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CHAPITRE XVI

LE DÉLÉGUÉ DE LA COLONIE

Les troubles causés par les prétentions des deux compagnies, et par la conduite injustifiée du sieur de Caen faisaient grand tort a la colonie. La présence à Québec d’hommes lies a des interets bien différents, opposés même, tendait à former deux camps rivaux. “ Le gouverneur, les Pères Récollets et les habitants les mieux intentionnés du pays, tenaient un tiers parti, et n’ayant en vue que l’établissement de la foi et de la colonie, ils gémissaient de voir que tout allait se détruire par des querelles d’intérêts, lesquelles, étant rapportées en France, dégoûteraient sans doute le roi et ses ministres de la bonne volonté où la Cour était alors pour le Canada ; ils ramassèrent tous les sujets de plaintes qu’ils pouvaient avoir. L’affaire était délicate ; après toutes les tentatives que Monsieur de Champlain avait faites en France, il avait peu d’espérance de se faire entendre de si loin , mais enfin, comme le gouverneur et les notables du pays, joints à leurs premiers missionnaires, s’étaient fait aussi des appuis considérables à la cour, ils résolurent une députation au roi, et de choisir un sujet

qui eût la capacité et le crédit de négocier efficacement les affaires du pays dans les conjonctures présentes1. ”

Une réunion des principaux habitants eut lieu le lendemain du retour à Québec de Champlain et du Père Le Baillif, c’est-à-dire, le 18 août. L’assemblée choisit pour son délégué et représentant auprès de sa Majesté, le Récollet Georges Le Baillif, dont le crédit était remarquable. Un acte authentique de sa délégation lui fut remis ainsi conçu :

Sachent tous (à) qui il appartiendra, que l’an de grâce 1621, le 18ème jour d’août, du règne du très haut, très puissant et très chrétien monarque Louis, 13Lmc du nom, roi de France, de Navarre et de la Nouvelle-France dite Occidentale, du gouvernement de haut et puissant Seigneur Messire Henri duc de Montmorency et de Dampuill, pair et amiral de France, gouverneur et lieutenant-général pour le roi en Languedoc et vice-roi des pays et terres de la Nouvelle-France dite Occidentale, de la lieutenance de noble homme Samuel de Champlain, capitaine ordinaire pour le roi en la marine, lieutenant-genéral aux dits pays et terres du dit Seigneur vice-roi, que par permission du dit sieur lieutenant se serait mite une assemblée générale de tous les Français habitants de ce pays de la Nouvelle- Fi ance, afin d aviser des moyens les plus propres sur la ruine et désolation de tout ce pays, et pour chercher les moyens de conserver la religion catholique, apostolique et romaine en son entier,

1. Leclercq, Premier établissement de lafoy, i, pp. 174, 175.

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l’autorité du roi inviolable et l’obéissance due au dit Seigneur vice-roi, après que par le dit sieur lieutenant, religieux et habitants, présence du sieur Baptiste Guers, commissaire du dit seigneur vice-roi, a été conclu et promis de ne vivre que pour la conservation de la dite religion, obéissance inviolable au roi et conservation de l’autorité du dit Seigneur vice-roi, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a été d’une pareille voix délibéré que l’on ferait choix d’une personne de l’assemblée pour être députée de la part de tout le général du pays, afin d’aller aux pieds du roi, faire les très humbles soumissions auxquelles la nature, christianisme et obligation rendent tous sujets redevables, et présenter avec toute humilité le cahier du pays, auquel seront contenus les désordres arrivés en ce pays, et notamment cette année mil six cent vingt-un. Et aussi qu’icelui député aille trouver notre dit Seigneur vice-roi, pour lui communiquer semblablement des mêmes désordres et le supplier se joindre à leur complainte pour la demande de l’ordre nécessaire à tant de malheurs qui menacent ces terres d’une perte future, et finalement pour qu’icelui député puisse agir, requérir, convenir, traiter et accorder pour le général du dit pays, en tout et partout ce qui sera l’avantage du dit pays.

“ Et pour ce que tous, d’un pareil consentement et de la même voix, connaissant la sainte ardeur à la religion chrétienne, le zèle inviolable au service du roi et l’affection passionnée à la conservation de l’autorité du dit Sei-

gneur vice-roi, qu’a toujours constamment et fidèlement témoigné le Révérend Père Georges Le Baillif, religieux de l’Ordre des Récollets, joint sa grande probité, doctrine et prudence, nous l’avons commis, député et délégué, avec plein pouvoir et charge de faire, agir, représenter, requérir, convenir, écrire et accorder, pour et au nom de tous les habitants de cette terre, suppliant avec toute humilité sa Majesté, son Conseil et notre dit Seigneur vice-roi d’agréer cette notre délégation, conserver et protéger le dit Révérend Père en ce qu’il ne soit troublé ni molesté de quelque personne que ce soit, ni sous quelque prétexte que ce puisse être, à ce que paisiblement il puisse faire, agir et poursuivre les affaires du pays, auquel nous donnons derechef pouvoir de réduire tous les avis à lui donnés par les particuliers en un cahier général et à icelui apposer sa signature avec ample déclaration que nous faisons, d’avoir pour agréable et tenir pour valable tout ce qui sera par icelui Révérend Père fait, signé, requis, négocié et accordé pour ce qui concernera le dit pays, et de plus lui donnons pouvoir de nommer et instituer un ou deux avocats au Conseil de sa Majesté, Cours souveraines et juridictions, pour et en son nom et au nôtre écrire, consulter, signer, plaider et requérir de sa Majesté et de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de cette Nouvelle-France, si requérons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs, Gouverneurs, Prélats, Justiciers et tous qu’il appartiendra, de donner assistance et faveur au dit Révérend Père, et empêcher qu’icelui allant,

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venant, ou séjournant en France, ne soit inquiété ou molesté en cette délégation, avec particulière obligation de reconnaissance, autant qu’il sera a nous possible.

“ Donné à Québec, en la Nouvelle-France, sous la signature des principaux habitants, faisant pour le général, lesquels pour authentiquer davantage cette délégation, ont prié le Très Révérend Père en Dieu Denis Jamet, Commissaire des religieux, qui sont en ces terres, d’apposer son sceau ecclésiastique ce jour et an que dessus. Signé : Champlain, Frère Denis Jamet Commissaire, Frère Joseph Le Caron, Hebert Procureur du Roi, Gilbert Courseron Lieutenant du Prévost, Boullé, Pierre Roye1, Le Tardif, J. le Groux, P. Desportes, Nicholas Greffier de la Juridiction de Québec et Greffier de l’Assemblée, Guers Commissionné de Monseigneur le vice-roi et présent en cette élection, scellé en placard du sceau du dit Révérend Père Commissaire".

Cette pièce que nous avons cru devoir citer textuellement, montre bien d’une part l’état précaire de Québec, la nécessité de prompts et puissants remèdes, d’autre part les éminentes qualités du Père Le Baillif et la confiance que tous, et Champlain le premier, avaient en lui. “ Le Père Le Baillif était un homme distingué sous tous rapports, et doué d’une très forte intelligence. Champlain en

1 pierre Reye, d’après Leclercq, Premier établissement de lafoy, i, p. 186.

2. Sagard, Hist. du Canada, p. 73 à 77. — Leclercq, Premier établissement de lafoy, i, p. 179 à 186.

avait fait son confident et son conseiller intime1 2. ” Le 7 septembre 1621, le Récollet se mit en route pour la France. "Et le mardi, 7 de septembre, partit aussi le sieur du Pont et le Père Georges, de Québec, qui me promit communiquer au sieur Dolu, tout ce qui s’était passé et fait”. ” Le Père Le Baillif prit avec lui un jeune Sauvage qui avait passé plusieurs mois au séminaire Saint-Charles. Il 1’ emmena en France comme étant les prémices de cette institution3. Par le même navire, Champlain renvoya en France deux ménages, arrivés depuis deux ans, mais qui “ n’avaient pas déserté une vergée de terre, ne faisant que se donner du bon temps, à chasser, à pêcher, dormir et s’enivrer avec ceux qui leur en donnaient le moyen. . . Je les renvoyai comme gens de néant qui dépensaient plus qu’ils ne valaient4. ”

Le 12 septembre 1621, un dimanche, Champlain fit publier quelques ordonnances pour “ tenir chacun à son devoir5. ”

Le Père Le Baillif eut une heureuse traversée. Laissant, écrit Leclercq, aux deux compagnies à disputer leurs intérêts, il s’appliqua uniquement à procurer ceux du pays auprès du roi. Il eut l’honneur de saluer sa Majesté à Saint-Germain, il en fut reçu très favorablement sans néanmoins entrer dans aucun détail à cette première audience. Quel-

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