ET L'HABITUÉE DES TUILERIES
fronteric. il y a une distance inconomensurable. Ilabitaée assidue des Tuileries, elle y vient, jeté l'ai dit, pour chercher un mari, car son cœur a besoin de ne plus s'appartenir. Eh bien ! si par hasard elle le trouve, si elle souffre les hommages d*un honnête homme, celui-ci n*aora encore rien fait pour son bonheur à lui, et madame de Sarolles sera d autant plus réservée et sévère,
' qu'elle aura a craindre qu*on ne la juge plus étourdie.
' Voyez, elle n'a pas d'endroit flxe pour sa promenade; elle Ta d'une allée à Taulre comme poussée par une force surnaturelle; cependant elle préfère celles où les hof*ne$ jouent avec les enfants. Toutes les petites Glles la connaissent, l'aiment et rappellent c/tèfeamt«, parce qu'elles aiment aussi les plaisirs et que madame de Sarolles se fait une joie de leur en distribuer. Il n'y a pas an inonde de créature plus indépendante, et il n'y en a ituère qui se rende plus esclave dans sa liberté. On dinit un combat perpétuel, une lutte de chaque instant : madame de Sarolles est une antithèse vivante; elle va là, parce qu'il y a du monde, et pourtant elle évite le monde; elle aime le murmure de mille conversations qui se croisent; eh bien! elle quitte involontairement le bruit pour le silence. On dirait que chez elle l'esprit et le cœur se tournent le dos. Je me suis trouvé avec la baronne de Sarolles; elle nous recita les Tuileries comme un enfant récite une leçon bien apprise. Elle nous dit le nombre des orangers, les principales toufTes fleuries, le sens de chaque groupe de marbre, le nom des statuaires; elle sait la quantité de pas du jardin en longueur et en largeur; elle possède, à quelques pouces prés, la hauteur exacte du grand jet d'eau ; elle vous dira que le pentagone développé forme la hauteur des tours de Notre- Dame. Ceux qui ne connaissent pas madame de Sarolles trouveront ces études bien futiles; hélas! par combien de tristes et douloureuses pensées n'ont-elles pas été ioterrompues. Je l'ai vue sourire à des enrmls jouant au cerceau, et. de son œil à demi fermé, tombait en même temps, comme un reproche à une lèvre caressante, de grosses larmes qui venaient du cœur... Mais madame de Sarolles est une habituée des Tuileries ; que son bras trouve un bras ami, qu'elle ne se sente pas seule au monde, et le monde ne la verra plus, et le monde sera pour elle dans le silence de ses appartements et dans le regard de son mari. — Pourquoi ne te proposes-tu pas, toi ! — Mon ami, c'est fait. Tu recevras mon billet de faire part. Tout est conclu, et c'est aujourd'hui son dernier tour de promenade au jardin. — Quand madame de Morangy rapprendra, elle est capable de t'arracher les yeux. — Je gage que sa mauvaise humeur d'aujourd'hui tient à quelque confidence qu'on lui aura faite de ma résolution, non pas qu'elle soit fâchée du mariage, mais parce qu'elle ne l'a pas fait. — Ohî... un regard de madame de Sarolles vient de tomber sur toi, mon cher ami; je souhaite à ta femme le bonheur qu'elle te promet. »
Je quittai mes deux interlocuteurs, qui ne se parlaient plus qu'à voix basse.
C< ux qui veulent et cherchent quelques inspirations aux Tuileries n'y trouveront plus la folle qui distribuait chaque matin pour quatre-vingt-dix francs de miettes de pain aux pierrots.
Pauvres ! pauvres ! que n'étier-vous oiseaux voleurs ! Défense a été faite i cette charitable personne de semer
ses dons. Vous comprenez maintenant combien il se peut que la charité soit immorale.
Il y a une classe de femmes qui tient à honneur de venir se promener aux Tuileries, c'est la classe boutiquière : nous sommes été entendre hier la musique sur un banc. Celte phrase frappe souvent votre oreille quand vous passez devant un magasin d'épicerie ou de mercerie; mais toutes ces jolies bourgeoises, qui uniraient par chasser de sa promenade favorite madame de Morangy, si elles osaient venir s'asseoir auprès d'elle, ne sont pas le type de la caste que nous peignons; elles appartiennent, elles et leurs robes mal taillées, leurs chapeaux de mauvais goùl et leurs charmants visages, â d'autres classes et a d'autres catégories; laissons-les en paix, et ne faisons point passer leur petit babil boiteux au laminoir de la critique.
Je vous ai dit, ce me semble, combien le jardin du Luxembourg se montrait Ger le dimanche de ses h.ibits de fête. Eh bien! les Tuileries, par un coniraste frappant, suivent une marche opposée et s'appauvrissent, les jours chômés par la foule, de leurs belles et scintillantes parures de femmes. Hélas! l'aristocratie du coiTre n'estelle pas la plus vaniteuse?
L'opposition est peut-être plus tranchée encore ici que là-bas. Aujourd'hui, c'est un public de partout, des familles vagabondes de tous les quartiers, de toutes les zones élevées de la grande cité, des idiomes de tous les climats, des Ggurcs de toutes les couleurs, des costumes de toutes les professions : c'est une foire, un bazar, c'est une cohue qui roule, serpente, se tord, vous pousse, vous reprend, vous rejette, sans dire gare, comme si les bras qui s'agitent s*étaient exercés à lutter couire toute colonne de bronze, contre toute masse granitique. Et, au milieu de tout cela, des paroles étrangères, des jurons ressemblant à des anathêmcs, des caresses ressemblant à des colères; et tout cela, de la joie, de l'ivresse, de l'enthousiasme. Les Tuileries sont en goguette le dimanche, cl vous comprenez dès lors pourquoi l'opulence s'en éloigne avec dégoût.
L'orgie du riche ne se développe que dans les salons et les boudoirs; l'orgie du riche veut les flambeaux et les tapis, mais non les gazons et le soleil.
Or, savez-Yous le point capital qui résume dans une même antithèse toutes les dissemblances que nous venons de signaler entre les promeneuses du Luxemboui^ et celles des Tuileries; le motif secret des éternelles antipathies qui régnent entre les deux camps et qui les séparent bien mieux que la distance et le courant du flruve? Eh bien 1 pour terminer par un seul trait le croquis de ces deux types, je vais vous le dire.
Grâce à son collet monté, a ses traits immobiles, a son front sec et sérieux, à sa démarche mécanique, à ses discours pédantesques et à ses allures mesurées, l'habituée du Luxembourg â trente ans passe pour en avoir cinquante; tandis que celle des Tuileries, grâce à son intrépidité, à sa coquetterie persévérante, aux riens, aux fadeurs, aux naïvetés qu'elle débite avec un tact inouï, à la cour qui la suit, à la toilette qui la signale, au prestige qui l'entoure, porte vingt ans sur une figure de quarante; et, après cela, faites qu*une vieille jeune fille du Luxembourg et une jeune diouairiére des Tuileries s'embrassent sans se mordre, et, pour l'invention^ Je TOUS fais breveter de toutes les cours du monde.
L'OUVRIER DE PARIS