Sagard, Hist. du Canada, pp
AU PAYS DES HURONS
fait aussi remarquer que d’autres étaient plus honnêtes et leur apportaient des provisions : du blé d’Inde, des citrouilles, quelquefois du poisson ; de leur côté, les Récollets donnaient aux Sauvages quelques menus présents.
Un des obstacles que les missionnaires rencontrèrent dès le commencement dans l’œuvre d’évangélisation des Sauvages fut que quelques-uns des Français vivant parmi eux oubliaient trop souvent leurs devoirs de chrétiens. Pour obvier à ce danger, nos trois Récollets prirent l’habitude de réunir dans leur propre cabane, les dimanches et fêtes, ceux qui étaient à leur portée. Outre la messe, un Récollet leur faisait une petite instruction. On chantait des hymnes, des psaumes et des cantiques. Les missionnaires ne les renvoyaient pas sans leur servir un repas de blé d’Inde.
Une autre occupation de nos Récollets chez les Hurons était d’apprendre leur langue. Dès son arrivée au bourg qu’il appela Saint-Gabriel, Sagard s’étudia à progresser dans cette étude. Il écoutait, il notait. Les Hurons lui montraient une chose, puis une autre, lui disaient le nom de chacune et notre Récollet répétait les mêmes mots en leur présence, ce qui ne manquait pas de les intéresser agréablement. Mais les progrès furent plus consolants a la bourgade Saint- Joseph. Le Pere Le Caron avait déjà une grande connaissance de la langue huronne et pouvait donner des leçons à des commençants.
Au cours d’un chapitre qu’il consacre aux langues sauvages, Sagard fait remarquer qu une des
nombreuses difficultés de ces langues était la ma-
nière même de prononcer les mots qui, selon la cadence et le ton, pouvaient signifier des choses bien différentes.
Durant leur séjour parmi les Hurons, les Récollets n’eurent pas trop à se plaindre de leurs procédés. Ils s’efforcèrent de les bien comprendre et dès lors de ne pas contrarier inutilement leur orgueil et leur fierté excessives. Toutefois, ils devaient être sur leurs gardes ; un événement le fit bien voir. C’était durant l’hiver. Beaucoup de Sauvages étaient venus à la cabane des missionnaires, il y avait aussi plusieurs Français. Un Huron, mécontent de ne pas trouver place voulut prendre celle d’un Français ; le Père Joseph Le Caron pria le Sauvage de ne pas faire de bruit ; irrité, celui-ci, levant un gros bâton, s’apprêtait à en décharger un coup sur la tête du Père. Il en fut heureusement empêché par les autres Français présents. Mais il résulta de ce petit incident un certain malaise entre Hurons et Français. La situation aurait pu facilement devenir périlleuse. Le Frère Sagard, ayant mis ses raquettes, alla prévenir le grand chef et les vieillards. Ceux-ci firent annoncer un conseil général pour le lendemain. Le Père Viel et le Frère Sagard y assistèrent, tandis que le Père Le Caron et des Français gardaient la cabane des missionnaires.
Au conseil, le grand capitaine fit asseoir les Récollets près de lui ; puis, il leur demanda d’exposer ce qui s’était passé. Les missionnaires en profitèrent pour les prêcher un peu en leur montrant que s’ils s’étaient exposés à tant de périls pour venir
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chez eux, ce n’était pour autre chose que leur salut.
Leur ayant fait connaître l’abondance des biens en France, la beauté des maisons, autrement mieux faites que leurs cabanes, les champs tous cultivés et produisant toute sorte de légumes et de fruits, ils ajoutèrent : “Voudriez-vous croire à présent que nous soyons venus chercher à dîner à vos portes, et que la nécessité nous ait portés à un si misérable pays, dénué de toutes douceurs, comme vous avouez vous-mêmes, puisque nous étions si fort à notre aise et que toutes choses nous venaient à souhait ? Ayez donc de l’amitié pour nous puisque l’amour que nous avons eu pour vous, nous a fait quitter tant d’aise et de contentement et fait jeûner fort austèrement en procurant le salut de vos âmes1 2. ” Et les missionnaires conclurent leur harangue en montrant l’ingratitude dont faisait preuve quelques-uns d’entre eux notamment celui qui avait voulu tuer le Père Joseph Le Caron.
Le grand capitaine prit alors la parole en faveur des missionnaires. Il rappela leurs services et conclut en priant les Récollets d’excuser la faute, que le coupable avait le mépris de tous, qu’il le fallait considérer comme “ un chien et méchant... et non les autres qui étaient bien marris d’un tel accident*. ” Vinrent ensuite les présents qui, selon la coutume de ces barbares, accommodaient toutes choses, pourvu qu’ils fussent acceptés. Les Récollets acceptèrent le blé d’Inde qui leur était offert.