Champlain, Œuvre s, pp
plait ces scènes si nouvelles pour lui, son esprit se reportait naturellement vers son monastère de France où il vivait naguère encore. Il revoyait sa cellule blanchie à la chaux, où il avait passé tant d’heures de silence et de contemplation, la table chargée de livres où il étudiait, le prie-Dieu surmonté du crucifix, où il se livrait à la prière et à la méditation, enfin tout cet intérieur de quiétude monastique qui contrastait si violemment avec son existence présente. Mais loin d’y donner un regret, le bon religieux se félicitait d’avoir quitté ce repos pour les fatigues et les tourments de sa vie nouvelle1. ”
Voilà, fort bien décrit, le côté réel sans doute, mais poétique aussi du voyage de notre Récollet au pays des Hurons. Voyons le côté pratique. “ L’on ne saurait exprimer les fatigues que ce bon Père essuya pendant ce pénible voyage, tantôt parmi les bouillons, les courants, les rapides et les chutes d’eau capables d’effrayer les plus intrépides, tantôt souffrant l’insupportable incommodité d’une infinité de maringouins, moustiques, qui jour et nuit ne lui donnaient aucun repos2. Sagard, qui expérimenta, lui aussi, plus tard, les souffrances d’un voyage chez les Hurons, nous fait comprendre fort bien la torture que causaient au voyageur les moustiques “ qui vous font, dit-il, une continuelle et très cruelle guerre pire que celle
1. L’abbé H. R. Casgrain, Les anciens Récollets, Revue du Tiers-
Ordre, Montréal, 1901, p. 422.
2. Leclercq, Premier établissement de la foy, i, pp. 72 et 73.
des loups, qui se contentent de la première brebis, et non ces animaux de la première piqûre.
“ Ces bestioles ne paraissent néanmoins pas toujours, mais au temps le plus chaud, et lorsqu’il ne fait point de vent, autrement qui en pourrait jamais souffrir l’importunité et les morsures malignes, qui rendent les personnes semblables à des lépreux, laids et hideux à ceux qui les regardent . . . Ces petites bêtes ne vous font pas seulement la guerre pendant le jour, mais même la nuit, elles se jettent dans vos yeux, elles entrent dans votre bouche, passent par-dessous vos habits, et percent même l’étoffe qui joint votre chair1. ”
Le Père Le Caron lui-même nous fait connaître combien il souffrit au cours de son voyage. Ecrivant à un de ses amis en France, il lui disait : “ Il serait difficile de vous dire la lassitude que j’ai soufferte, ayant été obligé d’avoir tout le long du jour 1 aviron à la main et de ramer de toute ma force avec les Sauvages. J’ai marché plus de cent fois dans les rivières, sur des roches aiguës qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je portais le canot et mon petit équipage, afin d éviter les rapides et les chutes d’eau épouvantables. Je ne vous dis rien du jeûne pénible qui nous désola, n’ayant qu’un peu de sagamité qui est une espèce de pulment composé d’eau et de farine de blé d’Inde, que l’on nous donnait soir et matin, en très petite quantité. Cependant, il faut que je vous avoue que je ressentais au milieu
!• Sagard, Histoire du Canada, pp. 184, 185.
de mes peines beaucoup de consolations. Car hélas! quand on voit un si grand nombre d’infidèles et qu’il ne tient qu’à une goutte d’eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur de travailler à leur conversion et d’y sacrifier son repos et sa vie1. ”
Comme ces dernières paroles indiquent bien la compassion du Père Le Caron pour les indigènes du Canada et son zèle d’apôtre pour leur conversion.
Laissons à Parkman le soin de nous retracer le voyage de Champlain. Il nous conduira jusqu’à la cabane où le Père Le Caron s’est installé au pays des Hurons, en attendant nous connaîtrons mieux la route suivie par le Récollet.
“ Pendant que le dévoué missionnaire cheminait péniblement vers les lieux de son apostolat, le soldat, non moins ardent, suivait ses traces. Champlain, dix Indiens, l’interprète Etienne Brûlé, et un autre Français, embarqués dans deux canots atteignaient les villages Algonquins qui avaient été le terme de leur première excursion2. Résolus à pousser plus loin, ils passèrent les deux lacs des Allumettes, après lesquels l’Ottawa coulait pendant vingt milles, aussi droit qu’un vol d’oiseau, profondément encaissé entre des gorges de montagnes. Puis vinrent les rapides des Joachims, du Caribou, le rocher du Capitaine où tourbillonne le courant irrité, les deux rivières où il brise sa barrière rocheuse et l’on atteignit enfin les eaux tributaires du Mattawan.