CHAPITRE XXX
BAPTEME ET SÉPULTURE DE KAKEMISTIC
I e Père Charles Lalemant, dans sa lettre a son 1 . frère le Père Jérôme, lui disait : “ Au demeurant, je supplierais volontiers ceux qui ont de l'affection pour ce pays qu’ils ne se dégoûtassent point s’ils n’entendent promptement des nouvelles du fruit que l’on espère. La conversion des Sauvages demande du temps. Les premières six ou sept années paraîtront stériles à quelques-uns. Et si j’ajoutais jusqu’à dix ou douze (ans), possible ne m eloignerais-je pas de la vérité. Mais est-ce à dire pourtant qu’il faille tout quitter là ? Ne faut-il pas des commencements pour tout1 ? ”
Il avait raison, ce Père Jésuite. Au Canada, la conversion des Sauvages fut une rude tache. Elle demandait de la patience et de la perse\ erance. Les Récollets luttaient vaillamment depuis 1615. Les Jésuites, appelés et reçus avec joie en 1625,
1. Relation de 1626 ; Relations des Jésuites, éd. de Québec, p. 8, 2e col.
travaillaient avec zèle. Les uns et les autres défrichaient avec ardeur le champ du Maître du ciel et de la terre. Mais ce champ était si rempli de broussailles, si rocailleux, qu’il fallut bien du temps et de grandes peines pour le rendre fertile, et y faire germer la moisson qui devait y mûrir.
Pourtant déjà, il se remarquait un peu partout un revirement des esprits vers la vérité. Le ministère, fort pénible, ne demeurait pas sans consolation. Il y eut au cours de ces travaux immenses, préparation d’une belle récolte, des jours de lumière et de joie. Quand le missionnaire pouvait verser l’eau sainte du baptême sur le front d’un nouveau-né que la mort s’apprêtait à ravir, quelle joie pour son cœur d’apôtre, de lui ouvrir le ciel ! Des cas de ce genre furent très nombreux à partir de 1615. Des enfants, ayant atteint l’âge de raison, des jeunes gens, des adultes, des vieillards reçurent eux aussi le don de la foi. Oh ! ce ne fut jamais en grand nombre. Au Canada, à aucune époque, on ne vit les conversions en masse, que l’histoire nous signale sous d’autres deux. Et à l’époque dont nous racontons l’histoire, elles étaient encore clairsemées. Cependant des faits intéressants nous ont été conservés et nous sommes bien persuadés, que si nous retrouvons un jour les nombreux mémoires, lettres et rapports envoyés en Europe par les Récollets, comme plus tard par les Jésuites, nous trouverons là une preuve plus palpable encore de la fécondité de leurs travaux.
Sagard, le premier historien de l’Église canadienne,
et qui connut par lui-même les faits qu’il raconte, ou les témoins autorisés de ces mêmes faits, nous a conservé quelques traits de la miséricorde de Dieu.
Commençons par le baptême et la sépulture d’une petite enfant de Kakemistic.
Kakemistic était un Sauvage Montagnais, ami des Français. Il se cabanait depuis plusieurs années près de Québec, et à l’occasion se faisait un plaisir de partager les fruits de ses chasses avec les hivernants. En décembre 1626, il voulut, contre son habitude, emmener à la chasse, dans les bois, tous les siens, au nombre de huit, et il en attendait prochainement un neuvième. Mais il tomba si peu de neige que la chasse, excellente quand la neige était abondante, s’annonçait fort infructueuse. Ce que prévoyant, Kakemistic revint avec sa famille et tous ensemble, passant par Notre-Dame-des- Anges, “ il y séjournèrent deux jours pendant lesquels nos Frères leur donnèrent à manger de ce qu’ils avaient, car ces pauvres Sauvages n’avaient pour toute provision qu’un peu d’anguille boucanée du reste de leur pêche1. ”
Ils allèrent ensuite se cabaner près du fort Saint- Louis afin d’y être assistés par les Français. Avant de partir, Kakemistic pria le Père Joseph de lui donner une paire de raquettes et encore quelques vivres pour sa famille. Lui-même irait vers le Saguenay pour essayer d’y trouver de quoi se nourrir. “ Ce bon Père Joseph, dit Sagard, tout brûlant de charité, lui accorda facilement tout ce qu il desi-