‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 161 sur 269 · L. C0UA1LIIAC · texte numérisé non relu

L. C0UA1LIIAC

tl« Aristide a longfpmpi tenu le haut cm]i1<iE (II- hftgèlic cl coniérlie û&m diverses Iroiipes li'arrondïsseracnl ; Anger*,

Sainl-Plonr, Li mages , Tours cl Brives-k- Gaîllflnle lui ont tour d tûuj" trcsst' des cou* ronnes et adressé de petils f ei^toulparriimés d*espnt pnmncial.rd.i se pasjiait fious !*Em|iirep et les triomphes de U. Aristide coincidaicDt diï întpn merveilleuse avec ceux du )>]u£ grand capitaine des temps modernes. Au même moment où Vienne et Berlin ou^Talent leurs portes à Napoléon^ QuimfHr^rentin el Pûténas recevaient dans leurs murs Titus et Llippolyte.

Hais bientât le répertoire de MM. Scribe, Aubcr» Pla* Dard» AIcleKville, etc., vint rêm|dacir en province le vénérable répertoire classique; les cvucetiiel les UoiiDous tuccédorenl aui longues timde^.

Les din^cieurs furent obligés d'aller demander «m correspondants dramatiques des Gavaudan, des EUeviou, des Gonthier et des Léon li ne Fa y, au lieu de se fournir chei eux de soubrettes, de conûdents et de ^andes lifrëes,

Li tragédie el la cotiicdie cplorêes se ré fu ici ère al dans trois ou quatre grandes villes : Lyon, Dordoaui, Mar^^ettlç. Rouen.. LÀ seulement Terps^ichore et Eulerpe voulurent bien céder un petit corn à 51elpomène. Racine^ Corneille el Molière obtinrent deux ou trois foi^ par semaine les êun Geu enviés du lever du rideau.

Mais, hélatl le __^

mâme joutr Idnglenipt de oÊÊêt destin le eondamnaît â Hr^A"* où il avait Iroiivé à rêpoicr at^ flétris. Les diir^ épraatct dt la i cl de riiibil brodé a'él ' terme l

Le drame vînt... le A

têde, SB moustache reti«ii«ée,i chaperon posé sur leeoiii ii]

pirDleu et maître Stt -.

vlctoneasemeiitdii tcrraJi fi'«i lié a U trififcdie el i li «m mitaine litléFiîre, iodtmi^,,, la capitale, où eU^ eotrémffffUI tyri,

QntDt i Aristide, MmêfÊkmmi des larmes améres, se omtiilk 1 solut d» {(uttier le scèoe pMi ^i moyen Ige. m Moîl.., édunfv h!

contre le castor d'Amoaj, el hi gnoble jaquette de BtinteU-F

Après ce coort et tourne i son tour les ye«t nn I

A Paris, me Riclielie«. m^l trouTail un gnnd ételi^

voir, la trigidie te

que Cé n'éfaît tous de ces dépk maîtres de uotpe sur Kaatel de la héros à la tmt i ces oitrvui

LE SOCIÉTAinE DE LA OMÉDIF: FRANÇAISE.

ianés cl percés à jour, de ces huit garJes de tricot blnnc et aux htiUebardcs rouil- >lic enQu composé de trois vieux habitués lire un petit somme dans leur stalle, et de ouvreuses de loges, des machinistes et Ce serait une bien curieuse et bien gro* t à écrire que celle de la tragédie à celte tragédie si heureusement ressuscitée aulergique et spirituel crayon de Daumicr a uelques traits de ce tableau. Ou ne saurait us épou vanta bleraent vrai que les phy.sioc qui s'intitulaient, il y a quelques années, de Racine et de Corneille, les héri tiers e Talma. Daumier les a toutes saisies sur :-à-dire au moment du flagrant délit. C'est ilude prise sur le fait, c'est bien l'école de aduite au tribunal de la charge, c'est bien ooventionnelle mise au pilori. — Ce mo- I : c'est l'histoire.

j ▼enons d'apprécier à sa juste valeur. e un peu durement, l'hospitalité donnée de la Comédie-Française à la tragédie après l'épée flamboyante et les grandes phrases îrne. Mais quelle qu'elle fût, cette hospiiien des séductions sur l'esprit d'Aristide, î ne savait pas trop s'il était plus Grec que ait absolument qu'il pénétrât, lui aussi, lire de la rue Richelieu.

II fit tant et si bien, que, grâce à la protection d'un sociétaire éméritc qu'il avait couvent servi dans ses représentations de tournée en jouant à côté de lui, tout chef d'emploi qu'il était, mais dans une pensée d'avenir, les rôli s les plus humbles du grand trottoir^, il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des comédiens ordinains do Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut encore. — Jamais la comédie n'eut de pensionnaire plus dévoué et plus utile : toujours chapeau bas devant monsieur le commissaire royal, devant messieurs les sociétaires et mesdames les sociétaires, il ne refusait aucune corvée, se résisrn^it même quelquefois à remplir l'emploi subalterne a quasi-muet, qui est si naïvement et si admirableûient déûni par ces deux vers :

. . * . Seigneur, c'est une lettre, Qu'entre vor |iropres mains on m'a dit de remettre.

Enfin, après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d'Alain, de Diafoirus père et autres déboires, notre homme parvint d faire mettre sur le tapis la question de son admission parmi les sociétaires. Il rendait de si bons services, il avait tant d'expérience et de traditiont, il était en de si excellents termes avec tout le monde , que le comité le reçut d'emblée. De ce moment M. Aristide, qui était

*■ Terme d'argot comique; grand trottoir veut dire AaW rtfftrlotrf.

LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE

ane tfftire d*trt. — Cependant le mieux ne re oublier le mal : c'est pourquoi nous al« or lu flagellation de M. Arisiide.

I talent de M. Arisiide se compose de beauàee» dlmitations nombreuses, d'une cer- \ de la scène et de quelques habitudes des Hflnce. Âtecce mince bagage. M. Aristide on immense amour-propre. 11 se cro<t le ïéb répoque; selon lui, Talma n*aurait pas éde AofCtiia français, il n'aurait point attegré de réputation auquel il est parvenu, lit mis un peu plus tôt le pied sur une apitale. Il ne peut pas se dissimuler que» »ia salle est vide et que les buralistes n'ont t besogne; mais le goût du public ne saué pour longtemps, et bientôt il reviendra li beau ! le beau, c*est un Aristide, c*est la ique Jouée par M. Al*istide !

n*e8t-i] pas le seul homme en France qui adiiUmi? Les traditions! voilà son grand nie ! Il n*admet ni les études personnelles. loDS en scène, ni le génie, ni le progrés. t les traditions! là est la perfection, là est in talent, là sont les colonnes d*Qerculede tel 11 faut porter son chapeau comme Bail épée comme la grange, s'asseoir comme * comme Damas, se moucher comme Pré* >rome Bellerose. Aristide vous apprendrai quelle inflexion de voix Lekain disait io r et combien la Clairon mettait d'intervalle

«Dtre ces deux hémistiches :

de Vénus! — —— Ô fatale colèrel

dnandcx par quelle voie ces traditions sont *à lui, il se contentera de hausser les rous lancer ce mot : Traditioni! Si vous ver que les saines doctrines se sont pentes par une transmission infidèle, que telle 30 de voix, qui était aiguë en 1720, a bien r passé de bouche en bouche devenir de » et même très-grave, il vous jettera tou- Ljsement la même répon<;e, bien que M. Aristide, Thnmme aux tradines doctrines, est In's-aple a devenir prolamation ; aussi ne s*en fait-il faute. En Le gouvernement sons:e enfin à lui donner Conservatoire et à lui faire confeclionner aux frais du budget, il tiont pcole chez lui; des deux sexes. De petits Milhridalcs, des iierbe. des AssuiVus en première lleiir, •mi^Lft dans sa serre chaude dnimaiicpie. étentions Ihé.ilrales «pii grouillent sur le ïi des qualrc-vingf-six dôparit ments trout lui Ktudiantseu droit de dixicnie aniiôe, lamarreusts pleines d'ambition, jeunes arvrage ou plutôt sans courage, femme^^ do ue qui veulent mettre leur lieaul»' en êtaîne, s'y donnent fratrrnellemenl la main. (t magnifique dans Texercire «le ses foncleur; il prend une contenance plus superbe î drape dans sa robe de chambre à ramages e à la mniu arpente d'un pas majestueux 8 d'exercice Prêtez bien Toreille à ses ob-

r Alfred, c'est ici que feu Dazi'icourt levait e et pirouettait sur lui-même! Di ble! n'y

— Allons donc... mademoiselle Hermiuie... mettezmoi là les deux soupirs d'une seconde chacun que se permettait la Dumesnil;... ça repose...

— Ah ! monsieur Polydor, ce n'est pas dans cette posture que Brizard recevait les coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les reçoit mieux de celle façon, et la situation est plus comique... Vous, vous rentrez en vous-même comme si vous aviex peur... Ce n'est pas ainsi qu'on joue la comédie, mon cher monsieur...

Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves, mais jamais dans son emploi; ils obtiennent tous le même sucrés, c'est-à-diro qu'ils sont engagés. . à retourner dans le sein de leurs familles, dont ils sont appelés â faire l'ornement. Ces éch«cs fréquents rt successifs ne découragent pas M. Aristide; i! Sf contente de dire qu'il n'a pas la main heureuse. El voici de quelle façon il consolé) après leur disgr&ce, ses élèves des deux sexes :

— Jeune homme ou jeune fille, vous n'avez rien à vous reprocher .. vous étiez initié par moi aux plus secrets mystères de l'art; mais la nature n'a rien fait pour vous... Allez...

A l'époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa position nouvelle, voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller donner des représentations en province.

C'est une existence si belle que celle de l'acteur de Paris qi i voyage! Quand il doit honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux mois d'avance par la gazette... Le jour de son arrivée est pour la ville un jour de fête... Les camarades et les jeunes gens du pays vont à deux lieues au devant de lui... II entre dans la cité entouré d'une brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames de la ville, dès qu'elles entendent le roulement de sa cha'so de poste, se mettent au balcon dans leurs plus beaux atours et lui jettent au nez les bouquets les plus odoriférants! Il y avait là de quoi séduire une tête plus forte que celle de M. Aristide ! El ses rêves, à lui, étaient encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en triomphe par la population empressée... On lui. décernait des statues... On donnait son nom à des quais et à des places publiques... Il revenait à Paris chargé de couronnes de laurier el le portefeuille garni d'un nombre infini de billets de banque... La fortune et la gloire! — ilélas! que le réveil fut triste!

.M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut tifftoié dans le rôle de Néron, et le lendemain il fit ciu* quante-neuf francs vingt-cinq centimes de recelte.

L'année suivante, M. Aristide alla à Amiens, le premier jour, il fut siffloté dans le rôle de Néron, et le lendemain il fit vingt-neuf francs quinze centimes de recette.

L'année suivante, M. Aristide alla à Villers-Cotlerets Le pnmier jour, il fut sil/loté dans le rôle de Néron^ et le lendemain il fit sept francs neuf centimes de recette.

Apres ces malheureuses tentatives, .M. Aristide, gémissant sur la dépravation de Tintelligence publique, fut obligé de renoncer aux lournces dép.irtementab s : ce qui ne l'empêche pas de se proclamer le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous le rencontrez dans qurlque théâtre secondaire, où souvent il y a des tal nts Tort naturels, fort estimables, fort supérieurs aux talents>de convention kX de routine, vous le verrez hausser les épaules de pitié el donner des marques du plus profond dédain : « Ces gens-là ne savent pas marcher, s'écrit ral-il tout haut. Ces gens-là ne savent pas dire deux mots de suite ! » Le public applaudit ; Aristide se déchaîne contre le public. 11 n'y aura véritablement Je

LE SnClETAlRE DE LA COMÉDIE FRATÎCAISE

ibéâtre eu Fraoee que lorsque tous les acteurs seroDt du genre Arislîdef que lorsque le parterre ne sera composé que de spectateurs capables de compreudreeld'ap* prouver TArislide.

Lorsque ÎL Aristide dûîl jouer da&s la pièce d'un auteur commeuçaut, il le désespère aui répctitîoos par ses observalioDs coiitî du elles, îl le met au supplice par &es critiques maladroites, il Tavcugle des bouflees de son amour- propre; mais il est toujours d*u ne docUilé et d'uue soumission partakes devant les poêles d'admiaistration^ devant les Tcrenceg des bureaux ministériels.

La principale occupation de £1* Ari>lide contliïe  éloigner du Ibéâtre K^s jeunes acteurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui aurait la prêtenUon de débuter dans son emploi. U ne permet Taccès qu^é la niédiocrilé, qui ne saurait lui causer d*ombrage. Du reate, 11 y a sur ce cb a pi Ire, entre ces messieurs et ces damen de )a Comédie, une société d'assurance mutuelle. Le vieux comique prête volontiers secours an vieil amoureux contre rinvastim d'un talent, frais et jeune» à condition que le même service lui sera rendu demain^ Jamais Û. Arihtide n'a donné sa voix pour l'admission d*un as^ pîranl qui aurait pu rendre ses beaux jours â la Comédie « Abl mouMcur Aristide, si le public afait comme vous voii au comité» ne crierait-il pas de iMie la force de ses convictions et de ses goûts : « Je suis fatigué de voir des bi>uebes sans donL'i, des tètes sans cheveux, des bras décharnés, de vieux mollets qui font grimacer 1 étoffe... Je suis fatigue d'entendre de beou?^ vers chantés sur la me-^ sure d'une sempiternelle mélodie, et je ne veux plus des restes ri'chauiïés de Lckaiu et de Dugaxon!.*. Arrière les Ârhilles qui portent perruque^ et les Iphigènies a la voix chevrotauLe! »

Unis mallieureusementle public ne peut ï«rotestcr que par sou absence, et M.Aristide et ses camnradef; se consolent de la faiblesse des recettes par les satisfactions dounées d leur vanité. Ils bannissent impitojabk'nient du théâtre tout ce qui n'a pas passé la quaimntaine : la verdeur est un litre d eiil. La Comédie n*estplui qu'up hôtel des Invalides* On cite un Ogurant de cinquante aos

sait s I

Sic lê m inn,|tin

aux iu €s d« la fc«^ p dépît à «DX. ils lu Ëmà i imposent Uot âm rèki fÉ ^il écueils. Ils ré néophyte ml falaildl téàA M plus clémetitt. D A*cat ariii ( temps, et uoe seule faii i ans. saluée par les i soutenue par qiiél<|aes seoir trîoitiplialeifiest wm 1 de DuchesDOti, iiia1|^ T du oiéUer et des dans riotérét de rsrt Mie til ait sein d^ oïiicîllilKyesItl Toreille aux causeries de i teodrf't des d^l éa nées snr loi malédtctfOQs cootre llnli

M. Aristide se r^ren k | mils enfin îl se retirera, aavl nem une représentatîai â Mil combien d'années de bam «f I le Malud^ ivtaffinaire^ îl j wm^Ê quelle paraîtront tous les sajifièta fera ses adieux an pnbiiciiAlHi^ joué avec le phu d'mgrémÊi; SM d'attendrisscBient el rénieôiMsH et d'Agrippine, C'est la h | ira manger sa pension, ntedtj face de Tancien ThéHii fti Procope, au troisîéine di^.

dien aime toi^ours à seatv f voir les banquettes de par1ani,ii vriers et des gr»elles, i pour les eoTirous de fmh, ; JftniUiti de Cb<»s3r4eM é ] mitn i Saint-llaur, cl i ' ^ roman comlqaejiisqit*i laj

;'AMATEUR DE LIVRES

CHARLES NODIER

l'conquc est loup agisse on loup, ^ C'osl le plus certain de beaucoup.

Ce que la Fontaine aditdu loup, je le dirai volontiers du pédant. Savez-vous rien de plus lourd qu un ^T~^ pédant qui veut cire " iéfçer, de plus maus-

yédant qui veut être gracieux? Et s'il me e de faire de Tesprit en huit pages, moi «jui gn'il faut d'esprit pour distinguer le prétérit aie me renverriez-vous pas à mes diphtlion-

Boz vous prévenir tout d'abord que cet tir- (uant comme un colloque de Mnthurin Corme un chapitre de Despnulcre. Dieu, la nadémie ont renfermé mon imagination dans limites quVlle ne franchira plus. Plus heu- M. qui ne poux me dispenser d'écrire, puis décidé un libraire trop exige.inl. vous pouvez mr de me lire. Son dessin était fait, sa planche . ne manquait plus qu*une longue et inutile i a sa livraison incomplète. Eh bien! la voici ; chercheriez inutilement un de ces portraits uquels vos écrivains favoris vous ont accouis êtes curieux de voir le bouquiniste repré- De esquisse fine et ori.Mhale, n'allez pas plus I prie, et tenez-vous-en au modeste conseil

de Matthieu Laensberg : c Voyez-en la représentation cicontre. »

L'amateur de livres est un type qu*il est important de saisir, car tout présage qu'il va bientôt s'effacer. Le livre imprimé n'existe que depuis quatre cents ans tout an plus, et il s'accumule déjà dans certains pays de manière à mettre en péril le vieil équilibre du globe. La civilisation est arrivée â la plus inattendue de ses périodes, Ti^ge du papier. Depuis que tout le monde fait le livre, personne n*est fort empressé de l'acheter. Nos jeunes auteurs sont d'ailleurs en mesure de se fournir â eux seuls d'une bibliothèque complète. Il n'y a qu'à les laisser faire.

A considérer l'amateur de livres comme une espèce qui se subdivise en nombreuses variétés, le premier rang de celte ingénieuse et capricieuse famille est dû au bibliophile.

Le bibliophile est un homme doué de quelque esprit et de quelque goût, qui prend plaisir aux œuvres du génie, de l'imagination et du sentiment. Il aime cette muette conversation des grands esprits qui n'exige pas de frais de réciprocité, que l'on commence où l'on veut, que l'on quitte sans impolitesse, qu'on renoue sans se rendre importun ; et, de l'amour de cet auteur absent dontrarliÔce de l'écriture lui a rendu le langage, il est arrivé sans s'en apercevoir à l'amour du symbole matériel qui le représente. Il aime le livre comme un ami aime le portrait d'un ami, comme un amant aime le portrait de sa maîtresse ; et. comme l'amant, il aime à orner ce qu'il aime. Il se ferait scrupule de laisser le volume précieux, qui a comblé son cœur de jouissances si pures, sous les tristes livrées de la misère, quand il peut lui

Paris. — Imp.de Luou AU u lJ;.or, rue Sl-L-oui*,-!'

L AMATEUR DE LIVRES

iccordrr 1c luie du \n\\h et du maroquin. Sa liiblinlbéqae rciïpleiidil île detilellcs d*or comme la loîleUc à*nm h* TOrite; eL p.ir leur a p|)aren ce extérieure elle-même, les lîrres ^niii difrrien d«s reprds des consuls» ainsi que le fouhailnit Vir^'îlc.

Alexandre tHalt bîbUophîle. Quand la victoire eut f»lacé dans f^es maiit*; les ridies cas^scttei de Dariu:;, il pouvait y renfermer k^ [Ans rares trésors de la Perse. 11 y détHj$a les œuvres d'llom«re.

I^s biblio^ikîlfs <eti vnnt cornine les rois. Autrefois le.s rois étuleot liMIophtles. C'esl à leurs soini^quc nous devDDi tatit de manuscritit iLie^timabtcs doni une muotllcencG ^clnirèe mulLl|pLiait les copies, Alcuin fut le Grntljuy^e de CharUrmîigRe, comme Gruthajfse ràlcuîn des ducii de Hour|;ogne. Les bt^aux livres de François K porteront atisd loin que ses monuments la renommée de SCS salAninndrcs. Henri 11 contiâillc secret de son chUTfft amoureux aux magiiin(]ues reliures de sa librairie, comme nux somptueuses dècoratÊons de ses pabis. Les volumes qui ont fippartenu n Anne d'Autriche font encore, par leur chaste et noble éltj^ance, les délices des cannaisseurs.

Le^f;riLud«i !;ei[^nfurs it les ^ens notables de t'Êtlt $û conforniaifiit nu f^oiiï du iiouvernin. Il y avait alors aiitiint d^opnleiitrîî biblir)thi!i|neii que de famiUes à écus« SQii^ et à p.innouce.-iux. L^ Guise, les d'LIrfé, les de TLiou» les HîeJu'iîï^u, les >Utzarin, les Uigoon, les Slolè, les Uns£iui<T, U's ï^cpuier, les Culberî, les Lnnioljînon, les d l^^tréiSt te^ J'.Vuniont. If's laValUêrc, ont rivalisé, presque jusqu*iî nos jours, d'uti1eî> et savantesrichesîies; et je iHimmc au Uasaril i|uci<^ui «^Hins de cc^ nobles bllilîo^ phi les [i(>urin'é|orguerle^oin fastidieux de nommer tout je monde. No^^ successeurs ne seront pus ^i embarrasses.

llien plus, la Gmmce ellc^nicmCf la Ûunncc aima les livres! Elle a bcancoup cbîingc depuis, le trésorier Urollicr influa plus â lui seul sur tes progrès de U typoprn[thiG et de h reliure que ne Le feront jamais nos cbétives rardtiilles et nos budgets Uttcriires, si économes pour leit lettres. Son exemple fut suivi de Zamet à Mon- Inuron, et ûr celui-ci à Samuel Bernard. Paris et Crevenua. Un simple mitrcliand de bois, M. Girardot de ?rè^ fond» releva sa noblesse un peu équivoque par cet honorable emploi di' Tar^^ent, qui lui assure du moins rimnmrtniîtn des biblîoi^rnpbies et des catalogues. Hias banqiriers n'en sont pas jaloux.

n y a qitehpie temps «[u'undemes amis visitait un de ces c:i pilai iiïlcs lî millions, entre les mains desquels cir^ c nient înressamment tous les trésors de Tlndu strie et du comnjçiTe, jionr y rentrer augmentés à'um large récolte d'tïr. Ini|>aiient d'échapper au fiiste qui IVblouIssait, il tî-^moigna le désir de se réfugier dans la bibliothèque : « La bli>Siolhéque? dit Grésus, n' allez pas plus loin, la voici, » Otle î>iblioïbéque se réduisait en effet â im portefeuille énorme, enflé de billets de banque, « Peu ^ez^ vous, ajouta le financier avec la fatuité railleuse d'un sot qui a eu resprit de devenir riche, que les bibli{it1ie.|iies les plus célèbres du monde renferment un volume de cette valeur? i H n*y a rien d répondre à cette question, sinon que Thomme qui possède un pareil volume est bien malbi urcux de ne pas trouver du plaisir é en acbctt-r d^tutrcs.

Le bibliophile ne se trouve plus dons ces classes élevées de notre sociéic progressanU (je vous demande pïirdon pour ce bideui participe, mais il passera, li vous vouicï bien le permeitfe, avec le verbe projrriier) ; le biblio|ihile de notre époque, c'est le savant, le littéraleur, l'arliste, le petit propriétaire à modiques ressources ou à fortune congrue, qui se désennuie dans Je com*

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onanaîs uiip et je toss &■■ m passé ciaqôiate ani et n vtitler |MMir se oompcMr «k ss biblfoUièiiiie poor lifre. T«i vous notifie que c*est as Is jooFd^littî Tamonr de Tofal i pOTteat point d^iêrlL

L*Ofi{wsé du litlil[ gmnàm eelgneum de de la banque, nos honinies de lettres, laot celle arislocntîe imfMisaiiiÊ fviil aemeois de la c!Tiltsati0fi mi " et les lumières da ffenre km Voltaire. VoJUiîre ^ â lemi se résument rioTenliiMi des kii Tin veD lion de i*ii est dans VoltairCp le scrupule quHmar de Miv k drle. Ce n'est pas qae le garde hlea ; inaîs il se fi^îdle préteite spécieux à A rawis du blbUo|ihoJie, UmI est déjà bouquin ; le blettes négligées de soa ofeiM les pv^es qui maenlent, mît de ehifîons humides, tribal ftàSi affamées, entre les mit&s da dessous du poids; car le d'an livre et le vend. Je m'd le lit pas et qti*tl ne le ,

llyaquelquedntïiie' de géoiep se ironvi tvrprli suite de son déjeuner, fi^p ridicules auxquels les d|nk sont trop sigeU. Il ava^éiiM inutîlemciit dans :

égare, quand ices êparses dans son mAÊÊÊ^wmmk seigneur suseraîn (Ton ^|Pit^^ voisine. Il écrit au noble francs d'emprunt pour aoe sa lettre, attend, et reçoîi p«v fleiible du cardinal â &ijavi vient heitreusement, il la lie date est ju3squ*îd trop eiHani raconte» mais elle n'est | vint célèbre, ee qui anii il mouraty ce qui anife monde. La reDomoaée ia av dans les salent de la Bai^ tf phes, qui ne fut pas coli i la tioa dans les Testas, le Tai ii, 9 à rurbaniié françaiaa, M dans un encan eê le ~ ' pour teuter le étonné si ce petit dans fl^* fn^in* «f prouve qu n it autre. On : , ftf trut de a m

L'AHATEDR DE UVRES.

9 espèce de bibliophobe auquel je puis parbrutale antipathie contre les livres, la plus le toutes les choses du monde après les B fleurs, les papillons et les marionnettes; me sage, sensible et peu cultivé, qui a pris 1 horreur pour Tabus qu'on en fait et pour le ont. Tel était mon noble et vieux compagnon le commandeur de Valais, quand il me dimmanl doucement de la main le seul volume resté (c'était, hélas! Platon) : « Arriére, ar- >m de Dieu ! ce sont ces drôles-lâ qui ont prérolution! Aussi, ajoutait-il Oérement après é avec quelque coquetterie le poil de sa grise, je puis prendre le ciel à témoin que je lis 1o un seul. »

distingue le bibliophile, c'est le goût, ce tux et délicat qui s*applique à tout, et qui larme inexprimable é la vie. On oserait gainent qu'un bibliophile est un homme à peu IX, ou qui sait ce qu'il faudrait faire pour inéte et savant Urbain Chevreau a décrit Bment ce bonheur, en parlant de lui-même, fais mon compliment. Vous serez de mon ( voulez l'écouter un moment à ma place, et cjâ que vous n'y perdrez pas. < Je ne m*enit-il, dans ma solitude, où j'ai unebibliolhéque reuse pour un ermite» et admirable pour le

choix des livres. Oo y peut trouver généralement tous les Grecs et tous les Latins, de quelque profession qu'ils aient été, orateurs, poètes, sophistes, rhéteurs, philosophes, historiens, géographes, chronologistes , les Pérès de l'Eglise, les théologiens et les conciles. On y voit les antiquaires, les relations les plus curieuses, beaucoup d'iLiliens, peu d'Espagnols, les auteurs modernes d'une réputation établie ; et le tout dans une fort grande propreté. J'y ai des tableaux, des estampes ; un grand parterre tout rempli de fleurs, des arbres fruitiers, et, dans un salon, des musiciens domestiques, qui, par leur ramage, ne manquent jamais de m'éveiller ou de me divertir dans mes repas. La maison est neuve, et bien bâtie; l'air en est sain, et, pour ra'acquilter de mon devoir, j'ai trois églises à côté de mes deux portes cochcres. »

Si Urbain Chevreau avait vécu du temps de Sylla, je ne sais pas trop si le sénat aurait osé proclamer Sylla le plus heureux des hommes de la terre : mais je suis porté à le croire, car il est bien probable qu'un homme comme Urbain Chevreau n'aurait pas été connu du sénat. Remarquez, en effet, que ce digne Urbain Chevreau, l'objet et le modèle de mes plus chères études, l'enchantement de mes plus agréables lectures, prœsidium et dulce de* cu$ meum, a oublié ou méconnu, dans ce charmant tableau d'une existence digne d'envie, ce que sa félicité •▼ait de plus précieux et de plus rare. 11 était plus sa-

L'AMATEUR DE HVIiES.

?antque les savanU de san teinps, qui élaîentsl saranL^; Î1 élatt plus lettré que Ie« Uitréf<; U fai&iildfîK vers qui valaienl les meiUenrs vers, et de la prose si ptcinc, si abondnnle et si racîle, «|u*on croît VeDlcodre quand on le lU, Quede péri h â éviter! Que d*ob^tticlfS â vaincre pour être lieureuil II fiU heureux, parce qu'il sut se coiilenler de Sii fortune et se paîîscr de la gloire. On l'oublia tellemint de son temps, quil ne fut pas de I^Acadèmie; mais la liaiue l'avait Umé en paîi commt^ la faveur, et Il mourut paiî^ihle, entre ses lleur^ et ses livres, à TAge de quatri>- vingt- huit ans.

\j\\û la terre soit 1éf;ère au pluft aimable et au plus érudjt des bîblinphile^^, comme dit h petite [ihrase épicédiquQ auJEVurd'Imi consacrée! Mais que sont deveuufi ses livres, \cA livres si choi^^iiî et si propres d* Urbain Chevreau, dont aucun catalogue récent n*a friil mentioaî G'etl Id nue question vive , pressante , îucîsiv^ , et dont on s'occupera beaucoup dans le monde social, quand le momlt^ social no ^'occupera plus des sots non-sens de philoi^ophie liunianitaire et de méchante politique dont il est juf;ituc.

te bibliophile sait choisir Ic.^ livres- le biblîomnne \g^ entasse^ Le biblluphitc joint It' livre an livre après ravoir soumis û toulr;!^ le^ tuvestig:alions de ses seni et de so n L M te 1 1 i geu ce ; le bi bl ïo n l :i n f e n tasse les li v res les uns sur k's antres gaiis les refjirder. Li> bibliophile ap^ précie li'. livre, k biblîomane te pèse ou le me»«iire. Le bibllo]ifiile pmc^-de avtx une loupe, et le biblîomane 'avec une toise. J'en connais certains qui supputent les enrichissements de leur bibliotlièque par mètres carrés.

L'Innocente ei dcUcieuse Oévre du bibliophile est, d.tns Ui biEiliumanei nue maladie ai^ruc pous^r<e au délire. PnrvRntie i\ ce degré l^iLil de parn3iy>nie, elle n'a plii'i nnï d inh-lligeut, et ï^e co]if<iniJ avec (^mles les manies. Je ne ^m i^i les phrénologistes i|ul ont Jécou* vert tant ih) îtiaiises ont déconvrrl jn^qu*ici dans Ttuveîo|ip-' osseiiîiL' de notre pauvre ciTvelle Tinstinct lie colli'cliviii), si ilevulûppé dan^ pi tJ Meurs pauvres «ijaldes de ma coun.iissiince. J'en ai vu un. dans ma ji nncsi^e, qui faisait coilcrtion Je bouchons^ de lîo^e, anecdotiques ou hivtiiri |ues et qui les avait rangés par ordre, dans son imniiin^e {^alutas, sons des étiquetirs ins^tructivcs, avec jndic'.tion de Tépoque plus nu moins iîolenuelle où ils aviit' ut éti! l'iliMit^ lie la boiUtille; çxcmptum ui ;

« 3L LI UàLkl, CQAllfA^M ïtorSjiCrï t»£ FI^IUIKHE (JLALLTt;

ITâlS&À]

doit iTi ■ p pféi li 1

Du saDJ io rîdîealc. il t'f ii phile tu tnùiîi ttiiie, O t'j a i phile dertetil soafeni Irbtîti croît ou qmnd Si fonise .

convénieiiU auxquelt les fit» j ses ; maU le premier eâ bki g Mon dter ei houorable mtîtff .

bibliophile délictt etdîQSdki maisons à six élages tii reot i forma ts, empilés comnie les fi péennes, c'e«t*â-dîre iibe tV qu'on aurait an £iî pu prendre de loîs.C^êUit, en effet, de «ériuèè viens quVo f ofigeant un jour i qucs mal calés, et dont la pni n'avait paa issaré l'aplomb, je i d*iin livre unique, dont ni i empressée de lui céder la |«__

It^bre. M« Boulant me reg^irdal

bonhomie gracieuse et spiritirlif lier; et, frappant du bout de M de ces masses énorroei, mudli ( une seconde et une tratiè bien li, on U. m Je frémît i treuse plaquette avait dUpan ] sous dîx-buil mille in-folio; m négliger rintérét de mon «IhL tei lées dans leur équilibre incali de M. Boulard, le balançiîeMi ni ère menaçante, et leur mmwi, la tlécbe légère d'une cat^édnît| clocbes OQ aux iSMUti de la 1 liird, et |e m'enfuis avaiil lion, ou Pélion lur 0*^, L^ pense que les hoUandUta mU fors, et de vingt pieda de bMt, i rappelle pas ce péril uns UMfii

abuier des mota que dappte L,

vanubles monygnes de Uvrei fi'«l qu'avec k npe, el «mieolr ^'wml^

Uonftnim bofrendum, ialnme, ^^i

Le bibliophile ne dmt p« lai qulniite, dont ncua allmii paitar,!

phile ne dédaigne pai que plus d'une] rl«i

T/AHATEUR DE LIVRES.

fttéraire sous une grossière enveloppe. Mal- % ces bonnes fortunes sont fort rares. Quant Cy il ne bouquine jamais, parce que bouquinera choisir. Le bibliomane ne choisit point,

lisbta proprement dit est ordinairement un r 00 un professeur émérite, ou un homme tsé de mode qui a conservé le goût des li- D*a pas su conserver assez d*aisance pour en ai-U est sans cesse à la recherche de ces édeuz, rarœ aves in terris, que le hasard leat avoir cachés d'aventure dnns la pouséchoppe, diamants sans monture que le vulnd avec la verroterie, et qui ne s*en distinregard judicieux du lapidaire. Avez-vous enr de cet eiemplaire de V Imitation de Jésusloasseau demandait en 1763 à son ami M. Du- 11 annotait, qu'il ornait de sa signature, et \ feuillets se tmuve marqué d'une pervenche laie pervenche, la pervenche originale que ait recueillie la même année sous les buissons les? M. de Latour est possesseur de ce bijou de (uirence, qui ne serait pas surpayé au poids de lui a coûté soixante-quinze centimes. Voilà ue conquête ! Je ne sais toutefois si je n'aiment le vieux volume de Théagène et Chariclée abandonna en riant à son professeur:* Vous il» brûler celui-là; maintenant je le sais par ce joli petit livre n'est plus sur les quais, lalnre élégante et les notes grecques en cagnons qui le feront distinguer entre mille, oods qu*il y a passé. Et que diriez-vous de igioale du Pédant joué de Cyrano, avec les que vous savez, enfermées dans une large cette simple note de Molière, griffonnée sur c Ceci est à moi ?» Ce sont là les douces

plus souvent, il faut en convenir, les mer- Uusions du bouquiniste. Le savant M. Barpublié tant d'excellentes choses sur les ano- |ui en a tant laissé à dire, avait promis une le spéciale des livres précieux ramassés penite ans sur les quais de Paris. La perte de ce erait fort à regretter pour les lettres, et surss bouquinistes, ces habiles et ingénieux ale la littérature qui rêvent partout la pierre e, et qui en trouvent de temps en temps lorccaux, sans prendre grand souci de les sser richement dans des reliures fastueuses. iste croit toute sa vie posséder ce que periosséde, et ses épaules se soulèveraient de . récrin du grand Mogol ; mais le bouquiluissantes raisons pour ne pas relever ses rila vaine apparence d'une richesse êlrang.:re, )C son motif secret sous un prétexte assez La livrée de IMgc, dit-il, sied aux vieilles

de la typographie, comme la patine au que. Le bibliophile qui envoie ses livres à ressemble à un numismate qui ferait dorer es. Laissez le vert-de-gris à Tairain et le aux bouquins. j> Ce qu'il y a de vrai au fond a, c'est que les reliures de Bauzonnet sont et que le bouquiniste n'est pas riche. N eng la beauté d'un fard presque sacrilège, et ez pas les livres aux opérations dangereuses iration quand ils peuvent s'en passer, mais ement qu'aux livres comme aux belles la pa* ; en rien.

lu bouquiniste est un de ces substantifs à

sens double, qui abondent malheureusement dans toutes les langues. On appelle paiement bouquiniste l'amateur qui cherche des bouquins, et le pauvre libraire en plein air qui en vend. Autrefois le métier de celui-ci n'était pas sans considération et sans avenir. On a vu le marchand de bouquins s'élever du modeste étalage de la rue, ou de la frileuse exposition d'une échoppe nomade, jusqu'aux honneurs d'une petite boutique de six pieds carrés. Tel fut naguère ce Passard, dont la mémoire vit peut-être encore dans la rue du Coq. Et qui pour* rait avoir oublié ce Passard, avec ses cheveux coupés de près, sa courte queue en trompette, son gros œil fauve et saillant, et le petit œil bleu enfoncé qu'un jeu bizarre de la nature avait opposé à l'autre, pour que le signalement de Passard n'eût rien à envier à son caractère en originalité excentrique? Lorsque Passard, l'angle droit de sa bouche relevé par une légère convulsion sardonique, était en humeur de parler; quand son petit œil bleu commençait à pétiller d'un feu malin qui n'enflammait jamais son gros œil éteint, vous pouviez vous attendre à voir se dérouler devant vous toute la chronique scandaleuse de la politique et de la littérature pendant quarante années historiques. Passard, qui avait colporté, sous le bras, sa boutique ambulante, du passage des Capucines au Louvre, et du Louvre à l'Institut, avait tout vu, tout connu, tout dédaigné du haut de son orgueil de bouquiniste. Et cependant Passard n'était pas l'homme d'Horace, dicendi bona mala locutus; il n'en était que la moitié. La mémoire do Passard ne se rappelait que le mal; mais avec quelle verve ironique, et quelquefois éloquente, il stigmatisait de son mépris les noms les plus illustres, c'est ce qu'il faut avoir entendu pour le croire, c Mirabeau cependant? lui disje timidement un jour. — Mirabeau, me répondit fièrement Passard en se campant sur le pit>d droit, était un stupide polisson. » Je me hâte ded«'clarcr, pour l'acquit de ma consci<'nce, que ceci ne prouve rien si Passard ne connaissait pas mieux les hommes qu'il no connaissait les livres. Ce qu'il y a d'incontestable pour les bouquinistes amateurs qui l'ont visité si souvent, c'est que sa conversation était beaucoup plus curieuse que ses bouquins.

J'ai cité Passard, bouquiniste obscur dont le nom ne brillera jamais dans une biographie; Passard, qui est, selon toute apparence, le Brutus, le Cassius, le dernier des bouquinistes. Le bouquiniste des ponts, des quais et et des boulevards, pauvre créature équivoque, anomale, étiolée, qui ne vit plus qu'à demi de ses bouquins méconnu?, est tout au plus l'ombre du bouquiniste : le bouquiniste est mort.

Cette grande catastrophe sociale, la mort du bouquiniste, était un des résultats infaillibles du progrès : douce et innocente supcrfctation de la bonne littérature, le bouquiniste devait finir avec elle. Dans cet Age d'ignorance auquel nous avons eu le bonheur d'échapper, le libraire était, en général, un homme capable d'a|<précier ses publications, qui les faisait imprimer sur un bon papier solide, élastique et sonore, el qui les faisait recouvrir, quand elles en valaient la peine, d'un bon cuir imperméable, assujetti par une bonne colle et par une bonne couture. Si le livre tombait par hasard dans le domaine du bouquiniste, il n'était pas perdu pour cela. Basane, veau ou parchemin, sa reliure brûlée et racornie aux feux du soleil, imbibée, détendue et ramollie par les averses, revêtue par le vent d'une couche épaisse de poussière qui devient de la boue quand il pleut, protégeait longtemps encore, sous un abri fort disgracieux au regard, les visions du philosophe ou les

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