ETIENNE ARAGO
relÎD... drelin... drelin... drelÎD... Pour la troisième fois le garçon de théAtre a agité la cloche, dont les sons aigus ont stimulé le zèle des habilleuses et hAté le dernier coup de peigne du coiffeur. Le régisseur général savoure encore en famille, ou à Testamiî^iD, la domi-tasàe do moka et le petit verre de '" z mais déjà le sous-régisseur jure, tempête, aci lenteur de tout le monde, menace d*amendes 4»Dte<!, et fait d*dutant plus l'important, que son ô est fort restreinte.
» au foyer, la mère d*aclrice, comme proster- :^ pieds de sa fille, arrange les plis de sa robe ; grande coquette maudit le jeune- premier, qui (Diour lui seul la glace tout entière; déjà sur le ^ le sapeur- pompier gagne son coin, et Fingcnue ^ par la petite lunette de la toile si tons ses adoft occupent leurs stalles accoutumées; le soufv^a entrer dans son trou, les musiciens sont à Tor- "e et prennent leur la... Alors, seulrment alors, 'tïi en foule aux combles du théAtre, dans une te loge modestement garnie de palcrcs. de chaile petites armoires, et éclairée par la lumière douï de quelques rares qninquets, des individus tout iints qui se dépouillent en un clin d'œil de leurs
habits de ville, endossent U pourpre romaine ou le velours râpé de Louis XV, couvrent tant bien que mal leurs cheveux hérissés avec la calotte chinoise, ou la perruque à cadenettes des incroyables, et, sans désirer la glace absente, se colorent le visage avec un vermillon de troisième qualité, espèce de brique pilée d*un effet assez pittoresque, c L'ouverture est commencée! > crie le garçon de théMre du bas de l'escalier; et soudain, tout en boutonnant leur veste d*or, ou en rajustant leur agaçante tunique, ces ponctuels desservants du temple roulent le long d'un escalier tortueux, et arrivent juste à la réplique pour entrer en scène et recueillir les témoignages de l'admiration générale qui ne leur fait jamais défaut.
Cette avalanche humaine, cette masse d'individus, est celle des fignrnnls, type dramatique assez amusant à observer, assez curieux à connaître.
On désigne généralement dans le monde par le mot /igurant tout être animé, ou à peu prés, qui, n'étanf pas acteur, figure à divers titres sur un thciUre quelconque. Pourtant le figurant n'est qu'une petite tribu de cette population quasi-boh<*niiehne qui chante, danse, marche, saute, ou se bat, selon les sc<>nes où on l'emploie, qui se tient toujours à distance respectueuse de la rampe, et pour laquelle semble être écrite, en traits de feu, au front des premières coulisses, l'inscription gravée sur les colonnes d Hercule : Tu n'irai pas plus loin.
Choriste est le nom générique de cette fourmilière. Mais, sans vouloir tracer un tableau synoptique de celte famille intéressante, c'est sous l'appellation vulgaire de figurants que nous comprendrons :
Les cBOBisTBS, ou sujets du chant, commandés par un
■ :.«j;i:-; MMl.-, 43.
LE nCURANT.
chefd*aUaqu€, et dont l*Opéra, le plus magnifique des suzerains, rémunère 'ts services à raison de mille francs par voix ;
Les nGUftAntf, ou sujets de la danse, obéissant à un coryphée :
L^ ACCISS01RI8, chaînons intermédiaires qui unissent l'art au métier, et qui. souvent moins payé> que les choristcsy dont ils partagent tous les travaux, se rattrapent sur l'honneur de la h ttre à porter en scène, ou du coup de pied à recevoir devant le public ;
Les coiiPABSBs enfin, subdivisés â leur tour en chefs de pelotoM, ou chefs de masses, pris dans les casernes de vétérans ; et en soldats ou peuple, puisés assez généralement dans les loges des portiers.
Cliori>tes, figurants et accessoires, ont un engagement signé et parafé; les comparses n*en ont pas; on les loue au jour le Jour, en plus ou moins grand nombre, selon les besoins de la mise en scène.
A rOpéra comme au VouJeville, au Théâtre-Français, comme au Cirque Olympique ils sont p.iyés soixantequinze centimes par représentation, et cinquante centimes par répétition. Ce taux ne varie pas avec le cours de la Bourse ; peut-être serait-il juste de lui faire suivre la taxe du pain.
La figurante, personnage infiniment plus dôlicnt et plus di.Ntingué, offre des variétés semblables et des subdivisions non moins nombreuses. Seulement ce n*est pas dans les corps d'invalides qu*on recrute les paraisseuses, ou femmes qui paraissent, belles et grandes pour la plupart, servant de dames d'hunneur aux princesses, ponifieusement parées des robis de velours, ou de sniin, dont les premiers sujets ne veulent plus; et les mar chcuses, qui vont et viennent dans les masses du fund, véritables juives errantes, auxquelles Dieu, dans sa colère contre les filles d Eve, a dit : c Marche! marche ! d et qui s'acquittent de leur mission avec plus de force d'âme qr'Aasvhérus lui-même : car bien souvent, hélas! leur escarcelle est loin de renfermer les cinq billous traditionnels.
La fi^'urante, chose étrange, n'est presqne jamais la femme du figurant; ses goûts sont plus relevés, les passions de son cœur plus fasbionables Jamais, au grand jamais, on ne vit un figurant lancer un soupir téméraire sur la grande coquette, ou la soubrette de la roupe, tandis que bien des fi^nirantes ont amené et retenu à leurs pieds des directeurs, des auteurs, voire même des comédiens. Cela vient, sans doute, de ce qu'on a souvent vu des rois épouser des b rgeres, et que la sagesse des nations ne dit pas qu'on ait vu des leines épouser des bergers.
Le fij^urant était la cheville ouvrière de l'art tbèAtral à son aurore. Le sppctacle de l'imitation non parlée fut sans doute le premier qui assembla les hommes pour les divertir.
Le langage cadence succéda au lan.îjnge d'artîon sur les trétauN consarrès au culte de Darchus. La chorUtie resta quelque temps souveraine, car elle était suflisanlc piiur faire co»nprendre d»s actions simples et des cérémonies religieuses terminées par de sanglants sacrifices.
Bientôt les fables se compliquèrent, et dés lors la pantomime, la danse et le chant, ne purent atteindre aux nécessités de l'art qui progressait.
Ce fut d'abord de la foule des spectateurs que sortait un personnage pour expliquer l'action représentée. Les figurants étaient encore rois absolus de la scène. Ils Kern Liaient la défendre pied é pied contre les envahissements de la raison et du goût. Mais Thés-
pis f jrut, et, grâce â lui, Tactenr de lusarJ placé par un véritable comédieo, qni expliqia pie le chant, les danMt, les gestes; et r ainsi les lacunes laissées dans l'actioo par ks i ces des choristes. Phrynicos viot ensaile q« deux acteurs â la fois sur le théâtre ; Eschyle t é trois, même à quatre, le nombre des perMMi loguant. Alors, comme cela devait être, l'acn vint le principal, et le chœur, relégué au deii de la scène, ne fut plus que la |>artie secm représentation dramatique. Le figurant mndcro être de là cette jalousie qu il porte g^nônlemfi dien : c'est une vieille haine de roi dctrur leur.
Le figurant se releva quelque temps i lUm que de la corruption, quand les empereurs ]n émotions du Cirque à celles des tra|;éJie« de S les plaisir^ de la danse lascive et des chat aux tableaux cracieux et aux intrigues iolcî: Plante et de Térence.
Le poète Jodelle donna un coup mortl i français, qui était redevenu un im|»ortaDt pcna mati(|ue i l'époque où les myMôres, le< mon soties, étaient notre unique théitre Jodelle, ^ duit Sénèque et ^phocle, s'iudigoa de voir tion mal entendue soutenir de sa pompe et i flucnce des trivialités et des bouffoonerie* oHi composa sa Cléopâtre. et ce n*est ni panai ** liers ni dans le sac du pénitent qu'il va tk^àr* sentants de ses personnages historiques. Ssoi vants, tous membres de la pli'^irrde ima^rr. < faire acteurs pour la plus grande gloméUt triomphe de l'érudition.
Mystères, soties et moralités, soBibmW« du mauvais goût, vapeurs impures deTovi dissipent au premier rayon de Ton dei an pléiade.
l/)ngtemps encore dans les proriaees, drt fants de chœur, C(mfrèreset péniteats, aisatga tréteaux; mais le théâtre parisien, r^éampa n'appellera plus à son aide les maryuiilitts»
c Que ferait-il, hélas 1 da nés d'sa
Lh voix d'un chantre n'était pas tant i i quand un cardinal importa ro|»cra ea Fraao^ki très d église se firent choristes et aaaiifMiatéi deux râteliers.
L'opéra enfanta plus tard rop<T»<OBiifii H .son tour, donna naissance au vaudevllie; etdi^ tre chatitanl recruta ses choristes pannilcicM paroisse.
L'Opéra, métropole dramatique, preaifll<' plus sonores dans le chœur de h calhéJrale;ftifl et Saint-Eustnche desservent l'0| ci i Co«iyr, ^ s.ile de l'Académie royale de muftique, :SiMil du Mont et Saint-Jacqurs-du-Oaut-Ftu aliaMMlM deville : c'est la petite Eglise.
Comme on le voit, les choristes saal II itt^ qui rattache encore la comédit? sacrée é h ctfA fane, (/est |»ar le choriste qu*ttn dircdnrdk^ est quelquerois en rap|iorls d'ôganb cl dl | le curé de sa paroisse; l'un et Tai tr'aider pour la mise en scène de la i ou pour l'ordre et la marche do spcc'ade. kvM très chantants, par exemple, on ae gaids UsK répéter les chœurs les jours da iianii Jt^
LE nnURART.
**-t«SA'^^*
iliafi^ A rentfre é leur piété; ils sacrîfleraient Bnal au Oien. Les alhées prcte.ndent que c'est parce que Taie infligée par le cnré est plus forte que celle du di- !•*•; nVn croyez rien ; c'est qu'ils aiment mieux en- ^»* un Jifi/rif qu*un air h boire, et un De Profundis i ensemble d'opera-comique.
directeur de TOpéra composa un jour de Nool un i^le trop long pour la circonstance. L'heure de Tofî ^în allait sonner, et tous 1ns chnnlres de Nolre-
4ât:iîent encore habillés en diables plus ou moins iK. ; comme d»î vrais démoMs, ils junieiit contre le S^ vr. le régisseur et toutes les autorités de l'endroit. "^^luilltT des maillots rouges et verts qui les recou- '%., s'arracher les griffes, se débarbouiller, au moins -^.ie, se vêtir ensuite en simple bourgeois ; tout cela pas l'affaire d'un instant... l'amende sacrée était ^t.. D'un autre côté, la nuit était noire; le froid Ik ^ les rues désertes, la porte de la sacristie ouverte *^ connue; l'aube et le surplis ne recou vriraient- ^ tout aussi bien un maillot de coton qu'une culotte ^ ¥>? poiinpmi perdre du temps â un ch ngement de ^^e inutile?... A peine conçu<s Filée circule dans ^ gs et y est accueillie i ruoanimité. Le chœur des
banquettes terminé, la troupe infernale se dirige vers Tes» calier, gagne la porte du thé.llre, s'élance dans la rue, traverse Paris, jette l'épouvante dans une patrouille de la garde civique, qui suppose que l'enfer vomit des émeutii rs, donne l'idée de h danse macabre A un poète romantique, fait tomber à genoux une vieille gourmande qui allait dévotement faire réveillon, et, quelques minutes après, Satan. Astarolh et Belzebulh, plus tranquilles que n'est le diable dans un bénitier, chantaient incognito et sous un habit de lin la naissance du petit Jésus au pied de la sainte crèche.
Nul ne sut rien de cette équipée, ni le directeur ni le curé, et, si je la raconte aujourd'hui, c'est qu'il y a prescription pour les choristes trop coupables, et que les chantres ont reçu l'absolution de leurs confesseurs.
Le choriste, dont le chant en partie double creuse incessamment l'estomac, a besoin de faire deux bopf irepu.
c Le matin catholique et le soir idolâtre, Il dine de l'autel et soupe du théâtre. »
8*0 fait des économies pour ses vieux jours, il les doit
LE nGURANT.
à rétat de culottier, de cartonnier ou de tailleur en chambre, qu*il cumule â la sourdine avec ses deux professions avouées.
Dans les petits théâtres, le choriste, qui travaille sur une échelle plus modeste, est souvent réduit à la plus stricte économie, forcé qu'il est de se fournir de tout ce qui cons^titue une toilette de ville et de ce qui relève les agréments de sa persimne.
Un choriste de vaudeville, interrogé par son refaisscur sur ce qu*il n*avait du rouge qu*à sa joue droite, répondit naïvement que, dans la pièce qu'on donnait le soir, il ne montrait que celle joue-là au public : il était en efTet choriste de gauche.
C'est à Taide de pareils procédés économiques que le choriste troave moyen, avec ses cinq cents francs par année, d'avoir un habit noir pour les rôles d'invités, et des gants de coton blanc quand il doit représenter un gant-jaune.
Le Ûgurant-danseur aspire plus généralement, tant qu il est jeune et vigoureux, à devenir prcmi< r sujet : son orgueil tient alors d'^ celui du Diou de la danse, qui ne voyait que deux hcf jnes dignes de partager avec lui le nom de grand. C'est que 1 habitude de la pirouette l'éblouit, et que l'entrechat Véléve naturellement audessus de son voisin le chanteur. Biais, quand l'âge condamne son jarret à la danse terre à terre, quand le temps a rouillé la girouette, il se résigne à l'emploi de prévôt dans la classe des grands maîtres de l'art chorégraphique, ou bien il ouvre lui-même une classe pour les deux sexes et autres^ dans laquelle il démontre la cachncha, le pas slyrien, la hongroise, et le cancan aux garçons bouchers et aux cuisinières. Depuis peu les coryphées de rOpt'Ta ont ajouté une nouvelle corde é leur arc : on vient d'en nommer deux experts, assermentés près les cours et tribunaux. Ce sont eux qui, à une audience de la police correctionnelle, ont fait passer en revue, sous les yeux des magistrats, toutes les danses permises et prohibt'*es.
En vérité, je le dis, le figurant en général mérite plus de célébiité qu'il n'en a acquis. Race mixte, à moitié acteur, a moitié décor, tour à tour bêle, hros, machine, Il revêt dans la même soirée la peau d'un ours ou l'armure d'un guerrier. Vous venez de le voir sous le turban de Mahomet, il va paraître avec le manteau des Templiers.
Au milieu de cette variété de rôles qui le rend vrni cosmopolite, il n'en est pas moins accessible aux fumées de l'orgueil et de l'ambition. Accessoire, il veut passer comédien ; figurant, il brûle du noble désir de passer accessoire.
Il y a. ou du moins il y avait au théâtre de la Porte- Saint- .Martin, un comparse du nom de Fombonne. qui n'avait pas son pareil pour ouvrir les portes du fond de la scène, pour annoncer avec noblesse : le Roi! la Reine! et qui surtout portait une lettre avec une grâce toute particulière. Flallc, enivré des éloges que sa spécialité lui avait attirés, il voulut en obtenir le prix. Saisissant son courage et son chapeau à deux main^, il se présenta hardiment dans le cabinet de son direct, ur.
— Monsieur, lui dit-il. je ne crois pas remplir ma place aussi bien que mademoiselle Georges, Dieu m'en garde! mais enfin je tiens un emploi indispensable à la satisfaction du public. Je n'exige pas vingt cinq mille francs comme M. Frédérick-Lcmaitre... oh! non pas encore... mais je n'ai que six cenU francs par année, et Je viens tous demander une légère augmentation
— Monsieur Fombonne* répliqua k fin lui laisser formuler le chîflre de ses prémi sieur Fombonne, je tous estime, je tov êtes un des artistes les plus nécessaires i i tation, une de mes solides coloooes; je as vous valez, et je trouve votre demande de b justice.
(Ici le front de M. Fombonne se reéresa. et le pouce de si main droite se glissèrent d set de son gilet, qu'ils parcoururent comiM[ der les profondeurs et savoir s'il poomil surcroit d'appointements qu'un tel débst i promettre.)
— Ainsi donc, je puis espérer qu'une i de...
— Espérez, monsieur Fombonne. espèe temps sont durs! Mais l'espoir est an gruéi i toutes les misères.
— Âh ! je comprends, monrienr... maîi,
BcUe PiiilU. on désespère.
Alors qo'on espère tourjoars.
— Vous connaisses Totre Molière, mm bonne... je m'en suis toujours donlé à b vous faites vos annonces.. . Mais vons um | là de mauvais vers dont Molière se mo^ son. Quant à moi, qui n*ai point sojclèi de vous, je vous répète que je voos affér. que vous n'en doutiez pas, vons ne sÀ^ sans avoir reçu la preuve de ma bienveîflB^ estime.
— Monsieur...
— Monsieur Fombonne, m les rtctumm m'est impossible de vous donner de rsogneBSi ie lucre n'est pas Tunique passion de Vsitàst vantvous satisfaire da côté de l'argeal^jern terai du côté de la vanité. Vous étiez fionM dès ce jour vous êtes artiste; vous eliàrd^ petit loyer. & partir de ce soir, vons aara 'n\ dans le grand ; vous étiez porté sur la kvbté parses, vous émargerez désormais celle dv ^ Allez, et appelez sans crainte M. Frederick :tf rade; tutoyez mademoiselle Théodf»rine.je«fS^ le droit J*espére, monsieur Fombonne, ^^ reconnaître ce que je fais pour vons.
Et M. Fombonne se retira, heureosfli croit d*honneurs. Mais, hélas! la revers. Les figurants sont payés le , chaque mois; les acteurs ne le soatqWA'l M. Fombonne, dont la nouvelle difoité «if ner le payement , fut obligé de vivit à une semaine... Les grtndeors eoûlnnC chose.
Si un accessoire veut passer son tour, biûU' du noble désir de quelques moU dans une pièce est le paiil ses prétentions. Trop hearenz quand.
ans de marches et de contre-marckas. I tribution des rôles d'nne pièee feuille de papier sur laquelle syllabes fort peu ambitieuses. Qne di adresse à l'auteur dont le coup d'ceD couvrir son io née ! Que de
gisseur. qui ne s est pu oppoesé de lui ! Il n'est pins iignrant. Q jane L*accessoire est la t e de peat firi •
tleMirt^