‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 238 sur 269 · LA BTARCHANDE DE POISSON · texte numérisé non relu

LA BTARCHANDE DE POISSON

Sous le rapport de la versatilité politique, la halle, il Il bien le dire, n'est pas tout à fait à Tabri du repro* e. Que le sentiment de son importance lui ait fait une 1 de jouer un rôle dans tous les grands événements, us de plus simple ; mais qu'elle ait tour à tour adoré et isé les mêmes idoles, voilà ce qu'on a peine à comendre, â moins qu'on ne l'exprime par une lutte con* luelle de l'esprit et du cœur : de l'esprit, qui la porte l*associer vaniteusement au triomphe du pouvoir qui traite d'égal â égal ; du cœur, qui la fait sympathiser ^ le peuple, dont la cause est aussi la sienne. C'est iti qu'on a vu successivement les dames de la halle \X Tuileries avec des bouquets, et sur la route de Ver- Hlet, entourant In voiture de Louis XVI, adorant le soil de l'Empire, et haranguant les souverains alliés à Br entrée dans Paris. Mais nous les avons vues aussi |Bser?er dix années dans leur enceinte, et couvrir tnsemenl de couronnes et de fleurs, chaque jour re- ^Telées, le simple monument des nobles victimes de 'illel; mais nous les avons entendues plus d'une fois iMMiter avec un enthousiasme vraiment poétique leurs nnrenirs des trois journées populaires, et nous sommes Dfiincu que chez elles , ma'gré quelques circonstanr fui sembleraient prouver le contraire, le cœur est BOre plus fort que la vanité.

EVior connaître parfaitement la dame de la halle, il ne Ht )M8 de l'obsei^ver dans sa vie extérieure, il faut en-

• «voir accès chez elle et la suivre dans les détails Erieurs de son ménage; de même que, pour bien jumon caractère, on ne doit pas s'arrêter seulement à Urce : c'est en cherchant au fond de son cœur qu'on »iDTrîra les bons sentiments qui l'animent. Ici, je

heureux de n'être pas réduit a faire une de ces KHpIions qui frappent quelquefois de sécheresse et ^lilé les sujets les plus intéressants : j'offrirai aux ^vn le simple récit de deux faits qui me semblent '^ture a remplir complètement le but que je me pro* ^^en même temps qu'ils présentent mes héroïnes on jour plus favorable que cette rudesse de ma- ^9S et de langage dont, historien fidèle Je n'ai pas dû E^ennettrc d'adoucir le tableau.

iBdame D..., après avoir figuré dans le monde d'une Sére assez brillante, s'était vue, par un revers de forto p jeter tout à coup au bas de l'échelle dont elle li occupé le faîte. Par un reste d'amour-propre bien K.sable, madame D... avait voulu conserver dans sa 1^ un souvenir de son ancienne splendeur; pour cela, ai.i avait suffi de sauver du naufrage quelques débris ttes riches toilettes, et d'apporter à leur entretien le . le plus minutieux. Mais il n'en jtouvail être de Me du train intérieur de sa maison : confinée dans un iSit plus que modeste, elle était bien obligée d'aller «—même acheter son ordinaire, et Dieu sait quel ce ordinaire! La pauvre dame se rendit donc une wiére fois au marché Saint- Honoré, et, d'une voix ^e, demanda du heurre pour deux sous, La mar- ^"«ide a laquelle elle s'était adressée leva aussitôt la ^ , et, apercevant le chapeau de sa nouvelle pratique, ^l d'un éclat de rire; puis, se tournant vers une au- "marchande sa voisine, elle lui dit du ton le plus go- ^ard qu'elle put prendre :

■Dis donc, Marie, te dérangeras-tu pour servir deux ■* de beurre à madame? »

^Qtre éclat de rire de la voisine, lequel se communi-

• rapidement tout le long de la file. Madame D... était ■<e déconcertée.

' Mon Dieu! dit-elle avec douceur, si je vous demande ^ ti peu, c'est que je n'ai que cela dans ma bourse. »

Ce peu de mots et une larme que la malheureuse dame ne put retenir arrêtèrent soudain l'accès de gaieté de la marchande; elle se leva précipitamment, sépara de sa meilleure motte un morceau de beurre deux fois plus gros qu'elle ne l'eût fait pour tout autre, et lui dit avec émotion :

• Vous n'êtes donc pas heureuse, madame? excusezmoi ; c'était seulement histoire de plaisanter ; je suis bien aise que vous m'ayez donné la préférence, et je vous demande en grâce de me conlinuer votre pratique, t

L'autre fait n'est pas moins caractéristique, et pourra donner en outre une idée de la richesse de ces femmes, qu*au premier abord on croirait tout à fait étrangères i l'amour du luxe et du confortable.

Madame S... venait de marchander un poisson. Le prix qu'elle en offrait n'étant pas d'accord avec celui de la marchande, celle-ci, furieuse, lui jeta le poisson à la figure, appelant à son aide les expressions les plus injurieuses du vocabulaire poissard. Biais aussitôt retentit autour d'elle un cri général d'indignation : ses voisines s'étaient aperçues que madame S... était enceinte, et il n'est pas de position qui, plus que celle-là, soit entourée à la halle d'égards et de respect. La marchande, assaillie par ses propres compagnes, accablée de coups et d'injures, ne savait plus où donner de la tête, lorsqu'elle s'aperçut enfin de la circonstance qui avait rendu sa faute si grave. Alors, changeant de ton, elle s'empressa d'ellemême de demander pardon à madame S... Non contente d'avoir fait des excuses publiques, elle se rendit chez TofiTensée, et la supplia d'accepter chez elle un diner de réparation, avec tant d'instance, que madame S... accepta, dans la crainte de paraître persister dans un ressentiment déplacé.

Madame S... pensait faire un acte de condescendance, et ne s'attendait certainement pas à la réception qu'on lui préparait. Introduite d'abord dans la chambre à coucher, elle fut frappée de l'air d'aisance qui y régnait. Elle considérait curieusement et les bergères en bois d'acajou sculpté, et les riches dorures des cadres, et le magnifique cabaret de porcelaine qui décorait la commode, et la couchette garnie de tant de matelis, de lits de plume et d'édredons, qu'une échelle semblait indispensable pour y atteindre. Elle se demandait comment la même personne qui possédait ce lit si moelleux, ces sièges si douillets, pouvait avoir le courage de se lever avant le jour pour aller s'asseoir sur une chaise durement empaillée, lorsque la marchande vint à elle, suivie de quelques-unes de ses amies en habit de gala. Elles étaient tout or et bijoux : de longs pendants scintillaient à leurs oreilles ; des chaînes d trois ou quatre rangs entouraient leur cou et retombaient sur leur poitrine ; de superbes épingles attachaient leur fichu, et U riche dentelle de chacun de leurs amples bonnets aurait suffi pour décorer deux ou trois robes de bal. La dame de la halle ne connaît pas cette délicatesse ni ces raffinements de la vanité qui consistent à se cacher pour mieux paraître, et à couvrir sa fortune d'un voile transparent de simplicité. Elle ne se contente pas d'être riche, elle veut encore que cela soit écrit dans ses actions et sur les objets qu'elle possède. Au spectacle, où elle va souvent, n'ayez pas peur qu'elle prenne une place inférieure; lorsqu'elle marie sa fille, elle se signale par IcchiflTre de la dot. Demandez à un bijoutier ce qu'il compte faire d'un riche bijou dont le placement vous semble difficile, il vous répondra : c Je n'en sub pas embarrassé; les dames de la halle se le disputeront. »

Quand vint l'heure du diner, madame S... fut bien autrement surprise. Elle aurait pu désirer dans l'ordre

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