‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 198 sur 269 · A MON PÈRE, A MA MÈRE, A MON GRAND-PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE, A MA MÈRE, A MON GRAND-PÈRE

Respect et aniûur ûlbl.

il M. CHIPOLARD, MON PATRON,

Comme faible témoignage de h reconnaissance la plus sincère et la plus vive.

Il se procura aussi ce qu'on appelle une thèse de pharmacie. La thèse et les pastilles furent également du goût des examinateurs , et Bonnisson , jugé dignus intrare, prêta serment, entre les mains du préfet, d'exercer fidèlement et avec probité.

En mettant son diplôme dans sa poche, Bonnisson constata qu'elle ne contenait que trois francs cinquante centimes; et son patron, sur le point de se retirer, ne voulait pas céder la Pharmacie à moins de vingt mille francs. Comment combler ce déficit? Pour parvenir au paradis de l'officine, il fallait inévitablement passer par le purgatoire du mariage, a Trouvez-moi une femme , » dit Bonnisson à son prédécesseur. Celui-ci se mit en campagne, négocia avec une famille bourgeoise d'une ville voisine, stipula les clauses du contrat, et au bout d*un mois Bonnisson conduisit à la mairie une jeune personne qu'il avait vue deux fois , et qui arriva par la diligence pour lui jurer une éternelle fidélité. La dot avait payé la pharmacie.

Le voici enfin maître à son tour, ayant à son tour un

élève, dispensé des travaux pénibles du métier et de la lecture fastidieuse des traités de pharmaceutique. Un roman de Paul de Kock remplace entre ses mains le Codex; l'esclave émancipé dévore pour la première fois les pages chaleureuses de George Sand , et s'initie à la littérature. Il conserve toujours au premier rang de sa bibliothèque la Pharmacopée raisonnée de Guibourt, le Manuel de Pharmacie de Soubeiran, le Formulaire de Cadet, les Principes élémentaires de pharmaceutique de Cap, le Manuel du pharmacien de Chevalier; mais ces utiles ouvrages sont la pour la montre, et ils y restent. Il est abonné au Journal de pharmacie, mais il médite de préférence le Constitutionnel et la Gazette des Tribunaux. Il se forme une opinion politique, et adopte la nuance franchement constitutionnelle , id est une espèce d'équipondérance entre toutes les doctrines ayant cours. Le soir, Bonnisson jouit des plaisirs de la demi-tasse et des dominos; le jour, paré de l'habit noir doctoral, il se prélasse au comptoir, examinant d'un œil de connaisseur les ordonnances qu'on lui apporte, et en critiquant les doses et la teneur.

11 avait eu le bonheur de rencontrer une femme digne de lui. Madame Bonnisson, à laquelle une existence sédentaire he tarda pas à communiquer un remarquable embonpoint, avait deux physionomies distinctes : celle de rarriére-bouti*|ue et celle de l'officine. Dans son intérieur, c'était une bonne ménagère , dont les instants étaient tour à tour consacrés au raccommodage du linge et à la lecture des feuilletons du Siècle. Au comptoir, c'était la succédanée, le duplicata de son époux. Elle le représentait en son absence, elle était docte et tranchante comme lui; elle recevait les clients avec la même dignité; seulement, lorsqu'elle voyait un malade hésiter à demander certains médicaments dont le nom ne se prononce qu'à voix basse, elle s'empressait d'appelé l'élève, et lui laissait le soin d'entamer un entretien confidentiel.

Que notre ami était beau les jours de marché, environné de paysans en chapeaux ronds et en blouses, auxquels il distribuait des conseils et des remèdes ! Son importance s'accroissait en raison de l'ignorance de ses clients, qui, trop pauvres pour solder les visites réitérées d'un docteur, aimaient mieux se faire exjiédicr par le pharmacien.

« Eh! mounsieu, nout* femme, aile est ben malade; aile a de grands maux d'estomac ; j'iy ons fait prendre une bonne routie au vin blanc ; mais ça n'y a fait ni chaud ni froid.

— Ce ne sera rien , disait Bonnisson d'un ton pédantesque; donnez-lui tous les jours, après ses repas, quatre des pastilles que voici : ce sont des pastilles de carbonate de soude, propres à faciliter les fonctions digeslives et intestinales. Quand la boîte sera vide, revenez me voir. — Et vous, que désirez -vous, mailre Pierre? »

Ces paroles s'adressaient à un fermier des environs , qui venait de descendre de cheval, et d'attacher son bidet poussif au pommeau de cuivre de la porte.

a Mounsieu, j'vais vous dire ça en deux mots. Ma mère, depuis la Saint-Jean dernière... sauf vot' respect... elle a des coliques, qu'elle se tord comme une anguille, et ma fille a un mal de doigt, qu ça enfle, qu'ça enfle, que j'ny pouvons rien en tout.

— J'ai votre afl'aire , répondait Bonnisson avec un air de familiarité aristocratique; voici pour votre mère une demi-once de thériaque {theriaca diatessaron) , que vous lui donnerez le matin , à jeun. Vous appliquerez sur la main de votre fille un emplâtre de cet

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onguent suppiiratif (ungucntum matris Tlicclœ) , ot revenez me voir. »

Le paysun se retîrail, faisait avaler roiicfiieiit à sa mère , pansait le doigt de sa fille avec la tluViaquc , et toutes deux guérissaient parfaitement. Ce que c'est que la Providence !

Et Bonnisson débitait de Teau de Giuilard pour les maux d'yeux, de la mousse de Corse ]»our les vers, du sulfate de cuivre pour le chaulagc des graiu«, avec une dissertation ad hoc sur les bienfaits de la chimie agricole, et du sirop de sucre pour toutes les milispositions en général.

Le consultait-on pour une maladie à laquelle plusieurs remèdes étaient applicables : « Si vous m'écoutcz, disait-il, vous prendrez celui-ci et vous en trouverez Lien. »

Souvent ce n'était pas le plus efficace, mais c'était toujours le plus coûteux.

Pourtant, rendons-lui justice, il abusa rarement de la bonne foi de ses pratiques; rarement, dans l'exécution des ordonnances , il substitua «le l'oau simple aux eaux de tilleul, de laitue, de pariétaire, que le docteur prescrivait, contrairement à ce vieux pharmacien qui, ayant

souvent vendu de Tean parafons ladénominaliail» pouse de protoxyde d'hydrogène, disait i tctofaiii: « Mes amis, ne passez jamais devant la fontaÎKicr*» rière-bou tique sans ôter votre chapeau. »

Les malades affluaient chcx notre ami; naiiyBrihB reusemcnt pour lui , ilf hè choisissaient pti tagM des heures convenables. Quelquefois « an nîlîeiàl nuit, quand il dormait â faire envie aux morts, !■ Il Icmenls )irolongcs de la sonnette le rcveillaicnl ci m saut. (( Une sanpsue |M>ur le fils de la voisine attôilt convulsions. — Un looch ponr la nouTelle \ M. le maire a une indigestion ; deux grains d'^ s'il vous plait... combien ? — vingt centimes. »

Donnisson avait deux défauts , l'Inconstanee d ta tion. La vie provinciale lui semblait monotoac, di disait que Paris était digne de lui, etqu*il était li|il Paris ; mais un obstacle s*opposait à ses Tmz : aul mes do son admission, la frontière dn départcaed^ pour lui une barrière infranchissable. 11 nliénta fi malgré ses trente-deux ans , à courir les chanen i nouvel examen à l'Ecole de pharmacie de Paris.

lleçu une seconde fois, il vendit son fonds, qmH pays natal, acheta une pharmacie dans OB des qHf

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)pu1eux de Paris, et quelle pharmacie ! Que de celte boutique , dont Timage est encore da* pée dans mon cerveau ! Sur les murs extérieurs nneaux , sur les Titres de la devanture , à cvté res représentant des fleurs médicinales d.m^ étrusques, brillaient en lettres d'or des inscriprscs.

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