‹ Les Français sur le RhinChapitre 16 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

fjSk prise de Blaycncc ( 1903) 1.

L'année 1792 vit à la fois les Prussiens en Champagne et les Français sur le Rhin et sur le Mein.

Tandis que les troupes autrichiennes, prussiennes, hessoises,' weimariennes s'enfonçaient dans l'intérieur

1. La bibliographie de l'histoire de Mayence en 1792 et 1793, es extrêmement étendue. Lesgénéraux mayençais, Hatzfeld, Eckemayer, de Gymnich ont publié l'apologie de leur conduite. On a les lettres de Forster et des Mémoires sur Custine. Les partis républicain et aristocratique ont eu à cette époque leurs journaux et leurs pamphlets dont nous parlerons en leur lieu. Voici les ouvrages les plus importants à consulter :

Klein, Gescli. von Mainz losehrend der ersten franzœsischen Occupation 1792-93, in-8», Mainz, 18G1. — Du même : Georg Forster in Mainz, Gotha, 1863.

Pevlhes, Politi^che Zustaende und Personen in Deutschland zur Zeit dtr franzœsischen Herrschaft, t. I, in-S». Gotha, 1862.

Remling, Die Rheinpfalz in der Revolutionszeit î;o?î 1792 bis 1798,

2 vol. in-8», Spire, 1865-67.

Kœnig, Georg Forster' s Leben in Haiis und Welt, £, vol. in-i2. Leipzig, ISîiS. — Voir un roman du même : Die Clubisten in Mainz,

3 vol., Leipzig, lSi)7.

Forster, Ssemmtliche Schrifte, avec une étude de Gervinus, 9 vol., Leipzig, 1863.

Schaab, Die Geschichte der BundeS'Festung Mainz, in-S", iMainZ 1865, — etc.

de la France ou venaient insulter notre frontière du nord, le Saint-Empire restait sans défense; les pays rhénans épient ouverts à toutes les entreprises. Les souverains d'Allemagne allaient voir se réaliser la parole d'Isnard : « Nous porterons chez eux non le fer et la flamme^ mais la liberté. »

Les princes de la rive gauche du Rhin, les plus exposés aux invasions françaises, s'étaient pourtant montrés dans la discussion de la Diète les plus ardents à les provoquer. Le duc de Deux-Ponts et le Palatin du Rhin, seuls, malgré les prières et les menaces de l'Rmpereur et du roi de Prusse, persistaient dans leur politique de neutralité. Mais les Électeurs de Trêves et de Mayence avaient soutenu les émigrés. L'évêché de Worms avait été naturellement entraîné dans la politique mayençaise. L'évêque de Spire, Auguste von Styrum, s'était signalé à la fois par ses rigueurs contre ceux des sujets qu'avait gagnés la contagion libérale et par ses provocations insensées contre la Révolution française. Les villes libres de Spire, Worms, Aix-la-Chapelle, Cologne, avaient été impuissantes à maintenir hvT neutralité.

Des 97 Etats allemands de la rive gauche du Rhin, le plus considérable, par son étendue, ses richesses, la haute situation de son prince, l'importance militaire de sa position sur le Rhin, c'était l'Électorat de Mayence. Il était aussi l'un de ceux qui s'étaient engagés le plus

tcmcraîrement dans la voie des hostilités contre la France.

La mort dn sage et libéral Eramerich-Joseph von Breitenbach, en 1774, avait été le signal d'une réaction dans l'Église et dans l'État. Les moines, dont il avait voulu réformer les mœurs, éclairer l'esprit, diminuer le nombre; les jésuites, qu'il avait éloignés de l'enseignement et de l'administration, et qui, disait-on, l'avaient empoisonné comme le pape Clément XIV, ameutèrent la populace contre ses conseillers. Les pauvres qui mendiaient à la porte des églises ou recevaient des soupes à la porte des couvents, formèrent le noyau de cette émeute de l'ignorance et du fanatisme. Le directeur de l'école normale,'Steigentesch ne dut son salut qu'à la fuite : devant sa maison on érigea un gibet et on l'y pendit en effigie. Plusieurs professeurs furent également en péril : le peuple les accusait de blasphème parce qu'ils recherchaient les secrets de la nature, et de sacrilège parce qu'ils se servaient delà croix comme d'un signe d'algèbre.

Le parti de la réaction, maître dans le chapitre comme dans la rue, fit porter les suffrages sur l'un de ses chefs, le baron d'Erthal. Soutenu en outre del'influence autrichienne, il fut proclamé archevêque-électeur de Mayence, aux acclamations du peuple. Le premier gage qu'il donna à ses partisans fut de laisser tomber les établissements de son prédécesseur pour le progrès de l'enseignement populaire. Toutefois, l'enseignement supérieur ne fut pas aussi vivement attaqué : il suffisait aux moines qu'on leur laissât le peu-

pie. En même temps, les conseillers du défunt électeur étaient renvoyés. On appelait de Tienne, pour le mettre à la tête des affaires, un comte Sickingôn ; on prenait conseil en toutes choses de l'ambassadeur autrichien, Metternich. On avait l'air de se jeter à ^orps perdu dans la politique ultramontaine et hapsbourgeoise. Pour plaire aux zélateurs, le souverain de Mayence s'occupait avec ferveur de ses devoirs épiscopaux ; il prêchait, disait ponctuellement la messe, multipliait les processions.

Quelques années après, tout était changé ; une proche parente de l'Électeur, la comtesse veuve de Hatzfeld, était venue s'établir à la cour avec ses cinq fils et sa fille, la générale de Coudenhoffen. Cette famille s'empara bientôt de l'argent, des honneurs, de l'influence. Dévouée à la cour de Prusse, elle tint en échec Metternich. Celui-ci essaya par ses intrigues d'éloigner la générale; mais celle-ci possédait maintenant toute la confiance, peut-être le cœur du prélat. C'était elle qui faisait les honneurs de la cour, c'était elle qui y dispensait les faveurs. Metternich fut battu. Les plaisanteries de Kaunitz et de Joseph II aggravèrent le dissentiment entre Mayence et la cour de Vienne. La rupture fut complète lorsque le baron de Stein, envoyé de Frédéric II, détermina l'Électeur de Mayence, le premier en dignité des princes allemands, à accéder à la Ligue des Princes [Fûrstenbund) que la Prusse organisait pour résister aux empiétements de! l'Autriche. L'Autrichien Sickingen était depuis longtemps congédié pour cause d'incapacité notoire. Il fut remplacé

par des ministres d'égale incapacité, mais d'opinion différente. En même temps l'Electeur se relâchait de sa ferveur religieuse ; on le voyait plus souvent dans sa luxueuse résidence de la Favorite que sur les marches de l'autel ; ie prince temporel faisait db nouveau tort à l'évêque. Dans sa cour joyeuse se pressait la noblesse des deux sexes. L'Électeur récompensait Ileinsc pour son Ardinghello ' et, dans ses entretiens avec Forster sur les religions de l'Océanie, il affichait la libre pensée la plus hardie.

Mais le trait principal du caractère du baron d'Erthal, c'était l'inconsistance, l'indécision, la faiblesse. En reniant son passé et son origine, il ne sut pas revenir entièrement aux traditions de son prédécesseur. Sans doute il s'appliqua à relever le haut enseignement à Mayence ; il supprima trois des plus riches cloîtres pour transférer leurs revenus à l'Université ; il imposa aux chapitres les mieux dotés le sacrifice d'un traitement de chanoine en faveur des professeurs de théologie. Il fonda un jardin botanique, des cabinets de collections, des laboratoires. Il appela de savants professeurs étrangers qui presque tous appartenaient au parti des illuminés et dont quelques-uns se mirent plus tard à la tête du mouvement démocratique de Mayence : Sœmmering, Bodmann, Nicolas Vogt Dorsch, Wedekind, Blau , Mettcrnich, Ilofmann. Il

d-L^f rlnn 'f ^n ^T^"^'^' '' ^°"^'^'"'' ^'""«^ ^""'^^ ^e Thélème ou de a HaW 'f ?'''"^''- °" "'"^ ^^^°""'^^* ^'-^*- ^■^''»-°" ^^ ''^"e communa, S / k-'^"' ''"' ''^ P'"^'''^ de constitution sociale que la communauté des biens et des femmes.

nomma Wenzel curateur de l'Université et directeur de l'enseignement, Jean de Millier, secrétaire intime, Heinse, lecteur \ Forster, bibliothécaire. Il donna une fête brillante oii furent invités les délégués des universités allemandes et où il put étaler la splendeur intellectuelle deVAthè?ies du Rhin. Mais nous pouvons lui appliquer le mot de Frédéric II sur le roi Frédéric ?■■ : « On lui persuada qu'il convenait à la royauté d'avoir une académie, comme on fait accroire à un nouveau noble qu'il est séant d'avoir une meute. » La protection accordée par lui à la^ science était un caprice de prince. Il passa comme les autres, et déjà, en 1789, on pouvait constater qu'auprès de ce souverain, léger de caractère, d'ailleurs fort besoigneux d'argent, l'Université avait cessé d'être en faveur.

Les réformes économiques ébauchées par son prédécesseur Emmeric-Joseph de Breitenbach ne furent pas continuées sous son règne. On ne fit rien pour affranchir l'industrie et le commerce, abolir les règlements vexatoires, mettre un peu de liberté dans les corps de métier ; on ne fît rien pour empêcher le trafic des emplois, pour assurer à la justice et à l'administration plus d'honnêteté ; rien pour affranchir les paysans du poids écrasant des dîmes, des corvées, des droits féodaux, du servage ; rien pour diminuer les privilèges des nobles, la midtitude des couvents. A la veille de la catastrophe suprême, l'antique constitution électorale restait debout avec tous ses vices.

1. Lisait-il à l'Électeur sa fameuse description de la bacclianale (t. I, p. 275) ?

L'état des esprits dans l'Électorat deMayence, comme dans les autres États ecclésiastiques des bords du Rhin, rendait plus dangereuse encore la crise qui se préparait. Le peuple de la ville et des campagnes était resté dans la plus profonde ignorance ; la bourgeoisie ellemême manquait d'instruction ; les classes supérieures, noblesse, haut clergé, haute bourgeoisie, qui avaient au contraire reçu une instruction fort soignée, manquaient de moralité. Elles n'avaient aucune influence sur le peuple. Comme les privilégiés de France, ceux de l'Allemagne rhénane ne surent ni prévoir, ni concéder, ni résister. Le jour du péril venu, ils émigrèrent. Ce pays, si mal préparé pour le progrès, était au contraire, comme il arrive souvent dans les pays catholiques, tout prêt pour une révolution.

Les réformes d'Emmeric-Joseph avaient porté leurs fruits, sinon dans l'ordre des faits, au moins dans celui des idées. Bien que son successeur eût soigneusement conservé les abus, il n'en étaitpas moins acquis pour tous, depuis les tentatives réformatrices, que c'étaient des abus. ïls étaient maintenus par le prince, comme choses anciennes et respectables ; ils n'étaient plus respectés par l'opinion. Il eût fallu ne pas commencer les réformes, ou les achever. Ce qui existait n'inspirait plus de confiance à personne ; ce qui n'existait pas encore était l'objet de craintes ou d'espérances exagérées : situation morale fort propice pour les bouleversemeji te. Les classes moyennes ei viaient plus qu'elles ne condamnaient les privilèges des autres classes : on avait le désir d'une révolution sans avoir.

l'esprit de dévouement et de fermeté nécessaire pour la mener à bien. Quant au reste du peuple, tels étaient son ignorance, sa superstition, son fanatisme, que l'on pouvait lui faire prendre en haine les réformes mêmes les plus nécessaires à son bien-être.

Bien que Mayence ne fût pas une ville libre, les bourgeois conservaient le souvenir des anciennes libertés. On n'avait pas oublié dans quelles circonstances Mayence avait perdu son indépendance pour devenir sujette de son prélat ; comment, après des luttes séculaires, l'archevêque Adolphe de Nassau avait surpris les belliqueux bourgeois dans la fatale nuit du 28 octobre 1462; comment, après un combat acharné dans les rues, à la lueur de 140 maisons embrasées, sur les cadavres de cinq cents bourgeois, il avait arraché aux survivants le serment d'obéissance. On montrait sur une des places de Mayence un énorme bloc de métal scellé au sol par des chaînes de fer : la tradition assurait qu'Adolphe de Nassau, après l'avoir établi sur la place, s'était écrié : « Quand ce bloc fondra, vous recouvrerez vos libertés. »

Le peu qui restait de ces libertés, ou plutôt de ces privilèges, le bourgeois en était fort jaloux. Une réforme essayée parle baron d'Erthal dans l'organisation des Zûnfie excita le plus violent mécontentement; et, au moment oii les troupes épiscopales avaient quitté Mayencs pour aller réduire les Liégeois à l'obéissance, une nxe entre étudiants et ouvriers amena, en 1790, une violente émeute. Pour la réprimer, il fallut emprunter des troupes au landgrave de Hcsse. Cet accident

LA PRISE DE MAYENCE (1792). Jfi9

aurait dû avertir l'Électeur des dangers qu'on peut faire courir à sa propre autorité en intervenant en faveur des princes voisins. La leçon fut perdue pour lui.

L'Électorat de Mayence eût pu survivre assez longtemps à sa raison d'être, si le nouveau prince-archevêque n'avait pas été possédé de la manie de jouer un rôle politique. Depuis qu'il avait été l'un des fondateurs de la Ligue des Princes^ il ne croyait rien audessus de ses talents politiques. La Révolution française lui sembla une occasion de les faire valoir. Combattre les mauvais principes, relever en France la majesté du trône, se faire un obligé d'un puissant monarque, tels étaient les rêves qui flattaient sa vanité. L'entrée du prince de Condé dans Mayence fut saluée par cent coups de canon ; dans la grande galerie du château de la Favorite, .l'archevêque donna aux émigrés un dîner de six cents couverts ; il leur ouvrit ses arsenaux, leur prodigua son argent et ses munitions, leur assigna Worms pour quartier-général, brava jusqu'au dernier moment les représentations de la France, ne se décida à les éloigner que lorsque la guerre fut déclarée à l'Empereur et au roi de Prusse. Elle n'était pas encore déclarée à l'Empire : malgré tous les griefs qu'on avait contre l'archevêque d'Erthal, on lui offrit la neutralité. Cet offre fut rejeté avec mépris. L'ambassadeur français Villars, qu'on lui avait envoyé pour lui ouvrir les yeux sur ses propres dangers et ses propres intérêts, fut très-mal accueilli. Lejourdeson audience, on prit plaisir à le laisser s'égarer dans le palais faute d'envoyer un officier au-devant de lui, et

no LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.

on s'amusa beaucoup de le voir entrer dans la cuisine. L'Électeur ne daigna pas l'inviter à sa table. Le peuple l'applaudissait, mais on le laissait insulter par les émigrés, et au moment ou les souverains de la coalition devaient arriver à Mayence, les ministres de l'Électeur lui déclarèrent qu'ils -ne pouvaient répondre de sa sûreté. Il demanda ses passe-ports et quitta la ville le 18 juillet : trois mois avant l'entrée de l'armée française. Les satisfactions d'amour-propre que recueillait l'Électeur ne lui permettaient pas de s'apercevoir du danger. Après avoir eu l'honneur de recevoir les chefs de la noblesse française, il allait devenir l'amphitryon de l'empereur d'Allemagne, du roi de Prusse, des princes du Saint-Empire, assister aux conciliabules tenus contre la Révolution, réaliser enfin son rôle favori : faire de la grande politique. Tout d'abord, il alla remplir à Francfort une des plus hautes fonctions de sa charge : le 19 juillet, il couronna le dernier empereur d'Allemagne, François IL Puis un grand congrès de princes eut lieu à Mayence. On y vit François II, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, le roi des Deux-Siciles, les Électeurs de Trêves et de Cologne, quantité de princes et de seigneurs, sans parler des chefs de l'émigration française, le comte d'Artois et le comte de Provence. Les fêtes alternèrent avec les conseils. L'Électeur de Mayence traita splendidement ses hôtes. Tous les jours V Intelligenzblatt indiquait aux ha!)itants les rues dans lesquelles devaient passer toutes ces majestés, et les bourgeois étaient tenus d'illuminer. Ce fut la dernière fête du Saint-Empire ;

on peut dire que ses funérailles furent magnifiquement célébrées, et, à voir danser dans les salons de la Favorite tous ces ducs, ces princes et ces seigneurs dont la Révolution allait faire litière, un peintre allemand eût pu trouver de nouveaux et ingénieux motifs pour le Todtentanz. N'oublions pas que c'est à Mayence que fut rédigé le fameux manifeste du duc de Brunswici:, et que c'est de l'imprimerie électorale qu'il fut répandu dans le monde.

Si nous en croyons une relation mayençaise^ de sinistres présages accompagnèrent la signature du traité d'alliance offensive et défensive contre la France. Comme à l'époque des guerres suédoises, « on entendit la nuit, dans les fossés de la ville, des détonations, des explosions de mines, comme si l'on battait en brèche les remparts ; dans les ateliers fermés, on vit des lumières ; on entendit des bruits comme si des troupes approchaient : si bien que les sentinelles prirent frayeur et ne voulurent plus monter la garde, etc., etc. »

L'Électeur n'avait pas marchandé son appui à la coalition : il ne s'était pas compromis à moitié. De quelles ressources pouvait-il disposer pour jeter aussi audacieusement le défi à la Révolution française?

Mayence était la plus importante des forteresses de l'Allemagne sur le Rhin. Elle était comme la clef du

Saint-Empire, car elle livrait la route de Francfort qui conduisait tout droit au cœur de l'Allemagne. Aussi avait-elle des fortifications considérables pour le temps. Seulement on avait cessé de les entretenir. L'Électeur de Mayence, dépositaire, au nom du Saint- Empire, de ce boulevard de l'Allemagne, avait plus gravement encore manqué à ses devoirs. Sur beaucoup de points, les fossés avaient été comblés et les remparts nivelés. L'Électeur, la noblesse ecclésiastique et les généraux avaient planté des jardins, disposé des parcs, construit des maisons de plaisance sur l'emplacement. Le premier venu pouvait aller et venir dans les ouvrages : la clef en était chez le jardinier de la cour. Emmerich-Joseph aurait voulu que l'Électorat fût neutre à perpétuité et que les fortifications fussent entièrement rasées. Cette manière de voir avait au moins l'avantage de la logique : mais on avait mis des abus à la place d'un système, et l'on se trouvait dans cette dangereuse situation que Mayence était assez forte pour tenter un ennemi, pas assez pour lui résister longtemps.

En 1792, quand les démarches de l'Électeur parurent rendre plus probable une guerre avec la France, on songea à mettre la forteresse en état. Pour les dépenses de ce genre, les lois de l'Empire avaient établi des impôts de guerre et une caisse de guerre. Malheureusement cette dernière était vide : le prodigue et luxueux pontife qui faisait argent de tout, qui trafiquait des. grâces et des emplois, qui recevait 20,000 florins du comte de Thurn et Taxis pour un traité de

poste, un million du Wurtemberg et 400,000 tha- 1ers de la Hesse-Cassel en leur promettant de les aider à obtenir la dignité électorale, n'avait garde de négliger la caisse de guerre. Il l'avait versée dans sa caisse privée. Pour la remplir de nouveau, il imposa à la noblesse et au clergé, au profit de la forteresse, un don volontaire de 200,000 florins. Avec cet argent la forteresse dut acheter à l'Électeur, à très-haut prix, le bois de ses forêts du Spessart pour les palissades. Toutefois, après le congrès de Mayence, les travaux de la forteresse furent encore suspendus : évidemment un manifeste aussi foudroyant que celui du duc de Brunswick rendait toute autre précaution superflue.

L'armée électorale n'était guère en meilleur état que la forteresse. L'archevêque de Mayence était tenu, par les lois de l'Empire, d'avoir sur pied 4,000 hommes : c'est à peine s'il en avait 2,800, mal payés et médiocrement équipés. La petite armée de l'Électorat se composait d'abord des quatre régiments de Gymnich, Rudt, Hatzfeld et Knorr, ou, comme on les appelait d'après la couleur de leurs uniformes, des régiments bleu, jaune, rouge et vert ; de 50 hommes de la garde électorale, 50 hussards, 50 chasseurs, 120 artilleurs, 6 mineurs et 6 sapeurs. EUe était commandée par 12 généraux. Le baron de Gymnich, ancien officier au service de l'Autriche, sans instruction militaire, faible de caractère, portait le titre de gouverneur de la forteresse et de général en chef de l'armée. Il était jalousé, constamment contre-carré par

l£ général de Hatzfeld ', neveu de l'Électeur, et n'était guère soutenu que par Ifi chancelier Albini.

En outre, comme Mayence faisait partie du cercle du Haut-Rhin, 60 hommes des troupes du Cercle partageaient avec les soldats de l'Électorat la garde des remparts. On avait aussi des traités militaires avec quelques princes du voisinage. La petite armée mayençaise qui, outre Mayence, avait à garder les deux forteresses électorales deKœnigstein et d'Erfurth, était médiocrement exercée. Il n'y avait pas eu de grande manœuvre depuis 1787 : encore ce n'avait été qu'une manœuvre de parade, un, divertissement en l'honneur du nouveau coadjuteur électoral, le baron de Dalberg. En 1790, les Pfaffeiisoldaten avaient été battus par les bourgeois de Liège.

On eût pu trouver de précieuses ressources dans la nombreuse population de Mayence; mais les archevêques-électeurs avaient toujours craint d'armer la bourgeoisie ; on fut bien obligé de l'appeler aux armes m extremis; mais comme elle n'avait aucune instruction militaire et que les anciennes traditions guerrières avaient sommeillé sous le régime d'Église elle ne pouvait rendre aucun service.

Pourtant, comme l'Électeur voulait contribuer par ses troupes à la restauration de la monarchie française, et qu'il tenait à honneur d'être prêt un des premiers, il fallut bien songer à la réorganisation de l'armée. Les généraux dressèrent un plan de recrutement et de

1. Auteur du livre intitulé : Vntergang des Churfursthiuns Mm'nz, von einem dmrmaiazisdien General,

mobilisation. Les populations montrèrent peu d'entliousiasme à répondre à l'appel ; celles du pays d'Erfurth, qui avaipuc principalement souffert de la désastreuse campagne contre Liège, se soulevèrent et cassèrent les vitres ducoadjuteur.On dut seborner à mobiliser . deux bataillons de 1,000 hommes chacun. Le général en chef fit paraître, à cette occasion, un ordre du jour qui fit scandale en Allemagne : « Tous les officiers étaient à la vérité tenus de servir ; mais ceux qui ne se sentiraient pas assez bien portants ou qui seraient, empêchés par leurs affaires domestiques étaient libres, sans faire tort à l'honneur militaire, de rester chez eux. »

Il s'agissait de donner un chef au petit contingent mayençais. L'envoyé de Prusse conseillait de choisir le général de Hatzfeld, et de faire jonction avec l'armée prussienne ; l'influence d'Albini fit décider la jonction avec l'armée impériale et tomber le choix sur un simple colonel, von Winckelmann.

Les préparatifs furent conduits avec cet esprit de légèreté et de présomption qui régnait aussi bien dans les armées allemandes que dans les troupes d'émigrés. La plupart des soldats manquaient d'instruction militaire. Les canons sortaient de la fonderie : Gymnich trouvait inutile de les essayer: «Rien qu'aies voir, les Français se sauveraient à tous les diables. » A. la table du général en chef, les émigrés, les dames et les officiers allemand? déclaraient que tout jacobin devait être pendu. Comme assurément on n'aurait pas des cordes en quantité suffisante, les dames offraient gra-

ne LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.

cieusement leurs beaux cheveux. Un officier promettait de rapporter un plein sac de têtes jacobines ; la comtesse de Gymnich demandait seulement un doigt de Pétion. Un autre n'avait que trois chapons dans sa cuisine de campagne : il mangerait le premier à Landau, l'autre à Nantiy, le troisième à Paris. Le colonel AVinckelmann avait trouvé un moyen de brûler Paris d'un seul coup, sans qu'il en échappât un homme, ni un enfant. Il n'avait pas trouvé celui d'échapper à Custine.

Au mois de septembre 1792, les deux bataillons mayençais, avec 1,100 fantassins autrichiens et loO dragons du régiment de Toscane étaient campés à Spire, sous le commandement du colonel Winckelmann. Tout à fait isolé dans le voisinage de la frontière française, il gardait avec ces 3 ou 4,000 hommes le grand magasin impérial qu'on avait établi à Spire, malgré les protestations de neutralité de cette ville libre. Le butir. était riche, faiblement gardé, fort propre à tenter un homme d'entreprise.

A cette époque, Biron commandait à Strasbourg, Custine à Landau. Le marquis de Custine, né à Metz le 4 février 1740, alors âgé de cinquante-deax ans, avait par devers lui un passé militaire assez rempli ; à dix-sept ans, il avait déjà le grade de lieutenant et assista avec son père à la bataille de Rosbach. Plus tard, il devint colonel d'un régiment de dragons qui

portait son nom. En 1780, il le quitta pour aller combattre en Amérique sous les ordres de Roclianibcau. Il en revint, comme Lafayctte et la plupart de ses compagnons d'armes, imbu d'idées républicaines. Gouverneur de Toulon en 1789, puis député de la noblesse de Metz aux États-Généraux, il passa presque aussitôt dans le parti populaire et se distingua par son opposition à la cour. Plus tard, on l'avait envoyé à Berlin pour décider le roi de Prusse à prendre parti pour la Révolution française. Bien qu'il eût de la naissance et de la fortune, il se montrait radical et révolutionnaire dans ses idées et dans son langage. La suite des événements prouvera que ses talents militaires étaient médiocres. Mais il avait une belle prestance, une tournure martiale; il inspirait aux soldats la confiance, et, chose plus rare à cette époque, le respect. Colonel de dragons pour le roi ou général de l'armée du Rhin pour la Révolution, il faisait observer par les mercenaires de l'ancien régime comme par les volontaires nationaux la plus rigoureuse discipline. S'il savait exalter le soldat par ses proclamations démocratiques, il n'hésitait pas à le contenir par des exemples sévères. Son langage était d'un démocrate, ses manières sentaient le marquis de l'ancien régime. Il ne manquait pas de finesse, était beau parleur, aimait à faire des discours et à rédiger des proclamations. Il avait de l'inclination pour la diplomatie, la propagande, les moyens moraux. Il avait ses plans politiques et, pas plus que Dumouriez, il n'avait renoncé à réconcilier enfin la Révolution française avec la Prusse pour consacrer tous ses

efforts au renverseiirent^de l'Empire d'Allemagne et à l'humiliation de l'Autriche. Mêlant la politique aux opérations militaires, Custine était une sorte de Dumouriez inférieur. Porté aux nues après de brillants et éphémères succès, cruellement poursuivi dans la mauvaise fortune par la haine des partis, arraché à son commandement pour la prison et pour l'échafaud, ce sont ses ennemis seuls qui jusqu'ici ont eu la parole sur son compte. Nous avons les mémoires de ses détracteurs \ mais nous n'avons pas sa propre apologie.

Les généraux Biron et Custine, disent les Mémoires de Custine^ « se donnèrent beaucoup de peine pour introduire dans les troupes l'instruction et la discipline dont est susceptible une armée qui a été corrompue par la licence et l'insubordination toujours impunies. Ils visitèrent les places qui étaient sous leur surveillance, en firent réparer les fortifications et donnèrent de l'activité aux fonderies et autres ateliers de l'artillerie. » Placé sous les ordres de Biron, Custine mit tout en œuvre pour en obtenir une certaine liberté d'action. « Il fallait, lui écrivait-il, détruire les magasins allemands, mettre des contributions sur la noblesse, le clergé et leurs employés, mais épargner le j^eiiple. » Il resta fidèle à ce programme. A la fin, comme les dernières troupes autrichiennes allaient quitter Spire pour continuer leur route sur la France, et que Winc-

1. Les Mémoires du général Custine rédigés par un de ses aides de camp, 2 vol. m-12, Hamboiirt,'- et Francfort, 1704, sont l'œuvre d'un ennemi de Custine. — Voir son procès au Moniteur.

lœlmann restait abandonné avec quelques milliers d'hommes, Biron écrivit au ministre de la guerre que « Custine avait quelque chose en tête, qu'il lui laisserait ses coudées franches, tout en lui recommandant la prudence. »

Custine avait joint à ses troupes régulières un certain nombre de gardes nationaux, qu'il avait levés à Landau et dans les campagnes d'Alsace et de Lorraine. Le 30 septembre, à onze heures du matin, par une pluie battante et des chemins défoncés, il quitta Landau avec 13,000 fantassins, 4,000 cavaliers et 40 canons. C'est avec moins de 18,000 hommes, dont beaucoup étaient à peine armés, qu'il entreprit la conquête de l'Empire allemand. Il n'y avait rien d'homogène dans ces armées de la République, composées de troupes de ligne, de gardes nationaux, de volontaires : un seul lien, l'amour de la patrie, le fanatisme de la liberté et de l'égalité, la passion de prop-iger la religion nouvelle. C'est à ces sentiments que s'adressa Custine. A l'occasion de sa prestation de serment comme général de l'armée des Vosges, il avait publié, le 29 au soir, l'ordre du jour suivant, monument de passion républicaine, véritable programme de la conquête révolutionnaire :

.... Auparavant que d'user de l'autorité qui m'est confiée, je crois devoir à la nation de prononcer le serment de ma fidélité ; je déclare donc que je veux défendre la liberté et qucj'adoptelesprincipes de l'égalité. Je ne reconnaîtrai de lois que celles que nous tiendrons des lumières sublimes de nos représentants. Je consens à être une victime de la guerre, si ie ne réussis pas à détruire les despotes qui ont eu la lulle

témérité de vouloir prescrire des lois à une nation puis-

santé

11 est encore un principe que je dois vous rappeler, mes amis. Ils sont passés ces temps où nous combattions des nations. Le poids de nos armes ne doit à l'avenir atteindre que ceux qui abusent d'un pouvoir confié : les despotes et leurs satellites. Quand nous porterons les flambeaux de la guerre dans une contrée, respectons la liberté de l'habitant paisible; qu'aucunes de nos armes ne soient déshonorées en se rougissant du sang du citoyen innocent; que le respect que nous montrerons pour lem's personnes et leurs propriétés leur soit une preuve que si le Français combattant pour la liberté est contraint d'employer la force pour s'emparer de leurs villes, il leur offre d'une main le symbole de la paix, pendant que de l'autre il plonge ses armes dans le sein de leurs oppresseurs ; que les soldats qui défendent l'esclavage et leurs chefs soient les seuls qui tombent sous nos coups.

Après une assez vive résistance, meilleure qu'on n'eût pu l'attendre des Pfaffensoldalen, Winckelmann fut obligé de rentrer dans Spire et de se frayer une issue vers le Rhin. Un violent combat s'engagea dans les rues de la ville entre son arrière-garde et les assaillants. La résistance de cette arrière-garde permit au gros de l'armée de gagner le Rhin. Mais les riverains, effrayés du bruit de la bataille, avaient partout emmené sur l'autre rive les bacs et les bateaux. Il ne resta plus à Winckelmann qu'à demander une capitulation. Les officiers, cadets et chirurgiens conservèrent leurs armes et leur effets et prêtèrent serment de /le plus servir de cette guerre. Les soldats, au nombre de 2700, restèrent prisonniers et furent envoyés à Landau, de là à Strasbourg. Vingt d'entre eux, qui étaient mariés, reçurent, par l'intercession de Dorsch. vicaire

mayençais réfugié à Strasbourg, la permission de retourner chez eux. Les autres furent conduits dans l'intérieur de la France où l'on mit tout en œuvre pour les gagner, par les bons traitements et les bonnes paroles, à la cause de la liberté et de l'égalité. C'étaient les missionnaires de ce genre que l'on craignait le plus dans les Etats allemands ; lorsque les vingt pères de famille revinrent de Strasbourg à Mayence et firent l'éloge de l'humanité française, Gymnich les fit jeter en prison en déclarant qu'il aurait beaucoup mieux valu « qu'on leur eût appliqué à chacun vingt-cinq coups de bâton. »

L'armée victorieuse entra dans Spire aux cris de vive la Nation! et au chant du Ça ira! Une grande frayeur s'était emparée des habitants de Spire : on avait conservé le terrible souvenir de 1689. Mais Custine veillait à ce que son programme de douceur, d'humanité, de justice, de propagande, ne fût pas compromis par des soldats indisciplinés. Le soir de l'entrée des Français, quelques magasins avaient été pillés; les jours suivants, il y eut d'autres désordres. Pour les arrêter, Custine ordonna de fusiller « les scélérats, chargés d'un riche butin... accusés d'avoir été les moteurs du désordre et dénoncés par leurs propres compagnons d'armes. »

En même temps Custine déclarait au Magistrat de Spire que tout dommage causé aux habitants serait complètement réparé. La municipalité produisit alors une liste de 116 particuliers qui avaient souffert, soit du combat, soit du pillage, et qui réclamaient ersem-

ble une somme de 24,924 florins 24 kreutzers. Elle fut intégralement payée.

Après avoir achevé la victoire et l'avoir fait respecter des vainqueurs eux-mêmes, Custine s'empressa de l'annoncer à son collègue Biron, au ministère de la guerre et au président de la Convention. Ces rapports, dont quelques chiffres seulement sont exagérés, excitèrenten France le plus grand enthousiasme. Il ne fallait pas moins que cette annonce de cette première victoire de la Révolution sur le sol germanique, il ne fallait pas moins que l'envoi des cinq drapeaux mayençais et autrichiens dont la Convention orna ^ la salle de ses séances, pour faire oublier les nécessaires exemples de rigueur que Custine avait exercés sur les volontaires nationaux. On avait trouvé à Spire d'immenses magasins : on employa plusieurs jours à les évacuer sur Landau.

Les quelques désordres commis par les soldats pouvaient être excusés par leur misère, leur dénûment. Ils manquaient de tout, de vivres, de chaussures, des vêtements les plus essentiels. Comment nourrir l'armée? On imposa à la ville une contribution de guerre de 500,000 francs , en punition du secours qu'elle avait prêté aux émigrés et à l'Empereur ; à l'évêque , un des instigateurs de la guerre , 375,000 francs; au chapitre des seigneurs chanoines, 187,500 fr.; aux divers couvents, des amendes proportionnées. Les moines eurent beau mettre la cocarde tricolore sur leurs capuchons et soutenir qu'ils étaient pauvres : i! fallut s'exécuter ou livrer des otages.

LA PRISE DE MAYExNCE (1792). 183

Pourtant la générosité française ne se démentit pas : la ville finit par obtenir remise de sa part de contribution. On pensait que ceux-là seuls qui avaient vécu de privilèges pendant des siècles devaient faire les frais de la guerre suscitée contre la France par l'absolutisme et les privilèges. Le peuple fut traité avec la plus grande douceur : les paysans, qui avaient été réquisitionnés pour le transport des magasins impériaux à Landau, furent exactement payés de leurs journées \ Bien plus, l'avant-veille de son départ de Spire, après avoir planté un arbre de liberté au milieu des chants républicains, Custine écrivit aux magistrats qu'il leur laissait une somme de 5,000 florins pour achever d'indemniser les citoyens pauvres de Spire *.

Les premiers jours de son arrivée à Spire, Custine avait dirigé des reconnaissances de cavalerie sur le Rhin. Le 4 octobre les généraux Neuwinger et Houchard,avec4 ou S, 000 hommes et 32 canons, parurent sous lesmursdeWorms, trouvèrent les portes ouvertes et y pénétrèrent sans résistance, dans le plus grand ordre. Les souvenirs de la dévastation de 1G89 y étaient aussi vivaces qu'à Spire et la terreur des Français aussi grande. Les généraux de la République se contentèrent de frapper une contribution de 600,000 francs sur la ville, de 400,000 sur l'évêque, en sa qualité d'Electeur de Mayence, de 200,000 sur les seigneurs du chapitre, etc. Le général Neuwinger déclara que l,e général Custine « ne se portait à cet

t. Remling, t. I, p. 72.

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