CHARLES ROUGET
1 n*y a plus en France de tyran courooué, mais une moitié de la population est occupée à tyranniser l'autre.
Quelle est à cette heure, je ne dis pas la nation, mais la famille qui ne soit, à des degrés différents, soumise au despotisme de Tun de ses membres? Et d'ailleurs que ga{;;nerait le peuple aux révolutions, si chacun n'appliquait à son usage particulier la tyrannie précédemment monopolisée au proGt d'un seul?
L'estaminet, on ne peut le nier, a remplacé dans nos mœurs le café, qui s'en va. Autrefois, avant la Révolution (celle des trois jours, bien entendu), le café en France avait une signiiication : il tenait du club, qu1l avait remplacé; c'était un lieu de réunion bien plus que de consommation, et de discussion bien plus encore que de réunion. Mais aujourd hui Ton ne discute plus : Tindifférence a tué l'esprit de parti, le journalisme a tué l'opinion. Il y a quinze ans. les cafés étaient autant de /bmiiM ouverts à tous les tribuns de hasard qui venaient là commenter, analyser, discuter les actions et les hommes, les faits et gestes du gouvernement représentatif. La chambre élective posait en masse devant cette autre chambre à chaque instant renouvelée; les ministres enxmAmes étaient traduits é la barre de cette assemblée éminemmtnt démocratique; leurs discours, lus à haute voix, étaient réfutés point par point, phrase par phrase.
mot par mot; la paix et It guenre. Ici Inlii ii merce et d'alliance, réconomie politH|M^ IhIb^I plomatie, tout, en un mot, était puté •■ kMfi discussion ; et bien des orateurs éminttlii liaM vains de grand nom et de grand style» shI fé cette fournaise ardente, où se tritaraîfBt tes les idées généreuses et toutes les feiki se sont fait jour depuis cette époqae. La tait point dans ces tumultueuses «tsembl n'avait point encore conquir la occupe aujourd'hui : le tyran d'etînniMifflki la génération nouvelle, c'est TiiidiKnMi 4 politique et l'inactivité de la pensée qii TmI
Quand vous apercevrex le soir nuit close, une maison TÎvement éciiiris piri res du dedans ; quand, à travers les glaces " devanture, vous verres passer et confuses, et que, par surcroit de lu, se détachant en lettres noûree nr k du cristal, ce mot EifoMiUff, etiei; A
nuage de fumée bleuâtre qui enfelop^ Mi M et qui est en quelque sorte l'ef ospiriw ll*^ nouveau, sert devenu transpirent à «M jAr regard autour de vous, voos terei dm kl vinité ne tardera pas à paraître.
Du milieu de ces hommes *gnNméiftMl|*fl rien de pittoresque, jooeon de mriMi M'y chance inconstante du doaUe^iiK, oa j dont l'œil suit la bille qni rode m qu'il n*a jamais suivi la roue dv deitti i du sein de cette foule noire el
lE TYRAH D'ESTAMINET.
^Eb|r
JH^ÊÊà
fffjwÊWu' /^IM^L
tare fumant, s'échappe parfois un éclat de voix, une ^^ de roots éblouissants et sonores, un éclair de joie,
«ais-je? un blasphème, peut-être, qui vous révèle - 4 coup la présence d*un homme supérieur, à coup
7)ar sa volonté, par son intelligence ou par ses vi- ; d'un maître enQn.
> "^ne ou vieux, riche ou pauvre, riche et pauvre le plus ^ -^nt, vous le reconnaîtrez entre mille, soit qu'il passe ' ^e vous fredonnant un refrain bachique, soit qu*il pé-
<9iu milieu d*un cercle bruyant et animé, orateur d*oc- ^^^41 sur Torageuse question du carambolage et du dfou- ^^oit eoGn qu'il se présente à vos regards éblouis dans ^^ la majestueuse simplicité de son costume des grands ^ 3^, rhabit bas et les parements de la chemise relevés ^^ssus du poignet : ne craignez pas de vous tromper, ^%- lui, c'est bien lui, le général, le prince, le roi, ^^ pereur du billard.
^«yez : quel autre peut avoir cette aisance parfaite, ^^ grâce robuste, cet aplomb merveilleux, cette crA* ^ie d'attitude et de mouvements, ce laisser-aller â la ^ nonchalant et superbe, cet entrain jovial dans la pa- '-^^ cette vivacité dans le regard, cette précbion dans le
^tM-^
gpste? Qui serait-ce donc, si ce n'était lui? lui le maître, lui le dieu, lui le tyran 1
Mais d'où lui vient ce titre, qu'il porte avec plus de Gerté que César et Charlemagne n'ont jamais porté leur couronne? d'où lui vient ce pouvoir que nul ne lui conteste? d'où vient-il lui-même? qui est-il? où va-t-il?Qui donc lui a donné ce royaume de vingt pieds carrés qu'il gouverne avec une queue à procédé, véritable sceptre de fer sous lequel se courbent les volontés les plus rebelles? Pourquoi, et par quoi régne-t-il? Est-il roi par le droit divin, par l'usurpation ou par la conquête? Problèmes que tout cela! et pourtant ce n'est point un élre de raison, il existe; nous l'avons vu, nous lui avons parlé : il n'est pas un estaminet dans Paris et dans la province, pas une taverne de carrefour, pas de tabagie si ténébreuse et de bouge si enfumé, qu*il n'y pénétre avec la tête haute, la lèvre souriante et le regard joyeux.
Sans s(»aci, sans argent, sans famille, vivant au jour le jour, sans sMnquiéter du lendemain, escomptant l'avenir an proflt du présent, travaillant à ses heures, c*est-i* dire se reposant sans cesse, flânant beauconp, obsemot davantage, consommant peu, de ^remiére force ta bil*
LE TYRAN D'ESIAWINBT.
Inrd. â rîiii|iérh1e et au piqnf'l, te Ivrin dVstnniînet r^ntiTmf' PO lui l'eïisfncb d'une vîuglnmé d'&fjiiiJÛwilifviis bi'niirnu|ï Dit uns Cfkm|»lH&<! que la Menue, qull rcnèle, i}ii*il re^iinie, el qu il En il bîeulût par absorber eu liera*
A r heure ou s'ouTrent Wi^ es^tnmmeLii d^nrdinaïre (ob~ Kervim» en passant que Vestiniiuet est beaucî>u|) motnâ niAlbfil que le café j; à Hieurê où l'ourreut k« éfitaTnU nots. dis» us- nous, k tymn est encore filon p^ daits le pluR (iTurnod suminpit : car c'e^t une cfio«ie digne de re* manque combien cet homme bouleverse toutes tes idées rf'çue^ siur la lyranul* en général et sur la fie des if* rnns ^n parti eu lier. Pour mn part, je m'cLiis toujours Qi;uré IrH ly rans escortra de ganles lïan» nombre, protég*^ par un svNt %e di* serrures cl de verrous d*uue effroyable eu m pi ira lion, dèvûn*AÛ% remords, bardéiî de cuira<^seSp et vivant au îiiîlieu de cet ar>€tial }<or(atif qui^ dan» Tima^inatinii des poêle;:, ne les ab^ndoone jamais* ETj bk a * je Te déclare uuvcrtenu nt, tQU*& le^ï tyrans qu*t] m'a été donné do rencontrer, les tyraiis d'e<:taminel lur tout, m'ont iïcmblé | arfaitement déuui*^ de remordi^; et, comme c'i^t le remordj^ qui tiit le crîmlnef, tl s'eniuit {]u1E£ exercent leur tyrauuie le plus LDDocemtneot du monde.
O'esit donc rer?; midi que le tyran, s^^arricbant am molles vr)lu|4ésde sa couche, le plus Nouveatfort dure^ fait sa première apparflion dans ses domaines.
Tout CM raillé dans re^tamîu« t dr-puî^ longtemps Quebfueiï rares habîtuéfi lissent les journaux épars çà et li Mw les ta blet: ; les gardon r^ se livrent au charme de la conversiition, d'un air as^on>mé d'ennui- et la dame de cnmptoir» celte trotslén^e personne de la tnnîb% qui fnrme, avec le £;;iirçon et le tyran, lluciirnation de l*esiamimt, emploie toute son intell ip:ence à faire tenir en éiiiiili'ire. ^ur un petit plateau de mplal plaqué, qu.itre morceaux de Micre â la fois surpris et confus de se trouferreunîs Aus^itdl que le tyran fait entendre sur IVscalier Mm pas sonore et bien connu . touii les objets retétnt une nouvelle couleur, tous les visages it'anîment d*uiie expretïsiou nouvelle, la lumi<Te et la vie pén*^trent dans le Kanetiiaire en même t^mps que ce nouveau personuaîre: es giirçons r^iccuetlleut dVio sourire amiciil; cbiicun a pour lui un regard, im mot, un ge^tn un riea qui le fuit eouuaiire et le proclame comme le seigneur et maître de céans 11 entre. Le rayon nemeot d*unft joie calme et d'une con^îcii^nce pure illumine son fisJig^e; le ri* lia ru 1p plus no 'i veau s'êfianouit ^ur ses lèvres, et la ll/ur de !a *n\mn rit à sa briutonniére ; une de ftes main» v^i appuyée sur un jonc vi|çoureux. raulre est perdue d ns le> pnifoiideurK da son pitnialoo plissé; quiuid il mareUe. un gaz luilleiuent métallique anuonce â Tubserviiteur i-iltenlîfque cet homme porte afic lui toute sa fortune. Le premier mot do tyran, son [iremler hommage, est pour i'oLijVt de Re^s amours, beauté précieuse qui lui a valu b:en des compHmeat> ll»iteurs; rnre merveille quUI a rriidue fmrlàile à force de soius et d*atti utiatis, et Mir 1.-ii|nelle il veîl.e avec une tendres^^e toute pati ruelle: cVa iict pip<\ le second est pour la dame de consptoîrp Après a.OMComplinieJité rnne [iur li* fraîcheur de ^on teint et i'tVlaf de ses yeux, il va iMS-m^'me dèlHcher l ^iJlre lie la jilace ^ ri il^iiïe i|M*rl a ^i\ lui cnui^urTJr; et* ijUiTod il Ta délfr.aement trr^e de son étui pnr uu mou* viniienl reoiplî do roqu tlirie, il la place enire m-r lèvres; Il II sîrji ment imperceptible et un insiitsi stable fréniis^emeril do?ï gilis dtî h bouche, auiquel^ ï;e joint or dîiiiiiiiuiMutuu re^nrd laiîgourein laU'^éau idafoud, sont les nÎi;ucs cTiaiiis du plaisir qu'il êjiroui'e ; cV^'t. finur ainsi dïre, l'fiecul^de utl'euiueuse c^uî nuit une longue ab-
sence, c'est le baif^et de ranraût à mée. c*ei&t aussi t'un d^ filas îoil mirm de la fum^rù. Ces deviNrï àm remplis, le tyran r^rocêde â li toîlelli de m \ tient ordinairement liée etilre le piHice cl lit 11 intro luit à deux ou trois repritcs h ] "^ de rindei dans la cheminée; et louniaiil i de la m,.:Q vers le sol, il |iloDge sa pîpe atuii danii les léii?bres de sa blague î tabac, sortir que pour y% couronner d'une brilkite i fumée*
Quelque toog^ne et minutii^nse que pMt^ cette o|^Tatiou, le véritable fumear, le Ifm^ net la renouvelle au^isi souvent que la pipe le demande. Hais aussi comme il est se« peint s ; quellea jouissaneea ii'ëproiife4i| qu'il la tient dans eet alvéole qu'elle l'i ses dents I Assiii tant près de là dame di i heure» s'éooulent pour lui doucement, i le tabac; les madri^<-iui ToUigeut war n deui Horomc de fumée; et» prise a mû a Il louange et le parfum de U pape cttltf a>mplotra besoin de toute la solidité ài de son tempérament pour ne pi.^ peiAtkl
Lnrsqu il a | arcouru d'un r^giid ij naui. que ehai-un s*empresse de lui eéiavklj !>r»rbe mélancoliquement le petit rem fi ne manque jamais de lui servir avaal^li Texercire salutaire du billard : car It fm ht sa vie, après avoir passé la premién i nesstî dans létude de ses secrett^ | mailrcH le^ plus habiles et appris I wm Ijcile au culte duquel il s'est voué* Vidiatl martyr du doublé, il a compriit 1 ckance lui restait de sauver sa barque m \ lote expérinienU-, saisissant la coiMfo < Tieil Axé sur le règlemfnt comme sur i il a courageusement leuu tête à Torage. i le cîel est serein et la mer calme^ Il i récifs et les écueîls sansî nombre^ éfi pertm et les manqut$ dt louche^ d tt riHtIl destins et d^ rffHt cmitraitm.
On t'a dit : lifuut fii# le f»rârr«vm dfl ran d'esiamtiLct a proctimé Vua des ^wmà immuable et malheureusement oécessai ou pas lui savoir mauvais gré de faire qui est à la fois son autel et sou tràiie« i bi de tous ses besoins, de tnus ses désirs rt i fautaisii s. Le billard eit pour lui li eorat chacune de  es bio»iet est un puits sius §m» lent ] our lui toutes sortes de doueeurr I lard lui tient lieu de pignon sur n rentes au ^and-tivre, c*est tcMitc jeune du rarambotagt et dine du ampét i bitk btûncht il pr^nd son café le ioiiroii â son repas du soir, Cest aiubiquii le tyran, ga|,rner successivement àwmi nnires les objets les plus hétérogtaea;
Un roman de Georgt! Sand^ doDtO fat ÉsJ pour allumer sa pipe après ravoir la,— ■ fiera, ^ une canne â pomme d*or, — mt \ montée eu argent. — et sartoulp \ qu€Ufd'hunntmrl
Cette queue est pour lui le plus flofkvivi il ^op|'0^e  ses adversaires, et la *ivec uu égal transi^ort : c'est le leuîéirtfilri has et qui le comprenne, uo ?é ' " "^ h verge d'Aaron et de h bafu^ le i
LE TYRAN DESTAMINET.
Att moyen de celle qaeue, il s'exempte de monter la
Birde, et brave impunément le préjugé de la chemise «dcIm* : il se rend inviolalile et sacré. Cette queue. pr«il son porte-respect et son sauf-conduit; elle remplace pour lui l*étoile de l'honneur, qu'il remplace Epi «même assez volontiers par un rrillet rouge à sa boatonnîére, an temps on les œillets fleurissent; en un WèoU cette queue compose, avec sa pipe, toute la famille lu lyran. Ce sont ses drux filles adopiives, c'est ainsi |ia*il les appelle ; d'ailleurs il a pris soin de leur donner Wl nom, afin que nul ne pût élever un doute sur leur Mrfgine.
é*ê\ beaucoup connu autrefois un de ces artistes celé- |hpes, tyran d'estaminet de naissance, qui avait hérité de fOù père du titre glorieux qu'il portait, et d'une qu> ue |i*llooneur san$ procédé, car le procédé est d'invention jtoiite moderne : eh bien ! cet homme, illustre entre tous, jllJ D*avait eu la faiblesse de repousser les dominos et de W|iriaer l'impériale, avait de ses propres mains adminis* iré le sacrement du baptême à sa pipe. Blonde et dorée Ur le culot, comme si elle avait été taillée dans l'ambre le plus pur, elle se nommait Madeleine : une sorte de Iniispiration perlée qui filtrait incessamment en larmes brillaules à travers ses pores lui avait valu ce doux nom, Il jamais la belle pécheresse repentie ne xersa plus de ■leiirs amers que n'en répandit cette pipe si bien nom-
' Chose bizarre, mais réelle, pourtant, le tyran d'esta- Wnel possède rarement un nom de famille qui lui soit propre. 11 semble toujours qu'il appartienne à celte gnôde famille des abandonnés, inventée par saint VintolBlde Paul, comme dit Arnal, et il se nomme le |>lus HMivent L«on, Ernest ou Alfred... Sur le déclin de ses loars, lorsque son œil a perdu sa vivacité, ou, ce qui M plus commun, lursqu il ne trouve pi <s personne dipM de lui tenir tête, lorsqu'il a gagné et dévoré plus de lOulee que ne le firent jamais tous les renards du bon • Fontaine, le tyran voit sa gloire décroiln . Réduit â res- •r inactif, il utilise alors au profit des autres l'expérience |Q*il a acquise. A temps perdu, il distribue des précepmB aux jeunes gens qui lui offrent en échange le partage In pain de gruau de la reconnaissance, et le pot de bière le l'admiration. Assis auprès du billard â sa place de Mrédilection, on peut le voir fumant avec philosophie *ane de ses nombreuses pipes, qu'il culotte pour son lgr«''ment particulier, et aussi pour en faire cadcnu â ses rieux amis, à ses partenaires d'autrefois, qui Tout forcé le quitter la lice, et dont il se résigne â accepter de ;eiDps à autre quelques légers services monnayés, failles compensations de l'argent qu'ils ne veulent plus le laisser gagner aujourd'hui.
Mais un beau jour, on s'étonne de voir sa queue inrépide re st r fixée aux myous : on s'agite, on s'inquiète, Ml chuchote; deux ou trois semaines s'écoulent sans qu'on SDiende parler de lui; puis enfin un bruit sinistre cir- :ule parmi les joueurs désappuiotés : le tyran d'e&tamilel a été bloqué ptw la volonté d'en haut dans la grande kloMM de réternité.
D'aucuns, des envieux, des méchants, prétendent que, parvenu à l'Age patriarcal de soixante-dix ans, il exhale le lernier nonflle dans un état de virginité non moins complet que lorsqu'il triomphait d'une si brillante façon aux poules d'hiver. Cela est faux, et d'abord le tyran n'atteint presque jamais cet Age avancé. Arrivé à cette période de la vie oiï nous venons de le laisser, il se transforme, et, s'il a dispar < ainsi tout n coup sans rien dire, c'est qu'il sent le besoin de chercher, loin des agitations de la gloire, une vie plus calme et plus paisible.
De deux choses l'une : ou il devient garçon de poule dans quelque estaminet retiré du quartier bitin, et al hts il ne veut pas que ses rivaux puissent jouir ouvertement de Tabjection dans laquelle il est tombé; ou bien il .se marie : la cambrure de sa taille, ses succès au jeu, l'ichalandage qu'il a donné à l'établissement, ont fixé le cœur de quelque limonadière veuve et sensible: etcomme, après tout, il faut finir par payer ses dettes et faire une fin, le tyran solde toutes ses consommations de jeunesse en tirant à vue sur la caisse de l'hymen. Une fois marié é l'estaminet, sa fortune marche avec rapidité, et. au bout de quelques années, il vend son fonds, se retire du commerce, achète une maison entre cour et jardin dans une ville de quarante mille âmes, prend du ventre à l'exemple de madame son épouse, porte des anneaux d'or aux oreilles, des cols de chemise d^'mesurés, et se cravate de blanc dans toutes les saisons. Il est, dés le premier jour, l'un des plus assidus habitués du café Thémiê, où il cultivr avec un égal succès le piquet voleur et le domino à quatre. Sa vie s'écoule ainsi paisiblement entre sa femme et sa goutte, deux maladies incurables qui le font beaucoup souffrir, et dont il ne cesse de se plaindre.
Telle est la vie du tyran d'estaminet, du type b* plus vulghire et le plus généralement connu sous ce nom ; mais ce n'est lu qu'une des faces de ce carartèn*, la moins originale et la moins curieuse peut-être. Nous venons de voir un homme du monde civilisé, le tyran comme il faut si je puis m'exprimer ainsi. Passons maintenant aux différentes variétés de cette nombr< use famille.
En province, l'estaminet varie suivant les bicalités. Dans le midi de la France, il « xiste â l'état d'exc* ntricité incomprise. A Montpellier, Nimes, Avignon et Marseille, on fume dans la plupart des cafés, et le jeu de billard est peu répandu; aussi le tyran d estaminet est-il un mythe parfaitement insaisissable. Dans l'Ouest, mais surtout dans l'Est et dans le Nord, on le retrouve à ch ique pas : l'estaminet est inhérent â la vie, c'est une sorte de maison commune, comme la mairie, l'église et le thoâtre.
Un des caractères de l'estaminet en province, c est qu'il conserve presque toujours une couleur |iolitique plus ou moins prononcée, qui se reflète jusque dans le titre qu'il porte. Dans certaines villes, l'enseigne est < n quel']ue sorte la profession de foi de ceux qui le fréquentent.
V Estaminet de la Paix est le rendez-vous habituel des clercs de notaires et d'avoués, <tes membres du b.irreau, des employés d'administration et des petits rentiers.
VEstaminet du Commerce renferme derrière ses vitrages dépolis le haut négoce, la banque et le courtage.
U Estaminet des Quatre- Nations est ouvert aux marins el aux voyageurs de toutes les parties du monde.
Le demi-espadon, le bancal et l'épée, l'épaulelte d'ai^ gent, le pantalon garance et la cord»* â fourrage, régnent en maîtres souverains â VEstaminet de Mars. Là le tyran est un sous-lieulenanl de cavalerie, beaucoup plus fort sur le maniemeni du s ibre (|ue sur la théorie du jeu de billard : aussi, toutes les parties sont elles emportées par lui a la pointe de l épée.
VEstaminet d^ Apollon est un véritable cénacle, une académie au petit pied, où l'on consomme beaucoup plus de feuilletons que de bavaroises, et où les médit lions poitiques et poétiques de M. de Lamartine obtienuent un égal succès.
pour en linir, nous mentionnerons seulement:
L Estaminet Polonais, où I on conspire par souscription contre toute espèce de tyrans eu général, et en particulier contre 1 autocrate Nicolas;