‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 190 sur 269 · L ROUX · texte numérisé non relu

L ROUX

•est un homme à pcin- Hre, un des pivols de In vie privée, un garçon qui vous sert de domcsli'iue et de voici do pied, cl qui ncanmnjiis s'inl«»resse k vous, ;ail vos belles et voire chambre, éconduil vos créanciers, combat l'autorité despi)li({ue du portier, s*o; ;-ino aux envahissements des colocataires, défend Tintt'grit'' du r:rré, cl miiiiliciil d'un étage à Taulre votre con^i«l«*r.ilion.

.P.T commissionnaire, nous n*entendons point lel ou tel, i ris .'lu hasard dans une rue quclcoifi]ue, muni d'une plnqu'.', d'une cnsrjuelle (Ve peau de mouton, d'une fîgure savoyarde c.\i auvergnate, ingrate dans la plupart des cas; mnU bien celui qui, de|)uis la dernière invasion des Cosaques, joull à Paris du droit de cité, et existe, bon an, mal .111, toujcurs dans la même rue, chauflë au même sokil. ou eu rroie aux mêiues averses, et désaltère chez le mOme marchand de viîi. Cet homme-type doit cire, en efffl, rhOle dîi qtiartitr doul il est le commissionnaire. 11 s*o>t établi à la longue entre ses clients et lui des rapports de Tamille ; ses antécédents répondent de son avenir. Il présente pour aller à pied des conditions de stabilité suni>an(es. Les phihisophes regardent, en elfet. le commissionnaire plutôt comme un iu>trument de station que rumine un appareil locomoteur; par le siècle qui court, quiconque n'a pas le privilège de faire quarante lieues à l'heure est presque considéré comme immobile. Néanmoins le commissionnaire est un des agents les plus actifs, sinon du progrés, au moins du mouvement. Vainement une sociélé se ilatle-t-elle d'exister avec une poste

aux lettres, des télégraphes, des journaux, des i des bateaux à vapeur et des chemins de fer i ce sont assurément autant de rouages utiles 4m m machine sociale, tandis que le commraîonnaR lA \ ressort indispensable de la locomotive ; l>eaucosf i« môme en lui le mouvement perpétuel. Le bclenr c« sourd-muet qui ne parle que par lettres; le têlèpi| un hiéroglyphe politique ; un journal s'imprime toa plus pour ses abonnés : le commissionnaire, cesu contraire, la demande et la réponse, rintrigue et k n où ment d'une action ; c'est rèléroent actif et pas» la vie bourgeoise, c'est Téloquence parlée ctrâoqv écrite, c'est le grand ressort dé la civiltsatioo : répi le marchand de vin, le boulanger, le eoammiooB pîaréb aux angles d'une me, établissent les quatre p cardinaux de sa rose des vettts. Od remplace un rsi diplomate, un premier ministre; Un agent de ^ rien ne peut remplacer un ComitiMïonnaire.

Quoi qu'il en soit, 1c commissionnaire ne iswsil une des ligures les moins sî[;nificatiTes^dMft Fim s son échiquier. Tout annonce en lui un hoouBt pria arrivé dans la capitale sans arriére-pedséep disposée laisser caser au gré des besoins de la drllbatkM. I table cenlenier au scn'ice d'un petit éca» le boarf lui dit : Marche! et il va. Le commissionnaire ert H le plus complètement passif d'une société; il édî^ naturellement d ses influences, qui en sont leflésa, tendent à faire prévaloir une profession an détiÔMBl toutes les autres, cl maintiennent Thomme snrn | d'individualisme féroce : l'homme considéré tamm moins civilisé de Paris eu est aussi le plus social.

On ne voit point le commissionnaire, après avoir ■ lysé les misérables préjugés qui servent de ho^iti peuple le plus spirituel de l'univers, affecter des ii de noblesse, ajouter quelque chose A son nooi» suél muler le moins du monde son origine. G*SBt Is^i

LE COMMISSIONNAIRE

Pierre, comme devant, ayant sa plaque pour blason et ses crochets pour enseigne. Mnis une chose qu'il conserve avec soin, c'est son individualité primordiale. Le commissionnaire est une des natures les moins effacées que Paris moule h sa triste effijric, Parisiens qui ne sont pas de Paris, contrefaçons de citadins qui auraient tout à gagnera être encore de leur province. J'aime qu'un Parisien soit Auvergnat, et qu'un Auvergnat soit commissionnaire.

Ouvrez le livre de votre vie privée, et voyez à quelle page un commissionnaire a joué un rôle important, dans quelles circonstnnces il a tenu entre ses mains votre secret, votre amour, votre vengeance, votre fortune, voire vie ; quand il s'est éloigné do voire domicile portant un cartel à un rival détesté, le (il principal d'une conspiration, voire démission ou votre bilan. Le commissionnaire se lie à tout, il est de toutes nos intrigues, de toutes nos passions, de tous nos vices, de toutes nos parties plus ou moins fines. La nature l'a doué de la prudence du serpent pour ne prendre que le rôle qui lui convient dans la comédie qui se joue sous ses yeux, et glisser sans reproche à travers les écueils d'une société corrompue. On le trouve toujours actif et jamais soucieux, il existe à la fois comme acteur et comme comparse du drame individuel, il réalise le problème d'un pouvoir réel et irresponsable.

Le commissionnaire a la jambe bien développée, la plante des pieds passablement convexe, le torse distingué, et un coffre solide, ce qui sii^nifie une poitrine large et parfiiteiuent disposée pour le jeu des deux plus vastes poumons de l'arrondissement. Un cor monsfre, déposé récemment au musée Dupuytren, avait appartenu à un commissionnaire. Jetez maintenant un cotip d*œil sur ce dos d'Atlas, examinez ces omoplates moulées pour recevoir une malle, et dites s'il est possible de nier une prédestination. Bien que comme porteur il excelle dans la commission, ses relations civiles et privées sont de plus d'un genre : c'est une sorte de factotum qu'on peut invoquer dans toutes les occasions; le commissionnaire manque rarement celle d'être utile à l'humanité. 11 possède un homme spécial qui le plie à divers emplois, charge ses épaules de malles ou de bas-reliefs, de tableaux ou d'épreuves de romans dans les quartiers artistiques; son bourgeois est, en effet, un artiste. Il est voué à cet homme ; il y a entre eux solidarité de fortune. Le commissionnaire fait en outre, dans ses moments de loisir, les couriies du négociant, une partie du ménage de la cuisinière, balaye les devantures, rend aux vitres du pharmacien et du marchand de nouveautés la transparence primitive que les émanations du camphre ou h poussière des châles du Thibet leur ont enlevée. Une partie des offices qui répugnent à l'homme établi, â relève en pharmacie, ou au jeune-premier enrôlé dans les cachemires, est accomplie sans scrupule par le commissionnaire ; il n'y a pas pour lui de choses déshonnêtesdés qu'elles représentent un honnête salaire. Le commissionnaire coimaît le fort et le faible de toutes les professions : très-propre par cela même à remplir la sienne qui n'en est presque pas une, mais qui en résume plusieurs. Veut-on un frotteur zélé et intelligent pour cirer les bottes et les parquets : rien de plus apte à cela qu'un commissionnaire. Vos tapis réclament-ils, pour être bat-, tus, l'emploi du tapissier ; faites monter un commis.sionnaire. Voulez-vous un homme empressé sans être importun, qui tienne chez vous la place d'un nombreux domestique, et vous serve à table comme un estafier : ayez un commissionnaire. C'est le valet de ceux qui n'en ont pas. Homme économe et économique, il connaît la recette

du cirage Iloberston et l'applique aux chaussures de tous les formats qui lui ont fait une brillante réputation dans le quartier. Le commissionnarre est l'être le plus complet de la civilisation : il embrasse l'homme de la tète aux pieds; il possède l'industrie du castor et les talents variés du valet de chambre et de la femme de ménage.

Pour apprécier dignement le commissionnaire il faut le voir surtout lorsque, à l'entrée de l'hiver, il s'improvise scirur de bois.

Pour peu que la maison où il remplace le peso-stére soit privée d'une cour, fort des règlements de police, il s'installe sur le trottoir. Marquis ou manant, peu lui importe qui défile a droite on à gauche; il est tout à sa besogne. Paris en révolution ne lui ferait pas perdre un trait de scie. Onclle tension dans les muscles! quelle flexibilité cependant à l'endroit du cubitus ! quelle sueur poétique sur son fœies! Les bûches les plus respectables, celles qu'affectionne le portier, passent par ses mains comme des roseaux ou des allumettes chimiques. Il les divise, sans géométrie, en plusieurs sections parfaitement égales : c'est l'affaire de quelques brassées. La scie lui sert de chèvre, et cet instrument primitif dé- Ge entre ses mains le génie même de la mécanique. Après quelques minutes de cet exercice sudoriÛque, le commissionnaire ne conçoit pas qu'on ait besoin de bûches pour se chauffer. Le bois lui semble un objet de luxe, qui chauffe par le frottement. 11 s'arrête à chaque voie pour se rafraîchir d'un canon.

Entrepreneur de n'importe quoi, il n'a pourtant rien des allures de ces bohémiens de Paris qui cherchent dans le travail un prétexte de se reposer incessamment. Par un prodige qu explique son incroyable célérité, on le trouve toujours posé sur ses deux pieds, à l'endroit où il a fixé son quartier général : il tient de ces faucons qui venaient se poser sur le poing du maître, après mille "courses aériennes accomplies en un clin d'œil.

Ne croyez pas, du reste, que son art soit tout d'improvisation, ou que l'on puisse devenir commissionnaire en sortant d'être amb^sadeur. 11 y a un sphinx à interroger, non moins rempli d'ambages et de circuits que celui qui, au dire de M. de Ballanche, jouit d'une e.xistencç mythologique dans la mystérieuse Egypte. Paris et ses mille rues a interpréter, est-ce l'affaire d'un jour? Le commissionnaire affecte un lobe de son cerveau à chaque quartier, et parvient à se faire un Paris cranioscopiijuc dont on retrouve les saillies après sa mort, ou le livret dans la poche de son gilet.

Etudiez en détail le commissionnaire, et bientôt toute la physiologie de Paris vous sera connue. Le commissionnaire ne stationne pas dans les rues aristocratiques du faubourg Saint-Germain; il n'est pas moins incoonn dans le faubourg Saint-Marceau; les deux pôles d'une société civilisée le repoussent également : il pullule dans les zones tempérées, il est â son aise sur les terrains de transition, et perche volontiers à la hauteur du faubourg Saint-Jacques, s'échelonne dans les régions moyennes du commerce et de l'industrie. Paris déteint sur lui sensiblement, chaque rue le moule à son image. Le commissionnaire est une espèce d'affranchi , qui a conservé quelque chose des types précieux, aujourd'hui perdus, des valets de comédie. Là ce n'est qu'un porteur, uq homme de peine, un crocheteur; ici c'est l^afleur, c'est Frontin, c'est Gil Blas, ex-oi.sif d'antichambre, suant aujourd'hui sang et eau sous la livrée du commissionnaire Le rude patronage de la bourgeoisie le courbe sous le salaire et le plie à ses habitudes. On trouve en lui le reflet de tout ce qui existe sous le régime mixte de la propriété.

LE COMMISSIONXAIUE.

Dans les diverses parlics du glohc, la nnlurc a doué le serviteur de telle on telle aptitude ; à Paris, elle a tout donné au commissionnaire. Allez en l'gypte, vous aurez recours n une légion de domesti(|Ucs pour n*élre point servi : l'un fera cuire vos lentilles accommoilées au persil, au laurier, avec un quartier de mouton, vous servira un oîç^non cru, et fumera sa chil)Out|ue en votre présence; l'autre prendra soin de votre unique vêtement; un troisième, de votre chevjl arabe; tout le monde se moquera de vous, en disant : <r Allah est grand! » Le reste lui est parfaitement étranger. 11 y a nn homme pour chaque chose : sortez de là, on ne vous entend plus; c'est comme si vous parliez hébreu. La bastonnade même n'arrache point un Turc à sa spécialité et à ses songes orientaux. A Londres, il faut être gentleman, avoir une maison à soi, si l'on veut être servi par des mains étrangères; ce n'est qu'à Paris que Ton trouve ces soins de détiil, ce service précieux qui s'applique A tout, qui n'oblige à rien envers un commissionnaire, et qu'il exécute sans sortir de sa profession. Le commissionnaire est un type multiple : il ne saurait embrasser trop de choses pour se faire une petite fortune. Il corn*

bine le fixe et le casuely et existe Fun portaMT^I envoie tous ses bénéfices à un notaire dn pvfs,aiâ' restant à la caisse d'épargnes.

Quand le gaz illumine Paris, à l'heure oùcenfi rha!>itudc de dîner gagnent les Frère$ promfttf i café de Tendres, vous croyez que le CAmmissiooMi se croiser les bras, faire le cent de piquet avec II teur d'eau filtrée : c*esl un luxe ((u'il se pcroMliei do grande relâche seulement, .lulroTnent Use rcd théâtre du boulevard pour faire Vliomwu dufn/lk cuns frais de travestissement pour lui, siam à pièces histori(|ues, où il revôt un constame 4*ardhi représenter un eunu |ue du sérail et une Igvc il son rôle l'oblige à conspirer.

Le commissionnaire a-t-il un quart d*liean ti forcée, voyez avec quel agréable far nifiifi il hi l'asphalte et sur l'édredon du crochet an chairin solail et quelques boulTécs de caporal. Son plin de cuir a un oreiller de sapin, mais il j toi n des pas.sants et des cochers de fiacre; ta pipea'a commun avec le narguilhé des adoratean in ■ mais elle lui suffit» d'est son vadû

LE COHMISSIONNAmE.

le au tout, il en retranche le tuyau pour ne pas la er : les choses humaines sont i i fragiles ! 3 commissionnaire n'est ni grand, ni effile, ni athlé- 3. La taille gène dans son état ; la maigreur lui ôte Ji confiance de ses clients. Du rez-de-chaussée d la sarde, il doit aller, venir, déménager, emménager, ter, descendre, charrier, emmagasiner, toujours di, grossi, matelassé, doublé d'une caisse, d*un baldes cartons à chapeau de la griscUe et de la valise

étudiant en vacances. Pour suffire à ces travaux uléens, à' cette gymnastique quotidienne, le comionnairc a reçu d 3 la nature des dispositions qu'il pléte par l'habitude : la première est d'être né ro- 5 cl Auvergnat, d'être doué dune large paire de fa- , qui représentent la force ; contrairement au prébiblique, qui place son siège dans ses cheveux, le missionnaire se coiflTe d la Titus : c'est toujours cela oins d porter.

existe une classe nombreuse de la société qui est : lorsqu'elle est vêtue. Le commissionnaire fait part cette classe intéressante. 11 y a un velours qui se f ue exprès pour lui, relevé sous forme de veste par »€Hitons de cuivre délicieusement arrondis. Le comonnaire est le même homme de la tête aux pieds, d'outre-mer quant aux guêtres, au pantalon et d la 2^1le. Il quitte la veste dans de grandes occasions ns les grandes chaleurs, et la met sur son crochet

mieux la porter. Il n'est chatouilleux que sur la

physique, et on ne le voit jamais compromettre mour-proprc en reculant devant un fardeau, quel

soit. 11 mourrait au besoin, comme un Tilan, sous Sds de cinq cents livres. A part cela, on peut l appe- DOD ami, mon brave, le commissionnaire étant une 5^ choses qui, aux yeux de la bourgeoisie, entrent lein droit dans le domaine du pronom possessif; « en compagnie de la femme de chambre, le com- Sonnaire s'appelle monsieur Pierre ; on prend pour •►arler la même voix que pour le maître de la mai-

on l'accable d'attentions et de poulets froids, fe commissionnaire est en rivalité constante avec les cprises de déménagements quelconques, les possesjs de tapissières, et les cochers de fiacres ou de calots, qui, sous prétexte d'une course d'agrément, en- Dt en un tour de mains les effets d'un propriétaire lade, le mobilier d'un journaliste et le musée d'un anaire ; il brise les meubles deux fois moins qu'une enrise, ce qui fait qu'on lui cofiQe doux fois plus lotiers ceux que l'on tient à conserver, bus rencontrez quelquefois le commissionnaire bardé îuir, comme s'il avait l'honnour d'èlre un cheval de t, essoufllé sous le harnois, cédant nécessairement le aux andalous, et l'emportant sur eux par l'intellice du pave. De là est venu le proverbe : Paris, le adis des chevaux et l'enfer des commissionnaires. orsque le commissionnaire quitta Us vallons pitto- |ues de la Savoie ou les sites enchantés de la haute ergne, sa tfte était pleine de projets ambitieux; il lait ses vues sur les hauts emplois du chdleau ou de anque de France; il rêvait un bureau de tabac tout noins. Muni d'une lettre de recommandation pour le il de chambre d'un duc et pair, il aspirait par anticion des bouffées de faveur et de fortune; il se créait lein de Paris un Eldorado de gros traitements et de rues modérées. La ! je vous le demande, n*eùt-il pas b*en placé dans un ministère solide, si c'est possi- 4 l'ombre d'un poêle gigantesque chaufië par ces nés grosses bûches, qui ne sont que des atomes du ^et, ou dans quelque bibliothèque parfaitement

royale, méditant sur les livret des philosophes, et l'étant un peu par contiguïté, ou bien encore attaché aux fossiles de M. Cuvier, aux phénomènes de M. G. de Saintllilaire et aux autres curiosités du Jardin des Plantes, donnant d manger de sa main d la girafe ou d l'éléphant, étudiant la botanique par goût et l'astronomie par principes, perdu dans les immenses contours du cèdre du Liban, restauré tous les mois par la manne de ses appointements, ayant un titre, une position, un habit bleu de roi, enfin, tout ce qu'il faut d un employé pour être rentier, d un commissionnaire pour être savant? Iléias! le protecicur-né du commissionnaire avait oublié son extraction villageoise, son compatriote n'était plus son ami : il n'a rien fait pour le pousser auprès des puissances, de peur de compromettre la sienne. Le commis-, sionnaire n'a pu accrocher la moindre place, et, pour se fixer d quelque chose, il s'est fixé d un coin de rue. Là, il jouit d'une existence semée de longues fatigues et de courts délassements, lîe grands travaux et de petits profits. On n'est ni électeur ni juré, c'est vrai; on n'a pas le désagrément de s'entendre nommer capitaine de la garde nationale, ou l'ambition de devenir député; mais aussi, quelle existence triviale', l'épicier vous regarde à peine comme un homme émancipé; le charcutier croit vous régaler avec son cervelas d l'ail ; le garçon de magasin se regarde d vos côtés comme placé dans les inamovibles, vous confie de son chef la besogne qui l'humilie, et l'humanité tout entière vous traite de portefaix. La moindre querelle fait éclore les dénominations outrageantes d'Auvergnat ou de Savoyard. C'est ainsi que le bcotisme parisien lui glisse en douceur des phrases comme celle-ci : « Dites donc, monsieur Pierre, les Auvergnats sont-ils Français? »

On a évidemment tort de donner le commissionnaire ' comme la dernière expression de l'incivilité rustique ou de l'inurbanilé parisienne : il est poli, discret et même consciencieux. 11 ne surfait jamais le prix d'une course ou d'un paquet. A telle distance, c'est tant; .sa carte, c'est son expérience. Pour le poids, il en a la balance dans la main. Cherchez-moi un Euclide qui soit aussi savant que lui dans l'aride retourner une malle ou un paquet, dans la science du plan incliné, et qui connaisse mieux la ligne droite dans ce Paris, où si peu de personnes la suivent d'un bout à l'autre.

Le commissionnaire n'est entaché d'aucun des prc^ugés qui tiennentaux corporations; il n'est membre d'aucune société savante, il a grand soin surtout de n'être pas de l'Académie. Trop fier pour se lier avec des laquais à livrée, il a trop bon genre pour frayer avec les cochers. Employé souvent comme garçon de recette, il a une considération d garder, outre l'eslime que chacun lui accorde. Dans l'arriére -boutique du marchand de vin, le commissionnaire s'entretient généralement de politique; pour peu qu'il y ail un commencement d'hostililés du côté de la Belgique, le marchand d'en face n'expédiant plus de satin-lainct il se ménage d'avance la pratique d'un fabricant d'équipements militaires. Si l'élection ramène d la Chambre tel ou tel député, ce sera pour lui une connaissance toute faite; si telle actrice, dont il soigne les débuts, comme romain, obtient un grand succès, il aura de l'ouvrage pour toute la saison. Son existence est lice aux fibres les plus intimes du corps politique; il en suit les mouvements afin de ne manquer aucune commission importante. Le commissionnaire dit : c Not* bourgeois » en parlant du roi des Français.

Des passagers, des hommes sans vocation, après avoir dû leurs premiers succès et leurs premières épargnes à la commission, conçoivent le projet de monter un fiacre,

no

LE COMMISSIONNAIRE

^e devenir propriétaires de deux chevaux poussirs. et d'exister sous la forme de cochers. Ceux-là sont à peu prés perdus pour le pays; s'ils y rcvieuDent, c'est pour élrc millionnaires. 11 n*en ost pas ainsi du commissionnaire pur sanjç. Dés que celui-ci a supporte jnNqu*n trente â quaranle-cinq ans le fardeau de rexislonr»^ parisienne, il ne dissimule plus son mépris pour le luxe de la capitale qu'il a fouh» aux pieds, et pour les merveilles de la civilisation qu'il a outre-passées. Tant qu'il a des muscles robustes et une austère probité à mettre au service d'une société qui accepte toutes les jouissances, sans égard pour ceux qui s'^mi font les iustnimcnls, le commissionnaire a crossi chaque jour la somme de ses dévouements, avec l'cspémnce secrète de ne ]»as mourir à la peine. Après avoir, Sisyphe de la course à pied, roulé as<sez longtemps son rocher sur le pavé de Paris, il soupire pour une retraite champêtre bien abritée sur quelque coteau poétique de son pays natal ; il en est parti pèlerin de la société, il y rentre en bon paysan, sur lequel ont passé toutes les grandeurs et toutes les décadences, flots mouvants de la vie parisienne. Tel étudiant provençal qu'il avait installé, chétif, dans un hôtel garni, possède aujourd'hui un palais à lui tout senl. Une figurante, qui renvoyait par son entremise les lettres sans les décacheter, en reçoit aujourd'hui d'armoriées qu'elle décachette sans les renvoyer; un clerc d'huissier, qu'il supplé.iit quelquef'ûs, s'est lancé dans les bitumes, et pave aujourd'hui les trottoirs qui lacéraient jadis outre mesure ses bottes de simple piéton. Le commissionnaire n'a quitté ses sabots que pour des souliers ferrés ; il emporte ceux-ci comme trophée : c'est la chaussure d'un honnête homme.

L'homme oublie ses premiers vers, sa première maîtresse, son premier tailleur, sa première lettre de change; il n'oublie pas le premier commissionnaire qui lui a servi d'introducteur dans le dédale de Paris, qui s'est olFert pour porter sa croix sur le Golgolha de quelque maison de six étages, en lui ouvrant peut-être le chemin de la fortune, paradis des temps modernes. Le commissionnaire est, en effet, toute l'hospitalité de Paris : c'f st lui qui le premier vous en fait les honneurs; c'est le premier fil conducteur qui vous indique le pôle où vous (levez gravil« r; il marque le point de départ d'un grand homme ou d'un parvenu : celui-ci l'oublie, l'autre se souvient toujours qu'il s'est aidé du commissionnaire pour faire son chemin.

Des proTÎnciaai otent eneore se défier de i^f fices, le regardant comme un fcre esseoiîeîlfr: made, tandis qu'il est pUqaé. namcrolê gooiil* dat. Et d'ailleurs le commissionnaire, l'cci^ plaque, aurait encore sa probité.

Puisez maintenant ros inductions ici oa U. ^ Simon on dans Fourier, vous trourem t^<n société n'a pas dit son dernier mol an ujd i: n sionnaire. Une personnalité mixte cùamiki-m suite d'un état de transition qui fifourejai^i !V^ un besoin de moyens termes dans nnc tooilè i» Irment bourgeoise. Le commisslonnainsue^tii de pied. Dans tous les quartiers on l«Brr>h sont encore en vigueur, le commissîooaiire*:; d'hérétique, ou» si l'on veut, de rêforBatovÀs duction dans la vie civile date peut-éire et ï^ ment de la petite poste : Ia boui^eoisie mbù i 4 d'établir un contre-poids aristocratique à m^iicL pulaire des lettres cachetées, et le cemnîfficcEx» glissé entre deux impossibilités conteaponiBe. e un pouvoir parlementaire entre le peuple (t fan tie.

Quand une profession formule rhomme caai pression la plus actuelle d'un r^ime ic tm qu'elle se pose comme le type complexe d'BBitfa jette à des changements iudéflnis, cette fnfaai rite ici r.ne place. Le sort, qui a présidé à B«ia communes, a fixé le commissionnaire eotre k l'enfer, dans le purgatoire du travail actif et iriri Demi-servitudes, demi-plaisirs, demi-proils. it l'existence mobile de cet homme. Il nes'ip^ plus qu'il n'appartient aux autres : il est le tof» tous sans être le domestique de persoaBCtfec cela que son type le distingue de celui d'à âfir 1 libre de servir une multitude de maitrcr.fivàÉi à la tyrannie du besoin. Quiconque arecoaiia missionnaire dans la vie privée doit TOCff nccrq tion parlementaire, et demander radjoocliaafaa tés. L'opposition prit un jour le coranùnHBiai lajdça comme une montagne à la tète di pmÉ commissionnaire, pour vingt-quatra som^ 1 l'hôtel de l'intérieur la malle d*nn 1 J'allume ma lanterne et je cherche eell certain, si je le rencontre, d'enrichir < la perle des commissionnaires.

PL Û.p,

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