Défriché
2. Nul ne saurait s’offenser de la proposition faite ici par le Père Jamet. Son idée n’est pas de peupler le Canada de criminels. On aura remarqué qu’il préconise d’abord deux autres moyens de colonisation, en troisième lieu seulement il propose de faire passer au Canada une catégorie des gens ayant affaire avec la justice, et son choix est sévère ; il n’admettrait que les coupables d’un ou deux délits ; lesquels délits ne devraient pas être infamants, et les coupables eux-mêmes devraient être par ailleurs honnêtes hommes. Qu’on se rappelle la rigueur de la justice à cette époque et l’on ne trouvera nullement répréhensible la proposition du Père Récollet. Le Père Jamet voulait au Canada, comme Champlain, comme ses confrères des gens dont la conduite et le goût du travail serviraient d’exemple aux Sauvages pour les amener à une vie plus humaine et à la vérité.
RELATION DU PÈRE JAMET
terres et bonnes rivières, que bonnes chasses et meilleures pêches (à) qui en sait faire métier.
Si les peuplades étaient (s’il y avait des colons), nous demeurerions avec eux en de petites maisons retirées. Les Sauvages, même les vagabonds, s’apprivoiseraient peu à peu, voyant le fruit du labeur1 2.
Ceux qui sont en haut descendraient et les Français avanceraient tant qu’ils voudraient vers le midi et ainsi nous les instruirions tous chacun selon sa portée.
Au pire, notre voyage ne peut être inutile, car Dieu est loué où il ne l’était pas ou peu, car le peu de chrétiens qu’on y laisse vivent en un grand libertinage, sans aucun exercice de religion". Et tel a ainsi vécu sept et huit ans, et (je) ne sais si une fois le mois une partie d’eux pensent à Dieu. Quant à ceux qui naviguent simplement, pour la plupart étaient grands jureurs du Saint Nom de Dieu, ce que nous avons retranché en partie, assistés de la grâce de Dieu, et (sont) venus la plupart de se
1. Le Père Jamet s’exprime ici comme Champlain, Œuvres, p. 575 à 576, voir chap. ix de ce volume, comme Richelieu en 1627. Le Cardinal ministre jugea lui aussi “ que le seul moyen de disposer ces peuples à la connaissance du vrai Dieu était de peupler le dit pays de naturels Français catholiques pour par leur exemple disposer ces nations à la religion catholique, à la vie civile. Charte des Cent Associés. Mercure-Français, vol. xiv, 1628, p. 233.
2. Par ces chrétiens qui demeuraient dans la colonie, il faut entendre les commis de la traite et les interprètes accrédités auprès des divers peuples Sauvages. L’immoralité était grande^ , en sorte que ceux qui auraient pu et auraient dû être par leur vie bien réglée un puissant secours pour attirer les Sauvages à la foi, devenaient un obstacle à leur conversion.
corriger en volonté ; tous nous ont montré plus de courtoisie1, ce que nous n’espérions, et principalement le capitaine du navire, appelé le sieur de Pontgravé et espérons avec le temps de les amener à une vie plus raisonnable. A quoi sert plus l’exemple que la parole, principalement à gens de mer qui estiment les autres tels qu’eux-mêmes.
Si en gagnant les chrétiens nous gagnions aussi les barbares, notre contentement doublerait, Monseigneur. Vous y pourriez beaucoup, et il y va de la gloire de Dieu, du bien de la France, et de votre honneur d’avoir donné commencement à une si héroïque entreprise. Je prie (Dieu) qu’il vous comble des dons du Saint-Esprit tant pour vous inspirer ce que vous avez à faire que pour vous maintenir en sa grâce et en bonne, heureuse et salubre prospérité et santé. Et moi, je demeurerai à jamais, Monseigneur, votre très humble religieux.
Denis Jamet, Mineur et indigne Récollet.
De Québec en Canada, le 15 juillet 1615.
1 Ceci et ce qui suit se rapportent aux deux catégories de personnes dont vient de traiter notre Récollet.