LA MISÈRE EN HABIT NOIR
J^estc brune de FAnvergnal , de cournge sous la soutane du prélrc, de lâcheté sous le dolman du hussard, de vertu sous le tablier de la modiste, d'esprit même sous la casquette de rêpicier; mais sous Thabit noir usé vous ne trouverez toujours et invariablement que les mi^mes choses : éducation incomplète, existence manquée, paresse, ▼icc et misère.
lia province, qui aboie sans cesse contre Paris, lui fournit, bon an, mal an, les dcui tiers des habits noirs qui ratiristent et le déshonorent. En cITet , après avoir consacré dix ans aux belles et utiles études que vous savez, quand le jeune collégien quille eniin Tuniforme uni- ▼ersilaire, le premier habit bourgeois qu'il endosse, c'est invariablement rhabit noir. Puis il s'en vient frapper aux écoles de droit ou de médecine, car on Vu élevé comme s'il n'y avait au monde que deux professions, celle de défendre ses concitoyens en justice, et celle de les empêcher de mourir.
En général, au bout de six mois de séjour à Paris. Tétudianl est endetté d'une année de son revenu. Il y a bien quelques exceptions, des piocheurs, des Calons de vingt ans, qui ne sont amoureux que de la science, qui dévorent plus de gros livres que de petits biftecks. Mais, te- Des, je n'aime pas trop ces gens -là; la jeunesse est une heureuse maladie de l'âme qui doit venir en son t* mps pour assurer le bien-être du reste de la vie. '.'î ' 'ui n'ont pas eu de maîtresse à vingt ans font à qi .a**!-^ la fin la plus ridicule du monde : témoins sept p" ' Ns^irs du collège de France, sur dix, qui avaient épo.- . '?ur cuisinière ou leur blanchisseuse.
Au bout de six mois de séjour à Paris, l'éli-ii '. t ne possède souvent plus que son habit noir, de ici le Inusseau que la tendresse de sa famille avait r. .; ilé dans sa malle. Il a lavé sa montre; à quoi lui s.^r-Mllelleîn'y a-t-il pas des horloges partout. Il a m-< ^: manteau au mont-de-piélé un jour où il faisnil \ .p chaud, et ses pantalons d'élé un jour où il faisail ,: aii-l froid. Mais sou h ibil noir, il l'a gardé parce qu'il est de toutes les saisons, parce qu'avec l'Iiablt noir on peut aller partout, et puis parce que c'est de tous les vêtements celui que les brocantinirs prisent le moins, celui surlequ»! on prête le moins au monl-de-piété. Il a donc gardé son habit noir, mais le soyeux sedan a bien perdu déjà de son éclat et de son lustre; le temps a marqué son passage à l'extrémité des poignets d'abord, puis il a graissé le haut du col, aminci le coude et blanchi les coutures. Le premier habit de misère, c'est l'habit de l'étudiant qui va prendre pour dix-sept ou dix-huit sous chez Rousseau et autres fabricants de proiuils chimiques une nourriture insuffisante et malsaine. Quand le chansonnier a dit :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ansi
il a sous entendu : « Pourvu qu'on y ait le ventre plein ; » et malheureusement ce n'est pas toujours le cas; qu'on s'y porte bien, et trop souvent la maladie vient de bonne heure punir une vie d'excès, une vie où les extrêmes se touchent, où l'abus succède trop rapidement à la privation. Aussi, moi qui ai vu cette vie de prés, je vous déclare ({u'elle est beaucoup moins heureuse qu'on ne nous la fait dans nos romans, dans nos vaudevilles; et qu'il y a parfois bien de la souffrance, bien de la misère sous l'habit noir râpé de l'étudiant. A qui la faute? â l'imprudence des parents , qui , l'envoyant  Paris , lui ont donné trop peu d'argent et beaucoup trop de Uberlé. Cette misère , je le sais , ne dégrade pas toujours l'âme ,
ne gâte pas toujours un avenir; au contraire, on aime plus tard à se la rappeler :
Nous n'avions pas le sou ; c'était le bon temps.
Mais tous ne sortent pas victorieux de la lulle, tous n'obtiennent pas le fortuné diplôme, à supposer que co soit un état que d'avoir un diplôme dans sa poche, quand on n'a ni un procès à plaider, ni un malade â liailcr. Un tiers au moins de ceux (|ui ont pris la première inscription ne prennent pas la dernière. 11 esl bien rare que ceux qui composent ce tiers-là réparent jamais le temps qu'ils ont ainsi perdu, qu'ils se frayent un chemin dans une carrière utile. Ce sont presque autant d'éducations incomplètes, d'existences manquées, de gens conilainnés à porter toute leur vie l'habit noir râpé du vice et de la misère.
Ceux auxquels l'imprudente tendresse des parents ou l'imprévoyante munificence du gouvernement a fait le cadeau d'une éducation de collège, et qui ne possèdent pas le sou le jour où ils en sortent, ceux-là. s'ils veulent arriver comme les autres au diplôme d'avocat ou de médecin, sont obligés de passer par un terrible purgatoire; il faut qu'ils soient quatre ou cinq ans maîtres d'études, répétiteurs dans les pensions de garçons ou professeurs dans les instiuilions de demoiselles. Il est quelques âmes fortement trempées dont celle circonstance, si pénible d'abord, assure d jamais les succès et la supériorité. Quelle chance, en effet, pour l'avenir d'un homme, que ces quatre ou cinq ans où il est forcé pour ainsi dire de travailler, quand ce ne serait que pour tromper ou prévenir l'ennui! Aussi consultez la biographie des hommes éminents au barreau , en médecine, dans la science et dans les h lires, vo.is verrez que la moitié au moins ont traveiséces positions difliciles. Mais à côlé du m.iîlre d'éludis, du répétiteur et du pro/*rss(?ur destinés à devenir (|uelque chose de mieux, il y a ceux condamnés à l'être toujours ou à tomber bien plus bas , et ceux-là nous appartiennent de droit.
Les Français ont déjà donné à leurs lecteurs un fidèle portrait du mailre d'étude. Le répétiteur en est une variété plus intelligente cl plus distinguée : c'est chez celui-là surtout qu'il y a de la science et de l'avenir. Le «professeur de collège, quand il trône dans sa chaire, a choisi son sujet; il a pris son temps, il a consulté à loisir les commentateurs et les traductions; il a le corrigé de tous les devoirs qu'il donne, los vers latins de toutes les matières. .Mais le pauvre iv|é!ileur n'a rien de tout cela : quand, à six heures du malin, il arrive en hiver à la pension, il faut qu'il soit prêt à expliquer à la simple lecture un chœur d'Eschyle, un morceau de Pline, le naturaliste; â traduire en latin du Bossuct. du Buffon, du Chateaubriand; à improviser en français ou en latin une narration, un discours sur uu sujet quelconque. Ce n'est pas tout : il faut qu'il soit poôtc et toujours inspiré, toujours prêt â corriger, c'est-à-dire à faire, vingtcinq, trente, cinquante vers latins sur quoi que ce soit, sur les ballons, la vaccine, les bateaux à vapeur, les fusils à percussion, les chemins de fer, sur tout ce qu'il y a de moins latin dans le monde. L'année dernière . un jeune répétiteur de mes amis a perdu une excellente placo de quarante francs par mois pour n'avoir pu faire passer en latin, à moins d'uue périphrase de cinq hexamètres et demi , les mots paUM en caoutchouc. 11 porte l'habit noir râpé, le malheureux répétiteur, parce qu'il en achète moins que de livres et qu'il est peu paye; mais il travaille si longtemps el si bien, qu'il frtncbil i U ûs
LA MISÈRE EN UABIT NOID.
les Thcrniopyles de ragrégalion, et nous échnppe pour se reposer désormnis dnns Tnisance modeste du professorat.
Eunui|ue de la littérature et de renseignement, le professeur dans les pensions de demoiselles s'efface tant qu'il peut, et tâche de n'être homme que le moins pos sible : il se rase de frais tous les jours, et ne porte |)as de favoris. Contempteur de rUniversitê, dans laquelle il n'aurait pu occuper la place la plus infime, il a sa méthode â lui, et d'ordinaire il lui accole une épithête creuse et sonore : c'est la méthode naturelle, la méthode intellectuelle, la méthode paternelle, maternelle surtout, car le professeur a sans cesse la mère de famille présente à sa pensée; il ne parle que de la mère : on dirait qu'il regrette de n'être pas mère lui-même A l'aide de sa méthode, et pour une somme qui varie de quinze à cinquante francs par mois, le professeur enseigne avec un égal succès l'écriture, qu'il appelle calligraphie, la grammaire, l'arilhraétijue, l'analyse logique, le style épislc»lairc, la rhétorique, la géographie, l'histoire, la physique et la chimie, sans oublier la lecture a haute voix. Ce qui dislingue l'enseignement du professeur, c'est son irréprochable pureté; il a expurgé la Bible, et je ne saurais l'en blAmer ; mais il ne s arrête pas là : il y a
certains passages qu'il Mnte diM Télteaqie! jifi dans Paul et Virginie ! et la Mylholof^ hi tta* le rouge au visage quand il glisse desns ai lies àA» pliquer.
Mais le jour où il fait beau voir le prafesnv, ÙM lui de la distribution solennelle des prii, deux morceaux de piano il réelle éternellement adressé aux mères de bniOe, ëÊomt h pudeur et la verla ne luilleDt pas moins qiiliM plet mépris de la langue et du sens eommn. Rm étonnez pas derhésitalion.derirrégiilBrilédcamifl t'«ndis qu'il énumëre à ses jeunes âéves les fUms^ leur amènent les vacances. Il pense, loi, qi*ciim«i priver pendant six semaines ou deox non de ssiàl appointements.
Pendant ces loisirs forcés, et dans nntsrvaHadsm çons, le professeur tient 1m livres de la fraittRi l'épicier, copie des exploits à cinq centimes teiNs. au net les mémoires des entrepreneors, te màÊk et des maçons, transcrit des pièces 4e tUUra, ii pour les hmdeases et fait tout ee qui conemasM' lequel consiste précisément A n*en pet aveir.
lleureux celui à qui ses moymis onl permis Ad une échoppe d'écrivain public! lins "