sorte d'entr'acte pendant lequel les convives se dispersèrent jusqu'à l'heure où devait commencer la soirée, c'est-à-dire la partie la plus brillante de la fête.

Pendant le zakuska ou la collation d'avant- dîner, la comtesse K... m'avait présenté à un des convives qui venait d'arriver seulement, en me disant : « Je suis bien aise de vous faire connaître M. de Marcilly,

votre compatriote et notre ami, et qui, j'espère, sera bientôt aussi le vôtre. » L'espérance de la comtesse s'est promptement réalisée; et dès cette première rencontre notre liaison prit un caractère d'intimité et de confiance, comme si nous eussions été d'anciennes connaissances qui se retrouvent après une longue séparation.

M. de Marcilly avait alors quarante-cinq ans. Il habitait la Russie depuis plus de vingt ans; il y était arrivé un peu avant la révolution française, sans autre intention que de voir la cour de l'impératrice Catherine II, et de voyager en amateur dans quelques provinces de ce vaste empire. La révolution était venue le surprendre au milieu de ses pérégrinations ; il avait été porté sur la liste des émigrés, ses biens avaient été vendus , et il s'était trouvé un beau jour au milieu de Saint-Pétersbourg dans l'état de Bias après son naufrage ; mais, comme le philosophe grec, M. de Marcilly portait avec lui un trésor que les naufrages ni les révolutions ne pouvaient lui enlever : c'était une instruction solide et variée, et un grand fonds de religion qui lui faisait accepter courageusement les épreuves auxquelles la Providence le soumettait.

L'impératrice fit offrir à M. de Marcilly, comme à la plupart des gentilshommes français émigrés, de prendre du service dans l'armée russe. M. de Marcilly refusa ; quoiqu'il ne fût pas payé pour aimer le nouveau gouvernement établi en France par la révolu-

tion , il ne voulait pas porter les armes contre son pays; il ne lui restait qu'une ressource pour vivre, c'était d'exercer les fonctions d'instituteur, et d'utiliser ainsi les connaissances qu'il avait acquises dans sa jeunesse. Ce ne fut pas sans une grande répugnance qu'il se décida à embrasser une profession qui allait le placer dans une sorte de dépendance et de servilité. Heureusement, dès qu'il eut fait connaître ses intentions aux personnes à qui il avait été recommandé à Pétershourg, on s'empressa de lui chercher une position convenable, et on le mit en rapport avec lecomteK...,riche et puissant seigneur de la cour de Catherine IL Le comte n'avait qu'un fils, âgé d'une quinzaine d'années, dont l'éducation avait été assez négligée. M. K... mit auprès de lui M. de Marcilly en qualité de mentor et d'ami, plutôt que de précepteur.

Le maître gagna si bien la confiance de l'élève, qu'il en fit réellement son ami, et que cette amitié, chose rare partout, mais surtout en Russie, s'est conservée toujours aussi vive, aussi affectueuse que dans ses commencements. Grâce aux leçons et aux conseils de son gouverneur, le jeune K... ne tarda pas à acquérir les connaissances qui lui manquaient, et à se trouver digne des titres et des faveurs auxquels l'appelait sa naissance. On a déjà deviné sans doute que c'est cet élève de M. Marcilly que nous retrouvons aujourd'hui gouverneur de Saratof.

Quand son éducation avait été terminée, il avait

supplié son mentor de ne pas le quitter, et de continuer de vivre avec lui comme un membre de sa famille, ou plutôt comme un père, car il venait de perdre le sien, et lui seul pourrait le remplacer. M. de Marcilly céda à ses instances ; mais à l'époque du mariage de son élève, il avait obtenu , non sans peine, de cesser d'être son commensal. Il s'était dès lors retiré en Crimée, dont le climat lui convenait beaucoup mieux que celui de l'intérieur de la Russie, et où il vivait heureux sous la protection d'un compatriote, M. de Richelieu, gouverneur de la province de Kherson. De là il entretenait une correspondance suivie avec son ancien élève, et il était venu même deux fois le visiter depuis qu'il résidait à Saratof ; cette année, en apprenant la maladie de son fils, et la présence des prisonniers français dans cette ville, il n'avait pas hésité à faire ce voyage pour porter des consolations au père si le jeune malade eût succombé, ou pour prendre part à sa joie s'il était rétabli, puis aussi dans l'espoir d'offrir ses services et peut-être d'être utile à quelques-uns de ses compatriotes.

Placé à côté de moi pendant le dîner, M. de Marcilly m'avait raconté son histoire, dont je viens de donner une courte analyse. Nous continuâmes encore à nous entretenir jusqu'au moment où les préludes des instruments nous annoncèrent le commencement du concert.

Ce concert n'était exécuté que par des amateurs,

et je fus réellement étonné de la manière brillante dont ils s'en tirèrent. Les femmes surtout, et même de très -jeunes personnes, m'étonnèrent par la perfection avec laquelle elles exécutèrent les chefsd'œuvre de Mozart, de Cimarosa, de Méhul et de Boïeldieu ; le fait est qu'on trouverait difficilement dans les concerts d'amateurs de nos grandes villes de France un goût et un ensemble plus parfaits. Comme j'en manifestais ma surprise à M. deMarcilly :

« Cela , me répondit-il, tient à deux causes : d'abord les Russes sont naturellement musiciens; leur langue, avec ses inflexions si variées, est douce et mélodieuse, elle prête à l'harmonie; puis les jeunes personnes qui appartiennent aux classes élevées de la société passent la plus grande partie de leur temps à s'instruire et à cultiver les arts d'agrément; chez un grand nombre d'entre elles, on peut même dire que l'étude de la musique est poussée trop loin pour quiconque ne doit pas en faire son état ou sa principale occupation. »

Après le concert, on joua quelques proverbes et un vaudeville français. Je fus encore plus enchanté du spectacle que du concert; j'étais émerveillé surtout du lact, de la finesse, avec lesquels les nuances les plus délicates de notre langue étaient saisies et rendues. Certes, des acteurs de profession auraient pu prendre ici d'utiles leçons.

« La perfection du jeu de ces acteurs -amateurs, me dit M. de Marcilly, vient de ce que les Russes sont

aussi naturellement comédiens qu'ils sont musiciens. Quand vous les connaîtrez mieux , quand vous aurez eu quelques relations un peu suivies avec eux , vous verrez qu'au milieu d'un salon aussi bien que dans le tête-à-tête, toutes les fois qu'ils parlent, ils jouent un rôle, ils posent, en un mot, ils sont comédiens. Il y a , je me hâte de le dire, d'honorables exceptions ; mais elles sont rares, surtout chez les hommes; car les dames russes sont incomparablement supérieures à leurs maris. Instruites pour la plupart, elles savent assaisonner leur instruction d'une grâce infinie. Elles parlent nptre langue avec une irréprochable pureté; elles lui prêtent même une nouvelle originalité par un chant mélodieux qui n'appartient qu'à elles, et par des jets continuels de locutions exotiques dont elles Témaillent à plaisir. S'il y a en Russie quelque intelligence de la civilisation, c'est certainement chez les femmes. »

J'avais déjà pu reconnaître la justesse des observations de M. de Marcilly par le petit nombre de femmes que j'avais eu l'occasion de rencontrer chez la comtesse depuis que je fréquentais sa maison, et qui toutes m'avaient étonné par la perfection avec laquelle elles parlaient et comprenaient notre langue. Chez les hommes, il y avait bien aussi absence d'accent étranger dans la prononciation; mais il n'y avait pas la même intelligence de notre langue. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des voyelles, la multitude des consonnes, les divers

genres de sifflements auxquels il faut s'exercer pour parler le russe, les habituent; dès l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux mêmes qui ne savent dire que quelques mots français les articulent comme nous. Par là ils nous font illusion; nous croyons qu'ils entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans l'erreur.

Après le spectacle , on servit le thé ; puis la soirée se termina par des danses et des jeux. Les Russes poussent la passion du jeu jusqu'à la frénésie; et à peine les dernières tasses de thé étaient-elles avalées, que déjà les tables de jeu étaient envahies. En vain l'orchestre faisait-il entendre ses ritournelles les plus joyeuses et les airs les plus nouveaux des contredanses françaises, des valses allemandes et des mazurkas polonaises; en vain les dames montraientelles hautement leur dépit de ce qu'on leur préférait la dame de pique, les Russes, jeunes et vieux, entouraient les tables de whist ou de trente et quarante, et étalaient sur le tapis les roubles d'or et d'argent. Heureusement pour les dames que les officiers français invités à la fête n'étaient pas joueurs... ; il est vrai qu'ils n'avaient guère le moyen de l'être. Ils offrirent aux dames d'être leurs partners pour le bal, et ils furent enchantés de l'accueil aimable et bienveillant qu'ils reçurent; ce qui les surprit d'autant plus agréablement que leur tenue de bal était loin d'être irréprochable, et que plusieurs d'entre eux

portaient encore sur leur uniforme des traces de coups de lances des Cosaques.

Pour moi, qui ne dansais ni ne jouais, je continuai à m'entretenir avec M. de Marcilly jusqu'à ce que l'heure avancée de la nuit nous engageât à aller prendre quelque chose. Nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir le lendemain.

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