Mémoires, t, I, p
Les privilégiés, Jes hommes du gomernement, les bourgeois eux-mêmes réfléchissaient avec effroi aux griefs qu'on avait si imprudemment donnés à la France : l'accueil aux émigrés, le congrès des princes, le refus de la neutralité, le manifeste, l'armement du contingent. Nobles, chanoines, prêtres, abbés, émigrés français ou femmes d'émigrés, fonctionnaires, militaires mêmes, c'était à qui mettrait le plus vite en sûreté sa personne et ses biens. On emballait à la hâte vêtements, bijoux, tableaux. Les routes se couvraient de voitures et de piétons, le Rhin d'embarcations de toutes sortes. « Une sorte ^ de vie factice anima le grand fleuve que l'activité commerciale avait abandonné depuis si longtemps, et ce que le travail national n'avait pu faire, dit Forster, la peur le fit. » L'Électeur arriva en toute hâte d'Aschaffenburg au milieu de ce remue-ménage. Sur son ordre, le chancelier Albini réunit les Z^m/'^e mayençaises, leur exposa la situation et leur demanda de se défendre à outrance. Il leur posa également, au nom de l'Electeur, cette question : l'archevêque devait-il braver le danger avec ses bourgeois, ou mettre sa personne en sûreté dans quelque autre ville ? L'Electeur n'avait pu trouver dans son propre courage la réponse à cette question. Les bourgeois, en sujets fidèles, l'engagèrent à partir. L'envoyé de Prusse, consulté, fit la même réponse : un prince de ce caractère devait être, en efîet, de médiocre ressource en cas de péril. L'archichancelier du Saint-Empire suivit donc l'exemple de ses serviteurs : il partit, emportant avec lui les caisses publiques, enveloppé du
plus strict incognito, après avoir pris soin de faire gratter les armoiries de sa voiture. En même temps on embarquait le trésor de l'église, mîtres, chapes, crosses d'or enrichies de pierreries. On dirigea les archives de l'Empire sur Dusseldorf ef celles de l'Electorat sur AschafFenburg. Ainsi la fuite en masse des privilégiés reçut du chef de l'Etat sa justification et un nouveau stimulant. On vit alors toutes les villes du Rhin tour à tour vides de leurs habitants et encombrées de fuyards. De Worms on se sauvait à Mayence, de Mayence à Francfort, de Francfort à Aschaffenburg. A Worms on parlait de 30,000 Français, à Francfort de S0,000, à Wurtzburg de 80,000, à Darmstadt de 100,000. « Dans notre rue, écrivait Forster, il n'y a plus qu'une maison, outre la mienne, oîi tout le monde ne se soit pas sauvé. » Quand les nobles, les chanoines, les militaires, les privilégiés de toutes sortes eurent abandonné la cité qu'ils avaient compromise, le gouvernement de Mayence déclara que l'on ne pourrait plus sortir sans laisser-passer ; mais on ne délivrait plus de laisser-passer que dans des cas extrêmes, « A peine la noblesse et le haut clergé avaient-ils sauvé leurs trésors, écrivait Forster, qu'il parut un ordre sévère qui défendait aux autres habitants, sous les peines les plus rigoureuses, de les imiter... La dernière convulsion du despotisme expirant est une iniquité qui crie vengeance au ciel. » Après la fuite de ceux qui étaient le plus intéressés au maintien de l'ordre établi, le gouvernement s'occupa à mettre, s'il se pouvait, la ville @a état de dé-
fense. On réquisitionna deux cents paysans pour travailler aux fortifications. On envoya aux vingt-six princes du Cercle vingt-six messagers pour réclamer du secours : vingt d'entre eux ne firent même pas de réponse. Ce même landgrave de Darmstadt qui s'était montré si ardent à Ratisbonne contre les Français, qui avait imploré l'assistance de l'Allemagne entière « afin qu'un prince des Cattes qui s'était rendu respectable pendant tant de siècles ne fût pas dans ses propres domaines réduit à l'indigence, » répondit cette fois aux envoyés de Mayence « que les 5'rançais avaient trop bien traité ses possessions d'Alsace pour qu'il pût songer à se brouiller avec eux. » En conséquence il rappela à Giessen son contingent de 3,000 hommes, pour ne pas donner à^omhrage aux Français, et recommanda à ses baillis, suh reservatione reservandorum^ de les traiter le plus convenablement possible. Le Palatinat les favorisait ouvertement et créait toutes sortes de difficultés aux patrouilles mayençaises. Quantité de princes et de villes envoyaient, de cinquante lieues à la ronde, assurer Custine de leur neutralité et lui demander des sauvegardes pour leurs possessions.
Seul, von Stein, l'envoyé prussien, frère du futur ministre, s'appliquait à relever le courage des Mayençais. Il n'y épargnait pas les fausses nouvelles, dont il remplissait les journaux de Mayence. En outre, avec des gardes-chasses et des braconniers, il organisait des compagnies d'éclaireurs. Au milieu de ces préparatifs, un hussard arriva bride abattue dans Mayence,
LA PRISE DE MAYENCE (1792 j. 189
annonçant l'arrivée des Français. On sut plus tard que c'était un ivrogne dont un cabaretier de Nackenheim avait trouvé moyen de se débarrasser en lui faisant peur des Français. Il est vrai que quelques jours auparavant les forfanteries d'un recruteur prussien avaient donné l'alarme à Custine et l'avaient porté à se replier sous Landau. Les 60 hommes du contingent de Nassau- Weilburg déclarèrent à leurs officiers « qu'ils n'étaient pas venus pour se faire exterminer pour les gens de Mayence, » et passèrent le pont du Rhin. Ceux de l'abbé de Fulda désertaient par bandes.
Le vieux Gymnich avait pourtant l'air de ne pas se décourager. Il parcourait les rues en déclarant qu'il ne se rendrait que « lorsque son mouchoir brûlerait dans sa poche. » On plaça à peu près 193 canons sur les remparts. Aux 2,282 soldats réguliers de l'Électoral, des Cercles ou de l'Autriche, on trouva moyen d'adjoindre environ 2,600 bourgeois, étudiants, compagnons arquebusiers, garde-chasses, douaniers, etc. Sous la direction de quelques artilleurs, on dressa des ouvriers serruriers ou charpentiers à la manœuvre du canon. Mais tout ce monde en était à se demander pour qui et pourquoi on se battait, et s'il valait la peine de se faire tuer pour un ordre de choses que l'on méprisait et pour des hommes qui avaient déserté leur poste devant le danger. La Société de lecture qui, depuis longtemps, recevait., lisait et commentait les journaux français, se réjouissait ouvertement de l'approche de Custine et s'attira un sévère avertissement d'Albini. Par peur ou par sympathie, on voyait des
bourgeois et des étudiants. arborer les cocardes tricolores. Dans deux rues de Mayence, on en vendait publiquement.
Le 19 octobre, l'armée française parut. Afin de dissimuler son petit nombre, Custine avait dispersé ses ilétacheraents dans la campagne, rangé sa cavalerie 5ur une seule ligne, espacé les tentes, allumé des feux pour 30,000 hommes. Dépourvu de grosse artillerie et de tout matériel de siège, il ne pouvait compter enlever par surprise des retranchements encore formidables, ni organiser contre eux une attaque régulière. 11 ne pouvait rien espérer que de la faiblesse du gouverneur, de la terreur des habitants ou des intelligences qu'il s'était ménagées dans la place. Il envoya sommer le baron de Gymnich par le colonel Houchard, c( auquel quelques balafres donnaient un air assez militaire, » et lui remit une lettre, dont les menaces et les fanfaronnades eussent été ridicules, si le succès ne les eût couronnées.
Toutefois, dans la soirée du 19 et dans la nuit suivante, il y eut quelques coups de canon, quelques salves de mousqueterie tirés de la place sur les patrouilles françaises.
En attendant, pour mieux frapper les esprits, Custine faisait défiler, dans la campagne, une suite interminable de voitures chargées d'échelles de paysans; de loin, on pouvait les prendre pour des échelles
d'escalade. D'un autre côté, la réputation d'humanité et de bonne discipline des Français les avait précédés dans Mayence. Un berger traversa leurs lignes avec son troupeau intact, et fit aux citadins les rapports les plus favorables sur leur compte. Un bourgeois qui avait laissé hors de ville pour 1,000 florins de linge, envoya ses servantes le rechercher, sans grand espoir de le retrouver : les soldats français les aidèrent fraternellement à remplir leurs corbeilles. Enfin, Custine, sur l'avis de ses conseillers allemands, se décida à envoyer au gouverneur une nouvelle lettre pleine d'instances et de menaces, et à adresser une épître dans le même style aux magistrats :
J'ai tous les moyens de faire réduire votre ville en cendres : grilles pour tirer à boulets rouges, obus d'artifices pour incendier. Vous connaissez la perfection de l'artillerie française
Vous connaissez les soldats français. Ceux auxquels je commande tenteront tout à ma voix : un vieux soldat les conduit. Demain l'appareil de votre destruction sera prêt; le jour de demain sera le dernier de vos jours... Je ne vous trompe pas j peu d'heures vous sont laissées. Prononcez !
L'envoyé de Prusse n'avait pas dû cacher sa manière de voir, quïl exprime dans une de ses lettres : « La population armée pouvait suffire à en imposer quelque temps à l'ennemi ; mais elle ne pouvait défendre la ville, si elle était énergiquement attaquée. Le sentiment public est bon, mais les moyens de défense sont absolument nuls. » Pourtant, Albini et les deux autres membres du Gouvernement insistaient pour qu'on se défendît. Gymnich, qui partageait la manière de voir du baron de Stein, réunit alors un
conseil de guerre. Un seul homme se prononça pour la résistance : c'était l'ingénieur Eckemayer, le même qui avait dirigé les travaux de défense, le même que l'on accusa plus tard d'avoir été d'intelligence avec les Français. Les seuls fondements de cette accusation sont que cet Eckemayer fut choisi par le conseil pour traiter de la reddition avec les Français, et qu'après la capitulation, il renvoya son diplôme à l'Électeur, et prit du service dans l'armée républicaine. Les généraux furent tous de l'avis opposé. Le baron de Gymnich a reproduit plus tard leurs arguments dans l'apologie qu'il a publiée de sa Conduite. Ils trouvaient les fortifications intenables, la garnison trop faible et trop peu exercée, l'artillerie insuffisante. Ils craignaient le bombardement et admettaient la possibilité d'une escalade. Surtout ils croyaient l'armée française forte de 23 à 30,000 hommes et pourvue de matériel de siège.
Vî
La capitulation fut signée. La garnison de Mayence devait abandonner la forteresse avec ses armes, quatre pièces de campagne, ses effets, la caisse de l'armée ; elle promettrait de ne pas servir d'une année contre les troupes françaises et se retirerait où il lui plairait. Le ministère, les membres des tribunaux, de l'administration, du haut et bas clergé pouvaient se retirer librement avec leurs biens, ainsi que tous les habitants qui voudraient les imiter. La sécurité des pcr-
sonnes et des propriétés privées était garantie. Custine avait refusé d'accorder cette garantie pour les propriétés de l'Électeur. Immédiatement après la capitulation, deux portes de la ville durent être occupées par des grenadiers français.
Le 21 octobre, à midi, les portes de Mayence s'ouvrirent et le peuple se rendit en foule au camp français pour contempler les nouveaux conquérants. On fut surpris de leur petit nombre et de leur dénûment. Ces sans-culottes déguenillés, étaient-ce bien là les vainqueurs des beaux soldats de l'Électeur et de l'Empereur ? Étaient-ce bien là ces destructeurs d'empires et de monarchies? A six heures, Custine entra dans la ville avec son état-major, fut reçu en prince par les serviteurs du prince déchu, convoqua le Magistrat et les bourgeois au Rathaus et leur adressa une courte allocution.
11 n'était venu, assurait-il, que pour leur offrir l'amitié de la République française ; il ne leur imposerait aucune constitution, comme ce serait le droit du conquérant ; ami de la liberté et de l'égalité, il respectait les droits du peuple ; le peuple avait le droit de se donner une forme de gouvernement. « Dans le cas même, ajoutait-il, oîi vous préféreriez l'esclavage aux bienfaits de la liberté, vous resterez libres de décider de quel despote vous voulez recevoir des chaînes ; je continuerai à protéger votre pouvoir de constituants jusqu'à ce que la libre volonté des citoyens se soit manifestée. Vous êtes donc en possession de décider souverainement si vous voulez conserver l'ancienne consti-
tution, VOUS en choisir une nouvelle, ou accepter celle des Français. » Ce discours de Custine, prononcé en français, traduit ensuite par le professeur Bœhmer souleva dans quelques parties de l'assemblée les cris de Vive la Liberté J Vive la République !
Le 22 octobre au matin eut lieu enfin l'entrée des troupes françaises. Elles entrèrent joyeusement, fièrement, malgré leur piètre équipement. Leur musique jouait les airs triomphants de la Révolution. L'attitude de la population marquait en général plus d'étonnement que d'enthousiasme. « L'œil des Mayençais, raconte Forster, qui était accoutumé a" voir des soldats de parade bien brossés, bien poudrés, bien sanglés dans leurs uniformes, "vec des guêtres bien cirées et des armes luisantes comme l'argent, ne pouvait s'habituer à ces gaillards poudreux, sales, déguenillés, qui sur leurs baïonnettes rouillées avaient piqué leur pain de munition ou leur portion de viande : ils ne pouvaient se défendre d'un sentiment de mépris. » On trouve dans le Staats-Anzeiger de Mayence un écho des luttes de l'opinion et de la variété des impressions : « Les officiers et les simples soldats étaient beaux et propres, bien nourris, nullement couverts de haillons ou dévorés de vermine, comme de stupides aristocrates, par une calomnie infâme, les avaient dépeints : calomnie contre laquelle s'élève le témoignage universel de Mayence. » Une gravure du temps, que je trouve dans une brochure de Francfort ^, reprc-
\. Denknial deutscher Treue, Franc furts gute/i Bùrgern und allen braven Deutschen gewidmet. In-12, Francfort, 1793,
sente un national-gardist républicain : uniforme bleu il revers et épaulettes rouges, gilet jaune, pantalon rayé rouge et blanc comme ceux de l'armée d'Egypte (cette gravure est pourtant de 1793); chapeau à pompon ou plumet rouge avec la cocarde tricolore ; un sabre-briquet suspendu à une ceinture de buffleterie blanche ; d'autres buffleteries soutiennent une énorme giberne, un sac rond qui tombe sur les reins, un bidon; un quartier de viande et un pain sont enfilés dans la baïonnette et le canon de fusil : circonstance qui avait déjà frappé Forster et lesMayençais.Un ustensile de cuisine à la main, la pipe à la bouche, les cheveux longs, le menton rasé, une petite moustache : tel est le conquérant de Mayence et bientôt de Francfort.
Mais ces soldats, qui ressemblaient si peu aux Pfaffensoldaten et aux Autrichiens, étaient loin d'être aussi délicats. Pour vivre et pour vaincre, il leur fallait peu. Quand, le 21, Custine entra dans Mayence avec le reste de l'armée, on fit restituer aux habitants les matelas, les coussins, les édredons qu'avaient exigés les soldats autrichiens : le soldat français couchait sur la paille avec un seul oreiller et une simple couverture de laine. On reconnaissait déjà les hommes qui allaient faire au cœur de l'hiver la conquête de la Hollande. La discipline rigoureuse que Custine avait établie parmi eux depuis l'affaire de Spire, ne se démentit pas un instant. Il fut interdit aux soldats de se trouver dans les cabarets ou les brasseries après sept heU' ros du soir. Les bourgeois avaient jusqu'à dix heures;
après dix heures,- on ne devait sortir qu'avec une lanterne. On ne vit pas à Mayence, ce qu'on a vu tant de fois dans nos villes françaises occupées par les armées du roi Guillaume, les soldats vagabonder le soir dans les rues et dans les cabarets, s'en prenant dans leur lourde ivresse -aux citoyens inoffensifs, assassinant les passants impunément, presque avec la permission de leurs chefs, puisqu'il n'y avait de châtiés, en pareil cas, que les habitants.
On avait trouvé dans la grande forteresse rhénane un matériel considérable. 130 canons de bronze, 107 canons de fer, des obus, des bombes, des boulets, de la poudre, des fusils en quantité considérable ajoutaient encore à la joie qu'éprouva la Convention et la France entière à la nouvelle de cette importante conquête. Si Custine était glorieux, il eut des honneurs et de la popularité à le satisfaire. En Allemagne, comme en France, il passa du premier coup pour un grand homme. On ne parlait plus de lui qu'en l'appelant « le héros. » Nous avons un quatrain, oîi on le compare à la fois à Annibal, Fabius et Washington. La Convention nationale le nomma général en chef de l'armée du Rhin. Biron, naguère son supérieur, devenait son subordonné.
Ces succès, en augmentant sa vanité, ajoutaient en même temps à son affabilité naturelle. Les citoyens, les fonctionnaires, même les ecclésiastiques mayençais, recevaient de lui l'accueil le plus gracieux. RuUfs, le •père des pauvres^ lui ayant demandé l'autorisation de faire des quêtes à domicile, fut invité à se présenter
LA PRISE DE MAYExNCE (1792). 197
chez lui. Il s'y rendit a^ec une députation d'a;togénaires et de nonagénaires et en reçut 220 florins. Il revint enchanté, touché, gagné. « J'ai \u, disait-il, des yeux de ce grand héros couler les pleurs divins de la compassion et de la véritable humanité. » Rullfs resta jusqu'à la fin l'ami de Custine et des Français. Ainsi tomba, mille ans après saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, la principauté ecclésiastique de Mayence, cette redoutable monarchie sacerdotale qui était comme la clef de voûte du vieux système germanique ; ainsi s'évanouit pour jamais ce redouté fantôme du prêtre-roi de Mayence, primat d'Allemagne, directeur de la Diète, archichancelier du Saint-Empire, qui élisait, qui couronnait, qui faisait les empereurs, et souvent les avait défaits ; ainsi s'écroula le trône du dernier archevêque-Électeur de Mayence, quelques mois après qu'il eut couronné le dernier empereur d'Allemagne.