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CHAPITRE IX

Retour des Français sur le Rliin (1304-Oâ).

« Nous reviendrons, » avait dit Merlin aux habitants de Mayence: la France tint parole.

Les défaites de Custine et de Dumouriez nous avaient fait perdre la rive gauche du Rhin. Les batailles de Fleurus (25 juin) et de la Roër (7 octobre 1794) nous y ramenèrent. Le 23 septembre, les Français rentrèrent dans Aix-la-Chapelle et arrachèrent pour vingt années à l'Empire allemand cette ville qui avait vu couronner Otton le Grand, Frédéric Rarberousse, Frédéric II de Hohenstauffen , Rodolphe de Hapsburg, Charles-Quint. Les autorités allemandes avaient eu la précaution d'expédier les reliques à Paderborn et les joyaux impériaux à Vienne ; nous devions les y suivre. Le 4 novembre, sur l'ordre du représentant du peuple Frécine, une nouvelle municipalité prit la place du Magistrat restaure en mars

1793, et k nouvelle administration de district adressa au pays la proclamation suivante :

La plus grande et la plus généreuse nation de la terre, qu a conquis notre pays au prix de son sang et qui pourrait fairti valoir contre nous les droits rigoureux du vainqueur, nous donne l'accolade fraternelle. Elle nons crie : Soyez nos frères '. soyez des hommes libres! Nous avons tous prêté, dans l'administration de district, le serment sacré de garantir les droits de l'homme, d'anéantir toute espèce d'oppression et de privilège, de faire, respecter l'égalité de droits et devant la loi pour toutes les classes, depuis le palais jnsqu'à la chaumière du berger.

Le 6 octobre 1794 une autre ville libre impériale, Cologne, recevait la visite du général Championnet. Reçus aux limites du territoire municipal par le bourgmestre, le syndic, l'assesseur, le gonfalonier de la République, les Français entrèrent dans la splendide cité, joyeux, victorieux, mais plus déguenillés que jamais ; beaucoup étaient en sabots et habillés de vieux tapis, et ce n'étaient pas les plus malheureux. Ils ne perdirent pas de temps pour planter solennellement l'arbre de la liberté sur le nouveau marché (6 octobre). Le iîa^/^ (conseil municipal) et les Zûnfte avaient été invités à la cérémonie : curiosité ou sympathie, tout le monde accepta. Une procession, où se mêlèrent les bourgeois aux généraux, aux officiers et aux soldats français, parcourut la ville, avec des chants et des acclamations révolutionnaires. La journée se termina par des danses et des réjouissances.

Le 8 octob" i" ^••^'^Uale de l'Électeur de Cologne,

r>()nn,futoccupée par Marceau. Le priiice-archevêquearchiduc d'Autriche avait eu soin de faire évacuer ses archives, son trésor, sa cave, sa bibliothèque, et dans /es premiers jours d'octobre il avait quitté, bénissant et pleurant, sa ville épiscopale pour ne plus la revoir. Marceau fit planter l'inévitable Freiheitshaum; mais il invita les fonctionnaires électoraux à rester provisoirement en fonction. Il fit observer, nomme presque tous les généraux de la Républifiue, la plus rigoureuse discipline, et n'usa qu'avec modération du droit de réquisition. Une seule obligation, assez lourde d'ailleurs, ici comme partout, fut imposée aux habitants : accepter les assignats à leur valeur nominale. Le représentant Gillet déclara le 19 octobre que les Français ne prétendaient pas se mêler des affaires politiques du pays. Mais dès le mois de décembre, on commençait la propagande révolutionnaire : « Citoyens, disait une proclamation, vous avez vu comment, à l'approche de nos armées partout victorieuses, vos éternels et irréconciliables ennemis, la noblesse et le clergé, se sont enfuis pour ne plus revenir. Ces deux ordres privilégiés vous traitaient en esclaves et dévoraient insolemment le produit dt^ votre terre féconde. Maintenant les immenses possessions: des émigrés vont être rendues à l'agriculture et unir les hommes à la Révolution par l'indissoluble lien de la propriété. » Partout la Révolution se présentait au défiant campagnard avec une dot splendide dans les mains : la propriété 1

L'Électeur de Trêves ne s'était décidé à rentro»*

dans sa résidence de Coblentz qu'en octobre 1793. Ce n'était guère la peine de quitter son refuge de la rive droite. Dès le mois de janvier, la peur le reprit : on recommença à empaqueter les archives et le mobilier; le zèle de ses sujets le rassurait médiocrement :• l'année précédente les bourgeois avaient voulu le retenir malgré lui ; cette fois c'étaient les paysans qui arrivaient avec des fourches et des bâtons pour lui imposer leurs services. L'Électeur y répondait de son mieux : il autorisait la levée d'une milice de 6,000 hommes; il rédigeait des proclamations qui se recommandent par leur tapageuse et vide phraséologie : « Vous n'oubliez pas que vous êtes des Allemands ; dans vos veines coule le sang allemand que vous avez reçu sans mélange de vos aïeux ; votre cœur est trempé de courage allemand...» Mais il envoyait ses vins rejoindre ses tableaux de l'autre côté du Rhin. Toutefois il y avait à côté de ce beau dévouement, un mouvement inquiétant d'opinion. Le landtag demandait avec une insistance presque irrévérencieuse des réformes ; à Coblentz, oii naguère on avait dételé ses chevaux, il y avait des sociétés secrètes ; les paysans eux-mêmes commençaient à goûter certaines idées révolutionnaires et parlaient d'abolitions de la dîme, de partage des biens d'Église ; la milice se mutinait dans quelques bailliages sous prétexte qu'on voulait l'incorporer à l'armée prussienne ; des agents révolutionnaires parcouraient le pays encourageant à la désertion les soldats de l'Autriche, de la Prusse et de l'Électeur. Il crut se soutenir en outrant son système de gouvernement, en

RETOUR DES FRANÇAIS SUR LE RHliN (1794-98). 275

restreignant ledit de tolérance, en édictant des peines riiioureuses contre les fauteurs des idées nouvelles. Mais les troupes françaises approchaient et la fermentation augmentait : dans les premiers jours d'octobre 1794, li jugea prudent de quitter Coblentz.

Les habitants avaient grand' peur que les Autrichiens n'entreprissent de les défendre contre les Français. Mais le 23 octobre, après une canonnade qui ne fit que peu de mal à la ville, ils passèrent le pont du Rhin et les républicains entrèrent dans Coblentz en rangs serrés et en bel ordre, avec leur enivrante musique révolutionnaire et leur drapeau aux trois couleurs éclatantes.

Trêves avait été occupé dès le 9 août 1794. Sa chute amena le blocus de Luxembourg par les Français; celte dernière place succomba huit mois après. Les [irogrès de Jour dan sur la Meuse et le Rhin moyen avaient rendu inutiles les derniers succès des Prussiens à Kayserslautern (juillet 1794). Ils durentà leur tour passer le Rhin. Les quatre armées du Nord, de Sambre-et-Meuse, de la Moselle, du Rhin, en novembre 1794, tenaient le grand fleuve depuis la Hollande jus- (|u a Bâle.

Sauf à Mayence, il n'y avait plus d'AUemands sur la rive gauche du Rhin. Libre du côté de la Prusse après h' traité de Bâle et la ligne de démarcation, la France allait pouvoir, dans la campagne suivante, transporter la guerre sur la rive droite du Rhin, et forcer à la paix les États de l'Allemagne méridionale.

Dans la campagne de 1793, le gouvernement de

l'Électear palatin-bavarois, qui était depuis longtemps en relations avec la France, donna les mains à l'occupation par nous de deux places fortes sur la rive droite duRhin : Diisseldorffet Manheim. Diisseldorff, la future capitale du grand-duché français de Berg, était une possession palatine,, mais pouvait être considérée comme une forteresse d'Empire. Elle était défendue à la fois par des troupes palatines et par trois compagnies autrichiennes. Le commandant autrichien voulait se défendre ; mais le commandant palatin signa une capitulation qui livrait la forteresse aux Français, avec 3S0 canons, 10,000 fusils, le passage du Rhin et la possibilité de chasser les Autrichiens de toute cette région. Vers le même temps, Manheim, au confluent de Necker et du Mein, autre forteresse palatine, également défendue par une garnison mixte, capitula dans des circonstances analogues; la Franconie et la Souabe étaient ouvertes aux Français.

Mayence nous coûta plus cher. On avait passé toute une année à enfermer cette forteresse dans un cercle de retranchements. Le généralissime autrichien Clerfait surprit l'armée assiégeante, enleva la ligne de retranchements du côté de l'ouest (29 octobre 1795), puis les tranchées ouvertes du côté d'Ehrenbreitstein et une île fortifiée duRhin(Nieder\verth). Mayence se trouva ainsi dégagé ; mais la paix de Campo-Formio étant survenue, les Autrichiens évacuèrent Mayence et les forteresses voisines et en remirent la garde aux soldats de l'Électeur. Aussitôt parut un décret de la Convention qui organisait une «armée de Mayence » (9 décembre 1797).

Le gouvernement électoral, ayant demandé des explications à ce sujet, on lui dit qu'on avait l'intention d'occuper la forteresse. Et, en effet, tandis que les négociation? s'ouvraient à Rastadt, une armée française bloquait Mayence, et Hadry, son général, faisait sommer le commandant (17 décembre). Le 20 décembre il envoyait son aide-de-camp Mortier à Aschaffenburg avec une lettre pour l'Électeur : on l'invitait à donner l'ordre au commandant Von Riidt d'évacuer la forteresse s'il ne voulait pas voir les possessions électorales traitées en pays ennemi. L'Électeur répondit « qu'il enverrait sans retard l'ordre à son général de préparer immédiatement une capitulation. « L'effet n'ayant pas répondu aux paroles, Mortier repartit pour Aschaffenburg avec une lettre plus menaçante que la première : elle produisit l'effet désiré. On accorda aux troupes électorales et aux troupes d'Empire la sortie de Mayence avec tous les honneurs de la guerre, leurs armes et leur artillerie de campagne (29-30 décembre). C'est ainsi que retomba, pour dix-sept années, la grande forteresse allemande entre les mains des Français. On adressa aussitôt invitation à tous les Mayençais, exilés pour cause d'attachement à la France, de rentrer dans leur patrie. On replaça en grande pompe le FreiheitsbaiimsuvleSpeisemarktj et l'ancien clubiste Metternich célébra les grandeurs et les joies de la liberté. Sur la plus haute des tours de la cathédrale, on arbora un immense drapeau tricolore. Rudler, commissaire du gouvernement, installa une municipalité de sept membres qui, pour la plupart,

étaient des élus dé février 1793, ceignit à l'ancien maire républicain Macke l'écharpe tricolore, lui donna raccolade républicaine, institua deux juges de paix et remplaça sur tous les monuments le bonnet électoral par le bonnet de liberté. On pouvait craindre que les souvenirs de la première république mayençaise et de la cruelle réaction qui l'avaient suivie ne perpétuassent les haines entre concitoyens. Rudler adressa aux habitants une proclamation qui rappelait les vicissitudes de la liberté mayençaise, la nécessité de rester unis pour résister à la fois à l'aristocratie et à l'anarchie, et qui se terminait par ces mots :

Patriotes mayençais ! relevez vos courages ! montrez aussi toutes les vertus du vrai républicain. Oubliez magnanimement vos souffrances passées. Et vous qui trouviez dans vos intérêts privés un empêchement à manifester vos sympathies pour la France, n'hésitez plus à déclarer ouvertement vos sentiments ; ne travaillez plus contre votre bonheur. Unis par les doux liens de la fraternité, travaillez unanimement à l'accomplissement des lois qui sont la source de l'union fraternelle et qui l'établiront sur une base solide et éternelle.

Enfin la conquête du grand fleuve fut achevée par l'enlèvement des retranchements du Rhin auprès de Manheim, que défendait une petite garnison de troupes d'Empire : on tenait à ce que la question des frontières françaises ne pût même pas être discutée au congrès, et, comme ces troupes refusèrent de se rendre à la première sommation, un assaut, vivement mené, dans la soirée du 25 janvier 1798, nous livra

la position. D'aatre part, nous n'étions pas réellement sûrs de Coblentz, si les Allemands restaient en possession d'Ehrenbreitstein sur la rive droite. On mvestit cette citadelle en mars 1798, et, en janvier 1799, le commandant électoral trévirois Fabre dut capituler, faute de vivres. Nous étions maîtres du Rhin,

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