L.-A. BERTHABD
oîci des types monstrueux, (Vignobles Ggures, d'abominables mœurs : la forme, le fond, le dessus, le dessous, tout est pourri chez les chifTonniers. Pour Ihire un mur, il faut du sable, de la chaux, des pierres et un maçon ; on fait un chiffonnier avec une holte, un crochet, une lanterne et le premier gueux venu. Le gueux est appelé un homme , la lanterne un falot , le crochet une canne à bec, la hotte un hotteriot. Avant de se voir légalement constituées en individu, c'cst-â-dire en chiffonniers, il faut encore que ces matières premières trouvent deux parrains, deux tànoins, qui répondent de leur moralité ; il faut en outre qu'elles possèdent quarante sous. Ces conditions remplies, la transflguration est opérée ou a peu prés. Les deux témoins accompagnent l'homme et la hotte chez le commissaire de police; ils attestent devant ce magistrat que l'homme est honnête et que la hotte n'a pas été volée. M. le commissaire en réfère â son préfet, et, environ huit jours après ces formalités préliminaires, moyennant les quarante sous dont nous avons parlé, il est délivré à l'homme et à la hotte une médaille numérotée, après quoi tout est dit. Il y a un chiffonnier de plus et un vagabond de moins sur les fumiers de Paris. Le vagabondage, comme on voit, est très-facile i éluder.
Les chiStonierf tonl divisés en deniMikd Àuverpint et celle des Pariâiem, Les Anofa nent de TAuTergne; les Parisiens viennliB II pays. Quelques-uns parmi ces derucn «I /hi grand pré à Toulon et i Bodiebrt, et il s'cA |i de les voir retourner dans ces cliauis, liipiîl ferrés, et escortés par les chionrnies da nL Lb. pins valent un pea mieux que les Piririwi, lii peu plus sobrest parce qu'ils sont pins iiîfmi peu moins déguenillés, pn pen moins tjtSfm : i différence qne nous constatons est si mÎMi^ ^*i marque A peine après qoinn jovrs d'olserôtiH tildes. Ils ne font. usage, ni les uns ni lamM langue de Paris, qu'ils savent i peu près; ks An s'expriment dans leur paUùsnaUl; les PlnsHi vent higornif c'et^nlire qu'ils parlent rnf|Si; I des voleurs et des assassins. Qnoiqn'dcs is i l'une l'autre coni^lementy ces deux raesi Mi mêmes contr^es/jî» mes étirnilBS et leidntt«n serpents i l!extrÂnité méridionale de la plmil et dont celte place est le.Ammsel. Cart H i chiffonniers font leurs érolùtteiis et des. Gomme si le choléra y. noaHail l'on respire dans ces tristes quarlierB est mes putrides et infects; les deviennent pas grises on noires, eoam mais elles se revêtent pen è pea d*nna à fond jaune et vert, è nnanees Ihrides. (re elles sont borgnes; beaneonp aeat d'une croisée, celles-U d'nii châssk. A
LES CHIFFONNIEPiS.
KS ^oît pendre un volet dépareillé, retenu par un de ses
nm. g\ es à un morceau de gond, comme une aile cassée au
K jnc d*un oiseau. D'autres ont pris du ventre en deve-
» zi & vieilles : afTaissécs sous leur poids, arrondies par
xnîliou, quand dans la même rue il s*cn trouve deux
Ml "pareil état, on serait tenté de croire, si elles pou-
i^m^nt parler, qu'elles vont aller au-devant Tune de Tau-
^^B pour se dire à Toreille : a Ma sœur, il faut mourir ! x>
l^es maisons habitées par les chiiTonniers sont des es-
^^€:cs de hangars, toujours encombrés de pourriture,
^a fumier, de fange et de chiffonniers, depuis la base
i^squ*aux combles. Chacun de ces pauvres habitacles a
I^Qn nom particulier, mais le plus célèbre est le Petit-
fc*i€^(re, situé rue Mouffetard. C'est un entassement de
g^Tiambrcs étroites, presque sans jour, et louées quatre
K^Ptnes par mois, prix fort. Là, tout est pêle-mêle, la
^■ciatare vivante et la nature morte, les ordures et les
^Miorceaux de pain, les chiffonniers, les chiffonnières, et
Jhs cadavres des chiens et des chats qu'ils ont tués ou
"Urouvés morts dans leurs rondes de jour et de nuit. Tout
isela fait même lit, tout cela vit ensemble. C'est affreux.
Bien qu'ils soient tellement intimes et rabattus si près du sol, que l'imagination ne conçoive pas d'inégalités Pfejpossibles parmi eux, les chiffonniers subissent, comme t^ia société supérieure, toutes les conditions de noire or- "^ganisation fatale; il y a chez eux des pauvres et des riches, des grands et des petits, tout comme il y en a audessus d'eux ; il semble que ces infortunés n'aient perçu de la race humaine qui les domine que son côté maniais. Ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, il ne faut que trois instruments bien chélifs et d'une valeur bien négative pour outiller complètement l'industrie des chiffonniers; eh bien! on rencontre dans ces tristes hordes Beaucoup de parias qui n'ont jamais possédé ces trois misérables outils, une hotte, un crochet et une lanterne 1 On en voit même qui n'en possèdent pas un seul. Christophe, un vieux chiffonnier que ses confrères ont sur- Homme le philosophcy parce qu'il parle toujours et souvent bien, a un sac de grosse toile pour tout bagage. Cest d'ailleurs un homme à part au milieu des siens; H ^fist fler, il ne s'enivre pas, il marche seul, il vit seul : Christophe tient à la fois de Diogène et de Chodruc Du- ^Clos. Les personnes qui ont été à même de l'apprécier ^>Dt voué à ce pauvre chiffonnier une estime spéciale. L'un ^e nos bons physionomistes populaires, et l'un des plus spirituels dessinateurs du Charivari, mon camarade Traviés, m'en a fait le plus grand éloge. C'est quelque «hose de bien beau, en effet, que la probité dans la misère; quelque chose de si beau, que là seulement c'est -une vertu. L'homme riche n'a pas de peine à vivre dans les limites du Code pénal; s'il est honnête, c'est par nécessité ou naturellement; il perdrait à ne l'être pas. Quand on peut manger du gruau, on n'est pas tenté de voler du pain bis; jamais le cheval favori du prince n'a convoité la paille de celui du meunier. Sachons donc gré au pauvre Christophe de sa probité ûdèle et incorruptible; nous lui devons bien au moins un peu de reconnaissance pour tant de courage cl de résignation ! On rencontre souvent Christophe par les rues de Paris, au milieu d'un groupe serré autour de lui et prêtant l'oreille à ses étranges discours. De sa main gauche, fortement nouée, il soutient sur son épaule son large sac, et, tout en pérorant avec ceux qui l'entourent, il fait jouer à sa main droite le rôle du crochet qui lui manque. Christophe a du bien souffrir avant de dépouiller sa dignité d'homme, avant de se retirer chez les chiffonniers! Aussi, voyez : il raille, il accuse, il insulte les passants et les curieux; et pourtant il fouille à pleins doigts le fu-
mier sur lequel il s'est établi. Quand il s'éloigne, il vous jette avec dédain un ricanement magnétique dont les vibrations retentissent longtemps dans votre sein et vous font mal.
L'imagination refaisant d'ordinaire toutes les choses créées par les hommes un peu mieux qu'elles ne .sont, il en résulte que Christophe est le chiffonnier de l'imagination ou plutôt selon l'imagination. Les artistes, les poètes et les femmes plus ou moins poitrinaires ne le rêveront jamais autrement. Aussi, malgré sa supériorité incontestable, Christophe est, au moins pour eux, la personnillcation typi(|uc des chiffonniers. Cette élévation naturelle de Christophe lui a valu les honneurs de la peinture. On a fait son portrait, on l'a lithographie, et il s'est trouvé si ressemblant, que tout le monde l'a reconnu, même ceux qui ne le connaissaient pas!
Il fut un temps où l'industrie des chiffonniers était beaucoup plus fructueuse qu'aujourd'hui. C'était avant l'institution soi-disant philanthropique des caisses d'épargne. Alors les cuisinières volaient un peu moins leurs maîtres, et ne connaissaient pas la valeur des cho.ses qu'elles jetaient dans la rue. Les verres cassés, les débris d'ossements, les fragments de guenilles, les loques de toutes sortes, n'avaient pour elles aucun prix, tandis que le chiffonnier s'en arrangeait parfaitement. Ces embarras et ces souillures des grandes maisons faisaient sa fortune, et il vivait à peu prés sufGsamment de ce que les cuisinières et les chiens ne voulaient pas. Les chiens, qui ne mettent rien à la caisse d'épargne, ne sont devenus ni plus voleurs ni plus intéressés; ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois; ils mangent la chair et laissent les os. Les cuisinières ne laissent rien. A l'heure qu'il est, le fumier n'est pas plus gras devant l'hôtel du riche que devant la demeure du nécessiteux, il faut pourtant que les chiffonniers trouvent leur pAture dans ces boues explorées déjà avec tant de soin. Pour eux, il n'y a pas ailleurs d'existence possible; ôtez-leur les tas de fumier, et ils n'auront plus en perspective que le bagne, la morgue ou l'échafaud, ces trois enfants du vice et de la pauvreté, les cousins germains des chiffonniers.
Un chiffonnier gagne de trente à quarante sous par jour, selon la saison, mais toujours au prix de quinze heures de travail, à peu près. Les chiffonnières gagnent un peu moins, les enfants presque rien. Tous ont mêmes vices, mêmes habitudes, mêmes allures; enrayés sur la même voie, aucun n'a tenté d'en sortir, aucun n'a regardé sérieusement au delà. Au delà il y a peut-être un nouveau monde cependant ! Les mâles, les femelles et leurs petits, abrutis dés le berceau, haïssent les gens heureux, sans savoir pourquoi ils les haïssent; c'est une haine irréfléchie, paresseuse, impuissante, une passion chronique, mais édentce, qui ne mordra jamais, qui n'aboiera même pas; elle grogne, et cela lui suffit. Pour euxmêmes , ces malheureux n'éprouvent qu'un sentiment, le mépris. Chose étrange ! ils en sont venus à trouver leur nom de chiffonnier trop relevé, trop aristocrate : ils en ont mis en circulation deux ou trois autres pour le remplacer, et, selon toute apparence, c'est le mot chif' ferton qui restera ; il est déjà en fort bonne position parmi les chiffonniers réformateurs.
Le travail des chiffonniers est partagé en trois divisions, à savoir : les rondes, le triage, la vente. Tous les chiffonniers se lèvent à l'aube du jour; en été avant let alouettes, en hiver avant les corbeaux. Il y a dans les habitudes nécessaires de ces malheureux quelque chose ^ de semblable à la vigilance des fourmis et des abeilles; mais le butin qu'ils entassent, mais les fleurs qu'ils explorent, comme tout cela est sombre, repoussant, terri-
LES CIUFFONMERS.
ble! L'imagination des chlflonniers a résisté cependant à la coiTOsivité de leur élat; elle chante, elle sourit, elle espère, elle a des visions sonores et argentées ; elle est heureuse par moment.
Avez-vous révc quelquefois, lorsque vous étiez fort jeune et qu*il ne vous était pas encore venu à la pensée que votre maîtresse, après tout, ne serait guère autre chose que soixante kilogramme s de chair et d*ns, façonnes avec plus ou moins d\irt. sous quelques poignées de cheveux noirs ou blonds ; avez-vous rêve, 1» s yeux ouverts, jiar un beau jour de printemps, quand Icn amours fleurissent au cœur et les cgianlines sur les buissons, f|uand la terre commence à se fendre sous les ardents LaiNers du soleil, quand les rameaux des arbres frémissent en se touchant, quand toutes vos cousines vous semblaient jolies; avez-vous rcvc qu'il vous tombait une Eve du ciel ou qu'il vous en arrivait une de qu* Ique maison voisine? Si vous avez fait ce rêve, vous vous y êtes complu tout entier; vous y avez couché et endormi votre Ame et toutes les facultés de voire Ame; bientôt, par je ne sais quelle puissance magnétique, votre rêve a pris une forme réelle, un corps palpable; il a eu des yeux charmants et il vous a regardé; il a eu des lèvres veloutées et cramoisies, et au milieu de ces lèvres une voix si douce et si amoureuse, que les tourterelles en étnient jalouses; et puis, dans un moment d'extase inelTablo, dans une crise inexplicable, inouïe, vous avez serré contre votre sein votre imaginaire Galatée ; vous l'avez appelée des noms les plus doux, les mieux aimés; vous avez compté les cils de ses paupières, les dents de sa bouche, les battements de son cœur, et vous n'avez plus rien vu! Un chasseur a passé tout près de vous ; il a tiré et tué sur Tarbre qui vous abritait une petite mésange bleue et or; le bruit de son coup de fusil vous a réveillé, et, lorsque pour y retenir les baisers qui s*y épanouissaient, vous avez porté la main à vos lèvres, c'est un colimaçon ou un crapaud que vous y avez trouvé !... il ne faut pas autre chose pour faire le plus joli rêve du monde. Les chiffonniers en font de ravissants sur les fumiers de P.v ris. Ils cherchent des cuillers d'argent, ou de vermeil, ou d'orl...
J'en ai surpris un au moment où il croyait toucher à la fortune. Il pouvait être dix heures du soir. Ce malheureux était courbé comme un cerceau; ses pieds et ses mains se touchaient sur le fumier qu'il venait d'éventrer et dont il fouillait les intestins. Je m'approchai de lui avec précaution, et, à la clarté de sa lanterne, je pus l'examiner sans être vu. C'était comme une tète de Rembrandt, huileuse et d'un vermillon jaunâtre, mais une tête admir.iblement expressive et d'une énergique vitalité. On devinait à ses agitations extérieures quel travail il se faisait dans cette nature révolutionnée. Tout à coup, un rayon argentin jaillit, comme une étincelle, des entrailles du fumier; en même temps, un petit bruit légèrement sonore passa dans Pair. Ce bruit et ce rayon, si faibles qu'ils furent, remuèrent profondément mon pauvre chiffonnier. La vie sembla s'arrêter en lui; un tremblement rapide Gt frissonner ses haillons sur ses os, il tomba en poussant un cri sourd.
Au bout de quelques minutes, au bout de quelques heures peut-être (l'émotion nous emporte si vite'), mon pauvre homme se releva : sa main crispée serrait convulsivement quelque chose que je ne pouvais voir; son visage était couvert d'un sourire triomphal et puissant; et puis, la main s'ouvrit, le sourire s'arrêta et disparut, les teintes rouges devinrent blanches, et un épouvantable juron sortit de la tête sombre de cet homme. Je m'approchai de lui.
— Vous avez troaté une coiller d*ariB|eit? hi U
— Je l'ai cm an moment... c'est nai.
— Eh bien?...
— Tenez!
Il jeta sa trouvaille à mes pieds : c'êuit dm \b merlan !
0 rêves de jeunesse! crapauds etcolînaç't':!:^ ques chenilles ! en férité, tous valez mieu qa'z! de merlan!...
Après tout, c*est ainsi en toutes choses, «t W r sont les franges de la vie humaine. Danslepiiiê cei des souvenirs; dans l'aTenir. des espênncc^; l^^ quelques fleurs enfantées par rîmaginatioo. f( u \ fant aimer, çà on là, à câté de nous. S'il était irtf t» d'y rêver, les positions sociales, même les y.u ^ seraient inhabitables. 11 n>n est pas one qai oe .ii combrée de plus de mal que de bien. Cest ptcrrvj s doute que la nature a donné à tous les êtres tact ^ i pensions à espérer, é croire au bonheur, à s'ako»ri jours, â regarder la rie comme on regarde u %» c'est-à-dire seulement là où le fleuve n'est pla< « % bords commencent. S'il u*y avait rien an deUim rien en dehors de l'absolue réalité, qoi voudrait «^n 4 fonnier, qui voudrait être roi? Personne. Les M:m cherchent aussi des billets de banque et de» f«irf^ les ; s'ils ramassent autre chose, c'est par ^nat parce que, après tout, il faut manger; mai^ ics-h cette douteuse et presque impossible .\mcripi:a cuiller d'argent cachée dans un fumiir! tl'ùi'wk ront sur-le-champ: ils vendront leon cndtt. hi lanternes, leurs hottes; ils se feront vdiirs. asyai mouchards, que sais-je? Ou bien, lespaifRfBJiC ils se coucheront sur le paré etcrèvcnmtcipiév,i la pluie, au soleil, sous la neige ou Ickâiii* sous les roues de quelque voiture. QuIafrtU
C'est pendant la nuit principalement fNTcffcnan cette Heur de toutes les misères, celât eus tte fa chiffonniers. Pendant la nuit, on Iesfoili|àK;i n'ont pas â craindre l'impitoyable loiqûconmiiil nstitiition des objets trouvés; si c'est enfactftofùf leur rêve doit se réaliser, ils n>n parlcnelàpna pour quelques verres d'eau-de-vie, leor ensàBBi taira; d'ailleurs ils l'enivreront tout â bit, Inr ka conseil nce, si elle gronde! et, quoi qa'dk&cii l'entendront plus quand avec eui elle baUnlaam Cependant, lorsqu'ils ne trou\cnt nicnllcrCBgi ni portefeuilles, ni billets de banque, c'ea-à-éic M jours que Dieu fait, les chiffonniers, plu B|a ^ héron de la fable, se rebattent sur le betii et ■ fi bien de dédaigner quoi que ce soiL Les fess |H vers la terre, comme des brutes, ils enfuiittasi gard les plus imperceptibles cavités. Us voioiri qui se meut et le grain de sable qui Inil cMc fai vés; ils distinguent au milieu de la boue, cl éa fat la tête rouillée d'un vieux clou ; rien B'écbapfC mot, a leur minutieuse investigation, pnmplc, a passionnée tout a la fois. Aussi, lorsque lejova ils ont bientôt rempli leur hotte, qne la playsrti eux appellent manneguin, et par dcriaMO tMd débris de vaisselle, les lambeauz de toicboM, la de bottes, les tessons de bouteilles, les wmvb pier gris, les restes de mèches à qaiaqsels. ks tués ou empoisonnés, les ossements de loilcml jusqu'aux -fragments de légumes, loot crt mmA tout a une valeur, tout est de borne pristpavi fonnier. Avec ces ordu s, il fers de Fimid, ca alchimiste, et avec cel ifent. Il I paître; et il ne crè pas de Isia.