‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 187 sur 269 · LE COMTE ALBERT DE CIRCOURT · texte numérisé non relu

LE COMTE ALBERT DE CIRCOURT

i y a quelques jours, un gculilhomnic campagnard, dont la jeunesse s*csl écoulée sous Tancien régime, me parlait avec |>hilosophic de la transformation complète qu'il avait vu subir à la société, a J*ai , abandonné sans regret la poudre, quoiqu elle conservi^l les cheveux, disail-il en passant un ])Clil p«'ij:ne d'éc.iille sur son crilne bel et bien dégarni; les panl.ilons sont moins décents, mais plus chauds que les culollcs, il fiiut on convenir; je me serais habitué à vos nouvelles méthodes de diner à cinq heures, veillrr, ne pas sou| er, etc., quoi(iuVlles ne vaillent pas le diable; je vous passerais vos contredanses, qui ont Tair d*uiie mêlée, et font une poussière abominable; j'auniis niémc pris mon parti d*élre coudoyé à rassemblée par le Gis de feu mon intendant : mais ce que je n'ai jamais pu supporter, ce sont des salons qui ressi mblent à des salles d'auberge, où l'on ne sait, en entrant, à qui aller faire sa cour, lanl la maîtresse de la maison oublie ou bien ignore son rôle On Irouve encore des chM«'laines, mais il n'y a plus de maîtresses de maisom, njouta-t-il en prononçant ces derniers mots d*un ton sentencieux, partant plus de sociétés où un galant homme se sente â l'aise : aussi je reste d la campagne. » — La conclusion du vieux gentilhomme me sembla un peu bien sévère, pour parler son langage; cependant je crus pouvoir, en sûreté de conscience, lui accorder que rien ne ressemble aux maîtresses de maison

d*autrefois moins que not enÊrepremuie» êi tw mais je me permis d*émeUre le doute que soninèBl; a l'égard do la coiffure à la Titus, des oonlreàiB! soixante- quatre et autres traits de moeurs iMi naires, fût parfaitement conséquente aTec le a Certes, lui répondis-je, ce n*est pas à moi (pH * lient de défendre la poudre que tous Tenn d'ak uer, je me rappelle avoir tu des coiffures i l royal, et je n*ai rien â dire en leur faTeur sous! port pittoresque : nous afons d'ailleurs des c ques d'une égale efOcacité. Mais la poudre, ks] les assemblées choisies qui commençaient i sn et se terminaient ptr un souper en petit comilé, nuet. la contredanse à huit, autour de laquelle sait cercle, toutes ces choses légères en appare vaient-elles pas une iniluence directe sur le ton de la société dont les maîtresses de maison ne I subir la loi. même lorsqu'elles semblent s*ai de toute règle? car les maîtresses de maison. les auteurs, comme les journalistes, comme U qui courtisent un public, deviennent nécessaire! méléons, et leurs travers, dont nous les tançoa appartiennent en propre. Si une maîtresse de ne s'occupe plus de ses hôtes, c'est que êtM I veulent plus qu'elle s'occupe d*eux; si elle ne lai à un galant homme le loisir de lui faire sa eoi que les hommes font maintenant la cour aox fin ne veulent plus fjire leur cour,,, — Mais la poM cria sèchement mon gentilhomme, qui ne me ta de bon œil relever le drapeau qu'il avait quitté» dre et les paniers qu'ont-ils à faire aTec ceb poudre et les paniers, répondis-je TÎTeDieiil, cli sauvt gardes du bon ton et de la dignité! Avsc 1 gan et répée eu travers, les paniers ei les pôab.

LA MAITRESSE DE MAISON

gurez-Tous isos coKnes d'aujourd'hui, nos heurls încîyils, nos danses de rustres? le galop dansé en poudre et en paniers? vous ne voyez cela qu'à travers un nuage. » Le digne gentilhomme sourit avec indulgence au jeu de mots qui m'avait bien involontairement échappé. c< II fallait de la place pour le menuet et la belle contredanse,

. qui ne faisaient qu'un syslème avec les trois révérences; les trois révérences, et les compliments allaient ensemble et se tenaient avecla galanterie des manières, la mesure

' et la courtoisie entre hommes, les frais de conversation, toutes choses sans lesquelles une maîtresse de maison ne peut demander pour ell* ni oljtonir pour les autres aucun égard. Avec la poudre et les paniers, vous mettiez cent personnes dans un salon où nous en mettons six cents, après y avoir taillé un entresol. Ne trouvez-vous pas dans cet encombrement un motif tout naturel à ce que vous n'y puissiez pas faire agréer votre cour, et encore à ce que vous y soyez coudoyé par le flls de feu TOtre intendant? Ah! la poudre et les paniers, monsieur, qui nous les rendra? — Vous n'avez jamais connu cela, et vous en parlez comme un aveugle des couleurs, me repartit aigrement le gentilhomme campagnard; mais ti vous aviez comme moi vécu sous l'ancien régime, vous ne pourriez prendre en patience la société telle que vous nous l'avez faite, messieurs les novateurs. »

Nous restâmes longtemps sur ce chapitre, et je finis par accepter de bonne grâce le rôle que mon antagoniste m'assignait d'ofÛce, celui de défenseur des nouvelles coutumes et des nouvelles maîtresses de maison. Celles do province me fournirent de bons arguments pour mon plaidoyer forcé. En effet, si le type gracieux de la maîtresse de maison, ce type superlatif de la société françaiise avant 89, est à peu près perdu aujourd'hui, c'est en province que l'on en rencontre encore quelques re- Uets. L'art de tenir un saloH y est conservé par tradition, et, grâce aux maltresses de maison» la société en province est encore ce qu'elle veut être. Cependant, avouons-le avec douleur, même dans ces cercles étroits flanqués de solides défenses, que les uns nomment règles des convenances et des bons usages, que les autres s'enhardissent à qualilier de préjugés, il commence à s'infiltrer aussi un esprit d anarchie, et les physionomies heureuses que nous voudrions pouvoir esquisser disparaissent do jour en jour, hélas ! sans être remplacées. Au risque de nous répéter, nous dirons encore qu'il faut aller chercher une image de la maîtresse de maison seulement dans des vieux hôtels où, sans fouiller trop au fond des armoires, on trouverait un carton à poudre garni de sa âne houppe en duvet d'édredon. Dans ces respectables familles, jadis attachées à la robe pour la

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plupart, les jours de réception, de grande ou petite a«iemhlée, tons les enfants de la maison, mariés ou nubiles, sont rigoureusement tenus de ne pas s*absenter; ils forment Télnt-major de leur mère et sont chargés, chacun suivant sa capacité, de faire leur part des honneurs. L'un, distingué par des connaissances en o/yicf, surveille le service dos rafraîchissements; un autre, que le ciel a doué d*une flne pointe d'esprit, a dans son département les petits jeux et la cour à faire aux jeunes Qlles, toutes généralement quelconques, sans préférence, excepté pour les laides et les plus dédaignées ; le personnage instruit d« la famille, celui des enfants qui se destine aux emplois graves, attaque les hommes d*Age mûr sur les questions de politique et d'agriculture. 11 doit provoquer les dissertations et les écouter à titre de leçons ou de renseignements proC tables, sans beaucoup parler luimême, car ce n'est plus qu'en province que l'on applique ce judicieux aphorisme : c L'esprit d'autrui nous est moins agréable que le nôtre. > Une heure avant le commencement de Yassemhlée, la maîtresse de maison a disposé ses fauteuils en cercle, et s*est placée au coin de la cheminée. Quelques tables de jeu sont tout ouvertes et les parties arrangées d'avance. Quatre cartes extraites de l'un des jeux attendent, ainsi que l'allumette en papier et les bougies, que la maîtresse de la maison donne le signal : alors l'un des enfants éclaire le tapis vert et offre respectueusement les quatre cartes â quatre vieillards, qui sont aussi habitués à faire leur boston que le roi de France son i^'hist. Tout a été prévu dans ce salon où l'arrangement régulier des choses et des gens met chacun à Taise â peu prés comme le soldat au milieu du peloton. Avant d'arriver, on sait qui on verra, ou plutôt qui on ne verra pas, car il n'y a pas une penonne invitée qui ne le soit à un titre connu, valable et admis par tout le monde; aussi la société fait corps. Si nn étranger pénètre dans ce salon, il a produit des recommandations, parenté, amis, position, quelque garantie positive. A chaque nouvelle présentation qu'il a l'honneur d'obtenir, l'histoire de ses droits a cet avantage ne (ait qu'un avec son nom. Par exemple : < J'ai l'honneur de vous présenter M. ***, cousin de notre ami de...; il a fait la campagne de 1815 avec Louis de La Rochejaquelein. > Après rénumération requise, la maîtresse de maison entame la première un sujet de conversation qui puisse prêter à quelques développements; lorsque les deux interlocuteurs sont, comme disent les marins, solidement abordés f elle les quitte, mais sans les perdre de vue, et, dès que les grapins paraissent se relAcher, elle vient prendre à la remorque son protégé pour recommencer ailleurs la niémi* manœuvre. Pendant toute la soirée, elle appartient corps et flme â ce nouvel hôte, comme les habitués de son salon lui appartiennenL bille répond de tout et de tous, à l'étranger de l'urbanité de ses compatrioif^s, au jeune homme de ses plaisirs, à la mère un peu prude pour ses Glles du ton qui régnera dans les discours et les manières, et tout le monde lui obéit, se laisse exciter ou modérer par elle, lui fait place pour qu'elle exerce partout sa surveillance, et les jeunes gens l'escortent pour prendre ses ordres. Si la maîtresse de maison de province savait bannir l'ennui de chez elle, secret qne sa roén* ne lui a pas laissé, tous les gens de goût déserteraient Paris et s'en iraient chercher dans nos virilles capitales la simplicité, la vérité, la sécurité des relations.

A Paris tout est diflfrent de ce qne nous venons de décrire ; l'organisation de la société y est faite d'après d'autres bases essentiellement transitoires, et les maitresses de maison y ont un rôle bien plus compliqué.

Ici plus de divisions par classes et par rang«, ou par tis, point de ces existences qui donnent le dniit 1 admis partout, et forcent en quelque sorte la snnr, se donner, tel jour, rendex-vous dans tels salons. A F ponr monter au poste éminent de maitresse df son, il s'agit uniquement, mais absolument, de &> ser au delà de cinquante mille francs par ao; pe^ porte que ce soient cinquante mille francs de mte^^ de capital ou de dettes ; personne ne contrôle les ( nés. Mais s'il n'est pas difilcile de s'élew à cette kioi s'y maintenir exige les plus constants et les plut sir efforts. L'année dernière voua eDtendîavatjciM (en dire avec satisfaction : c Je vais ce soir (teVaoonii de S***; » cette année elle D'en oonviendnii ^c» < casant; c'est ches la princesse A*** qne Vonte • d'aller. La comtesse explique cela par rm|ritittt monde, la princesse par le bon goût des PamicKt. née prochaine elles tiendront toutes deux le nés» gage, et rien n'empêche que, dan» cinq ou six au n'aient fait, comme la lune, leurs deux qnanici curs et ne reviennent briller dans tout leur éclat tresses de maison, femmes à la mode, lions et t de salons, tout s'élève sans raison et disparaît nu nous sommes maintenant une nation de parveniL

La maîtresse de maison a au moins vingt-ci» elle n'en avoue jamais ploa de trente-cinq, jui que ses filles soient en âge de se marier. Elle eoa l'oubli du passé. Sa toilette vise plus â la riches! l'élégance. C'est toi^oars chea elle qu'elle iaaif splendides robes de point d'Angleterre, les êi nouvellement montés; on ne peut assci faire ka ses hôtes, il est vrai que jadis on pensait pins é k valoir, mais c'était peutrétre une affectation de ■« La maîtresse de maison est d'nne paifiile fôca dans sa conduite. Si elle ne résiste pas tMisar amours, elle les accueille iTec tant de réicm cl • gnité, que les mères peuvent la donner ea ne leurs filles. La distribution de non temps et ssa* rage lui permettent d ailleurs pen d*inlîraclionB ai trat conjugal. Des maris dont la complaisance i pas plus loin que le platonisme, et dont la paras égale à leur jalousie, ont même en recours é Toa* d'un salon, pour s'épargner les btignes et Ici iai nients de leur rôle. Cest réquivalent dm sysiÉM gnol, des duègnes.

Le matin, la maltresse de maison jouit diM moment de liberté. Avant onxe heures, il est pm sortir à pied, d'aller i la messe et chez les fwah ainsi, dans le système actuel, les heures du Bstis 4 être qualifiées d'indues à l'exclnsion de eefls à Les petits billets i l'adresse de madame lui saal à son retour. Les uns contiennent des iaviMiani, sont immédiatement rangés i leur date ; car, psi maîtresse de maison, une invitation est comme m de garde pour un bon citoyen » chose sacrée qsi avant tout. Oublier une invitation lorsqu'elle visai part d'une femme considérable, c'est risquer qm femme. le jour de réception, garde vingt jcM chez elle, ou pis encore, les emmène ailleurs. U trts billets sont des excuses, des doléances d'assir que au rendei-vous. charmants moreeaui de sq l'on trouve fréquemment autant d'esprit et de eva dans les lettres de madame de Sévigné. Paul-Lsaii rier, qui, dit-on. prenait plus de pieine é écrira ai sur papier poulet qu'une mordante lettre an éiaB ou une scolie sur Plutarqiie, aurait envié Vêtipak lité de ces missii lées. Enin. la Iraiaiéms

de billets contieni nandea. c Ccal m éttai

LA MAITRESSE DE MAISON

qui Ton ne saurait mieux faire les honneurs de Paris qu'en rintroduisant dans un cercle où il trouvera la plus gracieuse hospitalité que la France puisse lui offrir. — Un parent ou un ami qui a tant entendu parler de madame *** el de ses aimables qualités, qu'il veut absolument obtenir Thonneur de lui être présenté. — Une jeune femme charmante qui fait son entrée dans le monde, et, chargée de la chaperonner, on éprouve le désir bien naturel de la faire débuter par le salon le plus distingué, et de lui assurer la plus puissante protection. » — Ici eommencent les tribulations de la maîtresse de maison. Faut-il accorder, faut-il refuser? Refuser? pour se le permettre sans danger, il faut avoir une consistance bien établie. Accorder? ce système peut mener loin.

Aujourd'hui l'affabilité des Français s'étend aux plus titrémes limites. A la première réquisition, l'on se diarge de patroner, sans avoir de garanties sur le canietére et la position, un individu dont on a fait la couaaitsance en voyage ou aux eaux. L'article de la Charte ffd déclare tous les Français égaux el susceptil)les d'entrer dans toutes les carrières s'est infiltré jusque dans les ■Meurs. C'est maintenant que Ton peut dire : l'habit f(iit le moine; car avec un habit de Blin, et assez d'argent dans sa bouMe pour payer tous les soirs un cabriolet de louage, il n'est point de salon dont un jeune homme ne |ianrienne à forcer la porte avec un peu de ténacité et tnitout d'impassibilité. Aussi voit-on exiler tout à coup dès salons les plus brillants quelque individu dont la conduite a causé scandale. Si, par cas, les exigences d'une ■uûtresse de maison vont jusqu'à ne vouloir recevoir dies elle que des gens de naissance, qui empêche de ;|QreiMlre un titre et la particule de? 11 n'y a pas de nom qui s*y refuse, même celui du boutiquier voisin; il y en a même qui, par une petite escobarderie de prononciation, se changent en appellation du plus beau féodal ; par exemple, si l'on porte le prénom d'Edmond, on peut être simplement Rouge, Blanc ou Noir, l'oreille la plus eiercée n'entendra pas autrement, que monsieur de Montrouge, de Montblanc, de Montnoir, et les curieux qui voudront voir la carte de visite seront des malavisés. Ces usurpations, conseillées par une vanité vraiment enfantine dans le siècle où nous vivons, sont devenues si communes, sont accueillies avec tant d'indulgence, que les Téritables possesseurs de beaux noms ne se sentent nulle part mieux établis que les intrus. Un Duguesclin, s'il en restait, ne se contenterait pas de se produire modestement à l'abri de la gloire de son aïeul, sûr que le patriotisme du grand monde lui garderait partout la place qui lui revient; non : il aurait le verbe haut, le port de tête écrasant; il parlerait de ses chevaux et drs asperges qu'il mange en janvier. Un Duguesclin tout comme un autre, pour établir son rang dans le monde, ench.lsserait habilement dans sa conversation les noms des personnes à la mode chez lesquelles il est admis. Cette ressemblance parfaite entre les parvenus et les grands seigneurs, cette chance inévitable pour les derniers de rencontrer les premiers dans le cercle de l'intimité la plus étroite, donnent une physionomie curieuse à nos salons; chacun s'y tient crôté comme un coq, et le malappris qui voudrait adresser la parole à une personne qu'il ne connaît pas en recevrait pour réponse l'équivalent de ceci : « Je ne sais qui vous êtes et ne veux pas me compromettre. » Charmant compliment pour les maîtres du logis.

Chaque maîtresse de maison a dans la matinée (le calendrier du monde fait durer la matinée jusqu'à six heures du soir un instant pour recevoir, un autre pour faire des visites. Cela nécessite un registre en partie double pour les gens dont la spécialité est d'être répandus, car

mettre une carte chez une femme qui a une heure est un moyen sûr de se fermer le chemin de ses bonnes grâces. La pièce dans laquelle la maîtresse de maison reçoit le matin est un boudoir encombré de ces étagères qui ont remplacé les dressoirs des vieux châteaux. Lé se déploie l'élégance des petites choses, là se met le cachet du goût. Des livres richement reliés et dont les titres facilement aperçus laissent deviner de quelle couleur sont les pensées habituelles de la lectrice ; des objets d'art employés à l'usage, des objets de sentiment encadrés et exposés; quelquefois de l'aflectation et du mauvais goût dans le mélange, mais toujours de la grâce dans les détails ou Tà-propos de la mode. Dans le salon qui d'ordinaire précède cette pièce, une table chargée d'ouvrages pittoresques occupe un des angles, ou quelquefois le milieu ; les gravures sont destinées à fournir aux personnes d'amalgame difficile ou d imagination lente, une contenance pendant qu'elles ne causent pas, ou un premier mot de conversation. Les visites du matin sont réel* lement le triomphe de la maîtresse de maison. Le jeune homme qui débute ou l'étranger qui arrive à Paris peuvent alors prendre l'idée la plus avantageuse de notre capitale. En une demi-heure la conversation a efileuré vingt sujets, toujours fine et courant sur les idées sans les faire plier, comme le pied de Camille sur les épis mûrs. Jamais, il est vrai, la maîtresse de maison n'en a profité pour établir un lien même passager entre deux personnes qui se voient pour la première fois, mais du moins elle a su produire tour à tour chaque visiteur sur la scène et le mettre sur son terrain brillant. Après cette épreuve, il n'y a pas de timidité qui ne doive être encouragée ; mais compter sur une pareille prévenance en toute occasion, le soir, par exemple, un jour de raout, serait vraiment compter sans son hôte.

A une heure fixe, les chevaux sont attelés : quel que soit le nombre ou la qualité des visiteurs, le valet de suite entre et prévit nt. La maîtresse de maison se lève en offrant à quelqu'un de ses hôtes de le jeler, en passant, dans son quartier. La série des visites commence ; il faut semer pour recueillir. Si vous êtes vous-même en visite chez quelque femme à la mode lorsque la maîtresse de maison y arrivera, vous reconnaîtrez tout de suite son rang à la manière dont elle sera reçue. Plus de ces signes de tête pleins d'aménité, de ces gestes gentils par lesquels on indique, sans se déranger, de venir prendre place sur le sofa. La maîtresse de maison a dans le monde le rang de général ; on fait d'elle le même état : les gens eux-mêmes savent qu'ils doivent lui ouvrir au large les deux battants de la porte, et la femme à la mode accourt au-devant d'elle comme autrefois faisait une jeune femme pour une femme âgée.

Le regard de la maîtresse de maison est calme, mais scrutateur. Pendant que la conversation marche sur des objets faciles, ce regard se promène lentement sur tous les objets du boudoir qui pourraient être importés avec avantage, toutefois moyennant une modification originale, car le point essentiel est de n'avoir pas ce qu'a tout le monde. En même temps la maîtresse de maison soupèse la valeur des personnes qu'elle rencontre dans ce salon, et se demande si ce seraient de bonnes recrues. Jugement porté et accaparement d<'>cidé, il est curieux de voir comment elle présente son invitation. Un diplomate des plus fins prendrait là une leçon dans l'art de proposer comme une faveur, et même de se faire demander ce que l'on désire obtenir. C'est surtout à l'apparition de ce que Ton nomme un personnage intéressant, que la maîtresse de maison met en jeu toute sa diplomatie pour attirer chez elle l'étranger de distinction. Que dirait-on

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si QD homme illustre venant à Paris pour y étudier la société française n'avait pas été empressé de la chercher  son centre le plus brillant? On nierait Teiistence de la lumière. Dans ce genre, le soupçon seul est si funeste qu'il donne de Tindulgence en fait de réputation ; la moindre célébrité suffit pour faire rechercher Télranger. Mais si, le premier soir, il manque son effet, si, par exemple, le radjah d*Aoude est habillé à l'européenne et ne distribue pas orientalement des bijoux, si l'infatigable naturaliste qui a visité les vallées de THimalaya s'avise d'écouter au lieu de parler, si le hardi ravisseur de dona Maria d'Asounson de S*** va s'établir à une table de whist, il peut bientôt reconnaître, à l'inattention affectée dont il est l'objet, que la maîtresse de maison le renie. Partout en France le même sort attend les débutants. Votre mérite nous importe peu, leur dit-on, faites votre succès et je vous adopte.

Les bals ne donnent qu'un titre illusoire à la haute et puissante charge de maîtresse de maison. Un bal est, en effet, un affaire de tapissier et de glacier-restaurateur, et tel est le goût des Parisiens pour la danse, que l'on irait au bal chez un entrepreneur de plaisirs publics, si quatre femmes à la mode se décidaient les premières a cette démarche. Les étrangères, qui forment aujourd'hui une partie considérable de nos maîtresses de maison, débutent par des bals, mais ce n'est qu'un acheminement aux soirées sérieuses, les seules qui donnent de la consistance a une femme. Chaque, année il se présente sur l'horizon de Paris une nouvelle comète, venue de New- York ou Saint-Pétersbourg. Lorsqu'elle arrive sans recommandation, il se fait quelquefois que ses salons, envahis d'abord par une société inférieure, restent ignorés du grand monde. Après deux ou trois hivers pass'>s en infructueuses tentatives, elle part convaincue de l'impossibilité de pénétrer à Paris dans les cercles aristocratiques.

Pendant Tété, réfugiée aux eaux, sur les bords du Rhin, la riche Américaine y rencontre une jeune et jolie femme du faubourg Saint-Germain, dont les vieux parents, amoureux de ce bas monde, n'ont pas encore voulu le quitter et laisser a leur fille les soixante mille livres de r<?nte nécessaires à la tenue d'une maison. La connaissance se fait facilement entre ces deux postulantes, et voici quel en est le résultat. L'Américaine est ramenée à Paris par de belles et sûres promesses ; l'hiver suivant elle reçoit chez elle l'élite des deux faubourgs. Ses billets d'invititioQ sont contri-signés par la belle Française, qui est aussi chargée exclusivement de la rédaction des listes. Décors, orchestres, souper, tout est magnili«|ue ; les soins de la palroncsse brillent dans l'ordonnance et les détails de la fêle. Les jours suivants, des cartes soigneusement cornées, mais remises par des laquais, témoignent du savoir-vivre parisien, et les équipages, sans s*arréter. roulent vers l'hôtel de la puissante protectrice, qui ouvre ou ferme à son gré les portes de ce séjour enchante. L'étrangère a prêté ses salons, ses gens, ses lustres, ses mu>iciens, ses rafraîchissements ; la palronesse a donné le bal. C'est une sociclé en commandil.'î

Cette variété de la maîtresse de maison a été introduite

nouvellement en France, le tnccés qu'elle a oi porte & croire qu'elle ae perpélaera.

Qui surprendrait nne maitresac de naîaoB chei entre huit et neuf heures, le jour qu'elle reçoit, pa<< pour un fâcheux fieffé. Auû^^urd'hai lea apparleBci parade sont en même tempa ceux d'habiuiiai: h ^ bre à coucher de la mallreaae de maisos. ce naa des Anglaises, n'est pas même tonjoora rènnêe petits préparatifs domesliqnea qoe BalsK a ëècrili la Femme supérieure, ai «pirltuellemenl eta enp ment, qu'il serait inutile de Tesanjer apiéi U se à peu prés partout avanl de recevoir éi mie, i personne n'en voudrait convenir parée qaitaik; geois. Deux heures avant qoe le monde afriia,kfti blés sont changés de place, disposés d'nie mHk niére qui doit avoir tout prévu. Ici nn caMfc w l'espace devant lui, pour qu'une petite coterie et j< gens puisse s'y établir autour d'une jeune lau» aime & se former une cour ; là un fauteuil flasqgé porte ou d'une encoignure, dont la position foro isolée assure le secret dea tète -à -tête. En profia cercle régulier des chaisca a pour but de prêreni complot contre l'honneur des familleit, en même qu'il contraint les hommes à une politesse nniffr à Paris, le désordre organisé des meubles doit tous les caprices : le soin de la murale est lai» maris et aux confesseurs. Ces arrangements dits < dernière combinaison établie, celle de réunir de l cinq hommes pour chaque femme, la maîtresse d^ son se repose. Au commencement de la soirée »; est encore quelque peu apparent ; elle souhaite la venue aux arrivants et leur désigne le coin oâ ils veront leurs amis^ sans jamais commettre dm e dans la statistique galante, quoiqu'elle soitpiisibif changeante et embrouillée par les mœurs qn c>x Mais dés que ses salons commencent â être remplis reprend sa liberté avec son indÎTidnalitê, nes'o ])Ius qu'à accaparer les causeurs aimables a cal quelque jeune protégée les attentions d'un beau ci qui pourrait la rendre trop flëre. A toi» une auî de maison établie dans son coin IsTori, cauacrctc ter sans préoccupations, répondre par un signe à au salut que lui adresse, en passant, un iiomaa ^ souvent arrivé depuis un quart d'heure et n*a gaéi la peine de la chercher, certes, on ne deràm qu'elle est chez elle. Quelle tournure prend la m S'y amuse-t-on? s'y ennuie-t-on? Ce n'est pas u fai.e; la seule chose qui l'inquiète, c'est qu'au dire le lendemain : on s'y étoufTait.

S'il nous était permis de peindre des excepliouf avoir essayé de rendre une physionomie générale saurions où trouver le modèle de la noble, grac hospitalière maîtresse de maison, attentive Mur ii tude, complaisante sans connivence, pleine d'al sans paresse, magnifique sans oatentation. ezclusii dédain, régnant et gouvernant sana que l'on i sceptre ni que l'on sente la main, s'oubliant die sans que personne la puisse oublier; mala ce aa portrait.

>>»taî^ceS^«

LE CHAPERON

ANDRÉ DELRIED

adame de Mcrinville a Irente-qiiaire ons. Elle est sans mari, sans en- Tant, sans amanl, sans prêtre et sans poêle; elle n'élève aucune orpheline, elle ne panse aucun pauvre, elle ne hrodo nucune tapisserie. Elle ne lit jamais, écrit peu, se lève de bonne heure et se couche tard. La politique et la littérature, les arts et l'amour, la toilette même, ne lui plaisent que médiocrement. Elle donne des dîners, des bals, des concerts, ce qui est assez commun ; elle les rend aussi, ce qui est beaucoup plus rare. Mais partout, dans son salon comme chez les autres, madame de Mérinville ne semble ni distraite, ni rêveuse, ni passionnée, ni occupée, ni amusée... C'est un labyrinthe sans issue.

Votre madame de Mérinville se meurt d*ennui ! — Du tout.

On m'annonce un jour dans son boudoir, en wilomne; il était trois heures et demie. Peu de lumière, déjà du feu, beaucoup de silence. Un repos complet et absolu aulpur d'une magnifique terre en friche. Qu'elle me pardonne cette comparaison! Ln femme inutile était nonchalamment étendue sur un grand fauteuil, ses jolis pieds sur la barre du garde-cendre et ses yeux noirs perdus dans la contemplation des rideaux. Après un échange

plus ou moms spirituel de phrases toutes faites sur ses amis, qui sont les miens, elle me dit, dans un moment où nous cherchions des idées, et avec Une certaine inattention :

a C'est quelque chose de bien triste qu'un célibataire... Vous n avez pas d'intérieur? »

A crtte question de mœurs domestiques, je baissai modestement les yeux. Madame de Mérinville ajouta :

« A propos, venez dîner demain avec moi... J'aurai mon pcre, un comte italien auquel je veux vous présenter, Frédéric, et une demoiselle de province, personne sans conséquence, »

Madame de Mérinville, en dépit de sa nonchalance, avait appuyé de la voix en indiquant les trois pn miers convives, mais la mention de la pauvre demoiselle de province fut faite avec un air détaché qui me toucha. J'en conclus que celle personne était réellement sans conséquence, et que le dîner avait pour but ma présentation au comte italien. En rentrant chez moi, je trouvai ce billet de Mortimer, un peintre célèbre :

« Mon cher André, a Madame de Mérinville est un mythe dont nous cherchons depuis longtemps l'explication avec plus de patience que de bonheur; je crois enfin l'avoir trouvée: Il y avait naguère, aux matinées de Madame de Mérinville, une veuve coiffée à la Ninon, toujours en satin noir et parlant beaucoup du Pérugin. absolument comme le cousin de Goldsmith. dans le Vicaire, La maîtresse du logis ne s'en occupait que pour dire : C'est une artiste

Pm» Imp. de Edouard Blut, rue Sainl-Louis, 46i.

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