‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 25 sur 269 · ALPHONSE KARR · texte numérisé non relu

ALPHONSE KARR

f^ 'est surtout quand on voit ^ certains goûts qui remplissent et rendent heureuse la vie d*un homme tque l'on comprend bien que chacun a besoin d'à* voir sa madone de pUlre >u de bois qu'il puisse >arer à sa fantaisie.

C'est ce qui explique :ommen( des hommes souvent ires*sii|»eiitur.> cousacrent loule leur vîei quelques fleurs, à iiuplques insectes, quelquefois à un seul fn!iécle« à une seule Heur; tant un instinct admirable, ou quelquefois pcul-êlre une sage philosophie, leur enseigne à présenter le moins de surface possible à la fortune» i vivre tout Kas^ cl à ^e contenter d'un bonheur facile i cacher au 31 yeui du monde.

îl ne faut pas noire que Tînlensilé et la violence d'une paKsioû prus<ient se mesurer à la petitesse de son objet. Le.« horUcutteurit q^iî vivent dans les fleurs comme les abeilles, ont comme elle un aiguillon dangereux. Les passions douces â*eiitourcnt de férocité comme on entoure une piatite précieuse de ronces et d'épines pour la préserver de ta deni des troupeaux.

Cela me rappelle comment me fut un jour dévoilé Tatroce curnctere des moutons, que j'avais toujours regardés comme Fem blême de la mansuétude et de la bienveillance, a Sloufîieur^ me disait un berger avec lequel je venais de voyager sur la route d'Epernay, il n'y a rien dft st mécUnut que les moutons; ils n'aiment pas plus l'herbe da ce champ qui est ensemencé que celle de celui d'i côté, qui ne l'est pas ; eh bien! ils sont tous dans le champ ensemencé... Brrr... brrrr. Mords là, Nédor, bmr... C*estdtinc pour me faire prendre par le garde et me laîrt meltre â l'amende. Tenei, en foili un lébas.,* UD noir... qui agace mon chien. Ici» Médor... 11

l'irrite â plaisir... Médor, veui-tu v«nir ici ! allex derrière... Il espère se faire étrangler, parce qu'il sait bien que, quand un chien étrangle un mouton, c'est le pauvre berger qui le paye. »

Celui qui écrit cet lignes a failli perdre la râ^onr s'être permis de dire on jour, â propos d'une giroflée annoncée comme bleue , et qui avait produit des fledrs du plus beau jaune : c A quoi sert-il d'avoir nne giroflée bleue si elle fleurit tonjoiurs jaune? » Mais voici une histoire dont nous avons été témoin.

On se rappelle la fureur avec laquelle on a, il y a une trentaine d'années , otltivé les tulipes dans toute l'Europe , et surtout en France , et plus encore en flollande.

ITn oignon, semper augustut, fut vendu douze mille francs.

Une eotifotiM jcncne, onze cent vingl4rois francs, et une caléehe attelée de deux chevaux bais.

Une tulipe médiocre, le viee-rai, fut vendue pour les objets suivants :

Quatre tonneaux de froment, huit de seigle, quatre bœufs, huit cochons, douze moutons, deux tonneaux de vin, quatre de l>iére, deux de beurre, mille livres de fromage, un lit complet, un paquet d'habits et un gobelet d'argent.

A cette époque, on voyait dans les gazettes, auxifeiivelUê étrangèrei :

Amsterdam. — L'amiral Liefhens a parfaitement fleuri chez M. Berghem.

Mais passons à notre histoire.

Un jour on avisa c|ue les tulipes â finid jKvn9«*étaient pins belles, que c'éuit â lort qu'on les admirait depuis si longtemps ; que les seules tulipes que Ton dût avoir et cultiver éuleatles tulipes à fond faline; que toute tulipe Jaune serait mise i la porte des pUles-bandes qui se

L'HORTICULTEUR

reffMcUiciit, ci que leur grrioe ««rail mtadUe el jetée au TeDt Les amatean se divi^^èrent ; on écrÎTit des lel« fret, des brochures, des chansons, des parophleu, des gro^ livres.

Les amateors des tulipes jaunes forent traités d'obstinés, de gens enveloppés des langes des pr^ngés, d'illibcrauz, de rétrogrades, de ganaches, d'enn«nis des lumiéres, el de jésuites.

Les partisans des tulipes blandies forent dédarés audacieux, novateurs, révolutionnaires, démocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens.

Des amis se brouillèrent, des ménages furent désunis, des familles divisées.

Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades d*enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes, des tulipes jaunes et blanches. M. Muller ti>nait aux jaunes ; son ami était pour les idées nouvelles; Mchul. du reste amateur trés> distingué, venait alors de passer aux blanches.

M. Muller et son ami. tous deux hommes de bon goût et de savoir-vivre, mettaient la plus grande modération dans leurs paroles , et évitaient avec un soin extrême d'en venir jusqu'à la discussion.

— Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop ; il n'est pas une pierrcrie de son riche écrin qui ne charme la vue ; il est triste de voir des personnes procéder par exclusion. Il est certainement quelques tulipes à fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma collection si mon jardin était plus grand.

— De même , reprit l'ami , désirant ne pas rester en arriére en fait de politesse et de concessions, j'avouerai que érumanthe^, toute jaune qu'elle est, est une fleur fÎNTl présentable.

— Je ne méprise pas l'iiitt^iie de Delphes *, malgré son fond blanc, reprit M. Muller.

— Elle n'esl pas très bUmche, reprit l'ami ; ce n'est qu'au bout de trois ou quatre jours qu'elle se débarrasse d'une teinte jaune qu'elle a en ouvrant ses pétales; aussi n'en f4Êiêon$»nous pas gcand cas.

— Cest cependant de votre collection celle que je préférerais.

Les deuA cmis étaient dans ces excellents termes quand madame Muller sortit pour faire le thé.

Il est dirficile de bien dire par quelles impat^ptibles trausitioni» '!s en vinrent i l'aigreur, à l'injure, é l'insulte; mais toujours est-il que, lorsque madame Muller rentra, cin ( minutes après, elle les trouva sous la table, se tenant aux cheveux et se gourmant de tout cœur. M. Muller avait jeté les dominos au visage de son ami, et la lutte s'était engagée.

On comprend de quelle honte furent saisb les deux antagonistes après que la première effervescence fut passée.

Aussi, dés le lendemain, M. Muller écrivait A son ami :

c Je suis une béte féroce et un homme mal élevé ; rer^vet mes excuses. Notre ancienne amitié effJicera ce moment d'égarement. Ma femme vous prie de dîner avec nous aujourd'hui. Il y aura de ces petits choux de Bruxelles que vous aimei.

c Votre ami,

c Mollis.

c P. 5. Vous m'obligerei , mon cher ami , de me

^ Érymanthe, feaille- morte, rouge et jsaiie. s \ iu let, pourpre et bUuc.

meure de côté quelques-unes de vos hellM blanches, auxquelles j ai réservé, pour raniiée pn- ' chaîne, une de mes meilleures plates bandes, ietâw i surtout à palawùde * et à Vagaie royale*. » I

n reçut immédiatement la réponse snWanle :

c Je serai chex vous à cinq heures moins un quart Vous me permellrei , mon excellent ami , de vous pwsentor un horticulteur qui désire admirer vos magaiûques tulipes.

c II désire surtout voir votre léi^IrMise *, Toire /lUrecourt^ et votre délicieuse lisa*. »

Par une délicatesse que tous deux oomprirenU M. Mih 1er feisait porter son admiration sur les plus blanchei d'entre les tulipes blanches, et son ami n'était pas moi» poli à l'égard des fonds jaunes.

Cependant le mouvement de générosité de M. UnWt ne pouvait se maintenir toujours i la même hautev; M. Valter, lui, n'avait fait qu'une concession aussi darable que le sentiment et l'impulsion qni l'avaient cassée : celle de M. Muller devait survivre é l'élan.

La terre dans laquelle on mit les tulipes blanches ac fut ni soignée, ni amendée, ni Umisée, comme celle destinée aux fonds jaums.

La seconde ann«''e, M. Muller s'aperçut qu'elles cicombraient le jardin : la troisième année , elles fuml placées sous une goutliêre: elles flf^urirent mal; et M. Muller, après avoir montré si s tulipes jaunes daai tout leur éclat, disait aux visiteurs: c Voici ce qà il jadi mieux en tulipes blanches : elles m'ont été données pir mon ami Walter, et j'y tiens infiniment. » Et quand, dis minutes après, il disait : c Je ne compri^ads pas qu'es puisse cultiver des tulipes blanches, » on se trouvait niturellement de son avis.

On ne connaissait que quatre roses sous le régne ds Louis XIV; aujourd'hui, le» horticulteurs modcnilcs, eeux qui ne donnent pas quaUre ou cinq noms différeutn à k même rose, ceux qui ne se laissent pas sTeugler pv l'amour du nouveau et l'orgueil des découvertes, coaplent quarante espèces et plus de dix-huit cenU variciéi.

Certains amateurs, entraînés par l'ambition de pos»^ der seuls une variété (fuelcouque, recherchent dans lei roses les défauts avec autant d'empressement que d'astres y cherchent les qualités. Pourvu qu'une rose saà rare, elle est assez belle, et elle l'emporte à leurs yen sur les plus riches de forme et de couleur, ainsi queiar les plus odorantes. Ces amateurs cherchent depuis cîsq ente ans la rose verte, la rose bleue, la rose nain it la rose capucine double.

Madame de Genlis, qui dit avoir inventé la rose mousseuse, donne, dans un de ses ouvrages, un procédé peur avoir la rose noire et la rose verte. Le pnx^é est tréi* simple : il ne s'jigil que de preffer une rose sur un eassis ou sur un houx. Nous l'avons essayé, et h bons u'!b donné que ses d uilles vertes et piquantes et ses baiet ds corail, et le cassis a produit d'excellent cissis.

Tous les ans, vers la liii de mai un bruit i qu'on a trouvé la rose capucine double : nous avons de longs trajeu pour la voir^ jusqu'ici nous ne IV

1 Colombin, ronge • t hhnc.

* Poiin>rc |»âlu, ruii«!* el blanc, s l'niMt hée, roiiye 1 1 JAiinc.

* Couleur dv iuiU>. |tiiii.e e( rou^e.

* Rouse, oraii}:éeiJMun'' |>jir oienut pioacbas*

L'II(mTICDI.TI!l)R.

^iv*»^->»^

lï^TS^Vli^

jamais ? ue ni double ni capucrne. Quant à la r(k^ uieue, c'est en vain jusqu'ici que plusieurs amnieurs remplissent leurs jardins du très- petit nombre de fleurs bleues que produit la nature, dans l'espoir que les abeilles portant le pollen d'une de ces plantes sur un rosier fil le fécondera, et fera naître une rose bleue. Nous avons à ce siyet des idées qui nous appartiennent, et dont nous ferons 1 essai quelqu'un de ces jours. Les roses décorées des noms les plus noirs, la nigritierme, ourika, etc., sont des roses violettes.

Les amateurs sont à l'affût des moindres différences. Ce rosier est remarquable par son bois , celui-ci par ses aiguillons, cet autre est précieux por l'absence de telle beauté, celui-ci tire tout son prix de ce qu'il n'a pas d'odeur ; celui-là vaudrait bien moins s il ne sentait pas légèrement la punaise.

Plus un sujet 8*écarte de la rose ordinaire, de la rose que tout le monde peut avoir, plus il acquiert de valeur pour les amateurs passionnés.

Heureux celui qui posséderait un rosier qui serait une ▼igné, et qui boirait le rin de ses roses l Nous avons tu un rosier dont le possesseur explique que, depuis cinq an$ qu'il l'a obtbrd de semence , il n*a jamais fleuri. Homme fortuné ! plus fortuné encore si son rosier pouvait, l'année prochaine, n'avoir plus de feuilles !

Un horticulteur distingué était le curé de Palaiseau, petit village du département de Seine-et-Oise, là où mon

ami Victor Bohain avait un rosier de haute futaie gnnd comme un prunier, un rosier qui est mort dans l'hiver de183B.

Le curé de Palaiseau a vécu jusqu'à Tige de quatre* vingt-deux ans , au commencement du printemps , ao

LUOrniCULTEUR.

moment où il allait pour la soixantième fois voir fleurir une précieuse collection qu*il s'était occupe toute sa vie d'enrichir.

II y a quelques années, ce respectable prêtre céda à un mouvement de curiosité et alla voir une coUeetion appartenant à un Anglais.

Cette collection était une vraie rose mystérieuse irosa mystica), comme disent les Litinies. Le jardin de TAni;lais est un haicm environné de hautes muraftlçs, dans lequel personne n't't.iit jamais admis, sous ((uelque prétexte que ce fût. 11 était frénéliquemcnt jaloux de ses roses. C'était pour lui seul que ses fleurs devaient étaler leurs riches couleurs, depuis le pourpre jusqu'au rose le plus pâle, depuis le viulct sombre jusqu'au thé jaune, jusquau blanc; c'était pour lui seul qu'elles devaient exhaler et confondre leurs suaves odeurs. Un écrivain allemand a dit : « Lès gens heureux sont d'un difficile accès. » Notre Anglais à ce compte était le plus heu* reux des hommi s. Personne n'avait jamais vu les roses. Il éUiit jaloux d'un petit vent dVsl qui, le soir, en emportait le parfum par-dessus les murailles, et, pour compléter les rigueurs du harem, il pensait souvent à faire garder ses roses, ses odalis<|ues, par des eunuqiies d'un nouveau genre, par des gens sinon aveugles, du moins sans odorat.

Le bon curé néanmoins se mit en route une nuit ; il fit cinq longues lieues dans une vuiture non suspendue : il avait alors près de quatre- vingts ans. 11 arriva avant le jour; il s'adressa à un jardinier, et, il faut le dire, on l'accusa d'avoir employé jusqu'à la corruption pour engnger l'eunuque à T introduire dans cet asile mystérieux des plaisirs de son nia.tre.

Le jardinier se laissa séduire ou corrompre, et, aux premières lueurs du jour, il ouvrit doucement, avtc une clef graissée, la porte où Tattendail le b(»n curé, respirant à peine, haletant, oppressé. L.a porte s est ouverte sans bruit, les deux complices marchent à pas lents et silencieux. Le jour est si faible, qu'on ne distingue rien encore, mais il semble que Ton respire un air embaumé. On va voir les roses... Tout «i coup une voix sort d'une 'pecsicnne :

— Williams! ohé, Williams, conduisez monsieur hors du jardin !

11 n'y avait rien à répliquer; il fallut sortir, remonter dans la carriole, et revenir, après dix lieues dans les plus mauvais chemins, .sans a^oir rempli le but du voyage. Pour consoler le curé, un voi>in soutint le paradoxe que l'Anglais ne tenait son jardin si fermé, que parce qu'il ne possédait pas une seule rose. . Qui sait?

En général , les amateurs n'admettent pas tout le monde dans l<urs jardins ; ils onl surtout horreur de c< rtaincs espèces qu'ils désignent sous le nom de fleurichons et de curiollct,

La corruption, l'escalade, b fausse clef, l'abus de confiance, n'ont rien (|ui elTraye certains amateurs pour se pnicurer une greffe, un œil d'un rosier qu'ils ne possèdent pas.

En 1828, la duchesso. de Berri obtint des ternis de roses qu'elle faisait tous les ans à l^osni douze fleurs qui jlui parunnt d'une beauté remarquable; c«-pendant. Icomme il ne s'agissait pas senlenient d'avoir de belles 'roses, mais des ro.ses nouvelles et inconnues, elle char- -g*a madame de Lr.rochej.ncqiielein de les faire voira un jcélébre jardinier. Le jardinier, après avoir examiné les

fleurs pendant dix minutes, en diH^lara trois

L'une surtout lui parut mériter la prôfcrcnce sur sa

deux rivales , et elle fut appelée ky bride de Rosmi.

Deux ans après, au mois de mai ou de juin 1850 fe'é- Uit la dernière fois que la duchesse de Berri deTait voir fèurir ses roses), elle avisa qu'il y avait deux ans qnelle jouissait du plaisir de posséder .seule l'hybride de Rosoi, et qu'il était temps de renouveler ce plaisir en te partageant. Elle |)ensa que ce serait pour le célèbre jardinier un présent de quel(|ue valeur, et elle churgea de noaveau madame de Larochejacqucleiu de le lui offrir de it part.

Bladame d«s Lutu^icjacquelein trouva rhorficulltv lisant à l'ombre de deux hauts églantiers cliargét da fleurs magnifiques 11 reçut l'offre avec les témoiga^ps de reconnaissance que méritait cette honorable et d^cate attention Mais le bienfait arrivait tard : ir «Tait Cl soin, dans le peu de temps qu'il avait eu les roses ^— les mains, deux ans auparavant, de conper à la dêrofcéa deux yeux de la plus belle variété ; il les avait fprcles avec le plus grand succès , et il avait reçu la messagéra de la duchesse à l'ombre des deux hybrides de Bosoi, sujets plus beaux sans contredit qu'aucun de cetiz am possédait Madame.

U plupart des gens qui s'occupent de fleurs le feat plus par vanité que par amour, plus pour les montrer <|ue pour les voir. Les horticulteurs, j'en excepte liifla peu, n'aiment pas les fleurs Quelques-uns planteot ^wt les cailloux un dahlia (l'incomparable, bordé de blaDC) pour cuiurer ses panachurcs ; d'autres ôtent toutes les feuilles à un camélia, M. P..., à la rentrée des Bo«w bons, guillotina les impériales de son jardin ; les vie^i lettes, n:èlées aussi d l.i politique, ont été exilées mm Louis XVlll . et plus tard amnistiées. M. de Castres commandant du ch:\leau des Tuileries,! lait une OOB» signe contre les œillets rouges. Pendant plusieurs la» nées, après la Ilévolution de juillet, les Hh ont dlipon des jardins royaux. Nous respectons par-dessus tout les passicms et les bonheurs , mais la passion des horticsK teurs n'est pas réelle.

^>ie»>^c«^c

^ (uhil .

LA MÈRE D'ACTRICE

Page 1