CHAPITRE VII
lia République de Mayence ( 1993-1903 }•
Custine s'était contenté d'occuper militairement rÉIectorat. Il ne changea rien à l'administration : à Mayence, l'ancien ministère électoral, réduit considéranlement par la fuite d'une partie de ses membres ; dans la campagne, les baillis, les juges, les employés de toutes sortes, restèrent en fonctions. Beaucoup de paysans, puisque « le règne de la liberté était venu, » se refusaient à payer les dîmes, les redevances, les droits féodaux, à accomplir les corvées et les services ordinaires. Mais Custine déclara aux ministres de l'Électeur qu'il ne voulait modifier en rien les lois et institutions existantes. Si les mandataires du peuple allemand se ralliaient à la liberté, les abus disparaîtraient ; si le paysan nommait des députés attachés au passé, il était juste qu'il restât dans l'oppression. C'était aux Mayençais à décider d'eux-mêmes ; Custine ne voulait pas empiéter sur leurs droits. Lq
clergé mayeaçais se trouva tellement rassuré par cette déclaration qu'il s'émancipa jusqu'à demander l'exemption du logement militaire : on lui accorda cette demande. Custine, se renfermant dans ses attributions de « protecteur, » s'occupa seulement de favoriser la réouverture des tribunaux, de l'Université, de l'École normale, du gymnase, des écoles de toutes sortes, et d'assurer aux fonctionnaires le payement de leur traitement. Toutefois le fait même de l'occupation portait un coup fâcheux à la prospérité du pays. Entre les deux armées française et allemande le commerce se sentait troublé dans ses communications, inquiet de l'avenir. L'industrie se ressentait du chômage ; le nombre des pauvres augmentait. Il fallait que l'armée française vécût ; la campagne était donc soumise au régime des réquisitions. Custine s'efforçait de pallier des maux qu'il ne pouvait empêcher.
Mais déjà, dans l'Allemagne rhénane, un certain mouvement s'était prononcé en faveur de la France et de la Révolution. Si Custine s'était décidé à marcher sur Mayence, c'est qu'il y avait des hommes qui l'y appelaient. Hoffmann, Dorsch l'entouraient déjà : il avait, dans Mayence même, des intelligences avec les libéraux, et Stamm l'avait d'avance exactement renseigné sur la situation. Beaucoup qui, par patriotisme, n'auraient pas voulu-l'appeler, furent heureux de son arrivée. L'apparition de la cocarde tricolore à Mayence avait précédé, on s'en souvient, l'entrée des Français. A la tète de ce mouvement étaient les anciens membres de la Société de lecture. Professeurs,
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médecins, savants, théologiens étaient imbus des idées du dix-huitième siècle. Leur libéralisme n'était pas exempt d'une certaine chimère : chez les illuminés allemands, les recherches curieuses ou subtiles de la théoSophie, du magnétisme, de l'alchimie s'associaient aux idées les plus saines sur la dignité et la perfectibilité humaine, les droits de l'homme et du citoyen. Elles leur étaient familières depuis longtemps, avant qu'elles eussent été formulées par la Révolution française : le peuple français leur apparaissait comme le missionnaire d'un nouvel Évangile. A cette époque il n'y avait, entre les Français et les Allemands, aucune trace de la haine de race : le patriotisme allemand existait à peine : qui pouvait démêler une patrie allemande sous le gothique édifice du Saint-Empire ? Les illuminés, nous l'avons dit, étaient plus ou moins cosmopolites ; au-dessus des préjugés nationaux, ils apercevaient l'unité et la destinée grandiose de la race humaine. Ils ne pouvaient manquer d'adopter la Révolution française : elle devait leur plaire par sa tendance humanitaire , le caractère universel des principes qu'elle proclamait. S'il arrivait que la France révolutionnaire entrât en conflit avec l'Allemagne impériale et féodale, leurs sympathies étaient d'avance acquises à la première. Une pareille lutte, en effet, n'était pas la guerre de deux peuples, mais le moyen mdispensable pour que la Révolution cessât d'être un fait français pour devenir un fait allemand, européen, universel. Us étaient non du côté des armées allemandes, combattant pour le maintien du passé,
mais du côté des Français, les champions de l'avenir. Ils regardaient non à l'uniforme, mais à la devise inscrite sur le drapeau. Dans de pareilles dispositions, on comprendra très-bien qu'ils aient applaudi aux victoires de 1792, au renversement de l'Électorat de Mayence par Custine; au divorce de l'Allemagne cisrhénane avec l'Empire germanique, même à son incorporation avec la République française. Ces sympathies françaises résisteront à bien des révolutions : elles survivront, sur la rive gauche du Rhin, à la chute de l'Empire; on en trouvera trace ^en 1830, en 1848 encore. Il faudra que la génération des hommes de 92 disparaisse pour que le Rhin puisse devenir prussien. Sur la rive droite du Rhin, l'illuminisme a eu longtemps d'étranges affinités avec la Révolution française, même lorsqu'elle eut pris la forme de l'empire. Plus d'un libéral allemand qui avait applaudi aux victoires de Custine trouvera moyen de s'accommoder de la Confédération du Rhin et du royaume de Westphalie. Dans ces créations boiteuses de Napoléon, il retrouvait une partie du vieux programme révolutionnaire. En 1792, quel ne devait pas être le prestige de la Révolution française? La situation morale que nous avions alors en Europe, rien dans le présent, rien peut-être dans l'avenir ne pourra en donner une idée. Que peut promettre aujourd'hui la dominatioi^ de la France aux peuples voisins? rien que la contagion de ses idées ne leur ait déjà donné ! Mais à cette époque la France, seule en Europe, était la privilégiée de la liberté et de l'égalité, le peuple choisi
de Dieu, le peuple élu. Dans toute l'Europe, de Gibraltar aux monts Oural, le sol français était le seul où le paysan fût devenu l'égal devant la loi du puissant seigneur, où il n'y eût même plus de seigneurs, ni d'ordres privilégiés, où la souveraineté du peuple fût devenu le principe des lois, où le servage fût aboli, la liberté religieuse proclamée, le sceptre royal brisé, le commerce, l'industrie, la terre affranchis.
Dans l'Empire allemand, l'esclavage du paysan, l'oppression des dissidents religieux, la liberté commerciale enchaînée, la liberté de la presse proscrite, la personne humaine avilie, un monde de vieilleries archéologiques, des prêtres rois, des chevaliers princes souverains, des centaines de principautés pour un seul peuple, des lois criminelles atroces, la procédure secrète, l'inquisition à la place de la justice, la corruption des cours, l'indignité ou l'imbécillité des souverains, le bâton du caporal prussien et les verges du caporal autrichien, le paysan pendu pour un lièvre, les vides bavardages du Congrès de Ratisbonne, la rapacité des Hohenzollern et la diplomatie ténébreuse des Hapsburg, les marchands d'hommes de ia Hesse- Cassel, les jésuites devienne et les piétistes de Berlin. Si le choix se présentait au libéral allemand, pouvaitil hésiter? En 1792, il y avait une terre de liberté et une terre d'esclavage. Aucune nuance possible comme aujourd'hui : la distinction extrêmement tranchée. Aussi, entre le retour à l'Empire allemand et l'annexion h la République française, quand le moyen terme de
la République cisrhénane leur eut échappé, les clubistes mayençais n'hésitèrent pas. Ils votèrent" la fameuse adresse à la Convention. Les professeurs prussiens d'aujourd'hui, à qui la passion politique fait perdre tout sens historique, peuvent s'imaginer qu'il est possible aux sujets de l'empereur Guillaume de diffamer les libéraux allemands de 92. Nous pouvons être plus justes pour des hommes qui dans la France ont moins aimé la France que la liberté.
Le plus distingué des clubistes rnayençais était le célèbre naturaliste George Forster. Né en 1754, à Nassenhuben, misérable village près de Dantzig, le pasteur, son père, l'éleva sévèrement, rudement, mais donna le plus grand soin à son instruction. En 1772, il accomplit avec Cook le voyage autour du monde, en rapporta des notes, des travaux, des échantillons, et se fit, à dix-huit ou vingt ans, une réputation presque européenne. Harcelé par la pauvreté et aussi par ce besoin de déplacement ordinaire aux universitaires allemands, il mena une vie errante, vécut en nomade à travers l'Europe. Après son retour en Angleterre (1775) nous le trouvons successivement professeur au Carolinum de Cassel, puis à l'université de Wilna, enfin bibliothécaire à Mayence. Les études spéculatives ne suffisaient pas à son activité un peu inquiète. Nous le trouvons sur le point, tantôt d'entrer dans l'administration des douanes de Berg, tantôt
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d'accepter la direction d'un cabinet ministériel à La Haye, tantôt d'aller professer en Espagne, tantôt de recommencer, pour le compte de la Russie, le voyage autour du monde. Il fut le collaborateur de presque toutes les revues célèbres de l'époque ; comme tant d'autres, il dépensa beaucoup de temps et d'argent à poursuivre le secret de la transmutation des métaux. Il se fît affilier à la maçonnerie et à d'autres sociétés secrètes. Marié à Thérèse, fille du professeur Heyne de Gœttingen, il ne trouva chez lui ni l'amour, ni l'aisance, ni le repos. Il avait assisté au couronnement du dernier empereur d'Allemagne et visité la Belgique, Londres, Paris, au moment oii l'Occident était agité des premiers frémissements de la Révolution. Plein d'espérance en l'avenir, il jugeait pourtant avec une impartialité philosophique les violents phénomènes qui se manifestaient à ses yeux : « La modération, disait-il en passant à Aix-la-Chapelle, est la vertu qui plus que toute autre et avant toute chose, semble
manquer à notre siècle Le peuple est rarement
plus réservé ou plus juste que le desposte. Mais la perfection morale, ce n'est pas le despotisme qui pourrait la lui donner; et de quel droit prétend-on exiger de lui la modération quand on le flagelle jusqu'au moment oîi il entre en fureur et menace de mettre en pièces ses bourreaux?» Il vit Liège pendant l'occupation autrichienne, et fut étonné de l'ardeur que mettaient les citoyens à s'occuper des affaires pubhques. Il convenait avec son compagnon de voyage Alexandre de Humboldt, qu'un charbonnier ou un
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foui'bisseur d'épées ne peut juger à fond des choses politiques ; mais « vrainient, ajoutait-il, si personne ne devait se mêler de parler ou plutôt d'exercer les forces de son intelligence sur les choses dont il ne peut saisir les causes premières , eh bien ! la grande masse des automates princiers, de la noblesse ignorante et dégénérée, des jurisconsultes sots, des théologiens qui ne savent la théologie que comme une leçon apprise, serfiient les premiers à qui on devrait imposer ie silence. Et pourtant ils parlent! Bien plus, ils gouvernent ! » Dans la dédicace d'un de ses livres à l'archevêque de Mayence, il reconnaissait les bienfaits qu'il en avait reçu personnellement. Tout cela ne pouvait l'empêcher de pénétrer les vices des vieux gouvernements, de blâmer le fol aveuglement des princes allemands qui, en provoquant la Révolution, venaient d'avancer de cinquante années son expansion en Europe, de s'indigner du lâche abandon oii le gouvernement électoral avait laissé Mayence après l'avoir compromise par ses imprudences. Le premier soldat français qu'il rencontra dans Mayence, il lui cria : « Vive la RépidDlique! » Mais ce ne fut que peu à peu qu'il s'engagea dans le mouvement révolutionnaire, qu'il devint clubiste, puis député à la Convention mayençaise, vice-président du gouvernement provisoire, délégué à la Convention de Paris.
D'un caractère plus violent, plus impétueux, Hofmann, professeur de droit naturel, fut le chef de la fraction exaltée du parti, l'auteur des motions les plus radicales au sein du club et des poursuites les plus
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âpres dirigées contre les «aristocrates)) et les conspirateurs. Puis venaient les deux secrétaires de Custine, Bœhmer et Stamm, Dorsch et le doux et humain Blau, tous deux professeurs de théologie, Westhoffen, professeur de mathématiques, les médecins Mctternich et Wetekind, \e père des pauvres, Rulffs Blessmann, l'ancien moine Pape, le relieur Zech, etc. On voit que les chefs du parti républicain à Mayence appartenaient presque tous à l'aristocratie de l'intelligence allemande. Ils pensaient travailler à l'affranchissement non pas seulement de Mayence, mais de la Germanie tout entière. Pour se rendre compte de la portée de leurs plans, il suffît de considérer qu'ils se trouvaient réunis, dans la grande ville épiscopale, de presque tous les points de l'Allemagne. Ainsi Forster venait du pays de Dantzig, Hofmann de AViirtzburg, Wetekind, Bœhmer et Blessmann de Gœttingen, Pape de Munster, Rulffs de Brème, Metternich du pays de Trêves. Stamm était Strasbourgeois et servait de lien entre le club mayençais et les clubs de Fance,
Jean de Mûller vint à Mayence sur ces entrefaites. Nous avons vu que ce citoyen de la République suisse considérait la Révolution française comme un bienfait providentiel. Très-populaire sous l'Électeur, il reçut en peu de jours près de quatre cents visites. Grands et petits, bourgeois et fonctionnaires venaient, ceux-ci le supplier d'accepter une place dans la nouvelle administration, ceux-là lui demander conseil. Il engagea les uns à quitter la ville dans l'intérêt de leur sûreté, les autres à entrer dans le club pour y accïoître le
nombre des gens raisonnables. Mais Jean de Millier n'était point un homme d'action ; dans la situation oii se trouvait Mayence, il trouva prudent de mettre ses papiers, ses livres et ses meubles en lieu sûr. Vainement Custine, qui appréciait le talent du grand historien, mais qui connai'ssait mal son caractère, fit une démarche personnelle auprès de lui : « Ma conquête me fera bien plus de plaisir, lui dit-il, si je puis y joindre celle d'un homme comme vous ; je sais que le public a confiance en vous ; vous connaissez le pays ; je vais abolir la régence et casser tous les dicastères; rien ne me serait plus agréable que si vous vouliez vous mettre à la tête de la nouvelle administration. » Millier ne se laissa pas séduire aussi facilement par les caresses de Custine que plus tard par celles de Napoléon. La République de Mayence fut privée des services du futur ministre du royaume westphalien.
Le 22 octobre l'ancienne Privilegirte Mainzer Zeitung^ devenue entre les mains du professeur Bœhmer la Mainzer Zeitung^ annonça pour le soir l'ouverture de la « Société des amis allemands de la liberté et de l'égalité. » Son but était de préparer, dans des séances publiques, l'avènement delà liberté et de l'égalité pour les Mayençais « et aussi, Dieu le veuille! pour le reste de la grande nation allemande. » L'entrée en était libre pour tout Allemand qui avait à cœur « le bonheur de sa patrie et de l'humanité gémissante dans les chaînes de l'esclavage.)) Toutefois on devait prêter vie serment d'homme libre » et faire inscrire son nom sur les registres de la société. Plus tard, comme ces séances
n'étaient plus assez fréquentées, l'entrée en fut rendue complètement libre : les femmes mêmes eurent accès dans les galeries. La mise en scène était la mêhie qu'au club des Jacobins à Paris : on y retrouvait le président avec sa sonnette, une table pour les secrétaires, une tribune pour les orateurs. Le 24, le général français se rendit en personne dans l'assemblée. Plus de miile personnes y assistaient. Il fut accueilli aux cris de Vive la Nation ! et prononça, en français, le discours suivant, que Bœhmer traduisit immédiatement aux auditeurs :
Messieurs, il m'est doux, comme général des armées françaises, de trouver ici réunis les amis de la constitution, les amis du peuple et de l'humanité. Tous les peuples ne forment qu'une famille réunie par les principes éternels de la raison et de la vertu. Sans doute le peuple français s'est vu exposé à la triste nécessité de faire la guerre, mais nous ne feiisons cette guerre que pour n'en plus faire cà l'avenir, pour pun^r les iniquités qu'on a exercées contre nous, pour faire connaître aux peuples, qui sont nés pour être libres, les droits de l'homme.
Trompés par les émigrés, les princes alleuiands avaient cru que la conquête de la France ne serait qu'un jeu d'enfants ; l'unanimité de vingt -cinq millions d'hommes napas suffi à désabuser ces malheureux ; les armées de la France ont maintenant assuré force de loi aux décisions de leur nation, et, tremblants devant nos armes victorieuses, les ennemis ont abandonné la terre de la liberté ; ils ont reculé et jamais ils n'oseront nous attaquer dans cette forteresse. S'ils l'osaient, nous leur donnerions une nouvelle preuve delà supériorité des hommes libres sur les esclaves. Je vous promctssolennellement Messieurs, de vous prêter tout le secours possible pour la réalisation /^e votre glorieux dessein de faire connaître dans vos réunion . les trois principes de la liberté, de la fraternité et de l'égalité à vos concitoyens.
Honte éternelle cà ceux qui préfèrent le cliquetis de leurs fers à la voix harmonieuse de la liberté.
Les cïubistes se recrutaient à peu près dans toutes les classes de la société. On y trouvait des ouvriers grossiers, rudes, ignorants, comme toute cette population-, mais aussi des étudiants, des prêtres qui, comme certains ecclésiastiques français, s'étaient tout à coup passionnés pour cette nouvelle loi d'amour et apportaient dans leur foi républicaine l'ardeur ordinaire de leurs convictions. A la tribune, on développait à satiété sur tous les tons, sous toutes les formes, ces idées de liberté et d'égalité, si nouvelles pour la plupart des auditeurs. On cherchait à en déduire les conséquences pour les différents actes de la vie sociale et politique. On avisait au moyen de les propager dans les campagnes. Souvent aussi on y lisait les lettres de félicitation des clubs parisiens ou alsaciens, ou encore les correspondances, singulièrement optimistes, des amis qu'on avait en Prusse ou en Autriche. Les unes assuraient que la moitié de la ville de Vienne était saisie d'admiration pour la France et préparait silencieusement une grande insurrection ; les autres que « les prétendus sujets du roi de Prusse voulaient le détrôner.» « Un seul choc, et la Prusse est une République ...» On était touché surtout des lettres où les soldats mayençais, faits prisonniers à Spire, exposaient les bons traitements dont ils étaient l'objet en France et les idées nouvelles qui s'étaient fait jour dans leur esprit.
Il était visible cependant que la population mayençaise ne faisait pas tout entière cause commune avec les Français. Les Zùnfte ou tribus d'artisans ayant
été réunies le 26 octobre, sur l'ordre de Custine, et consultées sur la future constitution mayençaise, déclarèrent qu'elles s'en remettaient à l'ordre des commerçants {Handehtand) qui, étant l'ordre le plus riche et le plus élevé de l'État, s'entendait mieux à ces sortes de choses. Les commerçants déclarèrent, à la majorité de 81 voix sur 97, qu'ils voulaient une constitution monarchique, le maintien de l'union avec l'Empire, des États élus par la bourgeoisie pour limiter le pouvoir du prince. Ce vœu, en soi, n'était pas déraisonnable. Ce que désiraient les bourgeois de Mayence, c'était précisément ce que les Mounier et les Lally-Tollendal avaient préconisé chez nous : une monarchie constitutionnelle \ Leur erreur était de ne pas voir qu'un pareil plan dans de telles circonstances était chimérique.
Mayence replacé, comme le demandaient les commerçants, sous l'autorité de l'Empire et la souveraineté de leur évéque, aurait vu sa constitution suivre la destinée de tant d'autres en Allemagne. Encore une fois, il fallait être libre avec la France ou esclave dans l'Empire allemand. A cette époque, le moyen terme était impossible et la sagesse de VHandelstand devenait impolitique.
Pour apprécier ce vote des bourgeois, il faut se rappeler encore que les marchands de \ Handehtand et irême îes maîtres artisans des Zûnfte formaient, eux
1. On peut penser aussi que la bourgeoisie aurait vu avec plaisir le baron d'Eithal remplacé par soncoadjuleur le baron de Dalbeig, le futur Prince-Primat.
aussi une aristocratie dans Mayence, fondée sur les restrictions apportées à la liberté du travail. Ils voulaient bien détruire les deux ordres de l'État, nobles^ et clergé, qui les avaient primés jusqu alors; il désiraient limiter les pouvoirs de larchevêque électeur, mais ils voulaient garder leurs propres privilèges. La liberté et l'égalité démocratiques, telles que les entendaient les Français et les illuminés, n'étaient point leur fait. On peut ajouter qu'eussent-ils été pins libéraux, ils se seraient bien gardés d'exprimer leur opinion. Ils n'auraient pas eu l'imprudence de se prononcer pour la déchéance de l'Électeur, voyant les Français si peu nombreux, les armées allemandes si rapprochées, leur prince si près de revenir.
Cette résistance de la bourgeoisie à ses désirs secrets ne laissa pas d'inquiéter Custine. D comprit que ce n'est pas en un instant qu'un pays, habitué depuis des siècles au régime de l'arbitraire et du privilège, peut passer à l'amour de la liberté démocratique. Il craignit que les partisans du régime déchu ne missent à profit quelque fâcheuse occasion pour exciter dans cette opinion troublée et flottante un mouvement en faveur de l'Électeur. U ne pouvait d'ailleurs sacrifier ses devoirs militaires aux ménagements exigés par la propagande démocratique et risquer la sûreté de ses soldats pour faire, peut-être malgré eux, le bonheur des Mayençais. Il fit alors tout ce qu'un sage général doit faire en pareil cas : ne sachant encore s'il devait regarder les Mayençais comme des ennemis ou comme des frèreSj comme des vaincus ou comme des repu-
blicains, il prit le parti de les désarmer. On donna reçu des armes livrées et l'on décréta une amende de ;jOO gulden contre les détenteurs d'armes cachées. Nous avons vu en pareille occasion des affiches allemandes, dans des villes françaises, édicter la peine de mort.
Les clubistes cherchaient cependant à frapper les yeux et les esprits de leurs compatriotes. Un jour Wetekind faisait décider que les adhérents à la Société paraîtraient dans les rues avec un médaillon suspendu à un ruban tricolore et sur lequel seraient gravées les lettres F. G. {Freiheit, Gleicliheit), Un autre jour, une longue procession se rendait sur la place du Tribunal, brisait les chaînes du fameux bloc de l'archevêque Adolphe, déclarait que c'était le soleil de la vérité qui allait le fondre aujourd'hui et le réduire en monnaie, plantait un arbre de liberté surmonté du bonnet phrygien. Les plantations d'arbres de liberté jouent un grand rôle dans les manifestations des clubistes : elles étaient l'occasion de discours et de prédications que le peuple écoutait avec un certain étonnement, mais qui ne tombaient pas vainement dans ses oreilles. Bœhmer parut un jour dans le club avec deux registres : l'un était relié en maroquin rouge, orné du bonnet phrygien et des couleurs françaises : c'était le Livre de vie. Il contenait une profession de foi républicaine. L'autre, relié en noir, entouré de chaînes, était le Livre d'esclavage. Les citoyens étaient invités à s'inscrire sur l'un ou l'antre de ces registres. On peut imaginer que le? réaction-
naires que renfermait Mavyence ne s'empressèrent pas (le venir s'inscrire dans un livre d'aspect aussi peu engageant. On ne pouvait espérer davantage que tous les libéraux auraient le courage de s'inscrire sur le premier. Malgré les craintes légitimes que. pouvait inspirer l'avenir, il y eut un millier de citojtns qui osèrent venir signer la profession de foi. Ri m ne prouve mieux le progrès que faisaient les idées françaises dans la population de Mayence. Le nombre de ceux qui ne se décidaient point à oser signer devait être beaucoup plus grand.
Les clubistes s'employèrent avec un zèle touchant à prévenir les difficultés entre les autorités françaises et les paysans dont on avait besoin pour les travaux des remparts et les fortifications de Castel (faubourg et tête de pont sur la rive droite du Rhin). Les Français, au lieu de les réquisitionner purement et simplement, comme n'auraient pas manqué de le faire les Prussiens et les Hessois, offraient aux travailleurs une bonne paye. La peur des Allemands, bien plus que la paresse ou l'aversion pour les Français, les empêchaient de se présenter. Il ne venait que des vieux ou des enfants, sans outils, en nombre insuffisant. Les libéraux crurent devoir leur adresser une fraternelle remontrance :
Croyez-vous donc qQCjSiles Autrichiens ou les Prussiensavaient pris Mayence, ils vous traiteraient aussi fraternellement ? Nullement ! Ils enverraient un détachement de soldats dans chaque village oxa les paysans ne viendraient pas volontairenient, et, au lieu d'argent, ils vous donneraient des coups de
bàlon, des injures, et vous traiteraient comme des chiens. Voilà, ce qu'ils ont fait à Coblcntz; les paysans du Trévirois, ou les a fait travailler aux remparts, mais sans pain et sans salaire. Les Français, au contraire, vous demandent votre travail pour un bon payement; ils ne vous font pas de mal ; et il faut que nous apprenions que ce n'est pas de bon cœur que vous allez à l'ouvrage ! Pour quel motif ? Nous voulons croire que vous êtes des gens raisonnables et équitables, et que vous profiterez d'un bon conseil. N'aimez-vous pas mieux faire librement quelque chose que d'y être contraints par force et par mauvais traitement?...
Si vous ne comprenez pas les Français à cause de leur langage, adressez-vous à quelqu'un qui parle également le français et l'allemand, et tous les malentendus seront dissipés; on peut tout avec de la bonne volonté. Voyez les fils de la liberté, prenez exemple sur les Français qui, si joyeusement et de si bon cœur, sont entrés en campagne contre les tyrans et supportent toutes les fatigues de la guerre sans perdre patience.
Et, prêchant d'exemple, toute la société des Amis de la liberté alla un beau jour, professeurs et théologiens en tête, manier la pelle et la pioche aux avantpostes.
Les prédications démocratiques faites au club ou dans les rues par Hofraann, Bœhmer, AVetekind, Forster, étaient soutenues par une presse assez bien organisée, quoique le papier commençât à manquer. Outre la Mainzer Zeitung de Bœhmer, l'ancien Mainzer Intelligenzblatt devint également une sorte de journal officiel du parti. En outre, Metternich fît paraître VAmi du citoyen {BiXrcjerfreund)^ qu' n'eut qu'un succès médiocre; Hartmann et MeLth , le « Républicain français^ journal hebdomadaire pour l'humanité tout entière et en particulier pour
Mayence, » feuille ardente et passionnée, qui ne compta que treize numéros ; Wetekind enfin publia le Patriote, qui compta une douzaine de numéros. Destiné à la classe lettrée, on y trouve des articles de polémique, des discours de Forster et des autres orateurs distingués, des pièces devers en grand nombre : la Marseillaise allemande, le Chant contre les rois, Y Invocation à la nation française, le Chant de guerre oour les soldats de la liberté, etc. Plus tard parurent la Nouvelle Gazette de Mayence ou VAmi du peuple, rédigée par Forster et Hofmann, et V Observateur cosmopolite, dont le rédacteur est resté inconnu. Les clubistes zélés écrivaient aussi volontiers des brochures : quant au relieur Zech, sa bonne volonté ne suppléait qu'imparfaitement au talent d'écrire. Payic écrivit même au roi de Prusse une lettre célèbre oii il lui déclarait qu'il fallait abandonner tout espoir :
Tous les trônes de la terre chancellent ; avant un an ils seront tous à terre ; la grande et invincible République, qui compte trois millions de défenseurs de la liberté, armés et exercés, a été choisie de la Providence pour la regénération de l'humanité. Elle ne cessera de vaincre que lorsqu'il n'y aura plus d'ennemis de l'humanité, plus de rois, plus de princes, etc Ton ennemi et celui de tous les rois, le républicain Pape.
Le tnéâtre était un moyen de propagande qni n'était pas à dédaigner. On y représentait les Aristocrates en Allemagne, Y Aristocrate dam l embarras y les Despotes en campagne , Y Aristocrate convaincu de mensonge, etc. On voit que Mayence était devenu sous
le régime républicain le centre d une activité intellectp.slle assez remarquable.
Il ne faut pas croire que le parti aristocratique s'endormît de son côté. Les anciens fonctionnaires destitués, les nobles non émigrés, une partie du clergé, de la haute bourgeoisie, des lettrés, les domestiques et serviteurs des maisons aristocratiques, tous ceux qui avaient vécu du luxe de la cour, des prodigalités du prince, de privilèges et de sinécures, conspiraient sourdement contre l'ordre de choses nouveau. Une fois qu'ils cessèrent de trembler devant les Français, ils commencèrent à s'entendre avec les réfugiés d'Erfurt et d'Aschaffenburg , à correspondre avec le quartier-général allemand, à répandre dans le peuple les fausses nouvelles, les] bruits inquiétants, à pleurer sur les pauvres dont « le bienfaiteur » (l'archevêque) était en exil, sur le commerce dont la présence des étrangers comprimait l'essor. Les plus hardis se donnaient parfois rendez-vous au club des Amis de la liberté pour y faire tapage et siffler les orateurs. D'autres , la nuit , s'amusaient à couper les arbres de liberté et à faire du bonnet phrygien l'usage le plus indélicat. Ou bien , on trouvait pendu au Freiheitsbaum un chat mort, revêtu des insignes des clubistes et coiffé du bonnet rouge. On se passait de bouche en bouche la plaisanterie attribuée à un juif sur « le bonnet sans tête et l'arbre sans racine» et qui h servi d'épigraphe, en 1793, à tous les pamphlets contre la France. Mal à l'aise sur le terrain des principes, on fouillait le pa?<p, la vie privée des chefs réprbli-
cains. On rappelait ce -que Forster devait à l'Électeur; on se moquait des rodomontades de Pape et du style de Zech ; on se racontait que Metternich ne pouvait vendre son journal, même en acceptant des paysans des œufs ou du fromage en payement; on riait d'une liaison vraie ou fausse de Custine avec Marie Eve, femme du docteur Daniels, née Zitier ; on se révoltait contre un prétendu triumvirat en jupon de mesdames Dorsch, Bœhmer et Wetekind. Si les démocrates se complaisaient parfois aux métaphores et aux hyperboles, les « aristocrates » ne reculaient ni devant la calomnie, ni devant l'injure grossière.
Dans plus d'une maison noble ou même bourgeoise de Mayence, on devait porter, à huis clos, le toast que nous trouvons dans une brochure aristocratique de l'époque : « Vive l'empereur François, notre puissant allié, la plus belle perle de la couronne allemande ! Vive Frédéric-Guillaume, notre grand roi, l'ami du bourgeois et du paysan 1 Vive le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel, le rocher contre lequel se sont brisés les projets insensés de Custine ! Vive Frédéric-Charles- Joseph, le prudent Électeur, le vrai pasteur qui, à l'exemple de son divin maître, a fait du bien à ses plus cruels ennemis, les colonels de clubs ! Vive Charles-Théodore, notre coadjuteur chéri ! Vive le chapitre du dôme ! Vivent les Prussiens, les Hessois, les Croates, les uhlans, pour la destruction de tous les clubistes )^ \
l. Schœne Raritœten, zum Zeitvertreib des Mainzer Bûrgers, cto.
Le théâtre et le journal étant aux mains de leurs adversaires, ils se rattrapaient sur le pamphlet. Bœhmer, Eckemeyer, "Wetekind, Forster sont tour ^ tour mis en scène dans les Jolies raretés pour aider à passer le temps au citoyen de Mayence, mis au pain sec et à la cruche vide^ et aussi pour les étrangers qui s'intéressent à Mayence. Ne cherchez pas le nom de l'auteur, encore moins celui de l'imprimeur. Voici la seule indication que vous trouverez : « Mayence, 1793, dans la deuxième année de la Liberté] aux frais du citoyen Philippe-Adam Custine.... au profit de sa bonne amie Maria Evchen Daniels, née Zitier, citoyenne doctoresse à Mayence ».
La Convention i^ntionale venait de donner un redoutable appui à la pii:>pagande révolutionnaire par son décret du 19 noveiabre 1792. Apprenant que le duc de Deux-Ponts s'é' lit avisé de punir quelques-uns de ses sujets de leur adhésion aux idées nouvelles , elle avait déclaré (c qu'elle accorderait secours et fraternité ù tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté » ; les généraux français étaient tenus de « secourir les citoyens qui auraient été ou qui seraient vexés pour la cause de la liberté » . Le décret dut être affiché dans toutes les localités où pénétreraient les troupes de la République. Elle décréta ensuite, le 15 décembre, que dans tous les pays où entreraient les généraux français, ils proclameraient sur-le-champ
la souveraineté du peuple, l'abolition des dîmes et des droits féodaux, le séquestre sur les biens des nobles et des prêtres, la destitution des anciennes autorités et l'élection de nouvelles administrations « oîi entreraient nécessairement les sans-culottes » .
Ces deux décrets inaiigurèrent une période nouvelle dans les pays cisrhénans et dans la ville de Mayence. Custine avait depuis longtemps à se plaindre des fonctionnaires électoraux qu'il avait maintenus, soit à la régence de Mayence, soit dans l'administration et la justice provinciales. Ils s'obstinaient à intituler leurs actes au nom de l'Électeur. Après plusieurs avertissements inutiles, Custine, sur les conseils de Bœhmer et de Dorscli, se décida à nommer, sous réserve de l'approbation par la Convention française, une administration générale pour les pays occupés. Elle avait Dorsch pour président, comptait parmi ses membres Forster et Blau : elle se composait, y compris le président, de neuf citoyens de Mayen'e, de Worms ou de Spire. Boost, de Hœchst, était procureur-syndic et Blessmann, de Gœttingen, secrétaire général. C'était à peu près l'organisation d'une administration provinciale française à cette époque. Custine se réserva le droit de sanctionner ses actes. « Le pouvoir qui nous est confié, disait-il dans une proclamation, ne nous autorise pas à l'abolition des redevanôss et charges qui écrasent les peuples depuis tant de siècles. L'arbitraire les a établies; la justice seule peut njaintenant les détruire. Nous saisissons du moins, avec la joie la plus profonde, l'occasion d'alléger ce fardeau
écrasant en instituant une administration qui, fidèle à ses principes, prendra la sagesse et la modération pour guides de sa conduite future. Nous annonçons avec joie aux peuples de ces évêchés et de cet archevêché que l'heure est venue, oîi le pauvre aura les mêmes droits que le riche à la protection des lois. »
En outre Custine nomma dans les trois villes de Mayence, Worms et Spire un maire et un procureur de la Commune. Toutes ces mesures furent prises le 19 novembre 1792, le jour même oîi la Convention publiait son fameux décret : tant la situation était faite pour inspirer au gouvernement français et à ses généraux les mêmes résolutions.
Le premier soin de l'administration fut d'adresser aux maires des diverses communes des instructions relatives aux écrits qui «pourraient troubler l'ordre général et la sécurité, compromettre le bien public qui est la loi supérieure des États, égarer séditieusement le peuple au sujet de ses droits, qui lui sont ravis depuis si longtemps, comme au sujet de ses devoirs. » Mayence, par le seul fait du voisinage de l'ennemi, se trouvait en état de siège. Custine avait le droit de prendre toutes les mesures de précaution réclamées par la circonstance. Dorsch dut aussi publier un avis menaçant contre les fonctionnaires du régime dérhu qui n'oubliaient rien pour exciter des troubles.
Le pays soumis alors à l'autorité de la nouvelle administration ne comprenait encore que l'archevêché, les évêchés et villes libres de Mayence, Worms et Spire. On y ajouta le comté de Falkenstein , qui appai--
tenait à l'Empereur. .Mais l'effet des décrets de la Convention ne tarda pas a opérer dans les États voisins ; ou plutôt le terrain était si bien préparé que, sur plusieurs points, l'initiative populaire les devança. Dès le 4 novembre les habitants de Bergzabern, qui étaient en lutte depuis 1789 avec le duc de Deux-Ponts, envoyèrent le serrurier Niesal en députation auprès du district de Wissembourg, pour consulter cette administration sur les démarches à faire afin d'obtenir la réunion à la France. Les Wissembourgeois ne pouvaient guère les appuyer directement; Niesal trouva plus de secours à Landau. Alors les employés du duc furent chassés. Le 6 novembre, toute la population de Bergzabern armée de sabres et de fusils, attendait l'arrivée des « frères » de Landau. Un piquet de bourgeois à cheval avait été envoyé au-devant d'eux pour leur servir d'escorte. Une vingtaine de jeunes filles en robes blanches, en jupes rouge:^, parées de rubans tricolores, offrirent, des bouquets aux six députés de Landau, qu'accompagnaient six officiers du régiment d'Anjou. Au son des hymnes républicains et précédé du drapeau tricolore, le cor- 'hôtel de ville. On fit des discours, on abattit les armes du prince, on planta un arbre de liberté, on rédigea des proclamations aux villages voisins et une adresse à la Convention. En attendant la décision de la France, les bourgeois, organisés en milice civique, se gardaient soigneusement contre un retour offensif des troupes ducales. Les agents du duc les firent prévenir qu'en effet
les soldats marchaient sur Bergzabern, que c'était uniquement pour mettre fin aux divisions de la bourgeoiëie, quel'on oublierait le passé et qu'on donnerait une juste satisfaction à leurs griefs. Les bourgeois méprisèrent cette sommation. On voulut réduire du moins les insurgés du village d'Idesheim ; mais ceux-ci avaient appelé à leur secours des soldats et des paysans d'Alsace qui tombèrent sur les troupes de Deux-Ponts et les forcèrent à la retraite. Le général Wimpfen, qui commandait à Wissembourg, avait déjà déclaré aux autorités ducales que « l'on n'enverrait pas de troupes au secours des habitants de Bergzabern, par égard pour la neutralité ; mais qu'il ne pouvait empêcher que soldats et paysans ne se portassent d'eux-mêmes au secours. » Le mouvement se propageait dans le duché de Deux-Ponts; à Mulhofen, à Wegelnburg, à Annweiler, à Deux-Ponts, on plantait des arbres de liberté, on appelait les Français, on pétitionnait pour la réunion. Deux-Ponts fut occupé par des troupes régulières françaises ; quant à Bergzabern et aux trente-deux communes du voisinage, elles obtinrent la réunion à la France et furent incorporées au district de Landau.
Dans le Palatinat, le mouvement se prononçait avec la même énergie. Les protestants, honteusement opprimés par l'Électeur, ne furent pas les moins ardents. C'étaient leurs pasteurs qui bénissaient les arbres de liberté et qui prononçaient les discours. Partout les troupes féodales fuyaient devant les paysans armés de la fourche et de la faux contre les abus du
droit de chasse. Le tocsin de la liberté nouvelle retentissait partout, à Klingenmiinster, à Pleiswaler, Oberhoffen, ^ileiszellen. La Hesse-Darrastadt cisrhénane appelait à son secours les gardes nationaux de Bitclie : les bailliages de Lemberg et d'Altdorff étaient partouten armes. Ce furent donc-les Allemands eux-mêmes des pays voisins de notre frontière qui pétitionnèrent et combattirent pour leur réunion soit au département du Bas-Rhin, soit au département de la Moselle. Sans doute les princes dépossédés pouvaient réclamer contre ces violations de la neutralité. Mais le mouvement d'opinion soulevé par la Convention était devenu irrésistible : on ne pouvait plus, à deux pas de nos forteresses, laisser pendre ou bâtonner ceux qui saluaient la Révolution. Bientôt les élections pour la Convention de Mayence propagèrent la fièvre dans tous les territoires de la rive gauche, dans les possessions des princes de Nassau, de Leiningen, de Winnweiler, etc.
A Mayence, l'enthousiasme pour les idées nouvelles f'tait moins général, bien que l'esprit de liberté fît chaque jour des progrès, surtout dans la partie intelligente delà nation. L'université était devenue républicaine. Le prorecteur Bodmann donnait le sujet suivant pour une soutenance de thèse: « Est-ce sous la monarchie ou la république que les sciences et les arts libéraux peuvent espérer le plus de progrès ? » Candidat et professeurs se prononcèrent pour la forme
républicaine. A l'approche des élections, l'administralîou avait ordonné aux prédicateurs de lire en chaire la constitution française. Arensberger, chapelain de Castel, en profita pour déclarer que « l'éghse catholique n'était point en contradiction avec les principes de la Révolution ; les fédérés pouvaient donc, sanscompromettre le salut de leur âme, accueillir ces libertés ; la religion môme ordonnait d'améhorer les conditions de la vie temporelle. » Dans quantité de villages, sans même attendre l'initiative des clubistesmayençais, les paysans plantaient des arbres de liberté et dansaient des rondes autour d'eux. Un moment, Mayence fut gardé par cent Français. Le reste était à Castel, à Kœnigstein ou sur la route de Francfort. Le malheur de la situation était le danger qui menaçait les conquêtes de Custine. L'échec de Francfort vint réveiller toutes les craintes et toutes les défiances. C'étaient les 17 et 18 décembre 1792 que le suffrage universel devait se prononcer sur l'acceptation de la constitution française ou le maintien de l'ancien ordre de choses. Un certain nombre de clubistes s'étaient répandus dans les communes appartenant naguère aux prélats de Mayence, Worms et Spire. Depuis longtemps, il s'était formé dans les villes et villages importants des associations, plus ou moins nombreuses, di'Amis de la liberté qui correspondaient avec celle do Mayence. Là aussi les fameux Livre de vie et Livre â! esclavage^ avec leurs rubans tricolores ou leurs chaînes infamantes, avaient été soumis à la signature des citoyens. Il ne s'agissait que d'aller réchauffer le
2iî LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
zèle des électeurs et d'envoyer l'éloquence des orateurs célèbres de Mayence au secours des prédicateurs plus obscurs de la bonne cause. Le résultat général, si nous en croyons la correspondance de Forster, fut assez bon.
De Spire jusqu'à Bingen, écrit-il, tous les suffrages se sont prononcés unanimement pour l'acceptation de la République française et pour la réunion à la France. A Mayence même, il y a plus de tiédeur, comrac on pouvait s'y attendre d'habitants qui vivaient du luxe de la cour. Cependant, cela n"y parait pas et les voix dissidentes de la viUe sont comme une goutte d'eau dans la majorité écrasante .du pays tout entier ; or, d'après les idées de liberté et d'égalité, une voix ne vaut plus qu'une autre voix, celle du citadin pas plus que celle du paysan. . . . Les paysans se déclarent courageusement, excepté ceux à qui les prêtres et les fonctionnaires déchus mettent la puce à l'oreille Ce vote, dit-il ailleurs, rétablira, espéronsle, la paix de l'Europe ; je ne crois pas qu'au delà du Rhin ou ailleurs on puisse songer, au prix d'efforts énormes et avec complète incertitude du succès, à reconauérir des populations qui se séparent librement.
On connaît peu les détails de l'agitation électorale d'oii sortit ce plébiscite qui donnait à la France les bords du Rhin, de Spire à Bingen. Les apôtres de l'égalité rencontrèrent par endroits de vives résistances. Metternich, avant d'avoir pu prononcer son discours, aurait été chassé par les paysans de Finthen et Gonsenheim. Dans les actes du club, on représente Gaubockelheim comme rebelle aux principes nouveaux. On y fait au contraire un grand éloge du zèle avec lequel, dans d'autres communes, les paysans <e se sont portés au scrutin.
LA REPUBLIQUE DE MAYENijE (nLlJ-D3). 2'f3
Mais le décret de la Convention (13 décembre) qui suivit de près cette manifestation électorale, ordonnait de nouvelles élections pour la nomination : 1" de députés chargés de prononcer sur le sort des pays occupés; 2° d'administrations municipales pour toutes les communes. Ce décret et celui du 22 se ressentaient de lapreté avec laquelle la Convention soutenait contre l'Europe coalisée une guerre à la fois sociale et nationale. Tous les employés civils ou militaires des anciens gouvernements, tous les membres des communautés et corporations privilégiées étaient, pour cette fois, privés du droit de voter. Personne ne pourrait prendre part au vote ou être élu à une charge sans avoir prêté le serment de liberté et d égalité et sans avoir renoncé par écrit à tous les privilèges condamnés par le décret. Les insermentés seraient expulsés. Des commissaires, tirés de la Convention, devaient aller assister les administrations provisoires. Elle déclarait qu'elle traiterait en ennemis les peuples qui ne ^^ud raient pas de la liberté.
Le i"janvier arrivèrent à Mayence les commissaires de la Convention : Rewbell et îlaussmann, de Colmar, et Merlin de Thionville. Ils furent reçus par le général Custine et son état-major, l'administration, la municipalité, les députations des divers corps, les délégués du club, et passèrent entre une double haie do
soldatfi français. Ils parurent au club, quelques jours après, et Rewbell proniit solennellement que « nonseulement les contributions seraient restituées jusqu'au dernier sou, mais que tout dommage éprouvé en cette guerre par un citoyen lui vaudrait indemnité. » Il jura sa parole d'honneur que « les Français défendraient cette ville et périraient tous, jusqu'au dernier, plutôt que de l'abandonner lâchement. » La présence des commissaires produisit un heureux effet en apaisant les dissentiments qui s'étaient élevés entre Forster et Dorsch d'un côté, Hofmann et les exaltés de l'autre : Custine, mis en cause par ces derniers, se serait emporté jusqu'à menacer en plein club de faire pendre Hofmann. La réconciliation des deux fractions républicaines fut scellée par une grande solennité publique : la plantation d'un arbre de liberté gigantesque. Une invitation fut adressée par le club à tous les citoyens, citoyennes et habitantes de Mayence. On promit un petit pain blanc à tout écolier qui se joindrait au cortège. Une députation du club, ayant à sa tète le président Forster, alla prendre Custine et les commissaires. Forster leur adressa un discours en langue française. Merlin de Thionville y répondit par le serment de défendre jusqu'au bout ses nouveaux compatriotes, les Mayençais ; Custine en adjurant ses soldats de traiter désormais les Mayençais comme des frères.
Le cortège s'ébranla ensuite au son des cloches, aux détonations de cinq cents canons, si nous en croyons les journaux républicains, aux cris de Vive la nation! a La t(He du cortège, raconte Klein était for-
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mée par douze tambours précédés de leur chef ; puis entre deux clubistes venait l'étudiant Staudinger, portant sur la poitrine l'écusson qu'on devait attacher à l'arbre et qui portait cette inscription : « Passant ! cette terre est libre ! mort à quiconque oserait l'attaquer. » Puis venait la musique ; puis les commissaires et Custine accompagnés de porteurs de piques et de pelotons de cavaliers sur les côtés. Puis cinq esclaves^ enchaînés de chaînes de fer-blanc, portant les insignes du despotisme, c'est-à-dire une couronne, un sceptre, le globe impérial, le chapeau électoral, une lettre de noblesse. Ils étaient escortés de satellites. Puis l'arbre de liberté de soixante-dix pieds de hauteur, porté par des mariniers, entouré des membres de la Société qui en tenaient les rubans ; parmi eux Deyer avec la pique du club. Suivaient l'administration, la municipalité, les officiers. La cavalerie et des gardes nationaux, l'épée nue, fermaient le cortège. » On brûla solennellement, sur un autel emprunté à une égli-e voisine, les insignes du despotisme. Hofmann fit le panégyrique de la liberté « ce bienfait de Dieu. » On chanta le Te Deum des nouveaux Français^ vers et musique composés pour la circonstance. A cinq heures, Merlin de Thionville adjura les femmes mayençaises d'inspirer à leurs époux et à leurs enfants l'amour de la liberté. Alors beaucoup d'entre elles prirent les rubans tricolores qu'elles portaient dans leurs cheveux pour en parer le grand arbre, qui en fut bientôt couvert du haut en bas. On supplia aussi les jeunes filles rhénanes de
n'avoir d'autres fiancés que ceux qui étaient k la frontière, et de se montrer dignes de « ce beau nom de sœurs des Français. »
Les élections pour la Constituante rhénane approchaient. Malgré la bonne volonté d'une grande partie des habitants, jamais les circonstances n'avaient été plus défavorables. L'échec de Francfort avait porté atteinte au prestige d'invincibilité de Custine. Kœnigstein, dont les cinq cents défenseurs avaient résisté trois mois, venait de se rendre. L'armée prussienne se rapprochait de Mayence. Le iO février 1792, Custine fut obhgé de raser les maisons qui gênaient la défense. Toutes les assurances dont il essaya de pallier cette mesure rigoureuse ne lui ôtaient pas son caractère inquiétant. Les réactionnaires relevaient la tête, correspondaient, sans se cacher, avec l'Électeur déchu et le quartier-général ennemi. Ils redoublaient d'attaques contre les clubistes et même les soldats français. Pour réfréner leur audace Custine avait fait dresser plusieurs gibets dans Mayence. On connaissait trop son humanité pour s'effrayer de ses menaces. Déjà sur un ordre venu d'AschafPenburg, ce qui restait d'anciens fonctionnaires dans l'administration avait donné sa démission et demandé des passe-ports, sans vouloir même attendre que la nouvelle administration fût installée. La nouvelle de l'exécution de Louis XYl avait effrayé beaucoup de gens et mis la division même dans la garnison française. Vers cette époque le bruit se répandit en ville que la liste des Amis de la liberté était entre les mains du roi de
Prusse : le simple clubiste, n'eût-il jamais fait ni discours, ni motion, devait recevoir cinquante coups de bâton. Les plus coupables seraient punis plus sévèrement. On citait le nom d'un sociétaire qui, tombé entre les mains des Allemands, avait déjà reçu les cinquante coups. Le 19 décembre avait paru un mmidatum avocatorium de l'empereur d'Allemagne qui menaçait des peines les plus sévères quiconque entrerait au service des Français, ou prêterait les serments exigés par eux.
Dans de telles circonstances les élections n'étaient plus libres. Les commentaires que les fonctionnaires déchus ajoutaient à ces avertissements officiels et aux fâcheuses nouvelles, frappaient de terreur les habitants. En votant pour les Français, on s'exposait, avant. un mois, à perdre la vie ou la liberté, ou à passer par les verges. Beaucoup de clubistes, à Mayence même, demandèrent à être rayés de la liste. Que devaient penser les habitants de la campagne que ne défendaient pas les remparts de Mayence ? Dans chaque partisan du prince déchu, le malheureux électeur voyait son futur dénonciateur. Pour vaincre cette pression électorale, il eût fallu combattre la terreur prussienne par une terreur plus grande. On ne pouvait attendre de l'humanité française l'emploi de pareils moyens. Mieux eût valu ne pas faire d'élections que de s'exposer à les faire dans d'auss'j. désastreuses conditions. Vainement les commissaires de la Convention essayaient de rassurer les esprits : « Si des hommes d'origine germanique, dans les veines des-
quels coule ce vieux sang germain qui a soif de liberté, las du despoli&me allemand, préfèrent servir un peuple libre, quelle puissance humaine a le droit de les en empêcher?» On flétrirait leur nom? « Comme si ce n'était pas pour l'homme libre le comble de l'honneur que d'être haï et persécuté par les despotes!» On les menace de mort! Pour tout citoyen à la vie duquel on attenterait, on fusillera deux officiers autrichiens, hessois ou prussiens, etc. Malheureusement cela ne rassurait personne.
Ce qui acheva de désoler les habitants de Mayence, c'est le serment d égalité et de liberté exigé par les décrets de la Convention. Sans parler de ceux qui n'aimaient ni la France, ni les Français, sans parler des réactionnaires endurcis, il y avait les timides, qui craignaient d'avoir un jour à répondre de ce serment, et les dévots qui s'imaginaient, en renonçant à l'Électeur, abjurer, en quelque sorte, leur devoir d'obéissance envers leur pasteur spirituel. Des malveillants répandirent le bruit que, si les commissaires exigeaient le serment d'égalité et de liberté, c'était pour avoir le droit d'envoyer aux remparts les assermentés. Or le Mayençais n'était point belliqueux. Les commissaires durent à plusieurs reprises protester contre {( cette noire calomnie » . Puis ce furent les Zûnfte et V Handelstand qui vinrent représenter aux commissaires que si on les obhgeait à prêter ce serment, il ne serait plus possible aux négociants de Mayence d'aller dux foxres de Francfort : l'empereur d'Allemagne avait donné des ordres. Les commissaires, assaillis
LA RÉPUBLIQUE DE MAYENGE (i792-93). 219
de réclamations, finirent par en référer à Paris et consentirent à retarder d'une huitaine de jours les élections à Mayence. On continua à exiger le sermen'pour voter ; mais ceux qui ne le prêteraient pas pourraient ne pas être expulsés. Le 24 février le vote eut lieu dans six églises, pour les six sections de Mayence. Dans chacune de ces églises, le vote fut précédé d'un service en présence des commissaires de la Convention et du Veni Creator. Si nous en croyions Klein, on comptait alors à Mayence 10,000 électeurs* : il ne s'en présenta pas plus de 300 dans les six églises. C'est ainsi que furent élus le nouveau maire, le procureur, son substitut, les douze autres membres de la municipalité et les six députés mayençais : Ratzen, Forster, Eckel et les professeurs AVestbofen, Hofmann, Metternich.
Dans le reste du pays les résultats furent beaucoup plus satisfaisants. Dans la petite ville de Worms, 2.50 bourgeois prêtèrent le serment ; à Spire, qui ne comptait que 5,000 habitants et seulement S50 bourgeois, il y eut 479 votants, et naturellement ce furent des républicains qu'on envoya à la Convention rhénane. Remling prétend que, dans un certain nombre de communes, le zèle des clubistes alla trop loin, qu'ils expulsèrent les réactionnaires qui s'obstinaient à déconseiller le vote aux habitants et qui les terrifiaient par de fausses nouvelles ; qu'ailleurs ils s'arrangèrent à faire venir le jour du vote des détachements decava-
(1) Comment Klein s'y prend-il pour trouver 10,000 électeurs sur une population de 21,000 âmes? {Voyez van Alpen, I, 153.)
lerie ou de volontaires français. Ces violences sont assurément regrettables: elles paraîtront peu étonnantes à un moment oii les armées allemandes exerçaient une pression autrement redoutable. Dans un très-grand nombre de communes, nos adversaires sont forcés de l'avouer, la majorité des habitants prêta le serment et vota pour des républicains.
Dans des temps plus calmes, si l'on n'eût pas voté sous le canon prussien, ces élections eussent été plus correctes. Quels que soient les abus de pouvoir qu'aient pu alors commettre les clubistes, nous défions aujourd'hui l'empereur d'Allemagne d'oser tenter dans l'Alsace et la Lorraine l'épreuve que les Français de 92 ont faite dans l'Allemagne cisrhénane. Nous le défions surtout d'oser tenter celle que nous avons laite en 1860 à Nice et dans la Savoie. L'histoire s'en souviendra, : la première fois que les Allemands ont été appelés à voter sur leurs destinées, c'est en 1793, c'est par les Français.
L'ouverture de la Convention rhénane avait été fixée au 10 mars; elle n'eut lieu que le 17, dans la grande salle de l'Ordre Teutonique. Après une messe solennelle dans l'église voisine, on commença, sous la présidence du doyen d'âge, à vérifier les pouvoirs et à nommer le bureau. Hofmann fut élu président, Forster vice-président, Fuchs, Schlemmer, Franck et Gerhardi, secrétaires. Un grand nombre de députés
LA RÉt'UBLlQUE DE MAYENCE (1792-93). 2.SI
manquaient à l'appel. Plusieurs ne vinrent jamais : l'an-ivée des colonnes prussiennes ou autrichiennes les surprit chez eux. Nouvelle et fâcheuse conséquence de la faute qu'on avait faite de procéder, en de pareilles circonstances, à des élections. Moitié environ des députés étaient des campagnards; les autres appartenaient à l'industrie et surtout aux professions libérales. Ils avaient droit à 12 francs d'indemnité quotidienne. Le premier jour on nomme encore une députation de six membres pour aller remercier les commissaires de la Convention d'avoir rendu au peuple rhénan par les armes françaises sa souveraineté.
Le 18 mars, sur la proposition et après les discours de Dorsch, Wedekind, Metternich et Forster, la Convention rhénane rendit un décret en vertu duquel : 1° tout le territoire rhénan, de Landau à Bingen, devait former un État libre, indépendant, indivisible régi par des lois fondées sur l'égalité et la liberté ; 2° le peuple souverain se déclarait dégagé de tout lien avec l'Empire allemand; 3° étaient déchus de tout droit de souveraineté les trois prélats de Mayence, Spire et Worms, les princes, margraves ou comtes de Nassau, de Bade, de Salm, le rheingraff de Stein et Grumbach, les comtes des quatre branches de Leiningen, ceux de Lœwenhaupt et Manderscheid, de Wartenberg, Degenfeld, Sickingen, Ilallberg, le baron de Dalberg, les magistrats des villes libres de Spire et Worms, la "-hevalerie d'Empire, et généralement tous les états ou wrporations ayant une psrt de souveraineté ; 4° peine
de mort était prononcée contre les princes déchus qui tenteraient de recouvrer le pouvoir.
Trente coups de canon annoncèrent à Mayence le décret de sa Convention ; les députés reçurent dans leur salle les félicitations des généraux et des commissaires français; le décret dut être imprimé à 30,000 exemplaires et affiché dans toutes les communes. « Si nos ennemis, s'écria Bœhmer, qui sont de l'autre côté du Rhin, étaient témoins de ce qui se passe ici, les despotes trembleraient et les armes tomberaient des mains de leurs esclaves. »
Les jours suivants on discuta sur la constitution à donner au nouvel État : formerait-il une république absolument indépendante ? ou se placerait-il sous la protection de la France ? ou enfin demanderait-il son incorporation à la République française? On reconnut bientôt qu'en présence des armées allemandes, de l'acharnement de la coalition à reprendre le Rhin, la République de IMayence ne subsisterait que par la France. Une alliance ne créerait pas à celle-ci des devoirs assez impérieux. D'ailleurs, il n'y a pas d'alliance quand l'un des États a seul et toujours besoin de l'autre. Sur cent députés présents, pas un ne réclama l'union avec le Saint-Empire ; une seule voix s'éleva pour demander qu'on ne précipitât pas la décision. Mais le temps pressait. Après de nombreux discours, parmi lesquels ceux de Dorsch, Wedekind, Metternich, Forster, Hofmann, « la réunion deVAlkmarjjie libre à la République française » fut votée le 21 mars 1793 à l'unanimité des cent membres pré-
seDts et. par acclamation. Une députation fut envoyée aux commissaires de la Convention, qui donnèrent l'assurance qu'on pouvait compter sur les sympathies de la République. Le décret était ainsi conçu :
La Convention nationale rhénane-allemande, prenant en considération que l'indépendance, décrétée le 18 mars, de la nouvelle République allemande située sur le Rhin entre Landau et Bingen, ne peut se soutenir que par la protection de la France et l'appui de ses armes victorieuses ; que tous les liens d'amitié, de reconnaissance, d'intérêts, convient les deux nations à une fraternelle et indissoluble union, décrète à l'unanimité :
« Le libre peuple rhénan-allemand veut son incorporation à la République française ; à cet effet, une députation tirée du sein de la Convention nationale rhénane-allemande ira porter ce vœu à la Convention nationale française. »
Le lendemain furent élus, comme délégués à Paris, Forster, le marchand Potocki et Adam Lux, jurisconsulte et propriétaire, tête ardente et chevaleresque. L'adresse, rédigée par Forster, fut signée par les députés présents. Citons quelques passages de cet important document qui nous donna alors sur les pays de la rive gauche des droits que n'aura jamais l'Empereur d'Allemagne sur les provinces arrachées à la France :
Citoyens, législateurs de la France et bientôt de
l'Europe entière ! Les Allemands de la rive gauche du Rhin n'oublieront jamais que les Français ont brisé leurs chaînes, qu'ils ont pu procéder à leurs élections à l'ombre du drapeau tricolore. La tempête sévissait autour de nous ; les tyrans et leurs bandes grinçaient des dents, tandis qu'une paix profonde régnait sur nos fertiles campagnes et couvrait nos villages de ses ailes protectrices. L'invincible rempart des guerriers de la
liberté nous protégeait de toutes parts. La France a dit : Soyez libres ! et nous sommes libres.
Citoyens^ vous qui, chaque jour, rendez hommage aux vertus de la nature humaine, puisse le fruit de vos bienfaits, puisse la reconnaissance d'un peuple bon et sensible paraître à vos cœurs une offrande qui soit digne du grand autel de la liberté.
Par l'union avec nous, vous acquérez un pays où la nature dune main bienfaisante a répandu ses dons ; une ferlilc région, au climat tempéré, aux coteaux couverts de vignes dont les produits engraissaient autrefois nos prêtres avides de dîmes, une ville enfin dont l'incomparable situation est encore embellie par la majesté du fleuve qui baigne ses remparts.
Par 1 union avec nous, vous acquérez ce qui de droit vous appartient. La nature elle-même a voulu que le Rhin fût la frontière de la France ; il l'était, en effet, dans les premiers siècles du royaume de France même : les ministres de vos tyrans en connaissaient le prix ; lorsqu'ils voulurent briser une honteuse alliance avec l'Autriche, ils négocièrent cette acquisition avec Frédéric de Brandebourg. Et maintenant, celte réunion tant souhaitée, que les intrigues des rois n'ont pu réaliser, elle n'aura coûté qu'un faible effort aux armées victorieuses de la liberté.
Par l'union avec nous, vous gagnez votre Mayence, la résidence de ce prêtre orgueilleux, dont l'insolence sans bornes lu; vaudra dans l'histoire le nom de brigand et d'incendiaire ; Mayence, au confluent du Rhin et du Mein, où le négoce de l'Allemagne se concentrera dans la main du commerce français; Mayence , la clef de l'Empire allemand, l'unique porte par laquelle les armées et les canons de l'ennemi pouvaient pénétrer dans vos provinces ; Mayence enfin, que les maîtres de 1 art regardent comme un chef-d'œuvre de fortifications, et où les impuissants efforts des despotes conjurés contre vous tourneront à leur confusion chaque fois qu'ils oseront tenter l'entreprise insensée de vous assaillir
Après ce mémorable décret, la Convention rhénane s'occupa des mesures à prendre, soit contre les
citoyens qui refusaient le serment d'égalité, soit contre les émigrés. Les premiers étaient punis de l'expulsion et du séquestre sur leurs biens ; les seconds de la confiscation, et, s'ils prenaient les armes contre la République, de la peine de mort (27 et 28 mars). La République mayençaise se laissait aller à la même faute que la République française : au lieu de se réjouir de l'émigration des citoyens hostiles au nouvel ordre de choses, elle cherchait à l'entraver. D'autre part quelle garantie pouvait lui offrir le serment d'égalité et de liberté imposé à des ennemis déclarés de la liberté et de l'égalité? On s'était occupé aussi de punir les députés élus qui n'étaient pas venus occuper leurs sièges; on fut bientôt obligé de constater, le 30 mars, que plusieurs des assistants avaient fui de Mayence : le danger, en effet, devenait terrible. Le lendemain la Convention mayençaise décida de s'ajourner. Désormais le temps des discussions était passé : la parole était au canon.