‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 100 sur 269 · LE DÉFENSEUR OFFICIEUX · texte numérisé non relu

LE DÉFENSEUR OFFICIEUX

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ié ses conclasîons, il toise avec assurance son ^adversaire, qui l'a écoulé avec un air de supc- ' ligneuse et s*esl posé devant lui comme un i aux Thermopyles.

I terminée, l'agent d'affaires retourne à sa '^qaà. lui sert de cabinet de consultation. 11 dit haulucoup de bien de lui-même et beaucoup de i confrères absents. 11 passe en revue les prln- ^estions qui ont été agitées à Taudience, les Kte et les discute avec emphase. S'il a triomphé ■tte affaire, il loue la justice de l'arrêt; s'il a suci» ses poumons n*ont pas assez de force pour pro- ■" 1*ignorance et Tiniquilé du juge. 11 met facilelUa de ses clients à conlribuliond'un dîner, pendant i sa conversation n'est qu'une longue prolestalion 06 aa milieu de laquelle il brode son histoire le plus Ukient poivsible. A l'entendre, il a élé avoué ou huis- ■k province ; mais sa femme inQdêle l'a abandonné, ^ 4e l'avoir commun; ou un clerc, abusant de sa 4ice, a disparu en lui emportant des sommes imftl; ou bien encore il était avocat, et la jalousie de ■viAréres ou Tinjustice du conseil de discipline de ^ Ta fait rayer du tableau. Puis, versant des larmes

sur ses prétendus malheurs passés, d'une main*R essuie ses yeux, et de l'autre tend son verre au client. A chaque minute il consulte l'horloge, et prétexte un rendezvous qu'il ne peut manquer, ce qui ne l'empêche pas de rester quelques heures de plus.

Il est quelquefois accompagné d'un homme qu'il nomme son maître clerc, véritable Bertrand au fond et dans la forme, qui le suit pas à pas, porte ses dossiers, vit des débris de ses repas et hérite de ses vieilles bardes : espèce d'être inorganique sans cesse attaché au défenseur ofûcieux et qui n'existe que par juxtaposition.

Le défenseur oflicieux est rarement marié, mais il possède presque toujours une femme. C'est assez ordinairement une cliente malheureuse, qui ne peut payer les ser> vices que lui a rendus le défenseur officieux qu'en se constituant son esclave la plus humble et la plus soumise. Elle est chargée de cirer les chaussures de son seigneur et maître, de consigner sur un calepin, en son absence, les noms des rares visiteurs, et de procéder d Tachât et à la préparation des denrées journalières. C'est toujours en son nom que, par mesure de sAreté, le défenseur ofQcieux loue son logement, en paye le loyer, et fiût ses marchés les plus importants. Pour prix de son

LE DEFËNSEDR CH^CIEIIX.

dévûuemcntj \\ Vexpuhe au beat de pluilçurs mots, et la remplace par uoe autre, qtiî plus tard, à sod tour, é|irDiivcra le même sort.

Le défenseur oflicleuai ne s'occupe pas seulenient de représenter ses cUenta devant messieurs les juges de paÏ3i ; i] débat les inlèrèts des créatickrs dans les faillites, ct!ui du fallu lui-même ; il rédige des baui, dei actoj; de société, de vente ou d'acliais de fonds de corn» merce» et formule des eiploits de procédure qtfil donne à signer d un huissier qui lui fait une fûrte remise. 11 6e cEmrge aussi d'amener à réconciliation des époux en désaccord ou un père et un fils brouillés. £liGo il est tout à la fols avocat, notaire, huissier et juge de paii.

Si, a Taide d'économies, il parvient â garnir sa caisse de quelques centaines de francs. Il connaît fort bien les moyens d'uliUser son ar{(eot de la manière U plus pro* duclive : H aehéle de bonnes créances à bas prii^ is^ comple des valeuri d un Uni fort élevé, prête â usore, spécule sur ta détresse d'un héritier présomptif. Il décil< pie ainsi en fort peu de temps son avoir.

Il descend un é[age a mesure qu'il s*éléve dans le lenlîer de la fortune. C'est alors que notre homme commenec à occuper une position dans le monde; il étend le cercle de ses connaissances^ fréquente les spectacles k l'aide de billets que lui donnent ses clientSf se fait incorporer dans iinecomp.i|;7nie de la garde nationale, el s'aLoinie «lu Graii», â YEtiaffUe ou û la PTcui. Fuis son int-rrieur change d*aspecl. Les lanibrli de son cabinet, jadis nus, se couvrent de gravures encadrées^ il a une bl! Itulbnquc, un tableau -horloge, des bronzes, des bmpcs Carcel, un encrier-pompe fioquet; que sais -je? enfin, !out ce qui peut faire supposer au public la présence de r^vËugle déitc. Il du vient alors agent d'affaires.

U ne rréquente plus, que pour les procès importants, les tribunaux de paix» théâtres de ses premiers succès, où H CLvoie, pour les affaires ordinaires, un de iics clercs faire son sUigc de défenseur ofticïcui, •

rî1oedoit1»r

Le défenseur o cet état prospère p ploi de moyens

dune foulé de ma ineureot dâii quels il s*est attaché comise oit fait qu'augmea ter rembamt.i des oîticicrs mÎDÎstérid!, et littts«iers, Kuxqtjelâ il fait nm pour cela ma me, se croient d nager*

Deux ou trois sur cent amisser quelques mille liTm alors leur clieûtèle, louent an pied à terre à la catn pagne, et à faire des alfaireâ. La chîcaae heur; ils mourraient le lent raient de harhouîUer du ptpîer les hiéroglyphes des plèees de ff^

Totii les autres végètent moins long, al ï me u tés fia r le fik înterrentiOD dans une foule de intérêt à prolonger. Ils chaDgeot feml domicile, ne payent point de sent jamais Tu ni forme civique, du monde pendant quelque leafi» si des démêlé avec la justice» soHfHli d^une de leors Yielimes leK lit eivtfêi ils reparaissent et dîsparaisseai leur personne et leur domicUe le domaine de llnconnu.

nie lie ou psnvre, le dêrenscv u d été qu'un long procès avec ses cierSf avec les débiteurs et les avec son proprîotaîre, avec ki mes, est enfin cité» ua beau MSlfa^i le tribunal de 1s justice ditiat, m clients o*aaro&t plus l»csuîii, §mmm

LA GRISETTE

JULES JANIN

e tous les produits parisiens, le produit le plus parisien, sans contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que tous voudrez dans les pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins royaux, des musées,des cathédrales, des églises plus ou moins M; comme aussi, chemin taisant, partout où vous A votre humeur vagabonde, vous coudoyerez des rfg et d s alti'sses, des prélats et des capitaines, lants et des grands seigneurs ; mais nulle part, ndres, ni à Saint- Péterst)ourg, ni à Berlin, ni à Iphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si tl gai, si frais, si fluit, si fin, si leste, si content qu*on appelle la grisette. Que dîs-je, en Europe? rcourriez toute la France que vous ne rencon- IMS, dans toute sa vérité, dans tout son abandon, ite son imprévoyance, dans tout son esprit sémilgoguenard, la grisette de Paris, ivaots (foin des savants!), qui expliquent toute qai trouvent nécessairement une étymologie à lose, se sont donné bien de la peine pour imailymolugie de ce mot-lâ, la grisette. Ils nous ont insensés ! qu'ainsi se nommait une mince étoffe â rasage des fllles du peuple, et ils en ont tiré Dclusion : a Dis-moi l'habit que tu portes, et je qui tu es ! » Comme si nos éli'gantes duchesses e, nos comtesses qui vont à pied, nos fines mariai vivent du travail de leurs mains, toute celte et sceptique aristocratie de Tatelier ou du magaient condamnées à porter à tout jamais une trbte iaine; comme si elles avaient renoncé, cet ana-

chorètes blanches et roses, aux plus douces joies d» bi vie, au ruban de soie, â la broderie, aux souliers «eufs^ aux gants neufs, é toutes les ressources ingénieases de cette coquetterie facile qui est d la portée de toutes les belles personnes qui sont pauvres, bien faites, et qui ont vingt ans 1

Donc laissons U les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne peut pas dire, à propos de ces doux échantillons de la galanterie française, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c'est de le voir de près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui dort encore : c'est la grisette ! Elle se lève un instant après le jour, et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son ablution de chaque jour est complète, ses beaux cheveux sont peignés de fond en comble, ses vêtements sont reluisants de propreté : je le crois bien, ma foi! c'est elle-même qui les a faiis, ellemême qui les a blanchis. En même temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite; elle met en ordre le peu qu'elle possède, elle décore sa misère comme d'autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait, elle jette un dernier coup d'œil sur son miroir, et quand elle s'est bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'était hier, elle s'en va à son travail. En effet, et voilà ce qu'elles ont de touchant et de respectable; qui dit une grisette dit en même temps un petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes : elle devient alors tout autre chose; elle sort toat à lait de cet honnête département des grisettes; nne fois oisive, elle franchit la fidble limite qui la sépare da

LA GR1SETTE

Tlce parisien. ^ De celle-là nous n*en parlons pas, elle gâterait notre sujet.

Hais Cf'pondant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la griselte ? U serait hien plus simple de tous dire tout de suite quel n'est pas son travail, car qui dit une grisette dit une fille bonne â tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses suffit à produire des montagnes ; eh bien ! la griselte est comme la fourmi. Les grisetles de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait ! elles opèrent autant de prodiges que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes, elles donnent la vie, elles donnent la grilcc, Téclat : elles les créent, pour ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jtttent dans toute l'Europe; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de Taiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la pointe de l'épée.

Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent, comme en se jouant, les Umrs de force les plus difficiles ; tout ce que le caprice des femmes, dans leurs plus ingr*nicux accès de coquetterie, peut inventer, nos charmants artistes l'exécutent. Elles régnent en despotes sur la parure européenne. Elles lirodrnt le manteau des reines, elles coupent le tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes tout-puissants de la mode dans Tunivers entier ! DiUruiscz cette race intelligente et laborieuse, c'en est fait de la gr.ice européenne, déjà je vois d'ici toutes les grandes coqucUes de ce monde vêtues au hasard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant : a Ou allons-nous ? »

Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et jplacées, comme elles le sont, entre le luxe le ])lu8 exagéré des puissants de ce monde et leur propre misère à elles-mêmes, certes il faut à ces pauvres filles bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois a ce luxe et à celte misôre. Car, à peine descendue du cinquième étage qu'elle habite, la grisetle est introduite dans les plus riches magasins, dans les maisons les plus somptueuses : là, elle règne; là, elle dicte ses lois cl sans appel; pendant tout le jour, elle préside d la coquetterie des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces cadavres souvent très-laids des ti'sus les plus précieux; elle sail à fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a dissimulées ! que de laideurs elle a fait paraître charmantes ! et quand l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si gentilles, quand Tamour arrive, qui emporte dans les fêtes resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais sa parure, qui est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a fait»? est cent fois plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste qui suil d'un regard contrit celle femme qu'elle a créée, et qui se dil à elle-même, avec un gros soupir : «Je suis pourtant plus belle que cela ! » Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend trèsbien qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y loucher : sa probité le sauve ; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure et inconnue qu'elle était, dcfenir l'admiration et l'amour des hom-

mes, li elle vent i

créé par ton aignille, reaoaccr ma i m faciles conquélest «oili, ccrtet, k ph i tous les courages ! Rie est seile; eideywa^ Yée ; les fleurs soui. prêtes pov k dnkij transparente pour le seinnv, Icnkipn le soulier pour le pied, le bas hniêywiB^ an tour, le ffant pour la main : ^teg ble chrysalide de deTcnîr tootd'Bai«i^^ ger, de réaliser les plus beau t^€ls».t suite Tadmiralion des hommes, h jriv^a Ainsi vêtue» elle devient tout Ik j« »« j monde, elle marchera l'égale 4bsk tp. ;| nesse brille de tout son éclat; if aaiT fêtes, la Joie de nos théâtres; le miLiav et du pouvoir lui est ouvert : riaKnvWj triomphe. Victoire! victoire! phtsimil misère! Mais non, cette humble pni<i| vaincue : elle résistera à cette tottiia nouvelée; la noble héroïne rendnflsB parure a celle qui la paye, et elle a h chansons, sa gaieté et ses vingt ml-' simplement elle deviendra folle. Qvfa vingt ans, qui ont manqué d*anenkfi:«^ sont renfermées à Bicétre! SaTe^Tûalkiaa qu'on donne à la grisette poor prix èktd de tant d'héroïsme, de tant de IblieiqaaHf j'en rougis. Biais cette noble tlk, i sions dévorantes, est presque aosfi pnfP^ Alczaudres et nos Césars à quatre tmfc* se vêtir, pour se nourrir, poar se loger, ps^ parterre qui est devant sa fenêtre, fw ki l'oiseau qui chante dans sa cage, povki violettes qu'elle achète chaque aalii. pws sure si luisante et si bien teBoe, pov cA< soutenue des pieds é la télc, doatseniifxpl reine de préfecture, la griselte parisiesacr de quoi fournir chaque jour an déjeuff fi^ raire du ministère de l'inténeor. £k< peu, si peu que rien, elle est bien piaf ^ est gaie, elle est heureuse, elle ne ( min qu'un peu de bienveillance, va pnffl Ce n'est pas que dans ce chemio, oi j modeste sentier, semé de taat de flean ài^ de tant d'épines, qu'elle parcourt d'à | mable fille, elle ne rencontre biea àtf sa taille et a son usage. Elle se pare à brique à si peu de frais la médîocrilc, i mine est plus inépuisable qoe tontes ieii Elle est contente de peu, elle < poésie et l'amour, ces deni anges fâ ( encouragent, raccompagnent dans a i la poésie par sa misère d*aberd et cm sion, elle tient i Tamour par ses giioei i beauté sans fard. La grisette ert la ] race i part et imberbe, rhon de nos écoles. qu*on peut appdcr i 1 temps de Vannée; elle est TsaMM ressé des poêles sans maîtresses, des généraux sans épée, des J jeune homme qui vit i Paris d*aMa ternelle et d'esitérance est dediaftlt i ran de ces jolies petites marqûeidtlif cette franche commanamé I nomie et le travail, èhaou tout ce qu'il a, rien d^abotd, el aiecttki lit, et pardessus le laiché mi mril ciance, tous les'( -- -

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U GIUSETTE.

:un de son côté toute la semaine ; l*aiguillc ont des merveilles : Tim dissèque des cadaen habille ; celui-ci débrouille les textes de lie-lâ redresse tous les torts féminins qu*on à peine a*t-on le temps de se voir, de s'eni peine une fois ou deux passc-t-il devant la :asin dont la glace est recouverte d'un rientr*ouvert. Mais, le dimanche venu, adieu nte ! Taigaille et la plume se reposent, le e livre sont fermés! Liberté, liberté tout le jour où il est riche, c*est le jour où elle »l le jour où ils s*aiment à ciel et à cœur ms, notre royaume légitime, la vallée de r nous appelle ; allons, notre beau duché de 1008 ouvre ses portes; allons, notre beau int-Germain Ta grimper jusqu'à notre cin* par le chemin de fer ; allons vite, j'ai mon non gilet blanc, mes épargnes dans ma poton chapeau le plus frais, ton écharpe la ■ends l'ombrelle que Louise a oubliée chez ir, et en avant ! Et les voili qui s'emparent l'autre des plus petits recoins de la campane ; pour leur (aire place, à ces innocents » oisifis et les riches se cachent de leur ivent que le dimanche appartient A l'étu-

dianl et i la grisctte; et ainsi dans les campagnes. Tété, dans la ville, l'hiver, ils sont les maîtres souverains un jour chaque semaine ; ils remplissent les bois, ils remplissent les théâtres; toutes les Qeurs des champs et toutes les larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de régne dans l'année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si longtemps ?

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque chose : médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne, l'amour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux, il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les queliues sacs d'écus dont se compose une dot de province ; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle pleure* elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie ; elle passe ainsi du poète amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère d l'indigence brutale ; tout est fini pour elle, le papillon devient chrysalide : heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne prorision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pu trop

LA GRISETTE

Tîce parisien. — De celle-là nous n*en parlons pas, elle gâterait notre sujet.

Nais cependant, puisqu'elle Iravaille, quel est donc le travail de la griselte ? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel n*est pas son travail, car qui dit une grisetle dit une ûlle bonne à tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses suflit à produire des montagnes ; eh bii-n ! la griselte est comme la fourmi. Les grisetles de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait 1 elles opèrent autant de prodiges que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fln et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes, elles donnent la vie, elles donnent la grâce, Téclat : elles les créent, pour ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de Taiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la pointe de Tépée.

ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent, comme en se jouant, les tours de force les plus difiicilcs ; tout ce que le caprice des femmes, dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie, ]ieut inventer, nos charmants artistes Tcxécutcnt. Elles régnent en despotes sur la parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le tablier des bergères. Et faut-11 que ce goût français soit universel pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes tout-puissants de la mode dans Tiinivcrs entier ! Détruisez cette race intelligente et laborieuse. c*en est fait de la grâce européenne, déjà je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde velues au ha< sard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant : a Où allons-nous ? »

Dans cette position à la fois élevée et subiltcrne, et jilacées, comme elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde et leur propre misère à elles-mêmes, certes il faut à ces pauvres ûllcs bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce luxe et à celte misère. Car, à peine descendue du cinquième Ptnge qu'elle habite, la griselte est introduite dans les plus riches magasins, dans les maisons les plus somptueuses : là, elle règne; là, elle dicte ses lois et sans appel; pendant tout le jour, elle préside à la coque tterio des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces cadavres souvent très-laids des tirsus les plus précieux; elle sait à fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a dissimulées ! que de laideurs elle a fait paraître charmantes ! et quand l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si gentilles, quand Tamour arrive, qui emporte dans les fêtes resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais sa parure qui est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a faite est cent fois plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a créée, et qui se dit à elle-même, avec un gros soupir : «Je suis pourtant plus belle que cela ! » Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend trèsbien qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher : sa probité le sauve ; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d*obscure et inconnue qu'elle était, devenbr l'admiration et l'amour des hom-

mes, si elle veut mettre tealemcrt ee mm créé par son aiguille, renoncer ainî é sa ) faciles conquêtes, TOilé, certes, le pin s tous les courages ! Bile est seule; celle pn vée ; les fleurs sont prêtes pour la chml transparente pour le sein nu, le nbu par le soulier pour le pied, le bas brodé psvk au tour, le gant pour la maîn : qui dose oç' ble chrysalide de deTcnir tout d'oa eoif i»s ger, de réaliser les plus beaux rêves, cl /c: suite l'admiralion des hommes, la jùmt^i Ainsi vêtue, elle devient tout d'aaar^»

monde, elle marchera l'égale des ^àe ifl nesse brille de toat son éclat; ellti-ists fêtes, la joie de nos théâtres; le monitii et du pouvoir lui est ouvert : rien km.i triomphe. Victoire! victoire! pins ée m m misère! Mais non, cette humble ftwi^xe vaincue : elle résistera â cette tc-nUkicfti nouvclée; la noble héroïne rendra suikeparure à celle qui la paye, et elleiecKK' chansons, sa gaieté et ses vingt m-'-^i simplement elle deviendra folle. Qiefaiû vingt ans, qui ont manqué d'une robe fSff^ sont renfermées i Bicôtre! Saves-vooikiR» qu'on donne à la griselte poor prix de usr de tant d'héroïsme, de tant de folies qii la as j'en rougis. Mais cette noble fille, aaifis. sîons dévorantes, est presque ansiipcifF Alcxandres et nos Césars à quatre sobs pr ■ se vêtir, pour se nourrir» pour se logff. piv parterre qui est devant sa fenêtre, povk] l'oiseau qui chante dans sa cage, povki violettes qu'elle achète chaque natii. pira sure si luisante et si bien tenne, fta câ soutenue des pieds é la télé, dont servi i^p reine de préfecture, la griselte pariôeiMfa de quoi fournir chaque jour an dqcuMrfn raire du ministère d» rinlériew. El Of^ peu, si peu que rien, elle est Usa ^f^ est gaie, elle est heureuse, die ne < min qu'un peu de bienveillance, as peifa Ce n'est pas que dans ce chemin, « r' modeste sentier, semé de tant de flears i de tant d'épines, qu'elle paroont d'ia pi| mable fille, elle ne rencontre biea de y ' sa taille et à son usage. Elle se pare àa brique a si peu de frais la roédîocrH^ ( ' mine est plus inépuisable que toolaslflii Elle est contente de peu, elle < poésie et l'amonr, ces deux anfes fâ < encouragent, l'accompagnent dans la poésie par sa misère d'abord eti sion, elle tient i l'amour par ses gi beauté sans fard. La griselte est la | race à part et imberbe, 1*1 de nos écoles, qu'on peat appakri hmi temps de Vannée; elle est Ta ressc des poètes sans mail des généraux sans épée, des 1 jeune homme qui vit é Paris < temelle et d'espéranee est de^itkii i ran de ces jolies petites i cette franche conunnnavlé I nomie et le travail, i tout ce qu'il a, rien aboid, et wmi tit, et par-desstts la naieké v pi ciance, tous les'i raUesl

LA CIllSETTE.

tm chacun de son côlc toule la semaine ; raiguille ■«une font des merveilles : Tiin dissèque des cada- ^atre en habille; celui-ci débrouille les toiles de BO» celle-là redresse tous les torts féminins qu*on ft^Dte; à peine a-t-on le temps de se voir, de s'en- V^re; à peine une fois ou deux passe-t-il devant la «3 magasin dont la glace est recouverte d'un ri-

dtemi entr*ouvert. Mais, le dimanche venu, adieu ^dotrainte ! Taiguille et la plume se reposent, le «B et le livre sont fermés! Liberté, liberté tout K C^est le jour où il est riche, c*est le jour où elle Mb, c*e8l le jour où ils s'aiment à ciel et à cœur &« Allons, notre royaume légitime, la vallée de ^reocy nous appelle ; allons, notre beau duché de loud nous ouvre ses portes; allons, notre beau

^a Saint-Germain va grimper jusqu'à notre cinto éUge par le chemin de fer ; allons vite. j*ai mon ^mit mon gilet blanc, mes épargnes dans ma po- ^midi ton chnpeau le plus frais, ton ccharpe la Iwe; prends Tombrelle que Louise a oubliée chez Mre joar, et en avant 1 Et les voilà qui s'emparent *wa de l'autre des plus petits recoins de la campa- ^rineone ; pour leur (aire place, à ces innocents les oisifis et les riches se cachent de leur ils stvent que le dimanche appartient A l'étu-

diant et à la grisctte; et ainsi dans les campagnes, l'été, dans la ville, T hiver, ils sont les maîtres souverains un jour chaque semaine ; ils remplissent les bois, ils remplissent les théâtres; toutes les fleurs des champs et toutes les larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de régne dans Tannée. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si longtemps ?

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque chose : médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne, Tamour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux, il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les queliues sacs d'écus dont se compose une dot de province ; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle ? Elle pleure* elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie ; elle passe ainsi du poète amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère a l'indigence brutale ; tout est fini pour elle, le papillon devient chrysalide : heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pu trop

LA GRISEnS.

an rond des choses, de peur de tomber dans rabime. Qoell" est li rose la mietii épanouie qae o*emporte le premier vent qui sonfOe? Quel est le fruit mûr qui ne porte son ver rongeur? Au reste. Dieu roerd, cette triste fin n'est pas la même pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vi-rtu comme l'entendent les moralistes : je veux â ce propos vous raconter l'histoire de Jenny la bouquetière.

Cette Jenny a fiait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu'elle ait sa biograpie à part, une page dans ce recueil d'artistes. Jenny a été si utile à l'art !

Je dis Jenny la bouquetière, parce qu'elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant I Pour le débit des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places a Paris : TOpéra, le soir, quand l'harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint Jenny â Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique; des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune é espérer pour Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie, qui firent des quolibets a Jenny, qui l'accablèrent de mots â double sens ; mais lenny ne les comprit pas : le bourgeois libi rtin <*Kt trop laid ! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal ; il fallait sortir de ce ruisûrnble état à tout prix.

Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence, pauvre Jenny ! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui s'en va bien vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, ma bouquetière ; il y a quelque chose d'innocent â faire avec ta jeunesse et ta beauté; quelque chose d'innocent a faire, entends-tu bien? avec ton visage si frais» tes doigts si déliés, ton port si noble, ta taille sYcllc, et ce pied anihe qui donne une forme charmante à tes mauvais souliers.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens ; tiens-toi â dihtunce. Tu n'as pas même à redouter mon souCUe. Poste-toi là, ma fille» sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois muette et cal nie, laisse-moi t'cnvcloppcr d'art et de poésie; tu seras mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions démon voyage d'Italie. Reste là, reste, Jenny, sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon «Ime, sous mon regard charnu* ; que de mclaniorphoses tu vas subir ! Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent à tes pieds; jolie lille au doux sourire, les jeunes gens te révent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils arqués, réprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; après quoi, si tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu veux t'abandonner à la poètii|ue langueur d'une fille qui rêve, je fais de toi plus qu'une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de Rubens. Pauvre fille* c'est beaucoup plus que si je te faisais la maîtresse d'un roi.

Jenny, inépuisable Jenny ! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et m'oppresse, la fièvre de l'art est dans mes

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qae l'art a d'inBOceoM et àt pcérit % pose-toi : je vesx voir cb loi ne Ub eomme celles que vit Apdlcs la sutae de la déesw. Ta es Mb mi\ que, ma sévère beauté, vissantes! Et, si je lite, mt beauté dunge : U ▼oUi l'empire, Bonaine comme les Ions, Jenny, tors du festin, des boveors, re£s-nol Tode d' Ms belle et riche, étends-toi dMfe^ < es escUvei gantois; remplace les l or de rété Mils avant tont vresse, it-tn d^ienné œ matin, la vous nevonsllgores pas ce qae c'oi qui rêve toot éveillée, ot qni rêve pm vous imaginei pis tout ce qall J t di . culte dans cette ponUon ixo d'«e fon' reste des henres entières immoUe. nrtlti faut qu'elle nnisse la passion aa t^ï\ calme, l'ivresse au calme, TaBoar ai ohi grande des comédiennes, c*est aaeinni de modèle, qui est comédienne leaiajm pour un homme tout seul, comédiemcà dienne qui se drape avec ane foulard forme la couronne, noir fait la robe de bal, sainte narljit fi levés au ciel, en chantant nne chiawi Pauvre, pauvre femme! Elle passe prhn mes, sel on le caprice de l'artiste : ai h l'égorgé, on rétoulfe, on la mal eneniii dans mille voluptés orientales; die «t ai au ciel; archange aux ailes d'or, pnstihii ble ; elle est tout, elle passe par lootcs la la vie : grande dame, bourgecHse, wjjol la fable, que voules^voos? Et ceb oh < l'applaudisse, sans un battement de aniii» petite part dans l'admiration, accordée On voit le tableaa : Qne cette lemme e gard ! quelle main ! qne d*inspiratioB8 celle tète ! On porte l'artiste am nnci, oa h et d'honneurs; il n'y a pas on ttgÊtàfm Jenny : or c'est Jenny qoi a fait le lahkaB! Etrange assemblage de l>eaatî§ et de ni rance et d'art, d'intelligence et d'apalbie! à part d'une belle personne qnl paat sotir sainte après avoir obéi en avengle aaa cm' bizarres ! C'est que Tart est la grande eum actions au delà du vulgaire; c*eit qae l'art , môme cet abandon qu'une pauvre fille Méî c'est que l'art est aussi favi livre le cadavre, sans repentir et qu'aussi Jenny était douce et Jenny était soumise à l'artiste, a< qu'il s'agissait de l'art; maia U l'aiinla L'artiste redevenaiUil un homaae, la rôle brillant, elle redescendait des h l'artiste l'avait comme plaeéa é deM nait une simple femme pour se mim recouvrait de la bore ternie ses Ina à jetait sur son beau sdn son elle rentrait sa jambe **"e pas respecté la reine ou i

voriséqneropénkvil

LA GRISETTE

■'est devenae Jenny, tous voalei le savoir? Elle «né DOS temples de belles saintes qu'adorerait nn uH; elle a peoplé dos boudoirs d'images gracieuftml plaisir à voir, de O's tètes de Temmes qu'une janiiiie eneeinte regarde si avidement; elle a donné m vittge et ses belles mains aux tableaux d'his- ■ bieaveillapte influence s*est fait longtemps sen- I Tateller de nos artistes ; avoir Jenny dans son , è'était déîd un gage de succès. Jenny dédaignait Uiocre, elle s*enfuyait è écheveler quand elle était I par nos modernes Raphaëls; elle ne voulait confolia figure qu*au génie, plie n*avait foi qu'au géitnd Tartiste favorisé était pauvre, Jenny lui faiédit bien volontiers. Aimable Glle! Elle a plus •gé l'art à elle seule que nos trois derniers mi* ; dt l'intérieur à eux trois ! Mais, bêlas ! Tart a ItBBy, perdu le charmant modèle, perdu sans rerarl tst livré â lui-même sans vertu, sans pouiDi areoir, sans fortune, sans idéal !

[n'est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que déni tOQJonrs les femmes très-jeunes et très-jolies : tte et riche; elle esta présent ce que sont toujours imet très-bonnes: elle est trés-almée, trés-respec- At-fétée. La grande dame a conservé son amour jtv ton dévouement d'artiste, elle est restée un . nie a quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son Ibolard et son châle de hasard ; elle a chargé son diamants ; les tissus de cachemire couvrent ses i; 81 robe est brodée, ses bas de soie sont encore t mais troués cette fois par le luxe et la coquetdlô a des gants de Venise pour cette main si blandea senteurs de l'Orient pour cette peau parfumée louée; elle a un ^tître et des laquais. Eh bien ! ne a rien, approches : la grande dame est toujours Jennv la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes id artiste, si vous vous appelez Gérard, Ingres, Dela- Mi Vernet, arrivez, dites-lui : « Jenny, il me faut lia de femme; » Jenny vous jetera au nez ses gants ise; dites-lui : c Jenny, il me faut de blanches et

fraîches épanles, il me faut nn sein qui bat ; » Jenny ôtera son cachemire, et vous montrera son sein et ses épaules; dites-lui : c Jenny, je fais une Âtabnte, il me faut la jambe et le pied d'Atalanle ; » Jenny, duchesse, vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la bouquetière. Bonne fille ! et simple, et ingénue. et dévouée é l'art, aimant la beauté pour oUe-méme, se félicitant tout haut d'être belle parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l'ai* rain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours à l'art; elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien la prêter à l'hymen d'un grand .<:eigneur, mais ce n'est qu'un prêt qu'il lui fait : il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé â rendre Jenny à l'artiste. C'est une stipulation écrite tacitement dans le contrat de mariage do Jenny.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de talent, s'il était juste, qui ne mit de moitié dans sa gloire et dans sa fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et ]iour finir comme j'ai commencé, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance il soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux plus gaies, frais souriras, larmes amères, abnégation profonde, travail, paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la fortune et tous les excès de la misère, d'une parfaite égalité d'humeur au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux dans la bure que dans la soie, aussi é l'aise dans le salon que dans le mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la fois du Versailles de Louis XIV et de la Gourtille de nos jours ; — grande dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poète, artiste, mondaine, folle de joie, rêveuse, distraite, coquette, amoureuse, modeste, bonne et vive, prête à tout; et, pour tout dire en un mot, véritablement, entièrement et complètement, — la Grisette de Paris.

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