GS LES FRANÇAIS
que, devant l'opposition du Sénat, le bill ne soit passé qu'après une aggravation des droits fixés primitivement, les dégrèvements sont importants : la réduction est en moyenne de 15 °/, sur le tarif Mac Kinley, et le Canada en sentira spécialement le bénéfice en ce qui concerne l’agriculture : le bois est admis en franchise, mais le charbon reste encore chargé de droits.
Une certaine part des denrées agricoles s'écoule vers la Colombie britannique, pays montagneux, où la proportion du sol favorable à l’agriculture est insuflisante. La Compagnie du Canadian Pacific a cherché aussi à se créer un marché au Japon, en Chine, et depuis 1N03 en Australie. Déjà, de la Chine et du Japon arrivent de fortes demandes de blé dur du Canada, Ce commerce trouvera largement son avantage dans l'exploitation de ces lignes à travers le Pacitique que la politique anglaise juge avantageuses.
Quant au commerce d'importation, ce sont Îles provinces de l'Est et les Etats-Unis, même avant l'Angleterre, qui ont les gros chiffres : à ce point de vue les provinces de l'Est doivent voir avec faveur le développement commercial du Nord-Ouest qui ouvre un champ plus vaste à leurs entreprises. La province de Québec a donc, de ce chef, intérêt
au développement de la colonisation française au
Canada. Elle verra ainsi s’augmenter sa puissance et son industrie; car elle aura toujours la clientèle des colons de race française, ne faisant qu'un avec ceux de l'Est pour les goûts, les habitudes, la langue. Ces liens, si forts en ce qui concerne les relations commerciales, ne sont pas rompus quand la colonie se détache de la mère-patrie; témoin les Etats-Unis avec l'Angleterre, le Cap avec les Hollandais, l'Amérique du Sud avec l'Espagne, et, à ce point de vue, c'est difficile de ne pas faire une légère digression. On ne peut que regretter que le commerce de la France avec le Canada soit d’un si faible volume. A vrai dire, depuis 1872, la France s’est occupée de renouer ce lien avec son ancienne colonie : les chambres de commerce francaises s'y emploient ct réussissent à développer les relations; mais l'obligation de passer par Liverpool est un grave obstacle. Cet emploi des voies anglaises nécessite des transbordements, des pertes de temps et d'argent. Il a été fait trois mois de service direct entre la France et Montréal; mais cette entreprise était fondée par des Compagnies qui, faute de capitaux, n'ont pu continucr.
La question des transports sera profondément modifiée par la création d'un nouveau port d’expor-
tation vers l’Europe, situé non plus sur le Saint-
Laurent, mais sur la mer d'Hudson, voie plus courte. Ce sera une économie d’autant plus notable. qu'elle est faite sur la voie de terre, bien plus chère que la voie maritime. La route n’est pas aisée : les froids de l’hiver font de la mer d'Hudson un vaste champ de glace. Aux premières chaleurs, la mer d'Hudson, dont la profondeur est faible, se dégage encore assez vite; mais le détroit qui y conduit est longtemps encombré de banquises en dérive venant du Nord. Avec la voilure on considère que la mer d'Hudson n’est praticable que deux mois ; mais la navigation à vapeur donne des bateaux plus manœuvrants, toujours maîtres de leur marche, ne crai-
gnant pas, en attendant, de perdre la possibilité de
partir; avec ces bateaux on peut compter que la
navigation sera possible quatre mois, du 1° juillet au 1 octobre, mais encore faudra-til étudier à fond toutes les questions qui concernent la mer d'Hudson, courants, marée, marche des glaces, passages les premiers dégagés, mouillages, ports. La navigation dans cette mer n’est pas autrement dangereuse, puisque sur 133 bateaux envoyés depuis 1789 par cette voie, par la Compagnie Hudson-Bay, pas un seul ne s’est perdu avant 1864, où deux se sont échoués après avoir parcouru le détroit d'Hudson.
Les embouchures du Nelson, surtout du Churchill,
où l'on peut s'approcher davantage de la côte, enfin du Moose-Rives, seront les ports futurs. Il faudra une ligne ferrée pour amener les produits de la vallée de la Saskatchewan et du Winnipeg à l’un de ces ports, probablement au port Churchill : que cette ligne parte de Winnipeg ou de la partie du réseau qui atteint la Saskatchewan, elle aura, d’après les études faites, de grosses difficultés à traverser. Pour le moment, la vallée de la Saskatchewan n’est pas encore colonisée : c’est le blé qui serait le gros fret : or on l’engrange justement quand la mer d'Hudson est fermée par les glaces ; aussi ne sent-on pas absolument la nécessité de ce chemin. Plus tard, quand le pays sera peuplé, surtout quand les richesses minières du Grand-Nord seront mises en exploitation, le fret sera beaucoup plus considérable et plus riche; en outre l’économie de parcours, par la voie de terre, sera plus notable que pour le Manitoba; alors le chemin de fer se fera forcément. Nous avons vu que la Compagnie qui poursuit cette entreprise est pour le moment arrêtée.
Genre de vie. — Les habitants des campagnes vivent très largement : les objets d'alimentation sont
produits à si bon marché que, sans dépense, on peut
se nourrir copieusement. Le laitage est très en hon-
neur : le vin est inconnu au Nord-Ouest. La viande
est très abondante, surtout en hiver, grâce aux grands froids. Le paysan tue en eflet, aussitôt que le froid sévit, qui un bœuf, qui des moutons, qui des porcs. Ces bêtes bientôt gelées sont suspendues sous un abri en planches et chaque jour, suivant les besoins, on va avec la scie et la hache se procure le morceau nécessaire pour le repas. Pour : iv:..ies ICgumes, choux, pommes de terre, etc., 5 “1: dans une cave creusée ad hoc en dessous de ji nabitati. où ils sont à l'abri de la gelée.
Les habitudes sont simples chez les Canadiens : les grandes distractions sont les offices du dimanche qui sont pieusement suivis; puis le soir, en hiver surtout, la réunion de plusieurs habitants d’un même groupe chez l'un d'eux : c’est « la veillée. » Souvent, d’une habitation isolée, on fait sur la neige des milles pour aller à la veillée. Quant à la dignité de la vie, elle frappe le voyageur qui voit combien, dans ce pays, la démocratie est fortement établie
et combien l'égalité est grande.
CLHRO
Institutions et administration. — Le régime politique qui avait causé tant de murmures, de pétitions, de départs et d'émigrations, qui avait même produit une révolution, est devenu un modèle de
libéralisme : on peut dire que la métropole a pres-
qu'abdiqué ses pouvoirs en ne conservant qu'une
direction h noraire. La constitution actuelle fait de ce pays une fédération de provinces et de territoires. Le pouvoir central est un ministère responsable que préside un gouverneur nommé par la reine. Le parlement comprend deux chambres : le Sénat dont les membres sont nommés à vie par le gouverneur; les Communes, élues par les habitants, Le nombre des membres aux communes dépend de la population. La base constitutionnelle est que la province de Québec est représentée par soixante-cinq députés. Mais, comme dans la grande république voisine, le pouvoir central a des attributions bien limitées : il
a le droit de veto sur les lois provinciales pour
cause d'inconstitutionnalité seulement; c'est de lui que dépend la justice en matière criminelle, c’est lui qui assure la défense nationale, gère les postes et enfin percoit douanes et accises. Ce sont Îles douanes qui forment les grosses recettes du budget du Dominion. La Dette représente environ six années de revenus.
Dans la situation du Canada on conçoit que l'armée soit des plus réduites. Il existe bien une loi de recrutement ; mais jusqu'ici point n'a Cté besoin d'y recourir : le nombre des volontaires (en majorité Anglo-Saxons a toujours dépassé les besoins. Le corps le plus important, s’élevant à un millier d'individus environ, est celui de la police montée, qui au Nord-Ouest parcourt les prairies et surveille les réserves indiennes. La réserve est composée des hommes valides de 18 à 6o ans. Théoriquement on pourrait lever ainsi environ 1.000.000 d'hommes. Depuis la cession du Canada à l'Angleterre, la milice n'a eu que deux fois à agir : une fois en 1870
sous les ordres de Wolseley, une autre fois en 1884
pour réduire les insurrections des métis au Nord-
Ouest.
Au-dessous du pouvoir central vient le pouvoir provincial, Chaque province s’administre elle-même.
Le pouvoir exécutif dans chaque province est aux
mains d'un lieutenant gouverneur nommé par le
gouverneur général, Pour voter il faut être sujet britannique ou avoir, après trois ans de résidence, prêté le serment d'allégeance entre les mains d'un juge. Dans ce pays où se rencontrent les races françaises ct anglo-saxonnes, c'est grâce à ce précieux privilège de la décentralisation que la tranquillité règne dans la Confédération. Au Nord-Ouest, les territoires qui ne sont pas encore élevés au rang de province ont un gouvernement mixte, comprenant d'une part des fonctionnaires nommés par le ministère canadien, d'autre part des mandataires élus par le peuple,
Enfin le territoire est divisé en municipalités. On sait de quelle importance est, pour le développement rapide d'une jeune colonie, le degré de liberté administrative dont on y jouit. L'administration a une Occupation suflisante avec les grandes questions d'intérêt collectif telles que le cadastre : elle ne doit pas empiéter sur le domaine de l'initiative privée; il ne faut pas que la croissance des jeunes groupes soit entravée par des règlements faits dans les bureaux : aux colonies, plus encore que dans les vieux pays, il faut de la décentralisation. La base la plus solide de toute colonisation, ce sont les libertés
provinciales qui les constituent.
Aussi le mot « municipalité » ne doit-il pas évoquer l'idée des municipalités françaises, dont les pouvoirs sont si faibles qu'en réalité ce n'est pas l'intéressé qui règle ses propres aflaires, mais une individualité éloignée, à idées différentes et préconçues, amateur d'uniformité, qui s'appelle l'Etat, Au Canada, la commune est autrement libre : c’est une vraie petite république autonome qui s'administre elle-même, élit son maire et ses conseillers, C’est le
Conseil, renouvelé annuellement, qui gère les pro-
priétés communales, nomme les employés locaux,
vote les subventions aux sociétés agricoles et manufacturières, la fixation et la perception des amendes, enfin, et c'est là sa plus importante attribution, fait exécuter les travaux publics sur le territoire de la commune. Pour faire face à ces dépenses, le Conseil impose une taxe municipale dont le taux varie suivant les besoins de chaque année. En fait, ce sont les contribuables eux-mêmes qui volontairement fixent cet impôt, qui est en moyenne d’un centin dans la piastre, ou d'un pour cent, et qui se perçoit facilement. D'abord, étant faible, il n’est pas vexatoire et n'absorbe pas une part serieuse des bénéfices ; étant communal, les habitants en voient l’emploi. D'autre part, cette taxe porte aussi sur les propriétés
en friche ou vierges et empêche les grands capita-
Évo-
les pas une on- Au une stre t le )rOux, nules, fait la seil uiont
ent
ET LE NORD=OUFEST CANADIEN 77 listes de s'emparer du terrain pour en attendre sans frais la plus-value : sous ce rapport clle excite à la culture, C'est en grande majorité par des journées de travail ou avec leurs attelages que les colons acquittent ces taxes, « Ce qui frappe surtout dans les institutions canadiennes, dit M, Duvergier de Hauranne, c'est la spécialité, et pour ainsi dire la localisation des taxes ; chacun paie pour ses propres besoins, à ses propres députés... et l'impôt est percu et appliqué dans la localité !, »
Quant à la presse, elle est complètement libre. La presse libre est en effet un instrument indispensable pour tenir en haleine l'esprit d'initiative, car elle répand les procédés et les méthodes du progrès. Son influence sur la question sociale ne peut être inquiétante dans ces pays de franche démocratie où tout le monde admet comme principes indiscutés l'initiative individuelle et le droit d'association, C’est
encore un des points où il ne faut pas raisonner
d'après nos vieilles sociétés : là l'initiative indivi-
duelle a été si bien atrophiée que le socialisme + trouve un terrain favorable et bien préparé.
La justice a plusieurs juridictions allant jusqu'au Conseil privé de la reine, dernicr ressort, en passant par la Cour suprême d'Ottawa. En bas de l'échelle
1 Revue des Deux-Mondes, 1‘ octobre 156°
pis LES FRANÇAIS
est le juge de paix, nommé par le lieutenant-gouverneur parmi les notables. Une des lois les plus intéressantes concerne les successions : le droit de tester est absolu.
D'après la constitution canadienne l'Eglise et l'Etat sont séparés. Les populations, aussi bien protestantes que catholiques, sont religieuses et font les dépenses nécessaires à l'entretien du culte. Les représentants de la race francaise sont tous catholiques, et, dans la municipalité même, se groupent en paroisse autour de leur église, de leur école et de leur prêtre. Ce groupement a les plus heureux etlets : il fortifie ses membres en ne les laissant pas isolés devant les pouvoirs du pays, ou simplement devant les diflicultés de la vie, C'est presque certainement à cette institution de la paroisse qu'on doit la perpétuité si remarquable de l'élément français. « Ces bons Canadiens francais chantent, il est vrai : Jien saure la reine pas bien fort)! mais en normand breton cela signifie: Dieu saure nos champs ! HS ont donné leur foi à l'Angleterre, mais ils ont conservé leur cœur à la France ; non seulement leur cœur, mais leurs coutumes, leur langage, leur voix même : ils sont restés parfaitement français !. » M. de ‘Faurinces, dans son ouvrage La nation canadienne, définit parfaitement
La maison de John Bullet Cie, p. 12
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ET LE NORD-OUEST CANADIEN 70 )u- le rôle prépondérant du clergé : « Le clergé avait eu lus tant de part à la création de la Colonie qu'en parcoude rant les premières annales canadiennes il semble
qu’on lise une page de l'histoire de l'Eglise plutôt
tat qu'une page de l’histoire de la France. C'est avec la [CS force d'influence qui lui était due pour tant de seres vices, que le clergé prit en 1763 la direction de la ts | petite nation que nous venions d'abandonner. C'est la lui qui mena, avec une vigueur dont nous devons ur lui savoir gré, la lutte nationale. Pour lui, la natio- 2€ nalité et la langue anglaise ne faisaient qu'un avec le Le protestantisme : 11 travailla avec acharnement à coriu- server les Canadiens à la nationalité francaise et au és catholicisme, et c’est à ce puissant adversaire que u- vint, avec étonnement, se heurter la volonté du ci vainqueur !. »
La Le clergé est entretenu par la dime du vingtbé sixième sur les récoltes. Du reste, dit M. du Bled : i- «si l'habitant accepte joycusement cet impôt, s'il à est habitué à voir dans son curé un ami, un conseil, la le véritable magistrat de la paroisse, c'est que celuio | ci a toujours travaillé et lutté à ses côtés : c'est 's qu'aujourd'hui il ne cesse de lui donner l'exemple L et se montre grand bâtisseur, grand défricheur, grand 1 éducateur. On doit le reconnaître avec M. Etienne
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