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CHAPITRE Vî

La chute de Mayeiice accrut encore, s'il était possible, la panique et le désarroi des princes allemands ; même sur la rive droite du Rhin, on voyait le landgrave de Hesse-Cassel s'enfuir précipitamment de sa capitale, les prélats de Wiirtzburg et de Fulda, le tribunal d'Empire (à Wetzlar), envoyer demander des sauvegardes au général français, le Reichstag de Ratisbonne empaqueter ses archives et louer des navires pour descendre le Danube. Partout les privilégiés et les princes tremblaient, les libéraux appelaient de leurs vœux l'apparition du drapeau tricolore, les peuples

1. Perthes. Politische Zustande und Personen, t. I. — Klein, Gesdiichte von Mainz.

Mémoires du général Custine,

Voir aussi : Histoire secrète de Coblentz dans la Révohdion des Français. Londres, 1795. — Denkmal deutscher Treue, sur les affaires de FrancfolU

frémissaient. Quel spectacle ne devait pas offrir la rive gauche du Rhin, plus directement exposée aux coups de Castine et de Biron, et de la grande armée de Belgique, victorieuse à Jemmapes (6 nov. 1792)1

Les premiers États que devait rencontrer Custine en descendant le Rhin étaient ceux de l'Électeur Clément Wenceslas. Ils se divisaient en deux parties: le Haut- Électorat, capitale Trêves, et le Bas-Ëlectorat, capitale Coblentz. C'étaient deux cités que leur archevêque, comme celui de Mayence, avait trouvé moyen de réduire à la situation de villes sujettes. Coblentz, avec sa belle situation au confluent de la Moselle et du Rhin, protégé parla formidable position d'Ehrenbreitstein, était la résidence de l'archevêque-Électeur de Trêves. Qément Wenceslas nous avait donné, comme son confrère de Mayence, des griefs assez graves. Dans son journal officiel, VAllgemepin Churtrierische Intelligenzblatt de Coblentz, il avait fait diffamer la Révolution française; il avait accueilli en alliés les émigrés et installé dans sa résidence ce célèbre gouvernement de Coblentz, où les frères du roi étaient régents et de Calonne ministre des finances. Bien qu'il eût fait quelques concessions aux réclamations de ses Étdts (le Landtag), les émigrés continuaient cependar^t à s'organiser et à s'armer sur ses terres et * ses »rais. Après avoir montré quelques velléités libé-

raies, il s'était jeté, dès le début de la Révolution, dans une réaction à outrance; il avait persécuté les écrivains ou orateurs libéraux, décimé les professeurs de son université, les maîtres de son gymnase et les instituteurs de ses écoles primaires. Toutefois le peuple de l'Électorat était encore plus endormi que dans le reste du Rheinland. Il n'y avait eu de troubles dans ses États qu'une émeute des Zunfte à Trêves en octobre 1789, revendiquant non les droits de Vhomme mais le droit de faire entrer un âne à la cathédrale, le jour des Rameaux. En 1790, à Trêves comme à Mayence, les rixes entre étudiants et artisans avaient aussi provoqué une légère intervention des troupes.

Lorsqu'on apprit à Coblentz la prise de Spire, il y régna une vive émotion. Les bourgeois craignaient de voir, chez eux comme partout, les fonctionnaires, les privilégiés, les nobles, le clergé, l'Électeur prendre la fuite et laisser retomber sur eux tout le poids des fautes commises par le gouvernement. Le 5 octobre, ils se mirent en insurrection, barricadèrent toutes les portes de leur ville, posèrent des sentinelles, firent despntrouilles, arrêtèrent, pendant la nuit, les voitures de la cour et se permirent même, raconte Stramberg, «les propos les plus irrévérencieux. » SinguHer peuple, qui s'ameutait pour conserver son prince, comme d'autres pour le chasser I II est vrai qu'un voulait surtout l'empêcher de partir avec ses trésors privés et les caisses publiques. Le ministre dirigeant, le baron de Dominique, prit frayeur de ces premières manifestations populaires, laissa là son maître et s'enfuit à

Bonn. Le collège du gouvernement et le conseil de guerre conseillèrent alors d'apaiser les Français en leur ouvrant les magasins prussiens et en livrant Ehrenbreitstein. Le 21 octobre, l'Électeur réussit à se sauver à Bonn : il avait confié le gouvernement aux comtes chanoines de Kesselstadt et de Hach, qui ne l'acceptèrent qu'à la condition qu'ils pourraient le repasser à d'autres et s'enfuir à leur tour. Le lendemain, en effet, ils installèrent à leur place le chancelier von Hiigel et partirent. Le colonel de la garde mit de même en sûreté ses officiers, ses soldats et sa propre personne. Le désarroi était tel que le journal officiel, qui jusqu'alors n'avait pas dit mot de Valmy, ni des succès de Custine, s'émancipa jusqu'à écrire : « Des observateurs de sang-froid commencent à douter fortement que l'on puisse parvenir à rétablir en France l'ancien ordre de choses. » Le 23 octobre, le chancelier von Hiigel vida également la place, après avoir autorisé, dit-on, le conseil municipal à s'en tirer comme il pourrait et à négocier avec Custine. Hiigel envoya donc des députés au camp français pour offrir de livrer Ehrenbreitstein. Mais un coup de théâtre se produisit. Le 27 octobre les Hessois, le 1" novembre les Prussiens entrèrent dans la ville à leur retour de Champagne. Chacun de revenir : von Hiigel d'abord, les généraux ensuite, Kesselstadt enfin. Les malencontreux députés, qui rapportaient les conditions de Custine, payèrent pour tout le monde : on les enferma à Ehrenbreitstein avec les clubistes mayençais qui les accompagnaient. On profita de l'occasion ^o'iv

réagir contre « les doctrines perverses » et l'on supprima la Société de lecture. Le prince-Électeur, qui se souvenait des marques trop vives d'attachement que lui avaient données ses sujets ne se décida à revenir que le 31 octobre de l'année suivante. On reçut ce fuyard comme un triomphateur ; juges et magistrats en grand costume, bourgeois avec les bannière^ des corporations, jeunes filles en robes blanches. Le peuple détela ses chevaux et s'attela à sa voiture : un petit garçon placé sur le siège conduisait avec de simples rubans cet équipage improvisé.

La résidence de l'archevêque-Électeur de Cologne, Maximilien-François d'Autriche, était Bonn. C'était l'oncle de la reine Marie-Antoinette. Toutes ses sympathies étaient pour les émigrés ; mais, quoique plus éloigné des armées françaises, il mit plus de modération dans l'expression de ses sentiments. Il avait pris, lui aussi, ses précautions contre l'esprit révolutionnaire et fait surveiller de plus près Y I?îtenige?izblatt, qui s'était permis d'abord d'approuver les décrets du 4 août et l'abolition des droits féodaux. Il avait interdit la circulation des journaux français, après en avoir autorisé l'usage dans la Société de lecture ; envoyé en 1790 un bataillon électoral au secours de l'évêque de Liège et de l'abbé de Malmédy ; fait emprisonner l'avocat Roth, qui cherchai* ji agiter les campagnes de l'Eifel ; donné

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de menaçants avertissements aux professeurs de son université de Bonn. La population de cette capitale, qui ne vivait que des dépenses de la cour, lui était toute dévouée. Toutefois, le 21 octobre 1792, les bourgeois de Bonn avaient présenté à leur prince la requête suivante : « Comme il est certain que les républicains français se rapprochent des États de Mayence et de Trêves et que les circonstances deviennent fort graves, plaise à Votre Altesse de ne permettre à personne, ni ecclésiastique, ni laïque, de sortir delà ville ou d'emporter son avoir ; plaise à Votre Altesse d'ordonner comment on aura à se conduire, dans le cas oîi les Français pousseraient leur marche jusqu'ici, et si les bourgmestres et le Conseil doivent aller au-devant d'eux et chercher à les gagner par des traitements amicaux. » Mais dès les jours suivants commença la fuite des ordres privilégiés. Le 4 décembre une ordonnance électorale recommanda aux fonctionnaires de tout rang de se borner à un rôle passif au milieu des vicissitudes de la guerre. Le IS, l'Électeur s'enfuit à Miinster. Peu de jours après, l'entrée des Autrichiens vint tirer les bourgeois d'embarras. Le frère de Marie-Antoinette put rentrer dans sa capitale le 20 avril 1793 ; même fête qu'à Coblentz, même empressement des bourgeois à faire le rôle de chevaux de carrosse.

La municipalité aristocratique de la ville libre de Cologne avait eu plus de peine à contenir ses sujets : « Le peuple, disait Forster, c'est-à-dire presque la moitié de la population, aune énergie qui n'aurait

besoin que d'une meilleure direction pour donner un tout autre aspect à Cologne ; mais les bandes innombrables à?, mendiants, paresseux, ignorants, superstitieux, sont un instrument dans la main de chefs à courte vue, perdus dans les jouissances et en même temps retors et ambitieux ; c'est une milice aux ordres du clergé de tout ordre, qui fourmille ici dans chaque rue, qui les conduit par les lisières de la plus noire superstition, les tient à sa solde par une nourriture parcimonieusement distribuée et les ameuterait contre le Magistrat dès que celui-ci voudrait agir contre ses vues. )) Pour terrifier les libéraux, on exigea de tous les fonctionnaires et des professeurs de l'université municipale une stricte assistance aux offices. On fit des perquisitions générales dans les maisons, et quelques emprisonnements commencèrent à rassurer le gouvernement. Le 3 décembre 1792, les autorités municipales délibérèrent sur la situation : on résolut d'envoyer une députation à la première armée qui se présenterait, française ou autrichienne, pour tâcher de garantir la neutralité de la petite république et lui épargner la charge des logements militaires. Ce furent les Autrichiens qui se présentèrent (15 décembre). Mais ils mirent la neutralité de Cologne à une rude épreuve : ils prirent son bois pour faire un pont sur le Rhin, pillèrent ses arsenaux, encombrèrent la ville de leurs blessés, y jetèrent une garnison de soldats de Ti'èves et s'incorporèrent le contingent de la république.

On le voit, si Custine, après la prise de Mayence,

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avait continué sa marche sur le nord, il s'emparait sans coup férir de Coblentz, de Bonn, de Cologne. 11 punissait des souverains ecclésiastiques qui, presque tous, avaient été les premiers à noue provoquer, à donner asile à nos ennemis. Il répondait aux vœux des patriotes de toutes ces villes, mettait le pays en révolution, délivrait les prisonniers politiques, il nourrissait ses troupes aux dépens des classes qui lui étaient hostiles, sans avoir besoin de rien demander aux bourgeois et au peuple ; surtout il s'emparait de cette importante citadelle d'Ehrenbreitstein, si facile à défeudre, coupait la route à l'armée prussienne harassée, l'obligeait à chercher un passage à l'extrémité septentrionale du pays rhénan, donnait ia main à l'armée de la Moselle et de la Belgique, accomplissait d'un seul coup la conquête de la rive gauche. Ces avantages, il les compromit par une folle passion d'aventures, et c'est sur la rive droite du Rhin qu'il tourna ses efforts. Il chercha vainement à rejeter su:' d'autres la responsabilité de ces fautes. Elles devaient lui coûter la vie.

Custine avait renoncé à s'emparer de Manheim, garanti par la force de ses remparts autant que par la neutralité de l'Électeur palatin. La riche cité de Francfort, si proche de Mayence, était son objectif. A la rigueur, on pouvait formuler contre cette ville libre des

griefs plus ou moins graves : elle avait prêté de l'argent à l'Empereur et aux princes allemands poumons faire la guerre ; on avait fabriqué chez elle de faux assignats ; elle avait donné l'hospitalité aux émigrés ; ses journaux avaient été d'une grande violence contre la Révolution française. Mais il était difficile, dans ces faits, de démêler la part du gouvernement et des particuliers. On ne manquerait pas, en Europe, de faire remarquer que c'était précisément à une république que la République française s'attaquait. Sans doute, Francfort, comme la plupart des villes allemandes, avait une constitution tellement aristocratique, qu'elle avait aussi peu d'analogie que possible avec le gouvernement populaire issu de la journée du 10 août. Mais l'opinion, une fois passionnée par cette levée de contributions, refuserait de faire ces distinctions. On regarderait les accusations de Custine comme inventées à plaisir dans un but intéressé.

Quoi qu'il en soit, le 21 octobre, le jour même de la capitulation de Mayence, Custine avait dirigé une partie de ses troupes sur le Mein.

Le commandant de l'avant-garde, Houchard, arrivé à la porte dé Bockenheim, à Francfort, répondit à une députation du sénat qu'il attendait du renfort et qu'il ne demandait que des vivres contre payement. Neuwinger arriva ensuite avec le gros des troupes, composées surtout de gardes nationaux. Il déclara qu'il avait à remettre en personne, au sénat, une lettre de Custine. 11 fallait lui ouvrir les jjortes, îwtrenieût il emploierait le canon. 3,000 Français

pénétrèrent aussitôt dans Francfort. Neuwinger commit ici une faute grossière : puisqu'il voulait occuper et faire financer Francfort, il devait mettre la main sur l'arsenal et désarmer les habitants. Rien n'eût paru plus naturel à ce moment, et de graves inconvénients eussent été évités. Neuwinger, la lettre de Gustine à la main, demanda une contribution de deux millions de florins. Les Prussiens, en 1866, ont été bien autrement exigeants. Le sénat réclama auprès de Gustine ; celui-ci énuméra de nouveau ses griefs contre Francfort et réfuta, souvent avec beaucoup de raison, la justification essayée par les magistrats ; il finit par consentir à une remise de 500,000 florins. En outre, il déclara, dans une proclamation aux habitants, que (( la nation française, dans sa justice, ne confondrait jamais les hommes enivrés de leur pouvoir, enclins à faire un mauvais usage de leur autorité et de leurs richesses, ces hommes qui ont été les protecteurs déclarés de nos ennemis, avec le citoyen modeste dont le travail suffit à peine pour fournir à sa subsistance et qui seul est victime d'un pouvoir oppressif dont naguère le peuple français éprouvait le poids accablant. )) En conséquence , cette contribution de 1,500,000 florins devait porter exclusivement sur l'aristocratie gouvernante , les magistrats, les nobles, les couvents : le bourgeois peu fortuné et l'ouvrier devaient en être absolument exempts. Quiconque ne possédait pas 30,000 florins en propre, n'aurait rien à payer- Le 27, pour hâter la négociation. Custine, avec quelque artillerie, se rendit en personne a Franc-

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fort. « Je ne veux pas d'écrits, répondait-il aux magistrats ; il me faut de l'argent î » Dans une autre occasion, il prononça un mot qui, paraît-il, blessa fort les citoyens de la ville privilégiée pour le couronnement : « N'est-ce pas, dit-il aux bourgeois, vous venez de couronner un empereur allemand ? Eh bien ! TOUS n'en verrez plus. » Le 31, il retourna à Mayence avec environ un million de florins et des garanties pour le reste. Quant aux magistrats, ils envoyèrent une députation à la Convention pour faire valoir leurs raisons et obtenir une remise.

Pendant ce temps, les Français s'étaient emparés de la forteresse mayençaise de Kœnigstein, et, le 25, Houchard, avec 1,500 hommes de toutes armes et deux pièces de canon, avait fait une excursion dans la Hesse pour y lever des contributions. Il rançonna d'abord Hombourg ; puis, apprenant qu'il y avait à Nauheim de grands magasins de sel appartenant au landgrave de Cassel, il y courut et livra un petit combat à un détachement de 125 Hessois, dont 123 furent faits prisonniers. Custine, qui avait déjà publié une Adresse des soldats français aux soldats allemands, lança une nouvelle proclamation :

Le landgrave de Hesse-Cassel rassemble dans le voisinage de sa résidence des corps nombreux d'hommes belliqueux. Ne pense-t-il pas que déjà a paru le jour du jugement pour

tous les prhices injustes et celui de la délivrance pour les peuples qu'ils avaient éblouis ? Il campe autour de lui ceux dont il croit se servir pour affermir son trône chancelant, la plus pure partie d'un peuple dont il vendait le sang pour remplir son trésor. Déjà cette seule circonstance décidera du sort de ce tyran. Monstre, sur lequel déjà depuis longtemps s'étaient entassés, semblables à des nuages noirs, présages de la tempête, la malédiction de la nation allemande, les pleurs des veuves et le cri des orphelins que tu as privés de pain, que tu as rendus misérables , les soldats dont tu as fait un usage abusif te livreront à la juste vengeance des Françai?. Tu ne leur échapperas pas par la fuite. Comment aussi serait-il possible qu'il y eût un peuple qui accordât asile à un tigre tel que toi? Et vous, soldats de Hesse, qui n'étiez pas ennemis du peuple français, la Nation vous offre un sort heureux : quinze kreutzers par jour si vous voulez servir ; quarante-cinq florins de pension ; si vous ne voulez pas porter les armes, le droit de citoyen, l'amour fraternel et la liberté. «Dansl'Adresse des soldats français on lisait aussi : « Nos très-illustres officiers nous donnaient des coups de bâton et nous n'osions pas nous plaindre ; pour les plus petites fautes nous étions frappés de la lame d'un sabre : tout cela a cessé ; on nous traite à présent comme des hommes et plus comme des chevaux. »

Mais les Hessois n'étaient pas des hommes qu'on pût tenter par l'appât de la solde, les promesses de la liberté et l'espérance de n'être plus bâtonnés. Les lieutenants de Custiue continuèrent leurs explorations dans le Saint-Empire. Le prince de Fulda et les deux princes de Nassau demandèrent des sauvegardes. A Lienburg, ville tréviroise, on battit un détachement prussien 'te l'on planta un arbre de liberté. Toutefois il fallut bientôt mettre un frein à ces témérités : les Prussiens se rapprochaient de Francfort et la lutte devenait sérieuse.

LES fUANgAlS SUR LE KHJN C17U2-93J. zH

Le 28 noTembre, van Ileldcii, notre commandant à Francfort, fut sommé par le général prussien von Kalkreuth. Il n'avait que 1.800 hommes, et le plus sage eût été de se replier sur Mayence : la population montrait d'ailleurs les intentions les plus hostiles; les magistrats demandaient qu'on épargnât à leur ville les malheurs de la défense. Custine vint en personne les rassurer, puis repartit pour Mayence. Le 1" décembre, nouvelle sommation des Prussiens. Ils donnèrent l'assaut et les Hessois pénétrèrent les premiers dans la ville. La population de Francfort, soit par haine pour les Français, soit pour se concilier les sympathies des Allemands, soit pour abréger une lutte si dangereuse pour leur ville, prêta main-forte aux assaillants. Cet épisode fut singulièrement grossi dans la correspondance de Custine, où il devient une sorte de Saint-Barthélémy des patriotes français, égorgés par (( dix mille hommes armés de longs couteaux. » Un de ces longs couteaux était joint au rapport. Malgré l'éloignement des Français, les magistrats de Francfort tinrent à se justifier vis-à-vis de la Convention ; ils affirmaient que les couteaux étaient une pure invention et que leurs concitoyens avaient, au contraire, sauvé nos soldats de la première fureur des assaillants. Il ne périt en tout que 31 Français, 7 dans la ville, 24 *iur les remparts; 1S4 furent blessés, dont 16 dans la

ville; les pertes des Allemands, surtout des Hessois, furent bien supérieures. Les nôtres consistèrent surtou* en 7 ou 800 prisonniers. Le reste réussit à s'échapper.

Custine s'était attiré ce malheur en s'obstinant à courir seul les aventures en Allemagne, à opérer en dehors des autres armées françaises, à quitter sa base naturelle d'opération, le Rhin. La prise de Coblentz eût assuré sa conquête : l'échec de Francfort la compromit moralement et militairement.

Dans la ville libre impériale d'Aix-la-Chapelle, la Révolution française avait trouvé le Magistrat et l'opposition en rivalité ardente. Aux élections de 1786 il y avait eu lutte acharnée dans les rues et dans les salles de vote entre les bourgeois du vieux et du nouveau parti : il y avait eu quantité de bras cassés et d'oreilles déchirées. Le parti du gouvernement se trouvant en minorité et voyant les soldats municipaux eux-mêmes fraterniser dans les cabarets avec les émeutiers, s'était décidé à implorer l'intervention de l'Empire. Les troupes palatines avaient occupé Aix-la-Chapelle; le tribunal d'Empire avait institué une commission d'enquête, sous la présidence de Dohm. Cette médiation, comme de raison, n'avait complètement satisfait personne: haines ardentes entre les bourgeois, intrigues, corruptions, violences dans les élections, se perpétuaient sous les yeux de la Com-

mission impériale et se compliquaient de protestations contre ses attentats aux droits de la ville libre. La nouvelle de Jemmapes vint faire diversion. Du 2S au 28 décembre 1792, on vit passer dans les rues d'Aix-la- Chapelle cette nuée d'émigrés et de fuyards qui précédaient toujours de plusieurs journées les armées révolutionnaires : on y vit le comte d'Artois, le comte de Provence, le prince-évêque et tout le noble chapitre de Liège, etc. Puis les régiments autrichiens vaincus se succédèrent en rangs pressés. Le 15 décembre au matin, le veilleur héréditaire signala les premiers éclaireurs français dans la campagne; le 16 notre avant-garde fît son entrée aux sons de la. 3Iarseillaise. Elle appartenait au corps du général Desforest, lieutenant de Dumouriez, qui fut remplacé le 30 décembre par Dampierre. Celui-ci s'occupa de mettre à exécution le fameux décret du 15 décembre 1792. Dès l'arrivée des Français, on avait mis le séquestre sur les biens d'Eglise. Pour préparer l'élection d'un nouveau Magistrat, cette fois républicain, il se forma à Aix-la-Chapelle une société à' Egalité, Liberté et Fraternité^ en correspondance avec les Jacobins de Paris ; on planta un arbre de liberté ; on procéda, le 7 janvier 1793, à l'élection de six représentants du peuple. Toutefois le parti conservateur était extrêmement puissant dans la vieille cité qui avait vu couronner les premiers empereurs et qui possède le tombeau de Charlemagne. Tandis que les Amis de la liberté couvraient les murs de proclamations révolutionnaires, le clergé continuait à afficher des avis comme celui-ci ;

« Dimanche prochain on célébrera la fête delà louable confrérie de la bienheureuse Vierge Marie et du confesseur Liborius, patron très-efficace contre la pierre ; on l'implore pour la délivrance des possédés. Par l'intercession du bienheureux, les aveugles, les paralytiques, les sourds, les muets recouvrent la vue, l'usage de leurs membres, l'ouïe, la parole, etc. » Les bourgeois s'irritaient surtout de la suppression des corporations, et craignaient de se mettre en hostilité avec l'Empereur et l'Empire. Le nouveau maire lui-même se faisait parfois l'agent des résistances populaires. Dampierre se plaignait que les bourgeois d'Aix-la-Chapelle « n'eussent même pas l'idée de la vraie liberté. » La défaite d'Aldenhofen amena le départ des Français et la rentrée des Autrichiens (2 mars 1793). Les anciens magistrats et les vieux abus reprirent leur autorité.

Entre Mayence, occupée par l'armée du Rhin, et Aix-la-Chapelle, occupée par l'armée du Nord, Trêves était resté paisible. L'armée delà Moselle avait attendu vainement pour l'attaquer, le secours de Custine. En novembre 1792 seulement, Beurnonville essaya une attaque sur Trêves : elle échoua complètement. La conquête delà rive gauche ne devait pas être achevée dans cette campagne.

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