VII. — NICOLAS RALNCE
Le traducteur résume ensuite l'histoire des relations de la France avec la Bourgogne, et y joint quelques données sur la géographie et l'administration du royaume. Le passage relatif au connétable mérite d'être cité : il est difficile de ne pas y reconnaître un écho des rancunes que Raince avait contre Anne de Montmorency :
« ....La Francia ha quattro mariscialli che son corne gênerait di cavalli, a quali si rcmeltono tutte le lili mililari. A tutti questi ô superiore il conestabilej délia quai dignità non è là più ampla ne là piii magnifica. Queslo grade di degnità oltenne graniii passati, da Francesco rè, Carlo duca di Borbone, il quai poi si ribellô e andô a servire rimperalore. Quesla dignità ordinariamcnte non si da se non a principi; ma perché elia è per se stessa honorata e grande, perô i rè la danno il più délie volte a huomini di médiocre nobiltà, perché più facilmente possino esser raffrenati et acciô chc, essendo di basso grado venuli a tanla allezza, habbiano loro maggior riverenza. Et per essere costoro ordinariamenle molto in gratia del rè, perô 11 altri genlilhuomini desiderano che quesla dignità si dia a qualche principe, perche quegli che son nati di famiglie nobili hanno molto per maie quando ei vedono un men nobile di loro esser loro messo innanzi, esser costretti a obedirgli. Et a molti è slato spesso di danno questa dignità, i quali si potevano quictamente vivere dentro alla loro privata fortuna... * »
Raince n'avait évidemment pas pardonné au connétable, bien qu'il semblât s'être réconcilié avec lui. Montmorency avait connu, lui aussi, les revers; François I«^ lui avait retiré sa faveur, et sa disgrâce personnelle lui avait sans doute inspiré quelque indulgence pour ceux qu'il avait jadis poursuivis de son ressentiment. Le cardinal Du Bellay avait dû plaider la cause de l'infortuné secrétaire. Nous n'avons relrouvé aucune lettre écrite par Raince entre les années 1538 et 1550 2; mais deux lettres
* Éd. de 1359, fol. *\2 v° -3.
2 Voici une lettre de Claudio Tolomei, qui pourrait bien être adressée à Raince, car nous ne connaissons pas le personnage nommé par l'éditeur Nicole de Rames :
« A M. Nicolô de Rames.
» Con nuovo modo m'havete legato, scrivendomi quella vostra amorevol lettera, perciô che n'havete dentro in non so chc modo dipinta
92 VII. — NICOLAS RAINCE
de 1550, dont il nous reste à parler, montrent que la correspondance n'avait pas cessé d'être active.
La mort de François I«', survenue en lb47, permit au connétable de ressaisir le pouvoir; ce fut au tour de Du Bellay de voir son influence compromise. Le prélat quitta la cour et chercha un refuge à Rome, où il bâtit un palais somptueux. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les fêtes magnifiques qu'il offrit aux Romains au mois de mars 1549 pour célébrer la naissance du duc d'Orléans, second fils de Henri II; il suffit de renvoyer au récit que Rabelais nous en a laissé sous le titre de Sciomachie *. Du Bellay retrouva donc Raince à Rome; un état de la maison du cardinal qui nous a été conservé mentionne à la fois Rabelais et le « secrétaire » Raince. Ce dernier recevait chaque jour deux bouteilles et trois pains 2.
Cependant Du Bellay n'était pas encore fixé définitivement en Italie. Il était en France l'année suivante, et continuait de lui
la bellezza e bontà del voslro animo, non ve ne avvedendo. Di che io invaghitomi ho preso gran contente, considerando ch' a le vostre cortesi parole son congiunte opère lanto virtuose, per lequali non so ch'altro mi dire, se non che, si corne io scnto ne Tanimo un caldo effetlo d'honorarvi e giovarvi, cosi prego Dio che mi porga occasione e facultà di poterlo fare.
» Quanto a la parte de la rinunzia, m. Febo nostro ha l'impressa di fare spedire secondo l'ordine dato da voi, in che io sarô sollecitatore e ajutatore, in quanto conoscerô esser di bisogno. State sano e amatemi. » Di Roma, aUi 27 di décembre 1545. »
{Délie Lettere di M. Claudio Tolomei Libri sette; in Vinegia, appresso Gabriel Giolito de Ferrari, 1547, in-4, fol. 117 v°; appresso Jacomo Cornetti, 1585, in-8, fol. 149 v».)
Si la lettre est réellement adressée à Nicolas Raince, il faut admettre que celui-ci avait momentanément quitté Rome. Peut-être était-il à Venise depuis l'impression de sa traduction de Commines. Les « opère tante virtuose » envoyées à Tolomei pourraient être un exemplaire de cet ouvrage. Nous ignorons à quelle renonciation les dernières lignes font allusion. Quant à « messer Febo », ce doit être Febo Tolomei, parent et ami de Claudio.
Les lettres de Claudio Tolomei n'ayant pas été recueillies par lui, mais par Fabio BenvogUenli, on comprend que le nom d'un des correspondants ait pu être altéré.
* Rabelais, éd. Jannet, VI, p. 21. — Cf la relation décrite au Calai. Rothschild, III, n° 2143.
* Arthur Heulhard, Rabelais y ses voyages en Italie, etc., 1891, p. 285.
VÎI. — NICOLAS RAINCE 93
mander toutes les nouvelles. Voici le début d'une lettre datée du 25 octobre 1550 :
« Monseigneur, je vous ay dernièrement escrit, du xxij» de ce mo?s. Je vous escriviz le xix™® du passé par l'homme de l'evesque de Cahors', et depuis vous ay encores escrit deux ou trois fois, et tout le monde a response fors que moy, qui me contanteray bien grandement seullement qu'il vous plaise commander que je sois adverty de la réception de mes lettres, car, quant au demeurant, je ne me lasseray jamais de vous escrire jusques a ce que j'aye la terre sur le bec, et n'est pas en vostre puissance ne de tous les vivanlz, sans nul excepter, de m'en pouvoir ne sçavoir garder *. »
Dans la suite de la lettre Raince se félicite de voir toujours le cardinal en bons termes avec le connétable.
Nous possédons encore, à la date du mercredi 5 novembre 1550, la fin d'une lettre adressée par Raince à Du Bellay. Il l'entretient du cardinal d'Annebault, contre qui le pape a pris très mauvaise impression, « et en a dict quelques parolles d'assez dangereuse conséquence contre ledict cardinal et son honneur ». 11 fait ensuite allusion à un rapport qui doit être présenté au pape par Puteo ^ « a l'endroit de la cause de la royne *, » puis il termine par ce post-scriptum :
« Je pensois, monseigneur, povoir avoir le temps d'escrire a monseigneur le connestable, et de chose importante ; mais il vous plaira fere mon excuse auprès de luy, parce que l'on m'a prins de si près sans m'advertir de ceste depesche, que a grand peyne ay je eu le temps
* L'évêque de Cahors était alors Paolo di Carreto, ou Del Carreto, fils d'Alfonso I®'. Paolo résidait en France. Il alla pourtant mourir en Italie (1553).
* Biblioth nat., ms. Dupuy 265, fol. 336.
^ Jacques Du Puis, ou de Puteo, de Nice, archevêque de Bari. Il devint cardinal en 1551 et mourut en 1563. Jacques était alors l'oracle de la curie romaine dans toutes les questions de droit.
* Il s'agissait sans doute d'interpréter les clauses que les cardinaux de Gramont et de Tournon avaient arrêtées avec le pape Clément VU en 1533, lorsque le duc d'Orléans avait épousé Catherine de Médicis.
94 VII. — NICOLAS RAINCË
d'escrire la présente, de quoy j'ai bien voulu vous advertir. Je satisferay amplement par la première *. »
La lettre promise nous manque, et nous n'avons retrouvé aucun document postérieur au 5 novembre 1550 dans lequel il soit fait mention de Raince. Jean Du Bellay n'était pourtant pas le seul personnage avec lequel il fût en correspondance et qu'il tînt au courant de ce qui se passait à Rome. Le Nicolas qui avait avec le cardinal Alessandro Farnese un échange régulier de lettres et qui était son informateur politique, devait être notre Raince. C'est à lui que sont adressées par le cardinal des lettres datées de Gradoli, les 18 juillet et 11 août 1550, ef de Capodimonte, le 6 septembre de la même année 2, Il est probable que Raince continua d'habiter l'Italie et qu'il y mourut. Son nom cependant 'ne figure pas dans le recueil des inscriptions des églises de Rome publié par Vincenzo Forcella.
On rencontre à Paris, à la fin du xvp siècle et dans la première moitié du xvii% divers personnages qui paraissent avoir appartenu à la même famille ^
* Blblioth. nat., ms. Dupuy 265, fol. 340. La lettre est adressée « A monseigneur illustrissime et révérend issime, monseigneur le cardinal Du Bellay, en court, ou la part qu'il sera. »
2 Lettere del commendatore Annibal Caro scritte a nome del cardinale Alessandro Farnese (Milano, 1807, in-8), I, pp. 158, 255, 343.
3 Pierre Raince, commis de l'audience civile du Châtelet, eut pour enfants : Nicolas, procureur au Châtelet, mort en 1632, Claude I^»*, huissier ordinaire des requêtes de l'hôtel du roi, et deux filles. Nicolas n'eut pas d'enfants; sa veuve, Marguerite Chanlatte, épousa en secondes noces Philib(Tt Cousinot, notaire au Châtelet. Claude I" fut le père de Nicolas, prêtre en l'église Saint-Eustache, cité de 1634 à 1654; Claude II, mineur en 1634, et qui en 1654 avait remplacé son père comme huissier ordinaire des requêtes; Simon, avocat et conseiller d'État et privé du roi (1654); Augustin, mort entre 1634 et 165i; Jean, commissaire examinateur au Châtelet (1654); François, huissier ordinaire au f^rand Conseil ; Françoise, mariée à Pierre Herlot, sieur des Forges, avocat au Conseil (1654). Voy. Biblioth. nat., ms. fr. 28.910, dossier 54.505.
En voyant ici le nom de Rabelais, le lecteur pourra s'imaginer que nous avons découvert quelque ouvrage inconnu de l'auteur de Pantagruel; il n'en est malheureusement rien, et nous ne pouvons que rappeler des faits mentionnés par tous ses biographes. Et pourtant, comme nous l'a fait remarquer notre ami M. Louis Thuasne, qui vient de consacrer à Rabelais de si savantes Études, maître François doit tenir une place dans notre galerie.
Rabelais fit, on le sait, quatre séjours en Italie. Au mois de janvier 1534 (n. s.), il se mit en route à la suite de l'évêquede Paris, Jean Du Bellay, qui, revenant d'Angleterre, se rendait à Rome en toute hâte K II passa plusieurs mois sur les bords du Tibre, et, dès son retour à Lyon, il voulut s'acquitter envers son prolecteur d'une dette de reconnaissance en lui dédiant une édition de la Topographia antiquae Romae de Gio. Battista Marliani,que Jean Sevin 2 avait préparée sans avoir songé à y joindre une dédicace ^
* Le 12 janvier, Du Bellay paraît avoir quitté Langres, où était la cour {Cat. des actes de François /", II, n^ 6.696). Ce fut à Lyon qu'il dut prendre avec lui Rabelais, qui était encore dans celte ville le 17 du même mois (Arthur Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, son exil à Metz, 1891, gr. in-8, p. 27, n.).
* Ce Jean Sevin était peut-être un secrétaire de l'ambassade de France à Rome. Il est probable qu'il appartenait à la famille orléanaise qui a fourni des conseillers aux parlements de Bordeaux, de Paris et de Toulouse. Il se confond peut-être avec le Jean Sevin qui rendit hommage au roi, en septembre 1539, pour une métairie sise à La Tour, en Sologne {Cat. des actes de François /«', VI, n^ 21.898).
^ L'épître dédicatoire.est datée de Lyon, le 31 août 1534. Rabelais y
Jean Du Bellay, élevé au cardinalat le 21 mai 1535, reprit, au mois de juillet suivant, le chemin de Rome et se fit de nouveau accompagner par Rabelais. Les voyageurs passèrent par Turin *, par Ferrare, où l'évêque de Paris devait remplir une mission du roi 2, enfin par Florence '.
M. Heulhard a groupé tous les renseignements qui nous sont parvenus sur le second séjour de Rabelais à Rome et sur les personnages qu'il eut l'occasion d'y rencontrer *. Au mois de mars 1536, alors qu'on faisait de tous côtés des préparatifs en I
vue de l'arrivée prochaine de Charles-Quint, Jean Du Bellay, '
se sentant menacé par les Impériaux, simula une maladie et regagna secrètement la France par la voie de Bologne ^ II
parle du plaisir et du soin avec lesquels il avait visité toutes les parties de Rome. Voy. Œuvres de Rabelais, éd. Jannel, VI, pp. 101-105.
* Le 22 juillet 1533, Claude Farei écrit de Turin à son frère, Guillaume Farel, à Genève : « Nous avons trouvé en chemyn monsieur de Paris, lequel s'en va prendre le chappeau rouge. » (Herminjard, Correspondance des réformateurs, III, p. 322.)
' Le roi fait lui-même allusion à cette mission dans une lettre adressée à Ercole d'Esté le 9 septembre 1535 (Bart. Fontana, Renata di Francia, I, 1889, p. 215). D'autre part, Rabelais parle, dans une lettre du 30 décembre 1535, d'un paquet qu'il avait adressé, de Ferrare, à l'évêque de Maillezais, Geoffroy d'Estissac (éd. Jannct, VI, p. 62).
^ Dans le chapitre xi du livre IV de Pantagruel, chapitre imprimé pour la première fois en 1548, Rabelais rappelle la visite faite par lui à Florence « il y a environ douze ans ». Cf. Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, etc., p. 64.
* Loc. cit., pp. 66-88.
* Le cardinal Niccolô Gaddi fait allusion à la fuite de Du Bellay dans une lettre datée du 9 mars 1536 (Biblioth. nat., ms. fr. 19751, fol. 108). Paolo Giovio raconte, au contraire, que Du Bellay était encore à Rome quand Charles-Quint y fit son entrée et qu'il fut présent au consistoire où l'empereur prononça la fameuse harangue qui était une déclaration de guerre contre François I»"" (8 avril 1536). Bien que cette harangue fût prononcée en espagnol, le cardinal n'en aurait pas perdu un mot; il se serait empressé de la mettre par écrit, et aurait pris aussitôt la poste pour aller faire connaître au roi les dispositions ouvertement révélées par son rival {Pauli Jovii Opéra, 1578, in-fol.. Il, p. 314). Il est d'autant plus étonnant que Giovio ait commis cette inexactitude qu'il était en relations intimes avec Du Bellay. Guillaume Postel, dédiant au cardinal son traité De originibus, seu de hebraicae linguae et gentis anliquitate (le"" mars 1538), s'exprime ainsi : « Nolo hic attingere propensum illum tuum animum in Jovium, Rabelaesum, Bigotium, ac taies absolutae eruditionis viros. » Ce passage a été relevé déjà par M. L.
est très probable que Rabelais l'accompagna dans ce voyage précipité.
Les biographes savent peu de chose de notre auteur pendant les années 1536-1538. Un heureux hasard nous permet de donner une indication nouvelle, c'est que maître François dut assister à la fameuse entrevue d'Aigues-Mortes entre le roi et l'empereur; en tout cas il faisait partie de la suite de François 1®^ lorsque celui-ci repassa par Lyon, à la fin de juillet 1538 *.
Le fait est important parce qu'il nous prouve que Rabelais jouissait toujours de la faveur royale.
Vers la fin de 1539 ou au commencement de 1540, maître François passe de nouveau les Alpes : il devient le médecin et le confident de Guillaume Du Bellay, seigneur de Langey, gouverneur de Piémont. Pendant plusieurs années il est initié à toutes les affaires politiques du pays et correspond avec une foule de personnages importants. Une lettre de Guillaume Pellicier, ambassadeur de France à Venise, en date du 24 juillet 1540 2, prouve que le médecin du gouverneur était en fonctions
Thuasne (Etudes sur Rabelais^ 1904, p. 403, en note). Quelques années plus tard, Jean Du Bellay composa pour Giovio des (iisti(iues latins qui devaient accompagner les portraits de Charlemagne, de Louis XII et de François P', que le célèbre historien conservait dans son musée de Côme.
* Antoine Arlier, de Nîmes, savant magistrat dont nous comptons imprimer prochainement les lettres, dit, dans une épître adressée de Nîmes à Estienne Dolet, qu'il a été chargé d'improviser en trois jours un palais pour l'empereur dont on attendait la visite aux Fosses Maliennes; il ajoute qu'il ne raconte pas à son correspondant ce qui s'est passé lors de l'entrevue des deux monarques, parce que certainement tous les détails lui en ont été donnés, à Lyon même, par ceux qui accompagnaient le roi : « Sed neque qui cum rege Lugdunum profecti sunt, inter quos tui amantissimos multum cognovi Rabalesium, Richerium (il s'agit de Christophe Richer) et id jïenus centuriam, te insalutato arbitrer discessisse, a quibus, si quid erat quod scire velles, commodius quam per nos certior fieri potuisti » (Biblioth. Méjanes, à Aix, ms. 761, p. 103). Nous voyons par le Catalogue des Actes de François /" que le roi était à Lyon le 30 juillet 1538.
^ Le premier texte authentique de cette lettre a été publié par M. Tausserat-Radel {Correspondance politique de Guillaume Pellicier, 1899, in-8, p. 30).
depuis quelque temps déjà, puisqu'il y est fait allusion à des lettres antérieures *.
Bien que Rabelais dût alors résider à Turin, il semble qu'il fit d'assez fréquents voyages. 11 paraît avoir été à Lyon au commencement du mois d'août 1540 et y avoir commis une imprudence grave en écrivant à un ami, de Rome, certaines nouvelles qu'il ne pouvait connaître que par ses relations avec Guillaume Du Bellay. La lettre fut saisie, ou, tout au moins, il en circula des copies, et l'écrivain fut menacé de poursuites. C'est, en effet, à celte année que nous rapportons une lettre souvent citée du cardinal de Tournon. « Monsieur, » mande-l-il au chancelier 2, « je vous envoyé une lettre que Rabelezus escripvoit a Rome, par ou vous verrez de quelles nouvelles il adverlissoit ung des plus maulvais paillards qui soit a Rome; je luy ay fait commandement que il n'eust a bouger de ceste ville jusques a ce que j'en sceusse vostre volonté. Et s'il n'eust parlé de moy en ladite lettre, et aussy qu'il s'advoue au roy et reyne de Navarre, je l'eusse faict mectre en prison pour donner exemple a tous ces escripveurs de nouvelles. Vous m'en manderez ce qu'il vous plaira, remectant a vous d'en faire entendre au roy ce que bon vous en semblera 3. »
Rabelais se tira d'affaire on ne sait comment; toujours est-il qu'un mois plus tard il était rentré à Turin et qu'il avait déjà repris sa correspondance*. L'affaire de la lettre compromettante n'était pourtant pas oubliée. Jean de Boyssonné raconte, dans une lettre écrite de Chambéry, le l^»" décembre 1540, à Guillaume Bigot, à Turin, qu'il vient de voir Claude Cottereau qui
* « Monsieur, je ne vous escripviz point dernièrement, tant pour la presse que j'avois, que aussi pour ce que ne avoys receu aulcune lettre de vous.... »
' On a cru, à tort pensons-nous, que ce chancelier était Antoine Du Bourg, et, celui-ci étant mort en 1538, la lettre du cardinal s'est trouvée antidatée. Voy. l'édition Jannet, VII, p. 24.
^ Arch. nat., Sect. hist., C. 965; Le Cabinet historique, IV (1858), pp. 348-351 ; Heulhard, Rabelais, ses voyages, etc., 1891, pp. 91-92.
* Voy. Correspondance politique de Guillaume Pellicier, 1899, pp. 89, 98, 126.
traversait la Savoie, et que celui-ci lui a parlé de Rabelais et de la lettre revenue de Rome jusqu'à la cour. Il nous apprend que l'ami à qui maître François avait eu le tort de confier des secrets importants s'appelait Fossanus *. Qui était ce Fossanus? La question est importante et mérite d'être élucidée. Barnabe de Voré de La Fosse (Voraeus Fossanus), qui remplit alors diverses missions diplomatiques, semble n'avoir servi qu'en Allemagne 2. n s'agit plus vraisemblablement d'un Italien. On peut songer à un médecin, Antonio da Fossano, qui fut professeur à l'Université de Turin; mais rien ne prouve qu'Antonio ait été à Rome ^. Nous croyons plutôt qu'il s'agit de Girolamo Negri, moine augustin, né à Fossano en 1496, et connu aussi sous le nom de Girolamo da Fossano. Les augustins se distinguaient entre les divers ordres religieux par une certaine indépendance d'esprit; Girolamo Negri montra certainement des opinions assez libres*; aussi fut-il soupçonné d'hérésie et même suspendu, en 1556, de ses fonctions ecclésiastiques. Par la suite il se justifia en faisant preuve d'un grand zèle contre les protestants; il obtint même le titre de vicaire général de sa congrégation; mais, dans la période fort obscure de sa vie qui correspond aux divers séjours de Rabelais en Italie, rien ne
* « Coteraeus rem omnem mihi in aula narravit de Fossano et Rabelaeso, et de litteris e Roma in auiam perlalis, et est quod uterque reprehendi possil : tiic quod de tam magnis non habito delectu ad quos scribat; ille quod amici litteras passim omnibus, ostendat. Intelliî^ite quid dicam. » (M.-J. Gaufrés, Claude Baduel et la Renaissance des études au XVI^ siècle, 1880, p. 325.)
2 Voy. Catal. des actes de François /«^ IJI, no» 7576, 7577 ; IV, Qo» 11800, 11869 (Voré y est appelé Urre par erreur).
* Nous savons seulement qu'Antonio da Fossano enseignait à Turin en 1533 et 1534 (Vallauri, Storia délie université degli studi del Piemonte, il, 1845, pp. 136, 138); nous ignorons où il était et même s'il vivait encore en 1540.
* En 1543, Girolamo Negri composa un important ouvrage intitulé : Aaron, sive de Institutione christiani pontificis, dans lequel, passant en revue les abus qui s'étaient introduits dans le clergé, il proposait divers remèdes pour les faire disparaître. Cet ouvrage n'a malheureusement pas été imprimé. Le ms. original qui, vers le milieu du XVIII® siècle, appartenait au comte Felice Durando di Villa, à Turin, fut donné par lui au R. P. Giacinto Délia Torre, de l'ordre de Saint- Augustin ; nous ne savons ce qu'il est devenu.
s'oppose à ce qu'il ail été en relations avec l'auteur de Pantagruel *.
Poursuivi par le cardinal de Tournon, Rabelais crut qu'il ne pourrait conserver son poste auprès de Guillaume Du Bellay. Il repassa les Alpes et traversa lui-même Chambéry quelques jours plus tard, ne sachant où porter ses pas. C'est ce que nous apprend une lettre de Jean de Boyssonné adressée à Guillaume Bigot, à Turin, le 19 décembre : « Rabelaesus bis diebus bac iter fecit meque invisit. Nescio si per banc ipsammet viam ad vos redibit, nam incertus erat quid ageret cum bine abiit. Si bue transiit, non commiltam [= non omiltam?] quin ad le scribam de rébus quae bic narrantur,quamvis si quid est rerum novarum in Gallia ad nos rarius et tardius commeat quam ad vos ^. »
Cette fois encore, Rabelais est couvert par son protecteur, et il peut revenir auprès de lui. Au mois de mars 1541, il est de retour à Turin, comme le prouve une lettre de Guillaume Pellicier à Guillaume Du Bellay en date du 3 avril de cette année, relative à une dédicace que Paolo Manuzio se proposait d'adresser au gouverneur du Piémont *.
Une autre lettre de Pellicier, adressée cette fois à Rabelais le 20 mai 1541 *, nous montre notre auteur en Italie. C'est alors sans doute qu'il consacre à Guillaume Du Bellay ce livre des Stratagèmes, dont nous ne possédons plus ni la rédaction latine, ni la traduction française, due à Claude Massuau ^ Rabelais y parlait probablement de son béros avec autant de reconnaissance que d'admiration.
L'année 1542 se passe tristement. Du Bellay vieillit, la goutte et la paralysie le rendent impotent. Le 13 novembre, il fait son
* On peut consulter sur Girol«imo Negri un long article du P. Giacinto Délia Terre dans les Piemontesi illustri, t. III (Torino, 1783, in-8), pp. 115-163, et un article du Nuovo Dizionario istorico, t. Xlll (Bassano, 1796, in-8), p. 65.
« M.-J. Gaufrés, Claude Baduel, 1880, p. 326.
^ Correspondance politique de Guillaume Pellicier, 1899, p. 268.
* Ibid., p. 305. Les éditeurs de Rabelais datent à tort cette lettre du 20 mars. — Cf. p. 319.
* Du Verdier, éd. Rigoley de Juvigny, I, p. 351.
testament et n'a garde d'y oublier ses médecins. A Rabelais il lègue une rente de 50 1. t. jusqu'à ce que ses héritiers l'aient fait pourvoir d'un bénéfice rapportant au moins 300 1. t. par an; à Gabriello da Savigliano, que des copies incorrectes appellent Gabriel Taphenon, ou même Caphevres, il laisse 50 écus sol, une fois payés *.
Peu de temps après, le lieutenant général du roi se décide à rentrer en France et, malgré la mauvaise saison, passe les Alpes, accompagné de Rabelais et de Gabriello da Savigliano. Il va mourir, le 10 janvier 1543, à Saint-Symphorien, près de Tarare.
Rabelais, privé de son puissant protecteur, revint bientôt à Lyon, mais il n'y trouva pas le repos. Les bénéfices promis se firent attendre, et les traits hardis dont étaient semées les parties déjà publiées de Pantagruel déchaînèrent contre lui la colère des sorbonistes. Il donna pourtant son Tiers Livre, pour lequel il obtint du roi un privilège daté du 19 septembre 1545. Le volume parut chez Chrestien Wechel, à Paris, avec la date de 1546; mais, dès qu'il fut lancé dans le public, les menaces des théologiens augmentèrent, au point que Rabelais jugea prudent de chercher un abri au delà des frontières. Il prit le chemin de la Lorraine et s'établit à Metz, dans le courant de l'année 1546. Après s'être trouvé dans une détresse cruelle dont témoigne une lettre adressée de Metz au cardinal Du Bellay, le 6 février 1546 ou 1547 2, il réussit à se faire accepter par la ville comme médecin, aux gages de 120 livres par an.
Après la mort de François I«' (31 mars 1547), Henri II rappela le connétable de Montmorency à la cour, et le cardinal tomba en disgrâce. Pour l'éloigner, on le chargea d'une mission à Rome. Il se mit en route, à ce qu'il semble, dès le mois de juillet. L'année suivante, se sentant malade, il songea de nouveau à Rabelais et le manda près de lui. Maître François aban-
* Biblioth. nat., ms. fr. 4332, fol. 73. — Le même document a été imprimé d'après une copie conservée dans Jes archives de Goué, par M. i'abbé Pointeau {VHéritage des Du Bellay, Laval, 1883, in-8).*
* Heulhard, Habelais, ses voyages, etc., p. 224.
donna ses fonctions et quitta Metz. Le 18 mai 1548, il était à Paris et recevait du banquier Tommaso Del Bene * une lettre de chanpje de 32 écus d'or sur Benvenuto Olivieri et ses associés, à Rome. Les fonds de la lettre de change étaient fournis, pour le compte du cardinal, par son receveur, Arnaldo Combraglia. Rabelais les loucha en arrivant à Rome, et l'on possède sa quittance datée du 18 juin -.
Le cardinal Du Bellay entretenait à Rome une véritable cour. L'état de sa maison, qui nous a été conservé et sur lequel figurent plus de cent personnes, est un document des plus précieux, qui mériterait d'être commenté avec soin. Rabelais, en sa qualité de médecin, y est cité l'un des premiers, après M. de Maligny 3, M. de Manne *, l'écuyer d'Andigné ^ et quelques autres.
Cette cour qui entourait le cardinal était pour lui une cause de ruine. Aussi, dès le mois de juin 1549, soUicite-t-il la permission de rentrer en France et d'aller vivre tranquillement dans sa maison ; mais une année s'écoule avant qu'il soit autorisé à quitter Rome : ce n'est que vers le mois de juillet 1550 qu'il repasse les Alpes.
Rabelais suit encore le cardinal ; il retrouve ses amis de France et songe à tirer parti des ouvrages qu'il a composés
* Tommaso, né le 11 décembre 1327, était fils de Ricciardo. Voy. Butletin italien, II, p. 43.
2 Heulhard, loc. cit., pp. 262-263.
3 Jean François de Ferrières, seigneur de Maligny, qui, en 1525, avait épousé Louise de Vendôme, et dont les fils : Jean, vidame de Chartres, et Edme, dit Maligny le Jeune, furent impliqués dans la conjuration d'Amboise.
* François de Bouliers, dit Tabbé de Manne, qui avait obtenu de bonne heure divers bénéfices ecclésiasliques, remplit, pendant une quinzaine d'années une série de missions à Rome et au concile de Trente. Il devint en 1575 évéque de Fréjus, et mourut en 1591. Voy. Albanès, Gallia christiana novissima, 1(1899, in-fol.), col. 399, où malheureusement il n'y a pas de renseij?nements sur la carrière diplomatique suivie par le prélat.
* Probablement Mathurin d'Andigné, seigneur du Bois de la Cour, qui, le 21 février 1533, avait été pourvu d'un ofltice de valet tranchant du roi, et qOi exerça plus lard d'autres fonctions. (Cél. Port, Dict. de Maineet-Loire, I, p. 25.)
en Italie. Le 6 août 1550, il obtient du roi un privilège dont le texte est un document des plus curieux. « De la partie de nostre cher et bien aymé M. François Rabelais, docteur en medicine, Nous a esté exposé », dit le roi, « que icelluy suppliant, ayant par cy devant baillé a imprimer plusieurs livres en grec, latin, françois et thuscan, mesmement certains volumes des Faicts et Mets héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, les imprimeurs auroient iceulx livres corrompuz, dépravez et pervertis en plusieurs endroictz, elc. » Rabelais avait, en effet, publié le texte grec des Aphorismes d'Hippocrate (1532) ; il avait fait imprimer en latin le tome 11 des lettres de Gio. Manardi, de Ferrare (1532), la traduction des Aphorismes, les pièces fabriquées par Pomponio Leto et par Gio. Gioviano Pontano, sous le nom de Cuspidius et de Gulita (1532), la Topographie de Rome de Marliani (1534), puis selon toute apparence les Stratagemata (vers 1541); il avait donné en français divers Almanachs (1533- 1550) et la Sciomachie (1549), sans parler de Gargantua et de Pantagruel; on ne peut donc révoquer en doute la mention que le rédacteur du privilège a tirée de la requête même de l'impétrant. Quel pouvait être l'ouvrage publié par Rabelais en italien ? Quelque pronostication, quelque pièce de circonstance, qui a pu disparaître sans laisser de trace. Peut-être en découvrira-t-on un jour un exemplaire. L'Italie ne nous a pas encore révélé les souvenirs de notre auteur qu'elle doit conserver. Il n'est pas vraisemblable que les agents de l'Inquisition aient réussi à les faire tous disparaître.
Rien de surprenant à ce que Rabelais, dont la curiosité était universelle, ait essayé d'écrire en toscan. Pour beaucoup de Français la. langue vulgaire était, pour ainsi dire, inséparable de la langue classique. L'auteur de Pantagruel se plaisait à citer Angelo Poliziano, Lorenzo Valla, Gio. Gioviano Pontano, Léon Battista Alberti, Ariosto, etc.; deux de ses modèles favoris ont été Francesco Golonna * et Teofilo Folengo ^.
^ Voy. Louis Thuasne, Études sur Rabelais (Paris, 1904, in-16, pp. 267-314).
' Voy. Il Folengo precursore del Cervantes, dans les Studi di lettera-
Sans insister sur les quelques phrases italiennes citées par Rabelais S on peut relever dans Pantagruel divers italianismes curieux 2.
Maître François ne retourna plus au delà des Alpes. La cure de Meudon, dont il fut pourvu par lettres du 18 janvier 1551 (n. s.), ne lui procura d'ailleurs pas le repos qu'il souhaitait. La publication du IV« livre complet de Pantagruel lui attira de nouveau les censures de la Sorhonne. Le 1" mars 155? (n. s.) le parlement de Paris, pressé par les théologiens, ordonna que le libraire serait ouï et que la mise en vente serait provisoirement suspendue. Le 8 avril suivant, après l'audition de l'imprimeur, Michel Fezandat, la cour défendit encore la vente des volumes jusqu'à ce que le roi eût fait connaître sa volonté. Rabelais sut, une fois de plus, trouver des protecteurs; mais ces luttes incessantes avaient sans doute miné sa santé. Le 9 janvier 1553 (n. s.) il se démit à la fois de ses deux cures de Sainl- Christophe de Jambet et de Meudon. Quelques mois plus tard il était mort.
tura italiana de B. Zumbini (Flrenze, 1894, in-12), pp. 163-177 ;U. Renda, Appunti sul Caos del Triperuno (Palermo, 1896, in-16); U. Rcnda, Scampoli Folenghiani, série prima : Ancora intorno al Chaos del Triperuno (Trapani, 1898, in-8) ; Pietro Toldo, VArle italiana nelVopera di Francesco Rabelais, dans VArchiv. fur dos Studiurn der neueren Sprachen, C (1898), pp. 103-148; Alcssandro Luzio, Studi Folenghiani (Firenze, 1899, in-8); B. Zumbini, Vita paesana e cittadina nel poema del Folengo, dans la Raccolta di studii critici dedicata ad Alessandro D'Ancona (Firenze, 1901), pp. 603-616; B. Zumbini, Gli Episodi dei Montoni e délia Tempesta presso il Folengo e presso il Rabelais; Louis Thuasne, Études sur Rabelais, 1904, pp. 159-265.
* « Signer mio, voi videte per exemplo che la cornamusa non suona mai s'ela non ha il ventre picno.... » (livre II, ch. IX).
« Passato el pericolo, gabbato el santo »> (livre IV, ch. XXIV).
« Da Roma in qua io non son andato del corpo.... >» (livre IV, ch. LXVII).
^ Par exemple celui-ci : « Laissons icy ce fol enragé, mat de cathenc (c'est-à-dire matto da catena) » (III, ch. XXV).
Le cardinal de Tournon occupe, dans l'histoire des règnes de François I" et de Henri 11, une place presque aussi importante que le connétable Anne de Montmorency, et cependant sa vie n'a été l'objet d'aucune étude depuis plus d'un siècle et demi K L'homme est assurément peu sympathique, et nous ne saurions oublier qu'il fut l'un des persécuteurs les plus fanatiques des réformés. Les horreurs commises à Cabrières et à Mérindol, les bûchers allumés sur tous les points de la France marquent son nom d'une sanglante auréole. Il nous faut quelque effort pour oublier un instant ces tristes exploits, et pour ne voir dans Tournon qu'un ami dos lettres et des arts, et qu'un Mécène généreux.
Né en 1489, François de Tournon devint en 1517 archevêque d'Embrun. Un de ses premiers soins fut de faire imprimer un bréviaire qui vit le jour en 1520 2. H fit également publier un missel de Bourges, quand il eut obtenu l'archevêché de cette ville en échange de celui d'Embrun ^. Ces publications attestaient le
* Les dernières biographies du cardinal sont, à notre connaissance, celle du P. Ch. Fleury, jésuite (1728), et la notice de d'Auvigny dans ses Vies des hommes illustres (1739).
^ Breviarium ebredunense. Lugduni, Joh. Moylin, 1520, in-8. (Biblioth. Sainte-Geneviève, BB. 918.)
' Le missel, cité par Brunet (III, col. 1.771), mais dont M. Weale n'a pu citer aucun exemplaire dans son Catalogus missalium ritus latini (1886), est daté de 1327. François avait changé de siège en 1325.
zèle du prélat; elles montraient en mênae tenaps ses préoccupations littéraires. Divers ouvrages qui lui furent dédiés par leurs auteurs ou éditeurs mettaient également ses goûts en évidence. Citons, en 1522, les Poésies du Mantouan, publiées par Jean Couronneau S en 1529, le livre de saint Jean Chrysostome contre les gentils, publié par Germain Brice 2, et le traité d'Andréa Alciato De verborum significatione ^. Le prélat est alors le Mécène du jurisconsulte : il obtient pour lui du roi une pension de 300 écus, qui le décide à rester à Bourges pendant trois années nouvelles*.
Comme tous les grands seigneurs de ce temps, Tournon se piquait de faire des vers. Nous possédons de lui quelques pièces assez médiocres. C'est d'abord une épître à l'écuyer Sala, dont pous reproduisons ici le début :
Pour ton salut, amy, je te présente Loz et honneur par la lectre présente, Que t'envoye, composée et yssue D'ung lien amy, qui pour toi l'a tissue A son pouvoir, désirant par escript De ce qu'il ayme contenter ton esprit, En te priant avoir cueur et propoz Donner au mien tant soit peu de repoz Par ung seul mot pronuncé franchement, Signiffiant ton seul consentement.
' Fra. Baptiste Mantuani carmelitey theologi, poète ac oratoris clarissimi, de contennenda morte Carmen.., , seconde partie d'un recueil publié par Couronneau chez Eustache Mareschal, à Toulouse, en 1522, ln-4. (Biblioth. nat., Inv. Rés. Yc. 697.)
* L'épître de Germain Brice « Francisco Turnonio, archiepiscopo Biturigi, Aquitaniae primali », est datée du 18 avril 1528. La Bibliothèque nationale possède l'exemplaire de dédicace imprimé sur vélin. [Vél. 1713). Cf. van Praet, Vélins du roi, I, p. 64. Un autre exemplaire, également imprimé sur vélin, est conservé dans la collection James de Rothschild (Cat., I, no 38).
^ D. Andreae Alciati de verborum significatione Libri IV. Ejusdem in tractatum ejus argumenti veterum jurisconsultorum Commentaria. Lugduni, exe. Seb. Gryphius. 1530. in-fol." (Bibl. de Douai, Jur. 305.) — L'épître dédicatoire est du l^"^ mai 1529.
♦ Niceron, XXXII, p. 315.
J'ay entrepris coucher par escripture Et te donner la première lecture Des inventeurs de l'art d'amours, en somme, Qui fut trouvé par femme, non par homme, Ou tu verras par ung évident signe Que la femme doit estre plus encline Envers l'amant, sans user de reffus, Que d'ung nenny le rendre mat confus, En protestant, comme l'on doit bien creindre, Que pour ce n'est l'onneur des dames meindre. Ovide dit, l'ung des meilleurs tesmoins, Marro aussi n'en a pas escript moins.
Comme Venus faicte fut et creefe].
Dedans la mer, de l'escume salée.
Par dit fatal, de son corps impudique, A tous plaisirs adonnée et lubricque....
L'épître ne compte que 146 vers; elle est suivie d'une réponse de récuyer Sala en 152 vers :
Noble Seigneur yssu du sanc de Troie, Je prie a Dieu puissant qu'il vous octroie, Tous vos désirs et ce qui plus vous hette ^..
Voici une seconde pièce qui paraît se rapporter à la campagne de 1525 :
Les Adieuz des dames de la court envoyez au roy partant pour aller
a la guerre.
Fais par monseigneur le cardinal de Tournon *.
A vous, seigneur(ie), qui nous voulés laysser. Salut rendons en pleurant sans cesser.
Bien que a vous seul soit nostre seul salut Et que n'avons sans vous rien qui valut,
' Biblioth. nat., ms. fr. 2267, in-4 sur velin de 16 ff., grosse écriture soignée se rapprochant de la lettre ronde. Le volume n'est pas daté ; mais on lit au v° du fol. 15 : « Anno Domini quingentesimo tricesimo primo, quarto idus februarii [10 février 1532, n. s].
' Ces mots sont une addition légèrement postérieure.
Si voulons nous, tout tel qui nous demeure, Le vous offrir de cueur et d'œueil qui pleure, En nous plaignant par extrême doleur De vostre payne et de nostre malheur.
Fault il que Honneur nous fasse tant de tort De vous mener, sire, au dangier de mort ?
Fault il que Honneur vous ayt jusques la mis Que pour Honneur vous iayssés voz amys?
Fault il que Honneur aye sur nous victoire Pour nous laisser seulement la mémoire De vostre tant agréable présence Dont l'estimer se argiioit en l'absence?
Nous mauldisons Honneur et Empereur Sur qui serés, se Dieu plaict, conquereur.... *
On pourrait citer encore quelques petites pièces également médiocres, pour ne pas dire mauvaises 2. Le cardinal n'était pas né pour la poésie; c'était un homme d'action. 11 s'intéressait aux études et aux savants, et sa protection, quand il l'accordait, était efficace. En 1536 il jeta les premiers fondements du collège de Tournon, et, jusqu'à la fin de sa vie, il s'efforça de le développer ^ Il fonda un autre collège dans la ville d'Auch *. Nous savons par des témoignages contemporains que François aimait à sentourer. d'hommes instruits, qu'il les recevait à sa table et leur donnait le moyen de travailler, môme en le suivant dans ses voyages ^ II fut le prolecteur d'Hubert Sussanneau, de Salmon Macrin, de Gilbert Ducher, de Pierre Danès, d'Arnaud Du Ferrier, de Denis Lambin, de Marc-Antoine de Muret et de beaucoup d'autres. En 1537, il avait pour médecin Jean Champier, neveu de Symphorien «; en 1538, il fut le soutien d'Estienne
* Biblioth. nat., ms. fr. 1700, fol. I. — La même pièce se retrouve dans la biblioth. du château de Chantilly, ms. 728, fol. 176.
* Biblioth. nat., môme manuscrit, fol. 46, 47.
^ Voy.M. Massip, Le Collège de Tournon en Vivarais (Paris, 1890, in-8).
* Mémoires de J-A. de Thou, ap. Petitot, l'« série, XXXVII, p. 318. » Ibid.
* Jean prend le titre de médecin du cardinal de Tournon sur le titre des Collectaneorum de re medica Averrhoi philosophi Sectiones très (Lugduni, Seb. Gryphius, 1537, in-4).
Dolet * et de Guillaume Postel 2. En 1542, le jurisconsulte Emilio Ferretti, qui était à Lyon, lui dédia son édition des Annales de Tacite ^ Guillaume Des Autels fut au nombre des auteurs qui lui consacrèrent des vers; le poète, fit représenter devant lui à Valence, le dimanche de la mi-carême 1549, un dialogue moral sur la devise du prélat : Non quae super terram *.
Dans les différents séjours que Tournon fit en Italie, il eut l'occasion de s'initier de près aux choses de la péninsule. Il se tit de nombreux amis, non seulement par sa générosité, mais encore par l'attachement, qu'il montrait pour tout ce qui était italien.
Bernardo Tasso était un des fidèles du cardinal, si l'on en juge par les odes qu'il composa en son honneur. Il s'intéressait à la santé et aux voyages de son protecteur °; aussi Tournon fit-il, en 1560, une partie des frais de l'édition de VAmadigi «.
Giovanni Délia Casa, qui paraît avoir eu avec Tournon d'assez étroites relations, lui a consacré, en 1553, une ode dans laquelle il le représente comme le modèle de toutes les vertus. Après avoir loué la simplicité du prélat, il ajoute :
Hanc pure retinens in gremio, fovet Sincère Italiam et diligit hospitam Tornunus, patriam civis uti suam, Natorum et memor aureae Civis conjugis^..
* Voy. Christie, Etienne Dolet, 1888, p. 313. — Dolet dédie au cardinal le second livre de ses Carmina. En 1544, il lui adresse encore une épître insérée dans le Second Enfer.
* Abel Lcfranc, Histoire du Collège de France, p. 188.
' P. Cornelii Taciti, equitis ro., ab excessu Augusii Annalium Libri sedecim. Lugduni, apud Seb. Gryphium, 1542. In-8. L'épître dédicatoire est datée de Lyon le 16 juin 1542*.
L'exemplaire de dédicace, revêtu d'une belle et très précieuse reliure aux armes du cardinal, est conservé dans la collection de notre ami M. Julien Baudrier, à Lyon.
* Guill. Des Autelz, Repos de plus grand travail, 1550, pp. 97-141.
^ Rime di B. Tasso, 1749, in-12, II. pp. 81, 266, 328. Cf. Lettere inédite di B. Tasso, 1869, in-16, p. 177.
* Lettere di B. Tasso, II, lettres 152 et 157.
' Joannis Casae latina Monimenta, quorum partim versibus, partim
Au mois de mai 1560, les ambassadeurs extraordinaires de Venise à Rome lui rendirent visite, en même temps qu'aux autres cardinaux. « Tornon », rapporte Melchiorre Michiel, « mostrô di tener gran conto di molti piaceri fattigli dalla Serenità Voslra in questa città [di Venezia] e in altri luoghi del suo statto, e disse di non essere manco veneziano che francese *. »
Tournon avait dans sa maison plusieurs Italiens. 11 avait pour trésorier en 1543 un membre de la famille Dei^. Nous ne connaissons que de nom Domenico di Beus, dit Pontizet, gentilhomme de Chieri en Piémont, qui obtint au mois de juin 1546 des lettres de naturalité ^ En 1552, Pielro Cambi est qualifié à la fois gentilhomme servant de monseigneur le dauphin et domestique de monseigneur de Tournon *. Vincenzo Laureo, qui avait vécu dans la maison du cardinal de Cosenza, Paolo Parisio, puis dans la maison du cardinal Nicoîô de' Gaddi, fut recueilli, à la mort de ce dernier, par le cardinal de Tournon (1552). Vincenzo était médecin ; Tournon lui procura les honneurs ecclésiastiques : il lui céda deux riches prieurés, et le fit son homme de confiance ^ Ce fut lui qu'il chargea en 1560 de négocier la remise du collège de Tournon aux jésuites *. Vincenzo servit son protecteur jusqu'à sa mort, et le souvenir du prélat français l'aida grandement à devenir, par la suite, évêque, nonce du pape et cardinal.
soluta oratione scripta sunt (Florenliae, in oflflcina Juntarum Bernardi illiorum, 1567, in-4o), p. 18.— A propos de cette ode, Giovanni écrit de Venise, le 15 juillet 1553, à son ami Piero Vettori : « Sono anche slato sforzato a scrivere un'altra [oda] in laude del cardinal Tornone, la quale è di maggior nervo che questa [in laude di madama Margherita] ; ma i lempi non concedono che io la mandi. » {Opère di Mgr. Gio. Délia Casa, 1752, II, p. 84.)
* Eug. Albèri, Relazioni degli ambasciatori veneti al senato, série II, vol. IV (1857), p. 8.
* Ce Dei est cité dans la relation italienne de Jérôme Maurand, dont nous parlerons plus loin.
* Catal. des actes de François /«^ V, n^ 15187.
* Archives de Lyon, CC. 1010 [Inventaire, III, p. 230).
* Voy. Vita Vincentii Laurei S. R. E. cardinalis Montis Regalis, Ruggerio Tritonio, Pinaroti abbate, auctore (Bononiae, haeredes Joannis Rossii, 1599, in-4).
* Le P. Charles Fleury, Histoire du cardinal de Tournon (Paris, 1728, in-8), p. 324.
Notons encore que ce fut Tournon qui amena en France le peintre Nannoccio, de Costa San Giorgio S et le sculpteur Giovanangelo'Montorsoli, ce singulier artiste qui essaya tour à tour de tous les ordres religieux, et qui, finalement, mourut chez les Servîtes ^.
En relations avec de nombreux Italiens, ayant passé les Alpes à maintes reprises et fait à Rome des séjours prolongés, Tournon possédait certainement à fond la langue de Pétrarque et de Bembo. Une de ses lettres italiennes a pris place dans un recueil qui contient des modèles de style, et, bien que nous ayons laissé de côté, de propos délibéré, les Français dont nous ne possédons que de simples correspondances italiennes, il nous a semblé qu'il convenait de faire une exception pour le cardinal de Tournon.
Voici la lettre imprimée par Aide en 1544 :
« Al cardinal Trivulcio, »
« La di V. S. R. di XII. del passato m'è stata gratissima, vedendo che la mia di IX. era stata presa da N. S. con quella mente che da me era stata scritta, et reste infinitamenle contente che la mia sincerità et inclinatione al ben publiée et honor délia Santa Sede sia stata cosi chiara ad altri corne in me è ferma, et sempre sarà sanza passion alcuna, dico del prencipe mio medesimo, dal quale non è da credere ch'io fossi mosso a scriver quel ch'io scrissi, essendo da lui discosto più di. CGC. miglia, ma dalla verità et dalla conscienza. Et molto mi rallegro che le cose di Sua Santltà siano talmente condotte che più ragion vi sia sperare di quella conservation délia disposition sua antica che sospettare altération nuova et maneggio di parentadi. Et perciô che la sudetla Santit^ mostra di volersi conservar la liberlà di far quel che le parrà et non obligarsi a non farlo, V. S. R., parendole esser a propos! to, le potrà dire, se quella teme che la parola non le porti nécessita di far quel ch'ella harà promesso di fare, deve pensar che da lei non s'aspetta
* Nannoccio travailla, en 1348, à la décoration de la salle où eut lieu la représentation de la Calandra. Il y avait alors plusieurs années déjà qu'il était au service du cardinal de Tournon. Voy. La magnifica et triumphale Entrata del Chrûtianiss. re... nella... città di Lionel 1549, fol. M2. Cf. Vasari, Opère, éd. Milanesi, V, p. 58; VU, pp. 6, 9.
* Vasari, éd. Milanesi, VI, pp. 629-660; — Tiraboschi, VII (1809-1812), p. 1634.
maggior obligation di quelia che già si ha, havendo moite volte S. B., davanti et dopo l'assuntion sua al ponlificato, detto et promesso a me che mai si mescolarebbe in far affinità o parentadi, per non ricever obligo di mostrarsi più all'una che all'altra parte ; di maniera che, se la promessa deve essor valida, questa, per esser più antica et précédente, deve esser validissima, délia quale V. S. R. potrà far mention in quel modo che a lei parrà meglio, et terra per cosa certa ch'io me le sento molto obligato per le cortesissime sue lettere, et la ringratio quant' io posso, pregandola a continuar questa sua a me gratissima humanité. Et in buona gratia di quelia humilmente mi raccommando, pregando N. S. Dio che la conservi lungamente. Da Lione alli X di giugno. »
« Il cardinal di Tornon *. »
Cette lettre est probablement de l'année 1543 2. Tournon, qui était alors premier ministre, faisait tous ses efforts pour que le pape Paul III, au lieu de songer seulement aux intérêts de son bâtard, l'affreux duc de Parme, Pîer Luigi Farnese, se prononçât pour la France dans la nouvelle lutte engagée contre elle par Charles-Quint et par Henri VIII. C'est à Pier Luigi que fait allusion le « manneggio di parentadi ».
Le cardinal Trivulzio était protecteur des aff'aires de France à Rome ; à ce titre il avait qualité pour intervenir auprès du pape. Il devait agir, de concert avec l'ambassadeur, qui était alors Georges d'Armagnac.
Paul III mourut le 10 novembre 1549. Le conclave s'ouvrit dix jours après. Le cardinal de Tournon se rendit en toute hâte à Rome pour prendre part à l'élection d'un nouveau pape. 11 dut y arriver dans le courant de décembre, et il y passa toute l'année 1550. Une pièce fort curieuse nous le montre initié aux côtés les plus singuliers de la vie italienne du XVI** siècle. Lacélè-
^ Lettere volgari di diversi nobilissimi huomini et eccellentissimi ingegni, scritte in diverse materie. Libro primo (Vinegia, Aldo, 1544, in-8), fol. 174 vo {Biblioth, nat., Inv. Rés. Z. 2368) ; réimpression de 1549, fol. 125 v» (notre bibliothèque); — Bernardino Pino, Scelta di lettere (Venetia, 1582, in-8), I, p. 235 (Biblioth. nat., Inv. Z 15824).
* La lettre ne figure naturellement pas dans l'édition de 1542; nous n'avons pu vérifier si elle se trouve dans l'édition de 1543.
bre courtisane Tullia d'Aragona lui adressa une « canzone «pour le féliciter de son arrivée et lui demander sa protection. Après quinze ans passés à Venise, à Ferrare, à Sienne et à Florence, Tullia était revenue à Rome dans les derniers mois de Tannée 1548^ ; elle semble avoir été soumise alors à une taxe déshonorante, et c'était pour être tirée de « duolo » et de « periglio « qu'elle sollicitait l'intervention du prélat 2.
Au printemps de 1551, Tournon était encore à Rome. Il y menait grand train, et sa maison était le rendez-vous des savants et des lettrés. Claudio Tolomei, de Sienne, était au nombre de ses commensaux. Claudio, qui passait pour posséder une des plumes les plus élégantes d'Italie, n'avait pas trouvé le moyen de faire fortune. Chassé de sa ville natale pour s'être joint à ceux qui méditaient de la ruiner, il s'était attaché au cardinal Ippolito de' Medici, puis il était passé au service de Pier Luigi Farnese, devenu duc de Parme. Après l'assassinat de ce tyran (10 septembre 1547), Tolomei s'était retiré à Padoue et y avait fait un cours sur les Éthiques d'Aristote. A la fin de 1548, il était revenu à Rome, et toutes ses démarches n'avaient pu lui faire obtenir que le petit évêché de Korcola (Curzola), évêché sans revenu dont il ne prit jamais possession. Il aspirait à de plus grands honneurs, et surtout à des honneurs plus productifs. Il était bien titulaire d'une pension du roi de France dont il avait touché quelques termes ^ il espérait maintenant quelque bon évêché, quelque riche abbaye de ce côté des Alpes. On comprend qu'il fit sa cour au cardinal de Tournon. Celui-ci fut ébloui par les belles paroles de l'humaniste, et n'eut rien à lui refuser. Sachant que le cardinal Farnese devait se démettre de plusieurs de ses bénéfices, il le pria d'en réserver un à Tolomei. La lettre adressée par Tournon à son confrère est un document précieux pour l'histoire littéraire ; en voici le texte :
' Sur Tullia d'Aragona, voy. Salvatore Bongi, Aimali di Gabriel Giolito de* Ferrari I (1891), pp. 150-198.
* Sesto Libro di Rime di diversi eccellenti autori fVenctia, al Segno del Pozzo, 1552, fol. 82). Salvatore Bongi, Annali, I, p. 270.
' Voy. une leUre de Claudio à son frère Girolamo Tolomei, en date du 12 juin 1546 [Lettere, 1547, in-4, fol. 201).
« Reverendissimo et illustrissimo monsignor mio, lo non mi gnarderô mai di raccomandare alla S. V. Revma et lilma qualsivoglia persona che io [non] conosca per qualche sua qualilà degna d'esserle raccomandata, sperando che le mie raccommandationi le habbiano sempre ad essere grate, et habbiano a trovare quella correspondentia che io desidero. Mons*" Claudio Tolomei è quella persona virtuosa che sa la S. V. Revma et tutta questa corte. lo hebbi, già sono molti anni, notitia per fama' délie sue buone qualilà; ma, da poi che io venni questa ultima volta a Roma, egli ha si spesso frequentato la casa mia et honorato la mia mensa co' suoi dotti et savi ragionamenti, che io ho potuto troppo bene conoscere la dottrina et sufticentia sua, per le quali me gli pare essere debitore di molto maggiore cosa che non è la présente raccomandatione. Ma non meno gli sono obligalo per vedere in lui tanta affettione verso la S. V. Revma, quanta io non ho mai veduta in alcun servitore verso il suo signore ; sopra che io mi distenderei più lungamenle se io scrivessi a persona che non conoscesse i suoi servitori. Perô, posto da parte questo ragionamcnto, vengo a dire che il detto Mons** Claudio ô desideroso che la S. V. Revma faccia verso di lui qualche dimostratione, per la quale ciascuno conosca l'amore che la S. V. Rma gli porta et la buona opinione che ha di lui. L'occasione, che gli pare che ella habbia d'usare verso di lui qualche corlcsia è che, lasciando ella l'arcivescovado d'Avignone et havendosi a risegnare il vescovado di Caserta. et forse qualche altra chiesa, potrebbe la S. V. Revma metterne una in persona sua, che fusse più honorata et più ricca che la sua non è. Et quando anco ciô per qualsivoglia cagione non si potesse fare, non puô mancare modo alla S. V. Revma di riconoscere et honorare i meriti et le virtù sue con qualche pensione, con la quale egli potesse, meglio di quel che egli è, accommodare lo stato suo. Lascio io il pensiero a lei di considerare come si possa satisfare allhonesto desiderio di questo gentilhuomo, il quale, per essere di natura modestissima, si contentera di quella dimostratione che alla S. V. Revma piacerà di fare verso di lui, et mi basta haverlo raccommandato a lei, il che io faccio arditamcnte, parendomi che, quando ci è dato occasione d'honorare una persona virtuosa, noi la dobbiamo abbracciare, non solo per l'honore di quella, ma etiandio per il nostro. Ne voglio anco dire al présente l'obbligatione che egli le haverà di qualsivoglia cortesia che ella gli farà, havendo essa potuto conoscere che la virtù sua è taie che egli puô mollo bene conoscere i beneficii ricevuti. Non lascerô già di dire alla S. V. Revma che io et l'ambasciadore ^ et molti altri signori et gentilhuo-
^ Claude d'Urfé, seigneur de Rcauvoir-sur-Arnon, Entragues, etc.
ÎX. — LE CARDINAL FRANÇOIS DE TOVRNON 115
mini, che sappiamo la inclinatione sua verso la corona di Francia, haremo quella stessa obligatione d'ogni commodo et honore che tara a lui che haveremmo se ella facesse a noi qualsivoglia altra gratia. lo non farô più lunga iettera alla S. V. Revma, essendo pure troppo questo che ho detto a chi conosce i meriti de' suoi più cari servitori, et vuole per loro quanto ella vuole. Alla quale humilmente bacio le mani, et quanto più posso me le raccomando.
» Di Roma, alli XIII di maggio M. D. LI.
» Di V. S. Revma et Illma
» Hum il servi tore