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CHAPITRE VIII

La perte de niayence (ISOSy.

La Convention française était engagée d'honneur è défendre Mayence. Le peu d'entente entre les chefs des deux armées de la Moselle et du Rhin, Ligneville etCustine, fit manquer tous les plans. Custine, alarmé par deux échecs d'avant-garde, à Bingen et Alsheim, se laissa enlever Kostheim et le camp de Mosbach (H avril), s'exagéra sa défaite et ses pertes, se crut enfermé entre le roi de Prusse et Wûrmser et mit le comble à ses fautes militaires en se retirant précipitamment sous le canon de Landau. Cette inconcevable retraite- que Custine ne sut plus réparer, permit aux Prussiens d'investir Mayence. La garnison française s'élevait à 20,000 hommes, chiffre fort supérieu»* aux besoins de la défense et surtout aux ressources de l'approvisionnement : le nombre des défenseurs devenait dès lors un désavantage. Un corp-s d'armée qui s'é-

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tait trouvé coupé de Custine et rejeté dans Mayence a^ait amené cette aggiomération. Un conseil de guerre tenu dans la ville, et auquel assistaient les généraux d'Oyre, Aubert-Dubayet, Kléber, l'excellent ingénieur Meusnier, les conventionnels Merlin et Rewbell, commissaires de la Convention, Simon et Grégoire, délégués du pouvoir exécutif, décida que l'on ne parlerait pas de capitulation avant que vivres et munitions ne fussent épuisés.

Nous n'entrerons pas dans le détail de cette brillante défense de l'armée mayençaise. Bien des fois les villages de la rive gauche et de la^ rive droite furent pris et repris par les Français, les Hessois, les Prussiens. Bien des fois les assiégés surprirent la nuit les assiégeants, enclouèrent les canons. Deux mois se passèrent, du 10 avril au 17 juin, en combats acharnés, quotidiens, incessants, où les déguenillés imposèrent aux vieux régiments de Prusse et de Hesse le respect et l'admiration. Mais enfin les assiégeants parvinrent à resserrer la garnison dans les ouvrages de la place. Le 17 juin, la première tranchée fut ouverte ; le 19, les obusiers et les mortiers furent mis en batterie, le 20 au matin les premières bombes tombèrent dans les étroites rues de la ville. L'Électeur de Mayence, réfugié à Erfurth, affectait de verser des larmes sur les égarements et les souffrances de ses sujets : il avait prié le roi de Prusse « d'user le plus possible de ménagement à l'égard de la vihe et de ses habitants. » Il savait pourtant bien comment s'y prennent les Prussiens pour délivrer les villes aile-

mandes. Au bombardement de Mayence, les Prussiens lurent féroces, comme l'avaient été à Lille les Autrichiens : et ils ne pouvaient pas se dire que c'étaient du moins des femmes, des enfants, des vieillards français qu'ils tuaient ou estropiaient dans les rues de Mayence. C'était leur propre sang, leur propre ville, leurs propres monuments qu'ils traitaient avec cette Ijarbarie. Ils bombardaient pour le plaisir de bombarder : car ils devaient savoir que ce n'était pas des incendies qui feraient lâcher prise aux soldats de Kléber. Mayence pouvait crouler sur leurs têtes, mais ils ne partiraient qu'après] avoir mangé leur dernier cheval. Le 27 juin, la canonnade prit une intensité extraordinaire : obus, bombes, boulets rouges, carcasses pleuvaient sur les maisons et les monuments. La nuit Mayence illuminait au loin la campagne de ses embrasements : un général français, Deblou, fut tué dans la rue, mais combien de bourgeois mayençais furent atteints 1 les habitants n'osaient plus éteindre les incendies : les projectiles allemands semblaient, là aussi, chercher et poursuivre les pompiers. Les belles tours gothiques des remparts s'écroulaient sous les bombes ; les églises et les cloîtres brûlaient ; la cathédrale avec ses deux dômes imposants, « la sévère tiare de Grégoire VII et la tiare splendide de Boniface VIII, » s'enflamma. La bibliothèque du dôme, avec d'inappréciables trésors en livres et manuscrits, périt : comme plus tard à Strasbourg, on ne put rien sauver. Une masse de femmes, de vieillards, d'enfants, ei;viro^, 1,500 ^e".'ionnes, résolurent de quitter Içi

ville (21 juin). Ils avaient franchi le pont du Rhin et les remparts du faubourg de Castel et étaient arrivés aux avant-postes allemands. Là on leur déclara que les premières parallèles étant ouvertes, on ne pouvait les recevoir. Du côté des Français, on refusa de les laisser rentrer : c'étaient, des bouches inutiles. Ils restèrent ainsi, entre Castel et Mosbach, exposés au feu des deux partis, et passèrent la nuit en plein champ, sous une pluie battante. Les soldats français, malgré la rigueur des ordres supérieurs, montrèrent leur humanité habituelle : ils recueillirent les plus faibles de ces malheureux sous leurs tentes d'avant-postes, dans leurs abris de tirailleurs ; ils les nourrirent de leur pain et couvrirent les enfants de leurs manteaux ; ils en ramenèrent en ville sur leurs chevaux. Leur compassion condamnait cette barbare politique de la guerre, qui se montrait aussi inflexible dans le camp républicain que dans le camp allemand. Pourtant la générosité française l'emporta chez nos généraux et nos représentants : les prières des soldats répondaient trop bien à leurs sentiments. Ils laissèrent aux Prussiens le triste avantage de leur obstination et rouvrirent les portes aux malheureux. Plus tard, quand le bombardement sévit dans toute son intensité, un grand nombre d'habitants, épouvantés de tant de sinistres, demandèrent à sortir de cet enfer. Pour sauver cette pauvre population allemande, d'Oyre s'adressa au général allemand Kalkreuth. Kalkreuth fit la même réponse que le féroce conquérant de Strasbourg : il voulait agir sur le moral des Français par le spectacle

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des souffrances de l'habitant. Le 30 juin Je feu prit à l'église des Franciscains, qui servait d'hôpital ; on ne put sauver tous les blessés et malades : une quarantaine périrent sous les poutres embrasées : de loin, on entendait leurs cris désespérés, on sentait l'odeur des chairs brûlées. Un autre jour une bombe tomba sur un atelier d'artillerie, mit le feu à plusieurs centaines d'obus et de bombes chargés, et provoqua ainsi une épouvantable explosion.

Ce qu'il y a eu de plus odieux au siège de Strasbourg, en 1870, c'est cette multitude d'Allemands accourus à Kehl pour jouir du spectacle « des nuits enflammées de Strasbourg ; » on connaît cette immense partie de plaisir de nos bons voisins, les gens qui mangent, boivent, vident des choppes, chantent des airs bachiques ou des hymnes prétendus patriotiques en l'honneur du « héros aux cheveux argentés » et « des frères allemands qui viennent arracher la fiancée au ravisseur welche*. »

Or voici ce que raconte Klein du bombardement de Maye-nce ;

Le retranchement de Weissenau, où l'on jouissait du phis magnifique panorama, était très-fréquenté. Comme les Mayençais par leur complaisince envers les Français avaiejit attiré sur leur pays les malheurs de la guerre, beaucoup auraient, dit-on, exprimé leur joie de leurs souffrances. Si l'on ne parlait que de simplespaysans, nous aurions passé le fait sous silence; mais des villes éloignées venaient des magistrats pour se repaître du malheur des Mayençais. ... Au camp de Hochheim surtout,

1. Albert Dumonf. L'adwi'iistration et la propagande pr^^sivune en Alsace. Paris, 1871.

pendant que la nuit des êtres humains étaient accablés d'affreuses infortunes, on entendait la musique, des danses, des cris de joie.

Le 14 juillet il y eut trois heures d'armistice. Les Allemands célébrèrent par des salves d'artillerie la prise de Condé, les Français l'anniversaire de la prise de la Bastille. Sur la place du château on éleva l'autel de la patrie : d'Oyre et Merlin haranguèrent les soldats et les bourgeois ; tous jurèrent encore de vivre libres ou de mourir, de défendre Mayence jusqu'au dernier homme.

Le bombardement durait déjà depuis un mois, entremêlé d'attaques continuelles et de surprises nocturnes , le siège depuis trois mois. La famine s'en mêla. Plus de viande depuis longtemps. Le fourrage manquait : les vaches que les Français avaient réservées pour assurer du lait aux malades de l'hospice et aux petits enfants étaient épuisées. La chair de cheval se faisait rare : elle coûtait déjà 2 francs 45 la livre. Il y a peut-être un peu de mise en scène dans ce que raconte M. Tliiers du fameux rôti du quartiergénéral : un chat flanqué de douze souris devenu un mets d'élite pour un repas d'état-major. Mais Klein raconte ausii que nos soldats faisaient la chasse aux rongeurs et repêchaient les chevaux morts. Eux si disciplinés, il arrivait parfois qu'ils arrachaient de force

du pain aux boulangers. Ils allaient courageusement, mais sans joie à l'ennemi : il n'y avait plus de médicaments dans les ambulances; un blessé était un homme mort. Le pain seul et le vin ne manquèrent pas jusqu'à la fin.

Le 18 juillet d'Oyre écrivit au général Kalkreuth et lui demanda pour Rewbell la permission d'aller |)rcndre des instructions et s'informer de la situation à Paris : les Prussiens avaient déjà répandu tant de fausses nouvelles ! Ils avaient été jusqu'à faire imprimer à Francfort de faux Moniteurs, où l'on annonçait le rétablissement des Bourbons par ûumouriez. La demande de d'Oyre fut naturellement repoussée. Le bombardement continuait pendant ces négociations. A la fin le roi de Prusse accorda aux Français la plus honorable des capitulations : ils pouvaient rester quarante-huit heures dans Mayence ; ils sortiraient avec armes et bagages et deux pièces de campagne, musique en tête, drapeaux déployés, avec tous les honneurs de la guerre. Ils se retireraient oii bon leur semblerait, s'engageant seulement à ne pas servir d'une année contre la coalition : il leur restait la Vendée. Les Français eussent voulu des garanties en faveur des clubistes ; le roi de Prusse refusa de les comprendre dans le traité, mais s'engagea à ne permettre l'entrée de Mayence à aucun émigré avant la complète sortie de la garnison : c'était faciliter indirectement leur évasior..

Ainsi se termina le siège fameux de Mayence. M. de Sybel a osé écrire : « Le relâchement de la dis-

cipline et l'absence. de sentiments d'honneur se faisaient sentir à Mayence bomme dans toutes les armées françaises... La capitulation fut signée le 22 juillet... A cette nouvelle les soldats témoignèrent la plus grande joie et fraternisèrent le verre à la main avec les Prussiens et les Hessois, Sfins montrer qu'ils ressentissent en rien la honte de se rendre en présence de fortifications intactes et alors que l'armée de secours était si près d'eux. »

M. de Sybel n'a pas pu ignorer que : 1° si le mur d'en ceinte était encore intact, presque tous les ouvrages extérieurs étaient aux mains des Allemands ; 2° qu'on pouvait, en l'absence d'informations, désespérer d une armée de secours qui pendant trois mois n'avait pas donné de ses nouvelles; 3° que pour attendre, il eût fallu des vivres et que le pain qui, à la vérité, n'avait pas encore fait défaut, allait manquer; 4° qu'on n'avait plus qu'une quantité de poudre insuffisante et que les boulets manquaient pour certains calibres de canons; 5° qu'il n'y a pas de déshonneur à fraterniser avec des ennemis qu'on a vaillamment combattus; 6° que si les Français eussent attendu que leur dernier morceau de pain eût été consommé, la dernière maison de Mayence brûlée, le dernier bastion renversé, ils eussent été obligés de se rendre à discrétion au lieu de conserver à la France une excellente armée de 20,000 hommes.

Le courage de nos soldats dans cette rude campagne avait été admirable. Combien de leurs braves gisaient dans les villages et les redoutes environnantes ! Le savant et brave Meusnier avait été tué. Les conven-

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tionnels, et surtout Merlin de Thionville, avaient montré le plus grand dévouement et parfois la plu;; brillante valeur. Notre armée mayençaise pouvait être fière d'elle-même. En toute occasion elle avait montré une grande douceur pour les Mayençais, une humanité et une bonté touchante pour les femmes et les enfants, durant ces cruelles journées. Pendant toute l'occupation, elle avait respecté, honoré même la religion des Mayençais. On ne pouvait rien leur reprocher sous le rapport de la discipline : Custine avait sévèrement réprimé les premières légèretés à l'égard du beau sexe. Courage, énergie, enthousiasme républicain, persévérance au milieu d'un siège qui exigeait tous les jours 6,000 hommes de service à la tranchée ou aux remparts, s'unissaient chez eux à une absence de morgue, à une humanité qu'on ne trouve pas dans toutes les armées européennes. « La légèreté, la gaieté française ne se démentirent pas, dit Klein, dans ces rudes épreuves : le théâtre fut ouvert pendant tout le siège ; on donnait des bals au décanat de Liebfraustift. Les privations n'altéraient pas leur bonne humeur, car, en général, ils sont très-sobres. Ils dansaient, sifflaient toute la journée ; un rat rôti au bout d'une baïonnette, une cuisse de grenouille étaient un régal pour eux. Il faut bien rendre justice à de tels soldats. » Ils pouvaient fraterniser avec leurs adversaires et se réjouir de retourner couverts de gloire dans la patrie avec ce beau nom de Mayençais; mais ce n'était pas sans un serrement de cœur qu'il&i quittaient cette ville où ils avaient tant combattu,

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tant souffert et conçu de si magnifiques desseins pour le bonheur et la liberté du genre humain tout entier. Le 23, les Français furent tout entiers à leurs préparatifs, à leurs espérances, à leurs regrets. « Citoyens, leur disait Merlin pour les consoler, nous avons dû signer une capitulation honteuse; mais, soyez tranquilles, dans quelques mois nous reviendrons avec une grande armée devant Mayence rechercher nos canons, et venger toutes les injures que l'on fera ou aux Mayençais ou à nous.» Le 24, la première colonne, forte de 8,000 hommes, sortit de Mayence : beaucoup de clubistes avaient trouvé moyen de se dissimuler dans leurs rangs, [e 25, la seconde colonne : en tout 17,308 hommes. [Is laissaient dans les hôpitaux 3,0o5 malades ou blessés ; mais combien étaient morts dans les retranchements de Weissenau, à la pointe du Mein et au Gustavsburg, à Bretzeuheim, dans les îles du fleuve, au bois de Monbach, à Heiligkreuz ou dans les rues de Mayence sous la pluie d'obus! Laissons la parole à Gœthe, témoin oculaire de cette sortie presque triomphale des vaincus :

Nous vîmes le défilé venir à nous dans toute sa solennité. Des cavaliers prussiens ouvraient la marche ; la garnison fran çaise suivait. Rien de plus singulier que la manière dont celle marche s'annonçait : une colonne de Marseillais, petits, noir: bariolés, déguenillés, s avançait à petits pas ; on eût dit que le roi Edwin avait ouvert la montagne et lâché sa joyeuse a mée de nains. Ensuite venaient des troupes régulières sérieuses et mécontentes, mais non abattues ni humiliées. Cependant, l'apparition la plus remarquable et qui frappa tout le monde fut celle des chasseurs à cheval. Ils s'étaient avancés jusqu'à nous dans un complet silence ; tout à coup leur

musique f't entendre la Marseillaise. Ce Te Deum révolutionnaire a quelque chose de triste et de menaçant, même lorsqu'il est vivement exécuté, mais, cette fois, les musiciens le jouaient très-lentement, réglant la mesure sur leur marche traînante. L'effet fut saisissant et terrible, et le coup d'œil imposant, quand ces cavaliers, qui étaient tous de grande taille, maigres et d'un certain âge, et dont la mine s'accordait avec ces accents, passèrent devant nous. Isolément, ils tenaient du Don Quichotte ; en masse, ils paraissaient très-respectables.

Une troupe particulière, qui attirait vivement l'attention, fut celle des commissaires. Merlin de Thionville, en habit de hussarJ, remarquable par sa barbe et son regard sauvage, avait auprès de lui un autre personnage habillé comme lui. Le peuple vociféra avec fureur le nom d'un clubiste, et s'ébranlait pour se jeter sur lui. Merlin s'arrêta, fit valoir sa dignité de représentant du peuple français, la vengeance qui suivrait toute insulte. Il conseilla la modération ; car, ajouta-t-il, ce n'est pas la dernière fois que vous me voyez ici. La foule resta interdite, pas un ne branla.

La réaction n'avait pas attendu le complet départ des Français. Dans la journée du 24, plusieurs clubistes avaient été arrachés par le peuple des derniers rangs de nos soldats, et accablés de mauvais traitements. Une quarantaine, parmi lesquels des députés à la Convention mayençaise, furent conduits, sous l'escorte de dragons allemands, à la prison. Puis la populace se déchaîna par la ville, se mit à traquer les clubistes, leurs femmes et leurs filles, les magistrats municipaux, les membres de Y Administration^ à piller et à saccager leurs maisons, à tel point qu'on eût pu croire qu'elles avaient été les plus maltraitées par le

bombardement. « Xes faibles, irrésolus, pusillanimes habitants de cette ville de prêtres, » comme les nomme Forster, retrouvèrent un peu de courage contre ceux qui les avaient appelés à la liberté. Après la réaction de la populace, celle du gouvernement. Albini était rentré à Mayence le jour même du départ des Français; l'Électeur y arriva à son tour précède d'une proclamation où il remerciait ses sujets « de la fermeté de leur fidélité allemande. » Tous les actes du gouvernement républicain furent annulés; les anciens fonctionnaires, les anciens abus rétablis. On lâcha la bride aux rancunes de la noblesse d'Église et de la bourgeoisie. Ici comme partout les émigrés furent impitoyables. Toutefois on y mit des formes et, comme l'Église a horreur du sang, on ne fît pas d'exécution capitale : la populace avait assez assommé pour qu'on ne fût pas obligé de pendre: les cachots et les forteresses suffisaient. Et puis, les Français n'étaient pas si loin de Mayence et l'on se souvenait des dernières paroles de Merlin.

La restauration avait été si complète qu'on eût pu se croire au bon vieux temps, c'est-à-dire à neuf mois en arrière. « Mais, dit Perthes, le pays avait pu voir à plein la misère de l'ancien gouvernement et de l'ancienne constitution ; on avait compris la possibilité de vivre sans ces charges, ces entraves, ces incommodes servitudes, que l'on regardait auparavant comme une nécessité inéluctable. Une fois faite, cette double expérience ne devait plus être perdue. )>

La réaction de Mayence avait été précédée par celles

de Spire, de Worms et des autres pays occupés par l'ennemi. A Spire, dès le 6 avril, Wurmser avait donné l'ordre de rétablir l'ancienne administration et de relever le carcan et le pilori sur la place publique, le gibet à la justice. A cette petite fête on avait aussi fait paraître les membres du club, mais c'était pour leur faire brûler de leurs propres mains, au milieu des quolibets de leurs ennemis, les écrits et proclamations républicaines, et couper l'arbre de la liberté. On leur fit ensuite étrenner le nouveau pilori. Puis on les mit pendant quinze jours aux travaux forcés dans les retranchements autrichiens. On cite parmi les plus mal traités le libraire Hauth et le relieur Zorn. On relâcha le fretin, mais on retint les chefs comme forçats. On vit aussi arriver à Spire un certain nombre de prisonniers : des Mayençais expédiés par le coadjuteur Dalberg, ou des gens de Pirmasens envoyés par les officiers prussiens. C'est à Worms surtout que la soldatesque prussienne se conduisit avec la plus grande brutalité. Les hussards ahaient sur toutes les routes à la chasse aux patriotes ; on obligea les femmes des clubistes à couper l'arbre de la hberté, soh^^ les yeux et les lazzis de la multitude, et à le débiter en petits morceaux. On leur fit nettoyer les chambres et jusqu'aux latrines de la caserne occupée par les Français. Longue est la liste des républicains hessois, bipontins, palatins, que la réaction fit bâtonner, flétrir, ruiner, emprisonner : en tête les deux Klein qui, avec Niesal, s'étaient mis à la tête du mouvement français de Bergzabern.

Qu'étaient devenus les héros dispersés de la République cisrhénane? Custine, poursuivi par la haine des partis, expia ses fautes militaires comme si elles eussent été des trahisons, et périt sur l'échafaud. Le pauvre Blau, tombé entre les mains des Prussiens, avait été bâtonné jusqu'à en mourir. Wetekind réussit à s'échapper : il vécut longtemps, toujours fidèle à sesopinions, quoique médecm aulique d'un des vassaux de Napoléon, Louis de Hesse-Darmstadt. Adam Lux, un des délégués à la Convention de Paris, s'échauffa avec son enthousiasme ordinaire pour l'héroïsme de Charlotte Gorday et, dans sa passion chevaleresque, s'arrangea pour mourir sous le même couteau. Quant à Forster, le vice-président de la Convention, nous ^e trouvons à Paris fatigué, malade, privé des consolations de la famille, abandonné de sa femme, frappé dans ses rêves de République universelle, dépourvu de courage pour recommencer son labeur de savant, si pauvre qu'en plein hiver il n'avait pas le moyen de faire du feu, dans sa misérable mansarde, rue du Moulin, n" S42. Le peuple avait pillé sa maison de Mayence; mais le prince Louis-Frédéric de Prusse avait eu la générosité de sauver ses précieux manuscrits. Nous le voyons qui cherche à s'étourdir dans les plaisirs de société, jouant à la main-chaude chez MerUn de Thionville avec Rewbell, Haussmann, lyjme Dorsch. Le chagrin et la maladie l'emportèrent le 4 janvier 1794. Nous retrouverons Hofmann et Melternich.

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