‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 69 sur 269 · ARNOULD FRÉMY · texte numérisé non relu

ARNOULD FRÉMY

<f)nment ouMier, dans celtn nomenclalure de tous les types anciens et nouveaux, de toutes les Girurps françaises ou nalur.ilisées parisiennes, ce^ petits bohémiens à la Tare barbouillée de suie, aux joues rebondies et eitHimées, aux dents de n-icre, aux lèvres fraîches et amarantes comdes frai<ies, ces pclils enfiiiils, ntoilié chats, moitié us. moitié cabris, moitié singes, qui s*en vont sans 8 gambadant, grimpant, chantant, frétillant; la plus M de toutes les industries françaises, la seule, peut* »dont le monopole modeste puisse appartenir exclusi. mai à l'enfance, le ramoneur enfin, ce petit être dont *î est devenu une des mélodies proverbiales de Tdtre, me le chant du grillon ou la plainte de Thirondelle, trasite des cheminées. Le cri du ramoneur annonce sr, et, cependant, on ne le maudit pas ; on aime, au aire, à entendre, du fond du foyer bien chaud, du ie la cheminée qui flambe, cette bonne grosse voix ixit, qui vient apporter au citadin paisible, au proire toujours craintif, le salut de cet âtre, la paix • intérieur, préserver Tun et l'autre d'un fléau terquand il n*est pas la plus incommode et la plus tmse des révolutions domestiques, Tincendie. L^, d'abord, avant de crayonner le profil du ramodébarrassons-le de tous ses indignes collègues, de ^sses vagabondes et plagiaires désignées a?sez Iré- ^loent, et par une extension injuste, sous le titre de '^^eurs ou de iavoyardi, Nous voulons parler de ces ^^es d'enfants nombreux et important comme les

moustiques, qui couvrent par essaims les trottoirs des villes, pullulent aux barrières et dans la banlieue, assaillent à chaque relais les portières des diligences; interminable caravane de joueurs de vielles, de petits chanteurs, de montreurs de chiens, de singos apprivoisés, de renards, de tortues, de souris, de mulots, de belettes, de marmottes. Cette classe d'enfants, qui appartient exclusivement au vagabondage, n'a rien on presque rien de commun avec le ramoneur proprement dit ; elle représente les frelons de cette colonie travailleuse. Par ses habitudes de fainéantise, sa misère comédienne, son lazzaronisme incarné, elle revient de plein droit à la plume chargée de retracer dans cette galerie les masques rusés et les manœuvres si curieuses de la mendicité parisienne.

On s'est beaucoup apitoyé sur le destin du ramoneur; mais c'est principalement sur les ramoneurs qui ne ramonent pas qu'est tombée la sensibilité des faiseurs de romances, de tableaux de genre, d'aquarelles, d*élégies et d'opéras-comiques. On a beaucoup trop plaint ces demandeurs de petits sous, de petits liards, de morceaux de p.iin, ces petits vagabonds qui passent leur journée à se chauffer au soleil, et, quand le soleil est caché, i apostropher chaque passant, qu'ils appellent indiflencmment mon lieutenant, ou mon général On ne s'est pat assez occupé, ce me semble, du ramoneur authentique, avéré, pris dans l'exercice do ses fonctions, de l'enlant de huit ou dix ans qu'on lance dans l'intérieur d'une cheminée à un âge où son cœur n'est pas encore aguerri contre la peur des ténèbres, à une heure où ses yeux ne sont toujours pas bien ouverts, même au grand soleil. c Allons, courage, petit, figure-toi que tu escalades la plus jolie colline du Piémont ou de la Savoie. » Et il faot qu'il se résigne â devenir, pendant une heure ou deux, muet, aveugle, et presque assourdi par la tuie, i t'ense-

LE RAMONEUR

v('!îr tout vivant dans une espèce de Mère; il Tant qu'il grimpe, gmtte, se hisse et se cramponne, jusqu'à ce que le çrarrnn Tumisle qui Tattond sur le toit, ait aperçu le bout de son petit musenu bu bouille Alors son expédition est finie; on lui donne à peine le temps de se dégoiinlir. d'ctcrnuer et de se secouer comme un caniche qui sort de Peau, puis on lui fait recommencer dans une cheminée voisine une manœuvre du même genre, '-es ascensions ténébreuses ne sont pas toujours san*^ péril, car il est plus d*unp cheminée mudiToe, construite sur de telles proportions, que la fumée y passe avec peine, y séjourne même le plus souvent, et y rr|rîmbe opiniâtrement au nez du locntaîre. Moins récalcitrant que la fumée du propriétaire, le ramoneur, lui, passe et s'insinue par les d<'-iilés les plus étroits, mais souvent aussi il y reste, il s'y trouve emprisonné comme dans un traquenard; alors, il appelle, il crie : « Au secours I » et il n'y a souvent pas d autre ressource pour i't'xtraire de cet êtiu que de démo'ir la cheminée. Quelquefois aussi, et cela est bien triste à dire, il arrive qu'il n*a même pas le temps de crier, sa poîlrino s'embarrasse, ses poumons, jeunes et délicats, dmiaudcnt en vain \v grand air, Tflir libre; ses forces s'épuisent, il va mnirir asphyxié I^s enfants devraient tons mourir sur le sein ou contre la joue de leur mère: lui est mort seul, sans soleil, sans un dernier baiser du (rrand jour. Voyez-le : >on bonnet de bine est à jamais incliné sur son épaule; vous diriez un oiseau qu'on a trouvé mort dans son nid; sa main est déjà tiède et fermée; sa bouche est entr'onverte, mais la petite chanson du pays n'en sortira plus. Faiseurs d'aquarelles, préparez cette fois votre douce palette, car voilà une lourh.aite esquisse, et qui tient à la destinée même et aux vraies inforlun«'S du ramoneur.

J'ai reman|ué cependant qu'en s'apitoyant trop ou en s'api'oyanl mal a propos sur telle ou telle condition, on la gAte pn'sque toujours, et on finit par lui aliéner la charité publique. Après tout, la condition du ramoneur est dure, pénible; elle exige de la persévérance, et môme une certaine résolution, mais elle a bien aussi ses avantiges. Klle est d'abord lucrative : un enfant de douze ans gagne quarante sous par jour, c'est presque la journée d'un homme; ensuite, il fait ainsi l'apprentissage d'un bon m'tier qui le mettra à même de s'eurichir un jour, et de faire à son tour ramoner les autres.

Paris, et même la plupart des provinces, ne produisent guère de ramoneurs. L'iirlisan ou le petit négociant parisien surtout, chargé de famille, contrîint de bonne heure d'aviser aux ressources, choisira de préférence pour ses enfants des prolessions qui flatteront sa gloriole. 11 fera de ses fils des apprentis épiciers, apprentis perruquiers, enfants de chœur, enfants de troupe, ou même pères nobles du thé:)tre Comte; mais ramoneurs, fi doue ! c'est bon pour les montagnards, les hommes de landes et de labour : permis à eux d'cnfnmer leur progénitiirc, de laisser l'effigie paternelle s'alténr et diNpar.'l re sous un masque de charbon et de fumée; il vaut bien mieux qu'elle aille s'enfariner dans un coûteux apprentissage chez le p1tis.sîer-traiteur, on s'huiler et s'en* soufrer chez l'épicier du coin.

La Savoie calcule en cela mieux que Paris, et le Piémont encore mieux que toute la France. Le Piémont, que les dictons français accusent bien a tort de nonchalance et de fainéantise endémiques, joint, au contraire, â l'activité et â la dureté de travail des peuples de montagnes Vadroite souplesse el l'insinuante subtilité du caractère italien. Avec son baragouin, ses allures pliantes, son re* gard fnrtir et câlin, te Piémontai^ s'est progressivement emparé de l'une des branches de l'industrie française les

plus proches des nécessitéi de la vie, et fm i les plus productives, celle de poèticr-fonifie.

Observez, en effet, les enseignes de toaies cb h» qnes, où le cuivre rayonne de toat I éclat d'as »&« où s'élèvent en pyramides et en étages Ini )tn»m de cheminées connus, cheminées é la russe, à foyers mobiles, immobiles, à é-^^ta courants d'air : quels noms Uses- vous sirksifta ces brillants magasins? partout des noms «i as comme sur un programme des Bouffes. Le Ras» nit A la France la plus grande partie de sa kmi par conséquent de ses ramoneurs, car tMt» neur piémoniais s'établit tôt ou tard à Pam» miste; la patente et le brevet de ce haut m existent d'avance dans le havre-sec du naai avec bien plus de logique el de CirtUude fiia de maréchal de France dans ce'ui du cooseiki tout bon fumiste doit avoir ramoné, sondé, tlkvi même l'intérieur d'une cheminée, ce tenais }sm cieux peut-être, et plus chanceux qu'nn cbifit taille. Tout bon général doit, dit-on, im mousquet; mais que sera-ce donc du poélicrfaut qu'il commande à la fuis le feu et la

Les fumistes français eux-mêmes emploimàpi ronce les ramoneurs piéniontiis; ils les tnmsi robustes, plus intelligents, plus actifs qoe tto lai très pays; ils les ont même presque tous eki tre d'apprentis, qu'ils logent, habillent oon transforment par la suite en garçons famîdf^li pour règle, une fois la race piémontai<e introèê leurs ateliers, de ne point en admettre d'iasi. mélange des pays allumerait infailliblement la {m vile. Les ramoneurs piémontais, accommodaab M blés sur presque tous les points, sont intnitaiis Cl lui de la nationalité; ils forment entre euxa^ei rie des plus serr^^es, une sorte d'oligarchie ftrm Ils naissent au sein des sublimes horreurs di Sm au milieu des plus beaux rochers du monde. àii# des mélèzes, des voûtes de granit et des tamnh gueux et argentés; ils croissent presque tsasèvi environs d'une jolie petite ville qu'on appcDil* d'Ossola, qui possède le privilège exclusif à bp duction du ramoneur, comme Bergame eeloi dvW et Bologne celui des martadelfeM. De Domo-dDaat arrive â un village appelé Viiïa , frais cl «^ comme le nom qu'il porte; puis, par des iatm*^ gnes, des anneaux de verdure, des prairies s» ■ humides et mouillées comme des pieds de DjaptA' se trouve sur le lac Majeur, et de li é Nilan, h ^ ville. Cest à Milan que le ramoneur picmoefdifa^ débuts; il commence par s'essayer dans Icsiaito^ minées des immenses palaU lombards avait à ail aux gnrges si souvent étroites, inclinées et iaaeeaiN des cheminées parisiennes.

Ainsi, dans tous les genres d'industrie, de kiei^ d'applications, Paris est le centre général ?cn bfrf^ vient aboutir; arts ou métiers, chacun y apporte b^ bui de ses progrés, la théorie de aes nenveaai feli'^ ainsi du ramoneur. Du reste, la vie de ee jesai i^ tricl est marquée d'avance dans les gnn^altfv' fumistes des environs des barrières : U il colonie, un échantillon du peuple qnfl il s'aguerrit au français en ealeadant ses oreilles les terminaisons de ridione dans les ouvriers supérieurs é U foH des iéàm.^ instituteurs, des patrons, qui lui rendent la ttahiplii gère, lui adoucissent les premiers éenefls de fwi^ sage. Un ramoneur piémontais, grien an p^mft

LE RAHOIfEUR.

e, a des chances d'avancement et de bien-être ramoneurs des autres pays ne sauraient avoir. On s considérer comme les enfants gâtés du métier, remarquer aussi qu*ils apprennent la langue franrecune vitesse excessive; trois mois leur suffisent ïfois p<iur se faire comprendre parfaitement; cette SDCe naturelle, jointe aux garanties qu'ils présen- ' les recommandations de leurs compatriotes, ex- (uffisamment la préférence et la conflante prédi* que les entrepreneurs leur témoignent dans la des ateliers.

il est temps de laisser de côté le Piémontais pour cuper du type du ramoneur le plus populaire, le Muidu» et» disons-le aussi, le moins utile, le Sa-

'est plus d'une fois élevé avec raison contre le injuste et souvent barbare que viennent exercer

ces malheureux enfants qui nous arrivent par !, au commencement de chaque année, i l'époque hirondelles nous quittent, presque tous sous la B de maîtres qui les exploitent sans pitié, les enla nuit dans des taudis malsains, les forcent a r si Touvrage leur manque, les maltraitent, les $ent à peine, les rendent enfin martyrs d'une ) traité plus blâmable que celle des nègres, pniss'exerce sur des enfants sins défense, et dans le i*un pays civilisé.

maîtres des jeunes Savoyards se composent en nombre de chaudronniers ambulants ou de mar-

de peaux de lapin, asseï mauvais garnements plupart, ou, tout au mmns, gens grossiers, inhu-

qui considèrent les ramoneurs qu'ils enrôlent une matière exploitable, dont il s'agit de tirer le r parti possible. Ils exigent que chacun d'eux leur

remette le salaire de la journée, sans en détourner une obole, sous peine d'une impitoyable flagellation. 11 es^i prouvé que, sur trente on quarante sous qu'un ramoneur peut gagner par jour, son patron ne lui en laisse guère plus de six. Ce fait seul explique la supériorité des Piémontais sur les Savoyards : ces derniers, avec un si chétif salaire, ne peuvent guère se nourrir; ils ne mangent presque jamais ni soupe, ni viande, seulement quelques légumes, de mauvais fruits. Il en résulte des corps amaigris, rachitiques, incapables de supporter la fatigue, des cœurs et di s membres d'esclaves.

Les abus de la maîtrise savoyarde ont plus d'une fois excité les justes récriminations des philanthropes, et même des économistes; mais on n'a pas songé que ces plaintes devaient s'adresser bien plutôt à la Savoie qu'à la France. En effet, empochez les pères et mères savoyards de louer ou de vendre leurs enfants comme des bétcs de somme pour un an, pour deux, pour trois ans souvent, et vous purez amélioré le sort de ces derniers. Mais, avant tout, enrichissez la pauvre Savoie; donnez-lui un sol moins dur et moins ingrat, qui ne la mette pas dans la nécessité cruelle de perdre ses enfants, faute de pou* voir les nourrir; donnez-lui comme aux autres pays d'heureuses moissons, de beaux et grands fleuves, de gais vignobles, la ressource du comm< rce et de l'industrie, moins de nature, mais plus de culture : alors vous ne la verrez plus confier ses agneaux à ces pasteurs infidèles qui Ifs tondent, et vendent leur jeune toison, avant même qu'elle n'ait en le temps de pousser. Donnez aux ramoneurs savoyards eux mêmes un autre caractère, un sang plus vif, plus de sève, plus d'esprit naturel; détruisez en eux ces penchants invincibles à la fainéantise, et même â la mendicité, car il n'est que trop vrai qu il y a du levain mendiant chez tout ramoneur savoyard, qu'il est

grelotter et â gémir, autant par habitude que par , etce penchant n'est que trop bien entretenu en lui

par le traitement que son maître lui fait subir. Malt il faut songer aussi que c'est U une colonie d^é pinvre et

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