XVIII. — JOACHÏM DU BELLAY
L'altro co' la prudenza et co' l'ingegfno Dell' Argo Ibero tutli gli occhi abbassa Et rompe le sue imprese e* 1 suo dissegno.
Le cardinal Charles de Lorraine, à qui celte pièce est adressée, fit de fréquents séjours en Italie. Du Bellay le vit certainement à Rome, où il était au mois de janvier 1555 S où il revint avant la fin de la môme année ^ et où il séjourna encore en 1557 ». Charles avait été en relations avec un grand nombre de lettrés et d'artistes de la Péninsule * ; il n'est pas surprenant que Du Bellay ait tenu à lui faire voir des vers italiens de sa façon.
Rappelons que Joachim mourut à 37 ans, en 1560.
* Voy. une lettre adressée, de Rome, par le cardinal au connétable de Montmorency, le 8 janvier 1535 (Biblioth. nat., ms. fr. 20643, fol. 121). Le 17 janvier, le cardinal est à Venise (autres lettres dans le même volume, fol. 123, 125).
" Après quelques mois passés en France, le cardinal est de nouveau à Rome. Il s'y trouve vers le mois de juillet (Ribier, Lettres et Mémoires d*Etaty 1666, in-foL, II, p. 623). Le 29 décembre il écrit, de Rome, au connétable (ms. fr. 20643, fol. 169).
2 En 1557, le cardinal se fit accompagner à Rome par le célèbre fou Jean-Antoine Lombard, dit Brusquet, dont nous avons déjà cité le nom, p. 225 (voy. Brantôme, éd. Lalanne, II, p. 258). Du Bellay parle aussi de Brusquet dans les Regrets (éd. de 1559, fol. 28 v»).
♦ Au mois de février 1548, Charles, qui n'avait encore que 23 ans, passa par Venise; Giov. Angelo Boccamazza et Marcantonio Leni proposèrent à Pietro Aretino d'aller rendre visite à ce jeune prince de l'Église; mais l'Arétin, on ne sait pourquoi, déclina leur proposition [Lettere di P. Aretino, 1609, IV, fol. 145 v®). Le môme Arétin lui écrivit au mois de juin suivant (Lettere, V, fol. 10). Le 11 mars 1550, ce fut le cardinal qui écrivit, de Ferrare, à l'Arétin (Lettere scritte a P. Aretino, 1551, II, p. 344; 1873-75, II, u, p. 210), et celui-ci lui répondit quelques siemaines plus tard (Lettere, 1609, V, fol. 258).
Vers 1555, Charles prit à son service le peintre Francesco Rossi de' Salviati, et le chargea de décorer le château de Dampierre (Vasari, éd. Milanesi, VII, pp. 34-35).
En 1558, Gabriel Simeoni lui dédia ses Illustres Observations antiques.
En 1560, le peintre Giorgio Veneziano était à son service (Mémoires de la vie de Jacques-Auguste de Thou, 1712, in-4, p. 3).
En 1562, il joua un rôle considérable au concile de Trente.
En 1555 et 1556 il eut une correspondance des plus amicales avec Giovanni Délia Casa [Opère di Gio, Délia Casa, 1752, in-4, II, pp. 25, 44, 56, 48, 53, 73, 75).
Il existe plusieurs généalogies de la famille de Mesmes dans lesquelles on relève les titres les plus redondants. Des faux, plus ou moins habilement combinés, la font môme remonter jusqu'à un chapelain de saint Louis *. Jean-Pierre de Mesmes, qui, par son talent et ses connaissances variées, eût mérité d'y occuper une place d'honneur, n'y figure nulle part. Les litres originaux conservés à la Bibliothèque nationale ne contiennent même pas son nom. Les rares auteurs qui se sont occupés de lui n'ont pas été à môme de nous faire connaître avec certitude son origine. La Croix du Maine ^ fait de lui un fils naturel de Jean-Jacques de Mesmes; Du Verdier ^ observe avec raison que notre auteur se dit neveu de Jean-Jacques; Colletet ♦ cite les dires des deux bibliographes et constate que, dans l'épîlre placée en tête des Supposez (1552), Jean-Pierre donne à Henri de Mesmes, fils de Jean-Jacques, le titre de « cousin », ce qui confirme la remarque précédemment faite par Du Verdier.
La dédicace qui se lit en tête des Institutions astronomiques, publiées en 1557, jette sur la naissance du poète beaucoup plus de jour que ne le disent Du Verdier et Colletet. Voici les principaux passages de ce morceau :
* Voy. Léopold Delisle, Le Cabinet des Manuscrits, I, p. 405. " Éd. de 1772, I, p. 573.
' Éd. de 1772, II, p. 470.
♦ Vie de Jean-Pierre de Mesmes par Guillaume Colletet, publiée par M. Ph. Tamizey de Larroque (Paris, Alph. Picard, 1878, in-8 ; extr. du Cabinet historique , t. XXIV).
« Monseigneur, il est escrit qu'un roy de Salem et grand prestre du souverain Dieu, présenta au fils de Nachor pain, vin et la disme de son revenu pour avoir, comme dit le Platon hebrieu, combatu victorieusement les mescreans et infidèles, soustenant les esleux. Le prince syrien, en recompense de sa guerison, présenta à l'héritier et successeur d'Helie dix talens d'argent et six mille pièces d'or, dont fut sa bonne volonté receue et son offrande refusée. Le pasteur mantouan voue et dédie le meilleur de son troupeau à son Dieu mortel, après mainlevée de ses biens et recouvrement de sa liberté. Je me sens votre redevable comme chacun de ces trois à leurs bienfaicteurs, et davantage encore, me souvenant combien cesle mienne vie est tenue à vostre bonté. Mais quoy? Je n'ay pain, vin ne revenu comme le premier off'rant, or ny argent comme le second, bestes blanches ny rousses comme le tiers. Je confesse la debte toutefois. Partant la raison veult que vous face devoir du fruict que j'ay parceu et recueilly durant un dixième de ma vie. Recevez donc, monseigneur, ces miens labeurs de quatre années, iesquelz, ores que petits et nouveaux soyent, neantmoins, telz qu'ilz sont, s'adressent à vous, qui pourrez aiseement entendre leur langaige et le subject de quoy ilz tiennent propos.... Je me suis le premier advancé de bailler en françois à ceux de nostre nation la première assiete des fondements astronomiques. Vienne donq ce qui doit venir pour y continuer un ferme bastiment; si est ce que cependant je suyvray ma route et jecteray la voille de mes labeurs au vent, à la louange et gloire de mon Dieu souverain, au profit de la noblesse françoise et à l'honneur de mon lignaige dont vous estes aujourd'hui le principal estoc el, si je puis dire ainsi, la vraye cynosure.
» Je donq, qui suis en tous poinct's le moindre de la famille, auray l'œil et le chef haulsé à mon estoille ; mais, si elle me default (ce qui n'advienne!), qui me fournira de bouzole? En tous événements j'auray mon Dieu pour gouvernai pendant que je regiray la petite barque du reste de ma vie parmy les vagues de ceste grand'mer, et, moyennant sa fermeté, j'espère venir surgir au port de mes entreprinses, au despit des vens d'envie, desquelles je prie le Créateur, monseigneur, preser\'er vous et vostre noble postérité, comme je désire pour ma propre personne. De vostre séjour d'Orléans es faulxbourgs S. Marcel lez Paris, ce jeudy x. jour de décembre M. D. L. VL
» Par le tout votre nepveu et tresobeissant serviteur :
Jean Pierre de Mesmes. »
Ainsi Jean-Pierre était, d'une pari, le neveu de Jean-Jacques, et, d'autre part, « le moindre de la famille ». Ce dernier renseignement nous permet de penser qu'il était fils de Pierre de Mesmes, chevalier, chambellan du roi de Navarre, seigneur de Monstroo, d'Arget, etc., quatrième fils de Georges de Mesmes. Celui-ci s'était marié en 1480; Pierre avait pu naître vers 1485 ou 1490; la naissance de Jean-Pierre se placerait ainsi vers 1515 ou 1520. Mais il y a plus : celui-ci dit en termes formels qu'il était âgé de quarante ans en 1556, puisque les quatre années consacrées aux Insiitutions astronomiques représentaient « un dixième » de sa vie. Il était donc né en 1516.
Jean-Pierre de Mesmes dut étudier en Italie, grâce sans doute aux libéralités de son oncle ; mais nous ne saurions dire vers quelle université il porta ses pas. Peut-être servit-il de secrétaire à quelque ambassadeur, comme l'avait fait Jean de Maumont, avec qui notre auteur paraît avoir eu plus d'un point de ressemblance. Tous deux cultivèrent à la fois la poésie française et la poésie italienne ; tous deux furent versés dans les lettres antiques. Jean-Pierre joignit à ses goûts littéraires l'élude des mathématiques, surtout celle de l'astronomie.
Notre auteur était sans doute rentré depuis peu de temps en France quand il publia sa Grammaire italienne S charmant petit
* La II Grammai- || re Italienne, || composée en Françoys. || Auecq' priuilege du Roy. || A Paris, || Par Estienne GrouUeau, demeurant en la rue neufue Nostre Dame à l'enseigne Saint lan Baptiste [ou Pour Gilles Corrozet libraire , tenant \\ sa boutique au Palays deuant la chapelle || des Presidens]. 1348 [1549, n. s.]. Pet. in-8 de 4 ff. lim., 251 pp., 1 1. non chiifr. et 1 f. blanc.
Le litre porte la marque de GrouUeau ou celle de Corrozet. — Au vo du Utre est un extrait du privilège accordé pour six ans à GroulleaUy le 27 mars 1548 avant Pâques (c'est-à-dire 1549).
Les 3 ff. qui suivent contiennent une épîlre « A messire Hector Fregose, evesque d'Agen », et une préface dédiée « Aux amateurs de la langue tuscane ».
Cat. Lignerolles, II, n^ 711 (exempl. au nom GrouUeau); notre bibliothèque (exemplaire au nom de Corrozet).
Il existe au moins deux réimpressions de cet ouvrage :
La Grammaire Italienne, composée en François pour l'intelligence des deux langues. A Paris, Pour Robert le Mangnier, 1367. In-16.
livret dédié « à messire Hector Fregose, evesque d'Agen », le jeune fils de Cesare Fregoso, qui mourut en février 1551, et dont les droits passèrent à son frère cadet, Giano. La dédicace donnerait à penser que Jean-Pierre avait connu en Italie quelquesuns des Fregosi. Il est muet sur ce point comme sur tout ce qui le concerne personnellement. Il ne signe même pas de son nom. L'épître est simplement précédée des initiales J. P. D. M., qui, suivant la remarque de La Croix du Maine, auraient pu être prises pour celles de Jacques Pelletier du Mans, si, à la fin du volume, on ne trouvait ce jeu de mots : Per me siesso son s.asso^ c'est-à-dire : « Par moi Mesmes, je suis Pierre. » Quant à la Grammaire, où l'auteur avoue qu'il a principalement suivi Pietro Bembo, elle abonde en observations judicieuses, et peut être citée comme un des meilleurs ouvrages de ce genre qui aient été publiés au XVI® siècle.
De Mesmes faisait des vers et vivait dans la société des poètes. Un sonnet italien de lui, signé : Giovanni Mesmio, et accompagné de la devise : Per me stesso son sasso, se lit en tête des Trois Livres des Discours de Vesiat de paix et de guerre de Nie. Machiavelliy sur la première Décade de Tite Live, [traduits par Jacques Gohory] (Paris, Estienne Groulleau, 1548, in-fol.) *. Un sonnet français, qui est également de lui, est imprimé, en 1550, à la fin des Quatre premiers Livres des Odes de Ronsard ^. Cette pièce ne porte pas plus que la Grammaire le nom de l'auteur ; elle n'est signée que de la devise : Coelum, non solum.
L'extrême modestie de Jean-Pierre le détournait de publier ses
Répert. méthodique de la librairie Morgand, 1893, I, n^ 2478. La Grammaire Italienne, composée en François pour l'intelligence des deux langues. A Lyon, Par Benoist Rigaud, 1568. In-16. Cat. Yemeniz, n^ i22'6;B3LU(ir\eT, Bibliographie lyonnaise, III, p. 2r»6.
* Nous n'avons pas vu l'édition de 1548, mais nous avons eu sous les yeux la réimpression de Paris^ Robert Le Mangnier, 1571, in 8 (Cat. Guyot de Villeneuve, 1900, n» 1339). Le premier Livre des Discours publié en 1544 ne contient pas encore le sonnet. (Biblioth. nat., Rés. E. 41).
* Les quatre premiers Livres des Odes de Pierre de Ronsard, VandosmoiSy ensemble son Bocage (A Paris, Chez Guillaume Canellart [sic]..., 1550, in-8), fol. 164 v^). — Le sonnet est en réalité à la fin du 5<^ fivre. Il ne figure pas dans l'édition de M. Blanchemain.
ouvrages. Un triste événement, la mort de la reine de Navarre, le fit sortir de sa réserve. Il s'unit à Jean Dorât, à Joachim Du Bellay, à Nicolas Denisot, pour célébrer la Marguerite des princesses K Pour sa part, il traduisit en quatrains italiens les 104 distiques latins composés sur la feue reine par les trois sœurs : Anne, Marguerite et Jeanne Seymour, dont Nicolas Denisot avait été le précepteur. Sa traduction paraphrase et souvent développe l'original ; mais elle nous paraît dans bien des cas supérieure aux versions françaises dues à Joachim Du Bellay et à plusieurs autres. Nous rapporterons ici, à titre d'exemple, le premier distique et les diverses imitations qui l'accompagnent :