LE JOUEUR D'ÉCHECS
rivent de toas les points de la carte, les uns avec la no* ble présompUon de combattre M. de Labourdoonaisi ar* mes égales; les autres, avec la soumission modeste des inférieurs qui demandent avantage; tous heureux de connaitre le maître célèbre et de croiser le pion avec lui. M. de Laboiirdonnaù ne refuse aucune proposition, aucun duel ; il est prêt é tout et & tous. A midi, les batailles particulières commencent dans le vaste salon du club Ménars, chauffe à vingt degrés en hiver, et plein de fraîcheur en été. Là flgure l*état-major de M. de Labourdonnais, c'est-à-dire cette élite d*amateurs qui peut battre tous les joueurs anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'œil du maître. Dès que M. de Labourdonnais s'asseoit pour faire la partie de quelque visiteur inconnu arrivé de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de la Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue; la foule se porte au quartier général ; elle s'élage autour du chef, et tous les yeux sont cloués sur le doigt infaillible qui pou>8e en avant la pièce ou le pion victo- *ieux. Il est inépuisable l'intérêt qui s'attache à ces amusantes scènes, et, quoique les profanes ne comprennent pas trop ce genre d'émotion, il sufûl de dire que les plus grands hommes en ont fait leur passion favorite pour justifier cet intérêt auprès de ceux qui ne sont pas organisés pour le comprendre.
Plus heureux que Napoléon, M. de Labourdonnais a fait sa descente en Angleterre, et il a triomphé d'Albion, qui, pour lui, n'a pas été pcrUde, car l'échiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi. A celte époque, on parlait beaucoup en France de M. Macdonnell, qui, disait-on, avait un jeu supérieur au jeu de M. de Labourdonnais. Tous les nababs arrivés de Pondich^Ty et de Calcutta, tous les envoyés de sir William Bentinck, gou. verneur des Indes, tous les explorateurs de la presqu'île du Gange, tous les Anglais enfin de VEtt et de V H'est- India^ tons attestaient que sir Macdonnell d'Edimbourg était pins fort que le brame Flé-hi, natif de Jagrenat, et que. \KkT conséquent, il battrait aisément M. Deschapelles ou U. de Labourdonnais, ces Français frivoles et légers comme des Français, traduits en Anglais dans les vaude* villes à* Adelphi' théâtre. Un jour, M. de Labourdounais passa la ftlanclie, incognito, et descendit à Londres. Dés qu'on apprit à Westminster- Club que le célèbre joueur de Paris était arrivé à Joneys'-Uolel, Leieester-Square^ une invitation poliment formulée lui fut envoyée, et la bataille ne tarda pas à s engager entre les deux ennemis amis. Cette fois, N. de Labourdonnais trouva un adversaire digne de lui ; les Anglais n'avaient pas trop présumé de la force de leur champion. Ce fut une lutte vive, acharnée, intelligente, comme Londres n'en verra plus. La victoire pourtant devait rester à la France; elle fut claire pour tous les yeux, et triomphalement établie par une série incontestable de coups décisifs. Il faut le dire é rhonm ur de l'Angleterre, les clubistes de Westminster se comportèrent dignement à la suite de cette mémorable i>alaille : ils donnèrent a ftl. de Labourdonnais un dî- Der splendide à blab-hall, sur la rive gauche de la Tamise, vi.<i-a-vîs Green^'ich; les toasts furent portés avec des vins de France, le Champagne et le claret.
La mort de Macdonnell laisse depuis quelques années récliiquîer britannique dans un degré fort n marqua ble d'infériorité. La dernière partie, engagée par correspondance avec le club de Londres, a duré deux ans, et a été signalée, du côté de l'Angleterre, par des erreurs déplorables. En 1838, un article inséré dans le Palamède, et relevé â Londres par le BeWs-life, blessa les susceptibilités d*un pays qui compte le chancelier de Téchiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet article rappelait le
supplément à U baUlIle dléiia, que 1. IM donua au club de Berlin, et dont nous pariioMfk Au bruit de la levée de boaclîers qoi pwtiit k minster, M. Deschapelles sortit de si reinhe, tf < gant i l'Angleterre. Alors les protoeoles eomam en attendant les hostilités. Des dépotés dadai a que arrivèrent au dub Ménars, ■ Firis, cl knt avec une urbanité tonte cberaleresqne; U hm que les notes diplomatiques seraient échaféen'i d'un grand dîner chez Grignon. Toutes les jeu furent convoquées chez le reslanratenr do pm vienne : là se réunirent des artistes, des bn^v pairs, des députés, des gens de lettres, des Bût généraux, des industriels, des médecins, des l'a rentiers, tout le personnel du club Ménan, eiii a présidence de M. de Jouy. Le diner fat trés-na Anglais burent à la France, les Français à l'Ai^ dessert, les physionomies se rembronireat, «fi fut mis sur la nappe, pour dernier mets. OiIbi qu'à deux heures du nuitin pour jelcr la !■: traité de guerre convenable entre lesdcsmÉs bilclé du cabinet de Saint-James perça Moral CCS débats : à l'aurore, la question' n'oviit p pas. Il fut impossible de s*accorder; on necnaii M. Deschapelles, qui se préparait à taire aasàflèi en Angleterre, rentra sous sa tente, etilacretti ce bruit que le souvenir d*un excellent fiav ài gnon.
Les soirées du club Ménars ont été fortasiBi derniers temps, et elles ont eu, au débonda m sèment prodigieux, à cause des mmiiif^ qu'a jouées M. de Labourdonnais, le doiavifÀ quier. Philidor, ce célèbre musicien et joMii^ avait le premier mis en vogae ces iacrâiilbM< force, et personne après lui n'arait songeikt^ 1er. M. de Labourdonnais aTait toujeaisèi^ préoccupé de cette tradition « et ce laorieriiN l'empêchait quelquefois de dormir. Uajov. ii une de ces parties de combinaisons intaiiiicf.tfll sit complètement; le lendemain, il en jt fut pas moins heureux. Le bruit de ces ville, et il émut vivement le monde de Té ouvrit alors les portes du club Ménars aux curieux, et ce qui n'avait eu josqn alonfi bre fort restreint de témoins adeptes édaiaH d'une publicité solennelle. Ces deux partiel *, au club, dans la grande salle du billard. M.èi donnais s'asseyait dans un angle, le dos I échiquiers, le front sur le mur, le visage Un amateur indiquait â haute voix le gique de la pièce ou du pion avancés. AaMMi bourdonnais ripostait comme s'il avait ea sous les yeux. A mesure que les parties fln et que la fosse se jonchait de pièces loo sèment de ces milliers de combinaiso»
coups antérieurs, les coups présents et fi brouillé à TinGni dans la mémoire du joaaarf venait si effrayant à l'imagination des s[ solution hcurtuse semblait bien difficile et victoire impossible. Qu'on ajoute ensoile blés diflîcultés inhérentes au jeu Tassait distractions qui arrivaient de tontes lai i mure des voix étouffées, le grincement des |<Ml talion des pieds, les exclamations in ' prise, les gammes prolongées des rhoBMidVft' salutations éclatantes et joyeuses des gens qd' sans se douter de rien, tous ces incidealsaii seul peut dérouter Tattention el
ijontei récfclM
LE JOUEUR D^iCHZa.
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fil des combinaisons, et Ton se fera a peine une idée ce miracle de l*esprit. L'analyse physiologique de ce «ail intérieur est révoltante. On constate le fait; on l'explique pas.
i^ joueur d*échec3 qui s*est voué â son art avec pasa mène ane vie pleine d'émotions et de charme : c'est général qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne
du mai à personne; il a toute Texallation du triom- « toute la philosophie de la défaite, toute la volupté « vengeance, comme dans la vie militaire, seulement D verse point de sang humain. Le joueur d'échecs a 3Cé les formules des professions héroïques ; il dit : ter J*ai battu le général Uaxo, > et il sourit avec ova- ; ou bien : < Ce matin, le général Duchafiaut m'a > • 1 et il baisse les yeux modestement. 11 est ordi- ^ au club d'entendre des phrases comme celles-ci : ^Os aviez une mauvaise position. — Votre attaque a ^ible sur la droite. — Vous avez engagé bien impru- K^ent vos cavaliers. — Le général a bien manœuvré '^ sauver sa tour, etc., etc. i On croit toujours être Wac le soir d une bataille. Et ce qu'il y a de mieux o«)d de cette passion innocente, c'est que le dégoût
%atiété n'arrivent point ; c'est que les illusions eni*
tes do la veille recommencent le lendemain ; c'est
|)our le joueur d'échecs, tout est vanité, hormis le
mat. A la suite de ces batailles, il n'y a jamais de Cfn* cinnatus désenchanté qui court à sa charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage de Saint-Just, par dédain de la gloire et des hommes : vainqueur, on reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on recommence le combat; ua peuple de specl»teurs vous complimente, ou vous console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs triomphaux ou sous les Fourches Gaudines; et l'heure qui sonne à la pendule du champ clos vous retrouve toujours là, sur le même terrain, aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, après-demain contre la sainte alliance, ou en pleine guerre civile contre des Français, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, émotion, intérêt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours ! la vieillesse même ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces campagnes. 11 n'y a point d'hôtel des Invalides pour le héros de l'échiquier. Voyez au club Ménars ce noble et frais chevalier de Barneville ! c'est le contemporain de Philîdor et de J.-J. Rousseau; il a joué avec bimile et Saint* Preux au café Procope; il a reçu la pièce du grand Phili* dor. Louis XV régnant, il commençait sa partie par le coup du berger clasiique, à deux heures après midi, avec quelque encyclopédiste du faubourg Saint-Germtio.
LE JOUEUR D'E€HECS.
Aujourd'hui, à la mi^mc heure, il débute par le gamhit du rA|ii(aiiie Évan^, avec M. de Jouy. avec M. de Lacri't lie, a?oc M. Jay; et celte Qgure de vieillnrd si fraîche, si calme. » boune. a gardi* les mêmes expressions de joie après une victoire, le même rayoiinem(>nt de bonheur qui éclat'tieut devant J.-J. l<oussrau ou d'Alembcrl. Quel niafrniflqiie et vivant plaidoyer en faveur «tes échecs! et aussi quelle hygiène puissante oubliée par la mé<lecine ! Celte bi nfaisante activité de Tesprit, mise en jeu aux m»*m»*s heures, et appliquée au même but. régularise admirablement toutes les fonctions du corps, et donne aux organe^i une routine d'exiNlenre facile que rien ne ptuJ interronq.rn Un joueur dVchi-rs n'a pas le temps dVqre mal.idc, ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.
A répoque où les roh r*avai«nt autre chose â faire que de régner. Térhiquier était en haute vénération dans les cours; aujourd'hui le peuple, en affectant qui'lques-uns des pouvoirs de la royauté, a compris le jeu des échecs dans les con(|uêtes qu'il a faites sur les trônes. Aussi le noble jeu. dev> nu populaire d'aristocrate qu'il était, a fait dps progrés immenses. Les Anglais, iiui publient sur tout des volumes, qu'on lit peu en Anglet* rre et lieaucoup ailleurs, ont imprimé quelques cenUiiiies d'ouvrage^ sur les échecs, et ils ont rendu service à l'art. Au* tn fois, Lulli et le Galr.brais faisaient autorité dans le jeu : ces auteurs, nés trop tôt, malheureusement, comme tous les écrîviiins qui n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu é peu pns tout leur crédit, et con.servent encore dans une bib!ioth<>que une place honorable quand ils sont proprement reliés. On a inventé dipuis une foule de débuts de partie qui remtmtent, de fond en comble, l'économie classique de rancieu jeu : chaque pièce a son gamhit qui porte son nom ; de sorte que Paiam de, Tamerlan, Alexandre de Macédoine, Parménion. Sé<ostris, Goufucius. Mahomet Sélim II, Lusignan. Charlemagne, ''enand de M(uitauban, Lancelot. François I'', Charl(>s-Qulnt. tous ces grands hommes qui avaient de si hautes prétentions â la Kcience de Péchiquier, tomberaient mort^ de surprise auj«)urd'hui s*ils rcs.su scitaient seulement devant le gamhit du capitaine Évans. Il est vraimmt bien singulier que Palamede. qui a joué aux é'-hccs dix ans consécutifs devant les murailles de Troie, avec Agamemuon, Achille, Dioméde, les deux Ajax, tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pns deviné le moindre gambit. Ce fut Paris, berger sur le moDt Ida, qui inventa le coup du berger; et >inoD, qui donna l'échec du cheval de bois au roi Priam, n*a pu créer \egambii du cavalier. Pourt.int, quelles occasions ils avaient tous alors pour mettre le noble jeu en progrés! Achille ne bougeait pas de sa tinte, et jouait aux échecs avec Patrocle nuit et jour. Agamemnon. qui se batuit peu, jouait «vec le vieux Nestor. Ménélas, le front
courlié et appesanti par .«es inrortooet rwjaplB avec Ulysse, Tinveiiteur. Sur mille vaiuean a 1* l'embouchure du Simoîs, il y avait deai mille q grecs qui cultivaient réchiqiiier. Ou se Wttait \ par trimestre, on se gardait bien de prendre Tr le lendemain, les parties recommençaient sv Ici poupes, celsis puppibus, ou sur le sable de la a tnit un immense club d^échecs qui avait poorlf Seamandre, les portes Scées, li* cap Sigée H 1 On conçoit (pie les nombreux chefs et rois qoi bh Ilinm, et qui périssaient d'ennui, aient appel* secours un jeu inventi'% ou du moins perfedi" leur camaraile Palam>'de, et que. maîtrisés par sable attrait des combinaisons, iU aient laissé <« heures brûlantes du jour à Tombre sous oa rda, sous une tente, dans un entre-pont, et h échiquier La longueur dp ce aiége, qui dêconca laire et le Vénitien Pococuranle, sTexpliqae aii rellement. A^ec la donnée que nous hanrioa conçoit très-bien cette longue retraite de sept ans qu*Achille .s'imposa sous sa tente, et qn puissante diversion des échecs, eAt été inpoaà un caractère de jeune héroa fort enclin ani vi* motions de la guerre. Supprimes la tradilioa hi des échecs, et vous ne voua rendres pat am^ conduite du fils de Tiiétis, anachorète soa«a i de toile de six pieds carrés. Pareil raisonacwil que aux lenteurs jus(|u'alors en igmati.|uesdi>iâ ces rois joueurs et passionni^s oubliaient \m dé<:agréments de Ménélas : il fallait qnellrf** d*llél>'ne leur pei^^nit souvent et avec vivadtirtli qui résultait contre lui de ce long siéice qaiM^ lirsa femme enlevée, pour arracher les raiiM l'armée aux douceurs de Véchee et maÂ,}Êiié^^ au bout de dix ans, Ilium en ruines et ta kmt Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le piK^ donc réchiquier qui fut la véritable lance d'AcMj allez voir. Conseillé [»ar Ménéla.<(. le conslnKttvl fahricator Epeus^ tailla une pièce d'échw. s commi> une montagne, instar monUs; Siaaa bii œuvrer par des détours o.dîques, comme o (Aff jeu, et il mata le roi Priam : mneiai ëé 0^* l'expression virgilienne. il est fâcheux qie rfli' V Enéide n'aient pas consacré cinquante venii^ plication tardive : elle satisfera, je l'espéra, la ^ et les commeutati^urs.
Les rois de l'Orient ont, de temps tmmèÊmi^ bitude de passer leur vie nonchalante eulra ksi^ le sérail L'histoire cite un assez grand aoahf *'
ui ionaieat^^
tanes et d'obscures odalisques qui ^
que J.-J. Rous.seau. lequel n*était pastrès-lA'^ vrai, quoi qu'il en dise Torgueilleux ! Aax éps^* reuses où la Russie et TAngleterre laissalcii^ paix les monarques de TAsie, où la qactfiH'^ u'existait pas, ces brillants monarques, fil» ii i^ amis de l'ombre, méditaient é fond la tcitactfc^ quier, et engageaient avec leurs voisins ée f^ guerres, dont l'enjeu était nue belle tadiM ^ ^ éléphant. On lit, dans un poème inconaat en
Le grand roi KosroSs penlit sor one caaa La rose d'itpahan, la perle du GaacaN^ La belle Dilara, sért^nilé do osar»
Qu'un MAT livra touoiiae an ponvoir éa «Bafi
Nos roués de la régence, qui Jouaient \mn m lansquenet, n'ét<i lent que les plagiahesAH ques de l'Orient. On raconte qa*u ém pil
LE JOUEOR DtCH^^^CS.
net, le vieux Orchan. chef de la race ottomane, 1359, faillit perdre aux échecs sa Tavorite Zaloué, ton du ciel, en jouant avec son vizir. Au moment oîi loigt sacré du ûls de Mahomet allait pousser une pièce une case fatale et subir un mat foudroyant, Zaloué,
suivait la marche de la partie derrière uu rideau, ssa un cri sourd de désespoir qui aiTt^ta le doit mal lire. Orchan évita le mat et garda sa favorite. On contre aussi souvent dans Thistoire p1usieur> femmes lées aux anecdotes de Téchiquier. De TOrient à Ve- $ il D*y a qu'un pas. Le sénateur Flamin«' B.irberigo, le Vénitien, jouait avec la belle Erminia, sa pupille rée, et ne lui donnait jamais d^autre distraction, car Mi horriblement jaloux. Lé palais barberigo était NTisoD d'Erminia. A cette époque. Boy le Syrarusain,
courait le monde, battant les papes et les r >is. ar- I à Venise. La renommée du Syracusain était chère i liée, comme partout. L'illustre joueur fut appelé an lis Grimani, au palais Manfrmi. au palais l'izaiii-Mo- I» on les nobles seigneurs de la république s'étaient NHivent entretenus de l'illustre maître de don Juan atriehe et de Charles Quint, de ce grand Boy, auquel Hipe PanI III avait offert le ciiapeau de cardinal, après ir été glorieusement maté en pliân Vatican. Le sénar Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit si son palais au Labourdonnais de Syracuse. Boy ne flt lat é aucun, mais il se complut surtout daus la résiice de Barberigo, é cause de la pupille Erminia. C'était i demoiselle de haute intelligence, qui ne s'était jais promenée que sur les soixante-quatre cases de Té- (|uier, et qui rêvait un avenir meilleur : elle pritd'exieotes leçons de Boy, et, é la drrniére, elle disparut c ]h>y le .^yr icusain. La maison Barberigo ne s'est pas ivée de cet échec.
Irrivons maintenant i la partie morale du jeu : il se- . à désirer que la science de l'échiquier fût cultivée s les collèges, on nous apprenons tant de choses idieuses qui ennuient l'enfant et ne servent pas à
l'homme. Il y a au fond du jeu d'échecs une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous mate à chaque pas. De là tant de fautes, tant de gaucher combinaisous tant de coups taux! i.elui qui. de bonne heure, a façonné son esprit aux calculs matériels de l'échiquier, a coniracté à son insu des habitudes de prudence qui dépasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en g.trde contre des pièges innocents tendus par des simulacre'i de bois, on continue dans le monde celte tactique de tK)n sens et de perspi&icité défensive. La vie devient alors une grande partie d'échecs, où l'on ne voit, é tous les lointhius, que des fous qui méditent des pointes contre votre sécurité. Tout homme qui vous aborde est une pièce ou un pion; alors, on le sonde, on le devine, et on manœuvre en conséquence. Il ne faut point craindre, toutefois, que cette tension continuelle d'esprit ne dégénère en manie, et ne préoccupe les facultés au point d'altérer la sérénité de l'Ame, t^s joueurs d'échecs sont des gens fort aimahles et fort gais; M. de Labourdonnais, homme d'es|>rit charmant, fait sa partie en semant autour du lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui ne le détourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grâce é l'habitude, l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perpétuelle : il ne sent même pas fonctionner en lui ce mécanisme d'intelligence qui ne s'arrête jamais . les ressurts mis en jeu par une première impulsion le servent à son insu et dans Tordre de sa volonté. Combien de joueurs d'échecs se sont tirés dans le monde d'une mauvaise position par d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de conduite au culte de la aimbinaison ! Puissent nos réflexions augmenter la cons^régation déjà si nombreuse des fidèles de l'échiquier : Il y aura moins d'ennuis dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers.
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