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éloigne d'eux leurs enfants que l'on veut gagner à la civilisation européenne en les internant dans des écoles où ils apprennent diverses professions, et qu'enfin, si ces Indiens veulent sortir de ces étroites réglementations, il faut qu'ils se fixent comme colons, mènent la vie des blancs qui ne convient ni à leurs goûts, ni à leurs habitudes héréditaires. Aussi, ces races autochtones, à ce point contrariées, vont-elles en décroissance et menacent-elles de disparaître à plus ou moins longue échéance.
Dans ces immenses solitudes, les premiers représentants de la civilisation furent les chasseurs de fourrures et les traitants qui venaient établir le commerce des pelleteries. Les voyages de Varennes de la Verandrie étaient entrepris pour l’établissement de comptoirs sur le bord des rivières et des lacs. Ils commencèrent à faire connaître le Nord-Ouest. On a d'abord connu la route de Winnipeg à la mer d'Hudson, sur les bords de laquelle traitait la Compagnie anglaise de la Baie d'Hudson, C'est seulement après la paix de 1763 que cette Compagnie pénétra dans l'intérieur du pays. Une compagnie canadienne, la Compagnie du Nord-Ouest, fut fondée dans le même but. Leurs rivalités leur étant nuisibles, elles finirent par se fondre en 1825 en gardant
le titre de Compagnie de la Baie d'Hudson.
En dehors des chasseurs, des traitants, tous en majorité Canadiens français, les premiers colons véritables furent ceux envoyés par lord Sclkirk, Cette centaine d'Ecossais et d’Irlandais débarqués sur les rives de la baie d'Hudses en 1811 s'établirent près du lac Winnipeg et de la Rivière Rouge. Ce groupe, probablement le plus éloigné de la civilisation, vu le manque de communications, eut à ses débuts bien des difficultés à traverser et en triompha peu à peu. Jusqu'en 1870 il n'y eut pas d’autres blancs dans ces immenses territoires que ceux provenant de ces deux sources. Beaucoup s’unirent légitimement à des femmes indiennes, et de ces mariages sortit la race des métis « des bois brûlés. » Les origines de ces métis sont nettement marquées. A l'exemple de ceux qui leur avaient donné le jour, les métis français sont généreux, pleins d’entrain et de gaieté, aimant les aventures : c'est la vie de chasseurs, de trappeurs qu'ils préfèrent. Les métis écossais sont au contraire avisés, tenaces, froids comme leurs pères et se livrent en général à la culture.
En 1870, c'est à une douzaine de mille que se montaient les habitants du Nord-Ouest. Les Français et métis francais avaient la majorité sur les Anglais, les Ecossais et les métis écossais, Les Français étaient
établis sur les bords de la Rivière Rouge entre
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Winnipeg ct la frontière des Etats-Unis, sur l'Assiniboine, sur la Saskatchewan cet près d'Edmonton. Les Ecossais, eux, occupaient les rives de la Rivière Rouge entre Winnipeg et le lac. Mais le temps était arrivé où l'obstruction de la Compagnie devait être vaincue, et où le gouvernement canadien devait ouvrir ses territoires à la colonisation. En 1870 la Compagnie renonça à ses privilèges en recevant une forte indemnité, et la concession en pleine propriété d'une grande étendue de terres. L'émigration commença alors, d'abord par la voie des Etats-Unis, puis en 1885 par le chemin de fer du Pacifique, quand la construction de cette ligne, commencée en 1880, eut été menée à bonne fin.
Ce ne fut pas sans lutter que les métis abandonnèrent leur situation prépondérante de l'Ouest. Ge traité de 1870 devait être fait sans qu'on les eût consultés. Menacés dans la libre possession de leurs terres, le long de la Rivière Rouge, que le cadastre voulait s'approprier, les indemnisant par des terrains en friche moins bien situés, ils se soulevèrent, nommèrent à Winnipeg un gouvernement provisoire dont Louis Riel fut président et s’opposèrent à l'établissement du gouverneur envoyé par le Dominion. Mais ce gouvernement provisoire, qui avait pris
comme pavillon le drapeau blanc fleurdelisé, céda
devant la force. Le général Wolseley marchait en effet à la tête de volontaires sur Winnipeg. Le gouvernement provisoire avait duré de février à septembre 1870. On accorda alors aux métis une portion considérable de terres, entr'autres les bords” de la Rivière Rouge qu'ils réclamaient, l'usage officiel de la langue française dans les assemblées législatives, enfin le maintien des écoles catholiques.
Cette insurrection n'avait pas été inutile, les droits les plus précieux des métis avaient été sauvegardés ; cependant ces droits n'avaient pas été reconnus en principe, mais seulement pour les réclamations particulières du Manitoba : ils devaient être de nouveau revendiqués ailleurs. Beaucoup de métis en effet quittèrent la Rivière Rouge où ils se trouvaient en contact avec une civilisation trop étroite pour leurs habitudes ; 1ls allèrent vers le Nord dans la vallée de la Saskatchewan. Là encore, où ils étaient venus chercher la liberté, ils se trouvèrent bientôt rejoints par la civilisation. Se plaignant des obstacles qu'on mettait à arpenter leurs terres et à les en déclarer propriétaires, ils se soulevèrent de nouveau en 1885. Riel, réfugié aux Etats-Unis, vint, sur leur demande, prendre Icur tête. Une expédition militaire partie d'Ontarto les réduisit. Riel fut pris, jugé et exécuté
le 16 novembre 1885 à Regina. Le sentiment français
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fut soulevé dans tout le Canada par cette exécution. A Montréal, on brûla en efligie sir John Macdonald, le chef du gouvernement. En France ce drame eut quelque retentissement; la mort de Riel le sacra héros ct martyr.
O:: voit que, quoique les débuts de la colonisation remontent au xvin siècle, ils ont été longtemps rudimentaires et la colonisation sérieuse ne date guère que de cette période agitée de 1N70. Les éléments qui composent le Nord-Ouest sont des plus divers.
Le recensement de 18or porte le nombre des habitants du Manitoba à 155.506 : les territoires dt Nord-Ouest auraient une population de 66.700 âmes. La grosse masse de cette immigration provient des provinces de Québec et surtout d'Ontario. Venaient ensuite en importance le contingent du Royaume- Uni, les Mennonites, les Scandinaves, et enfin les émigrants des Etats-Unis; les autres pays ne donnent que des quantités négligeables. Dans ie contingent du Royaume-Uni, les Ecossais tenaient au début une forte place : des Nouvelles-Hébrides, où l'agriculture est misérable, était parti un flot de tenanciers cherchant un pays plus riche; un certain nombre d’Irlandais, fuyant la persécution anglaise,
avaient aussi dépassé les provinces de PEst et furent
reçus à bras ouverts par leurs coreligionnaires Canadiens de l'Ouest. Chose qui montre combien est puissant le lien de la langue et quel prix on doit y attacher. Ces Irlandais persécutés dans leur pays avaient d’abord manifesté une violente irritation contre les Anglais établis au Canada et semblaient devoir devenir leurs adversaires politiques, comme ils étaient leurs adversaires en religion : eh bien! ce n'est pas le ressentiment national, ce ne sont pas les liens de la religion qui ont prévalu, c’est la langue : les Irlandais catholiques votent avec les Anglais protestants.
C’est vers 1873 que sont arrivés les Mennonites, chassés de Russie par les exigences du service militaire. Ce peuple, ami de la paix, regarde comme un sacrilège de porter les armes. D'origine allemande, il était passé en Russie, craignant les réformes militaires de Frédéric. De Russie il est venu au Manitoba. Sera-t-il plus heureux? C’est probable, car verra-t-on jamais le service militaire permanent dans l’Amérique du Nord? Organisés sur le modèle de leurs frères de Russie, ils vivent en communauté, n'admettant aucun étranger dans leurs villages : ils doivent être comptés à part et ne fortifient en rien
l'élément anglais. C’est au Sud-Est et au Sud-Ouest
de la Rivière Rouge qu'ils se sont établis : ils y
réussissent parfaitement. L'émigration scandinave est des plus nombreuses : le gouvernement du Manitoba l’apprécie beaucoup et la favorise : les Scandinaves se fondent facilement dans l'élément anglais. Beaucoup sont établis à l'Est de Winnipeg. Enfin quelques centaines de Français et de Wallons émigrent chaque année au Manitoba. Ce courant, encore bien léger, augmente cependant en même temps que diminue celui qui se dirige vers la République Argentine qui fut, on le sait, fort important.
Ii est aussi venu, depuis quelques années, s'établir à Winnipeg et dans la colonie anglaise un certain nombre de juifs, dont la plupart prennent le titre d’allemands. En général ils ont une situation des plus modestes; mais il est à craindre qu'ils ne finissent par exploiter ce pays où le crédit sur hypothèque est si large que souvent, poussé à l'abus, il conduit les imprudents à la ruine. Au moment de l’expulsion des juifs de Russie, quelques réclamations, rares il est vrai, ont été faites contre ce genre d'émigrants, et celui d’autres arrivants sans ressources. Les agissements des israélites en Europe et aux Etats-Unis donnent en effet à réfléchir à un pays où on n'a pas d'argent à perdre. Mais ces races jeunes et ardentes au gain ont plus de res-
sources ct de résistance que les nôtres.
Après ces observations générales, nous replaçant au point de vue français qui est celui que nous avons adopté dans cette étude, voyons quelle situation occupe notre race au milieu de tous ces peuples. La proportion des Français, relativement à l'élément anglais, dans la province de Manitoba et les territoires de l'Ouest, est en décroissance. Majorité en 1870, ils sont maintenant faible minorité. Il est d’ailleurs difficile de connaître exactement cette proportion, le recensement de 1891 étant d’une exactitude contestée. Les travaux spéciaux de M. Ramsau de Saint-Père et de M. Onésime Reclus, qui tous deux s'intéressent d’une façon si éclairée à nos progrès au Canada, ont sapé ces conclusions et cherché à rectifier les chiffres. Il est en tout cas certain que l’idée malheureuse qu'a eue le nouveau directeur du recensement, M. Johnson, de changer les méthodes de classement, en substituant par exemple aux divisions par origine les deux seules divisions : parlant le français, parlant l’anglais et autres langues, empêche les comparaisons avec les décades précédentes. Il a été avancé aussi qu'on avait cherché une compensation aux résultats médiocres du dernier recensement en diminuant la proportion des Français dans les cantons où ils
n'étaient pas assez nombreux pour surveiller le
recensement. Aussi les conclusions de ce rapport, donnant, sur les 4.800.411 habitants du Dominion, une proportion de 29,4 °/, aux Canadiens français (elle était de 30,1 °/, en 1881), ont été violemment attaquées dans la presse et au Parlement. Le sénateur Joseph Tassé, entre autres, qui avait étudié la question avec la plus grande compétence et la plus grande précision, a protesté au nom de ses compatriotes devant le Sénat fédéral contre l'évident parti pris des recenseurs et l’inexactitude de leur œuvre. L'élément anglais lui-même reconnaît que le recensement si onéreux n'avait de raison d’être que par l'exactitude des renseignements qu'il devait fournir et que celui de 1891 était sujet à caution. « Nous sommes vraiment très flattés, écrit un journal anglais d'Ottawa, de voir annoncer officiellement, par notre statisticien, que les Français, loin de croître en nombre dans notre province, y diminuent au contraire; mais nous sommes en même temps très stupéfaits, car chacun d’entre nous avait cru précisément observer les choses tout à l'inverse. » Il faut espérer que ces réclamations auront une sanction et que le gouvernement canadien, si impartial, aura à cœur en 1901 de faire publier un document d’une valeur incontestable.
Au Manitoba, la population y était en 1881 de
85.000 habitants, sur lesquels on comptait 10.000 Français métis et Canadiens venus de Québec. Si l'on devait s'en rapporter au recensement de 1891, les habitants de langue française ne seraient aujourd’hui qu’au nombre de 11.102 sur une population totale qui s'est élevée à 154.542 habitants; mais là, comme dans toutes les provinces canadiennes autres que Québec, ce recensement ne peut être considéré comme exact. M. O. Reclus pense, qu'en fixant à 17.000 âmes le nombre des Français du Manitoba, on serait encore au-dessous de la vérité.
Quoi qu'il en soit, la proportion des Français, eu égard à la population totale, va en diminuant. Aussi les Anglais, devenant les plus forts, ont-ils aboli le privilège qui mettait dans la législature la langue française sur le même pied que l'anglais. Ils ont même, et cela est autrement grave, promulgué la loi des écoles dont nous avons parlé. Mais ces tentatives d’assimilation sont vaines. La race francaise a fait ses preuves dans le bas Canada ; elle garde sa tradition, son caractère quand elle est groupée, et il existe encore de très grands districts « où la prépondérance appartient aux divers éléments de la population française pure ou mélangée et qui forment autant de centres de résistance à l'absorption définitive !. »
1 Elisée Reclus, p. 4ot.
Nous avons vu que ces districts, où sont Ctablis les nôtres, sont parmi les meilleurs du Nord-Ouest : la vallée de la Rivière Rouge, d'abord, les environs d'Edmonton et de Prince-Albert. De plus, le mouvement des Français vers le Nord-Ouest paraît se développer. « La force de l'élément français s'accroît par l’arrivée des colons venus du Canada oriental et des Etats-Unis : même dans ces dernières années, des centaines de Français et de Wallons viennent chaque saison grossir les groupes où se parle leur langue : c'est toujours près des frères d'origine qu'ils viennent s'établir ‘. »
Avant d'examiner d'un peu plus près les éléments qui, pour le moment, composent le contingent français qui va s'établir au Nord-Ouest, il nous faut élucider un point accessoire, mais important : quelle est l’action de l'émigration sur la mère-patrie? Nulle question n'a été plus controversée. D'un côté sont les partisans de l’émigration systématique, qui pensent par là soulager tous les maux des vieilles sociétés et provoquer leur rapide progrès. De l’autre côté sont les ennemis de l'émigration qui voient dans tout citoyen qui quitte le sol une force enlevée au pays, perdue pour lui. La vérité semble être entre les deux extrêmes. Dire que tout émigrant est une perte pour
1 Id., ibid.
le pays n'est pas exact; car, sans considérer l'influence dans le monde de la métropole qui en est évidemment accrue, il est généralement reconnu que l'émigration ne dépeuple pas un pays. L'expérience des nations étrangères, comme l'Allemagne et l'Angleterre, le prouve; déjà même on observe en France que les départements où l'émigration s'effectue avec le plus d'activité, ceux de l'Est et du Midi, présentent néanmoins un accroissement de population notable et continu, tandis que d'autres départements où on citerait à peine quelques émigrants, comme ceux de Normandie, voient décliner le nombre de leurs habitants.
Le raisonnement explique des plus aisément cette réparation rapide et il est singulièrement intéressant pour nous, chez qui la dépopulation est une question palpitante pour les patriotes. A quoi est due cette dépopulation ? En partie à la démoralisation, à la mauvaise éducation, à la perversion par la littérature malsaine. En partie à la législation militaire qui a dû contribuer à la réduction des mariages, mais encore et surtout à l'égoïsme qui a développé l’aisance. Ou bien, cet égoïsme fait craindre, comme pour les paysans de Normandie, de voir s’émietter une propriété péniblement gardée ou constituée, ce
qui amène à réduire le nombre des héritiers. Ou
bien cet égoïsme, voyant combien de peines et de dépenses amène l'établissement des enfants, hésite à se charger d'un tel fardeau. La preuve que la faible natalité que l’on constate aujourd’hui est bien intentionnelle et voulue, c’est qu'elle s'accroît immédiatement dès qu'on s'établit en pays neufs, où l’espace et les moyens de travail et de réussite ne sont pas comptés. Rocher l’a dit &:ec une grande netteté : « L'augmentation de la population, étant donnée la nature humaine, a une tendance à s'étendre, autant que le permet la masse des subsistances comparée avec les besoins usuels du pays. Cette loi de la nature est, dans sa sphère, aussi incontestable que la loi de la gravitation. Or, il est incontestable que la croyance universelle à une extension des subsistances doit avoir exactement le même effet que cette extension réalisée. Si, par exemple, pendant que l'émigration est en faveur, des millions d’Allemands s'imaginent que non seulement les émigrants sont dans une position plus satisfaisante qu'auparavant, mais qu’encore ceux qui sont restés dans le pays vont se trouver également dans une position meilleure, ce simple exposé suffit pour faire conclure un grand nombre de naissances qui, sans lui, n'auraient pas eu lieu. » En résumé, l'expérience et le raison-
nement tendent à prouver qu’une émigration régu-
lière et considérable, sur laquelle le peuple compte, doit augmenter la population, loin de la restreindre.
Mais il ne faut pas pousser ces conclusions à l'extrême et croire, comme les partisans de lémigration systématique, que là est le remède de tous les maux de la société, Ainsi l’émigration ne fait pas disparaître le paupérisme. Si, dans les pays neufs, il faut moins de ressources qu’en Europe, il faut une dose d'énergie tenace beaucoup plus grande, transplanté que l'on est dans une société plus rude et plus énergique; un vagabond, un mendiant de nos pays, émigrant dans ces conditions, est voué à la misère, sinon à la mort, D'ailleurs les colonies ne veulent pas de cette émigration qui surchargerait leurs jeunes épaules, comme le dit lord John Russel; leur but est d'obtenir, non pas la pire, mais la meilleure classe des travailleurs ; elles ne veulent ni les vieux ni les très jeunes. Le Canada se défend contre cette émigration, en la détournant par ses agents et surtout, ce qui est plus effectif, en n’accordant aucun passage gratuit ou réduit aux émigrants. Un certain nombre d’orphelins et enfants abandonnés anglais ont cependant été amenés au Canada par des œuvres, mais on l’a dit, « le seul effet de cette émigration est d'introduire le paupérisme dans les colonies où il
devrait être inconnu. »
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