‹ Les Francs-maçons au théâtreChapitre 2 sur 5 · Tome XXXVIe · texte numérisé non relu

Tome XXXVIe

Dans la pièce Les Fra-Maçonnes de Poinsinet — et cette citation est à sa place dans une étude consacrée au théâtre maçonnique — les surveillants et le Vénérable chantent sur lair de La Bonne Aventure :

Le Surveillant Aurons-nous un bon repas ?

Le Vénérable Oui, je t'en assure.

Le Surveillant

J'ai vu des ragoûts là-bas D'assez bon augure.

Le Vénérable

Nous recevons l'héritier D'un vieux marchand usurier;

Le Surveillant

La bonne aventure !

Oh gué ! la bonne aventure.

Si les frères peuvent facilement se déplacer, il est difficile et déplaisant de transporter chaque fois des bouteilles, surtout quand on est accoutumé à une sorte de vin ! La qualité des personnes exige chez le vin une qualité correspondante. Ce président Bertin du Rocheret, à qui sont écrites la plupart des lettres recueillies à laNationale, devait avoir quelques vignobles. Il était, nous l'avons dit, lieutenant criminel à Epernay, et l'endroit oblige. On le tient trop au courant de la bibacité des convives pour

qu'il n'y ait pas eu, derrière un excellent esprit satisfait de la bonne humeur de ses frères, un certain intérêt mercantile.

« Il s'est beaucoup bu de vin de Champagne, lui écrit-on, et si j'en avais eu une centaine de bouteilles, elles auraient au moins disparu ». Et ce même signataire, dans une autre lettre, précise le principal objet de ses soucis :

« Les persécutions dont nous sommes toujours accablés ne nous permettent pas d'avoir un lieu marqué pour nos assemblées, et nous sommes conséquament obligés de changer souvent de lieu ; ?wus ne pouvons donc faire de provisions. »

Il offre sa cave pour mettre le Champagne, il croit « qu'une pièce ou deux suffisent » et il ajoute car il est honnête homme :

« A mesure qu'il sera débité, je remet-

trais volontiers l'argent que je recevrais à qui vous m'indiqueriez ; à l'égard du prix de 14 sols ou de 20 sols, c'est à vous de décider »

Pour obvier à ces inconvénients — risque de surprise ou transports ennuyeux de denrées ou de boissons — beaucoup de seigneurs « tiennent loge chez eux » . Le frère de Raucourt nous apprend que « plusieurs ducs se sont donnés à souper à Fontainebleau en frères ». Il se fait même l'écho — l'écho inquiet — d'un projet prêté au duc de Villeroy, lequel profiterait du séjour que Sa Majesté doit faire chez lui en s'en revenant à Versailles pour la faire participer à une de ces agapes. Il proteste d'avance... il faudrait préalablement que le roi fut initié.

On voit par ces exemples que la sentence de police fit plus de bruit que de mal, en ce sens que si elle occasionna la fermeture de certaines loges peu dispo-

sées à la révolte, elle n'interrompit guère les travaux maçonniques. D'ailleurs les Francs-Maçons avaient soin de recruter surtout des personnages puissants comme le comte de Schaspky, qui était cousin germain de la Reine, et' que la police ne s'aviserait point de troubler dans leurs fantaisies.

Cette divulgation leur fit du mal, cependant, parce qu'elle éveilla la curiosité publique. Les marchands, les garçons de bains, les truands, les commis et les valets qui à tous les carrefours formèrent le cercle autour de l'huissier à cheval et de ses trompettes devisèrent à n'en point douter sur le secret des « Frey-Maçons ». La foule adore le mystère. Elle a la curiosité à la fois peureuse et indiscrète de l'enfant. Ainsi que de nos jours, n'être point bien vu de la police n'était point

cause de mauvais renom. La sentence rappelait non seulement les laquais et la très grande quantité de couverts que le commissaire avait signalés dans son rapport, mais les carrosses nombreux qui étaient à la porte du cabaretierChapelot. Cela sentait la richesse et le bon ton. Arlequin, dans la pièce Arlequin franc-maçon, traduit l'impression publique lorsqu'il se dit que la fréquentation de telles gens peut lui procurer quelque aisance.

Alors quelques malins affectent d'être « initiés », simulent des gestes. Il n'en faut pas davantage pour donner ombrage aux véritables francs-maçons. Cet excellent aumônier Le Camus « fait » de la persécution. Il écrit « on nous suit à présent dans toutes les rues de Paris, et il n'y a point de garçon de boutique qui ne nous salue, se vantant de nos signes ».

Il « pleuvait » terriblement sur le Tem-

pie ! On cria à la divulgation. Et ce furent, comme de coutume, les francs-maçons qui, menant grand bruit de ces indiscrétions, leur donnèrent du retentissement. On alla jusqu'à dire que le Grand Maître qui était anglais (car les loges françaises n'avaient point encore d'obédience particulière) avait « beaucoup déclamé contre les Français et protesté que c'était contre son sentiment qu'on les avait admis ». Et comme de coutume aussi on chercha la femme.

Dès qu'un secret est trahi, les hommes, qui savent leurs faiblesses, ont de suite l'idée qu'il n'est qu'une femme pour avoir raison de leurs serments. Ce fut la Carton qu'on accusa. Cette fille de l'Opéra alliait des mœurs aimables à une grande beauté, mais comme elle ne se donnait point avec une facilité trop apparente, et que M. Le Noir de Cintré passait pour la courtiser fort, on tint des

propos soupçonneux sur ce dernier.

D'autres affirmaient que c'était un Anglais qui avait échangé le secret contre les faveurs de la belle. La vérité tout de même est que la Carton, qui, comme d'autres jolies filles assez en vue pour connaître des choses intéressantes, servait vraisemblablement d' « indicatrice », fait en décembre 1737 à M. le Lieutenant de police Hérault un rapport des plus détaillés (Man. français 15.176 F0 27). Tout s'y trouve, hélas ! ou à peu près. Le fameux Secret des Francs Maçons, sur lequel ont tant insisté et insisteront tant les panégyristes comme les adversaires de la Franc-Maçonnerie, est en grosse partie divulgué. Du moins les mystères de l'Initiation y sont rapportés tout au long, et la formule du serment exigé du récipiendaire, les moyens de reconnaissance, et le vocabulaire maçonnique, et même les noms des colonnes symboli-

ques qui décorent le temple (que le rapport orthographie Jakhin, Boaises !j et le terme employé pour éviter les indiscrétions devant les profanes, et le tuilage.

Ce fut une consternation générale parmi les adeptes de la Société. C'était bien pis que la visite du commissaire chez le marchand de vins Chapelot.

Aussi lisons la « planche » que Berthin du Rocheret, le lieutenant criminel marchand de Champagne d'Epernay, écrit au Chevalier de Raucourt, le résident de Hesse que les arrêts de justice n'avaient point trouvé récalcitrant. :

« Oh ! quel scandale ! très vénérable frère ; quelle horreur ! quelle profanation ! Les frères sont siffles, huez, chansonnez et j'apprends du Parnasse qu'on va porter nos mystères sur le Théâtre.

Puisse le misérable farceur qui l'entreprendra être écrasé, pulvérisé, anéanti, luy et l'autheur d'une si lâche défection.

La même fureur jalouse a gagné la province ; notre ville est inondée de copies de la relation. Le peuple, se prenant la main en portant le pouce aux jointures, ne se salue plus que par cette formule : Bonjour, Monsieur Jackin ; Serviteur, Monsieur Bouesse. Une dame vient de batiser de ces deux noms un chien et une chienne qui lui sont nez. Mais ces prétendues insultes, qui ne retombent que sur ceux qui les font, me toucheroient peu, si une partie de nos cérémonies n'était révélée... »

Oui, les insultes ne provoquent chez le président Berthin qu'une émotion méprisante. Elles lui permettent même de rappeler que les Païens jouaient aussi les Premiers Chrétiens sur les théâtres de Rome et d'Athènes, que c'était en raison de la terreur que sa valeur leur avait inspirée que les Français donnaient le nom de Malborough à leurs chiens, il ajoute

avec une assurance assez dénuée de modestie : « L'abus qu'on a fait tout le temps des noms des grands hommes a toujours été un vif témoignage de la haute impression que leur valeur et leurs vertus avoient fait sur les cœurs ».

Nous ignorons à quelle pièce de théâtre, dont l'auteur est voué par lui à l'écrasement, à la pulvérisation et à l'anéantissement, fait allusion le frère Berthin. Au commencement de 1737, les « Comédiens François » devaient jouer Les Frî-Maçons, hyperdrame publié seulement en 1740 à Londres, et dont l'auteur, qui avait tenu à garder l'anonymat, était P. Clément. Du moins c'est ce dernier qui l'affirme dans l'Avertissement, a Certains contre temps, dit-il, ont empêché qu'elle ne reçut cet honneur »).

Fut-ce la sentence de la police ou la gê-

nante publicité suscitée par le rapport de la fille Carton qui empêcha la représentation ? En tous les cas cet Avertissement — assez présomptueux — témoigne d'un certain dépit, car il se termine ainsi : « On prie les lecteurs profanes de se transporter dans ces circonstances et de ne pas décider témérairement sur un ouvrage, dont le fond est au-dessus de leur portée ».

Ceci ferait croire que Clément était maçon. Sa pièce cependant contient des inexactitudes un peu criantes. On pourrait admettre, faute de détails plus précis, par une présomption assez justifiée, qu'il n'était, comme certains de ses personnages, « qu'aspirant à la Fri-maçonnerie ».

Cet écrivain était genevois. Peut-être habitait il Paris pour être aussi bien ren-

seigné } On ne sait. Son cosmopolitisme a cependant de quoi nous intéresser. Ce Suisse publie en Angleterre une pièce française, et plus tard, en 1755, ce sera à Berlin qu'il éditera ses Lettres de critique littéraire « imprimées sous le bon plaisir des souscripteurs; et se distribuent chez les libraires les plus consciencieux et les plus désintéressés ».

Sa mémoire demeure aussi chargée d'une tragédie : îUérope.

Il est fait dans sa pièce Les Fri-Maçons une allusion très précise aux révélations de mademoiselle Carton. Un personnage dit :

— La personne qui l'a acheté (le secret) s'en est dégoûtée tout aussitôt, et n'a jamais pu s'en défaire au prix coûtant.

Et ici une note de l'auteur, placée au bas de la page ajoute :

« On sçait à quel prix une actrice de l'Opéra avoit acheté le prétendu Secret qu'on a publié, et ce quelle répondit à une personne respectable qui vouloit l'engager à le lui apprendre. »

Pour nous ces mots compliquent le mystère. Nous imaginions méchamment la comédienne à la solde de la police. Il faut donc nous borner à constater la relation consignée par M. le lieutenant criminel, sans tenter de savoir si elle fut inspirée par la peur ou par l'intérêt.

L'hyperdrame, en tous les cas, tout à la louange de la franc-maçonnerie, roule uniquement sur le fameux Secret. L'affabulation en est simple — d'une simplicité savoureuse. Clitandre « jeune étourdi » aime Lucile « jeune veuve, extrêmement curieuse » ; celle-ci ne consentira à l'épouser que s'il lui fait connaître le

secret des Fri-maçons. L'Eveillé, valet de chambre de Clitandre, aime Mariane, femme de chambre de Lucile, et Mariane elle aussi ne sera la femme de L'Eveillé que s'il lui dévoile... le secret des Fri-maçons. La scène première entre ces deux derniers expose le sujet avec un art assez entendu :

Mariane

Ecoute, écoute L'Eveillé ; dis-moi une chose, sçais-tu ce que c'est que les Frimaçons?

L'Eveillé Oui.

Mariane Et qu'est-ce que c'est ?

L'Eveille Ma foi je ne sçais.

Mariane

L'habile homme ! Tu n'es donc pas Fri Maçon ?

Moi ? non,

L'Eveillé

Mariane

Tant pis pour toi, car si tu l'étois, je t'aimerois peut-être.

L'Eveillé

Oh! s'il ne tient qu'à cela, je le serai. Et pourquoi voudrois-tu que je le fusse ?

Mariane

C'est qu'on parle beaucoup de ces Fri- Maçons.

L'Eveillé

Tu ne les connois pas mieux pour cela, et tu serois bien aise de sçavoir leur secret,..

C'est une curieuse passion que la curiosité dans une femme ; une passion souvent plus forte que l'amour.

Mariane

Je croirois même que dans bien des femmes, l'amour n'est autre chose que de la curiosité.

L'Eveillé

C'est ce qui les fait si souvent changer d'amant, n'est-ce pas? Elles sont toujours curieuses de sçavoir quelque chose de nouveau. Ne va pas m'aimer de cette façon-là au moins.

Mariane

Tu es bien délicat. Qu'est-ce que cela te fait, puisque je t'aime ? Et, à propos, si je t'aime, me diras-tu le secret des Fri-maçons ?

L'Eveillé

Bon ! tu le sçauras de Lucile, qui le sçaura de Clitandre. Ils sont ensemble actuellement, et je parierais à ce que tu m'as dit qu'ils prennent des mesures là-dessus.

Ai ARIANE

Tu ne veux donc pas me promettre, toi?

L'Eveillé

Ce n'est pas la discrétion qui est mon défaut, comme tu sçais, tu me fais dire tout ce que tu veux : mais, à te parler franc, pour ce secret-ci. je ne sçais si tu pourrois me

l'arracher. Il faut que ce soit quelque chose de bien extraordinaire. Car, tiens, j'ai un ami qui est Fri-maçon ; je l'ai questionné de tous les sens ; je l'ai fait boire ; je l'ai enivré trois ou quatre nuicts de suite, et jamais il ne m'a été possible d'en tirer un seul mot d'éclaircissement sur cette Fri-maçonnerie. Je te dis, c'est le Diable ; c'est un secret qui esta l'épreuve du vin... »

Rien ne convainct Mariane. « Je le sçaurai peut-être sans ton secours » ditelle à L'Eveillé. Et Lucile, de son côté, fait promettre à Glitandre de se faire recevoir dans la franc-maçonnerie et de lui en dévoiler ensuite les mystères. « Car enfin, dit-elle, il faut que ce soit quelque chose de bien respectable, puisqu'il n'a point été révélé jusqu'à présent, et qu'une grande Reine a fait des efforts inutiles pour le sçavoir ». Elle n'a pas besoin pour convaincre son amant d'employer tous les artifices de la séduction. Du moment qu'on est prêt à l'épouser s'il se fait recevoir maçon, Glitandre n'hésite pas. Il a

une conscience qui ne s'embarrasse point de scrupules ou qui les accommode à sa façon :

« C'est un serment qui ne sçauroit obliger, ne vous embarrassez de rien ; je vous donne ma parole d'honneur, et, s'il en est besoin, je vous fais serment d'avance que vous sçaurez tout ce soir ».

La chose est moins facile que ne le croit Clitandre. Le grand maître devant qui comparaît ce dernier, le trouve indigne d'être franc-maçon. Oh ! l'auteur ne s'embarrasse point de complications, et le refus par lequel il servira à la fois l'intérêt et la morale de la pièce est vite donné :

Clitandre

Un homme comme moi n'est pas recevable?

Le Grand Maître

Précisément, cela se voit du premier coup d'œil.

Clitandre a beau prier, supplier. Rien ne fléchit le Grand Maître. Il se retire en proférant des menaces :

— Allez, Messieurs, vous êtes tous des extravagans. Je ne serai pas reçu, et je ne veux plus l'être ; mais je sçaurai le secret, et je le ferai imprimer, et je vous ferai peut-être tous pendre !

Cela n'est point pour satisfaire Lucile. Nous sommes prévenus que c'est une veuve « extrêmement curieuse ». Que fait-elle? Elle vient se jeter aux genoux du Grand Aiaître. Pour qu'il consente à accueillir Clitandre? Evidemment, mais surtout pour savoir le secret. Elle ne se soucie de Clitandre que dans la mesure où il pourrait contenter son désir d'être renseignée, et si le Grand Maître cédait lui-même au péché d'indiscrétion, ma foi...

Lucile

Répondez-moi sans badiner, je vous en

supplie. Votre secret peut-il être révélé? Seroit-il possible qu'un Fri-maçon qui voudroit le dire, le dit effectivement?

Le Grand Maître

Cela est possible de la nature ; mais cela est moralement impossible.

Lu ci LE

Cela est possible ! De la nature, ou moralement, que m'importe? Cela est possible, vous pouvez m'instruire, et vous m'instruirez. Je vous le demande à genoux.

(Elle se jette aux genoux du Grand-tMaîtré).

Peine inutile ! Ne pourra-t-elle jamais satisfaire sa curiosité? Un espoir lui reste. L'Eveillé a été reçu fri-maçon!

Oui, Léveillé le valet de chambre a été initié sans difficulté. Ainsi se trouve déjà justifiée la vertu de l'Ordre qui entend donner plus de prix aux qualités morales d'un candidat qu'à son rang social.

Cela se chante aussi :

Mais ce qu'en vous surtout j'admire,

Cest V amour de légalité ;

Vous faites mieux qu'on ne peut dire

Les devoirs de l'humanité.

Du siècle frivole où nous sommes,

L'orgueil est par vous abattu,

Vous ne distinguez dans les hommes

Que le mérite et la vertu.

On ne voit pas très bien pourquoi Léveillé mérite la considération des francsmaçons plus que son maître Clitandre, puisqu'on le sent tout prêt à les trahir pour les charmes de Mariane. Mais on voit à quoi l'auteur veut en venir. L'initiation en fait un autre homme. Il va rendre à son maître les petites sommes qu'il lui a jadis adroitement détournées. Et Mariane a beau user de cette rouerie ingénue et volontaire dont tout le théâtre du siècle gratifie si aimablement son sexe, Léveillé ne veut rien dévoiler. Il ne dira rien! rien! rien! La scène où elle lui demande de lui apprendre « les signes

de Fri-maçons » est de la bonne comédie :

— Je ne t'en demande qu'un seul, mon cher L'Eveillé : le plus petit de tous, si tu veux.

Il demeure inflexible. Mariane ne se décourage point. Elle se déguise en homme et se présente à la loge. On va la recevoir quand arrive L'Eveillé qui la démasque. Va-t-elle lui en vouloir. Oui} elle lui en veut, mais le peu qu'elle a pu apercevoir des cérémonies des fri-maçons l'a convaincue de l'excellence de leur caractère :

a Je les ai vus en tablier, j'ai entendu quelques discours, et je dois vous déclarer à l'honneur des Fri-maçons, que je n'ai rien ouï qui ne m'ait donné l'idée la plus avantageuse de leur caractère, de leur bonne foi, de leur équité, de leur politesse. Non, Madame, je n'ai jamais rien vu de si estimable que ces gens-là. Je vous avouerai surtout que ce Grand-Maître m'a gagné le cœur ; il m'a parlé d'une façon charmante...

Vous l'aimerez, je vous en réponds; vous n'y résisterez point ; et voyez seulement ce L'Eveillé, dont je ne me souciois presque pas, ne m'a-t-il pas forcée de l'aimer, après m'avoir refusé ce que je lui demandois ; et dans ce moment même où il vient de me jouer le tour le plus piquant, je ne sçais si je ne lui ai pas déjà tout pardonné. Je vous le dis, madame, on ne sçauroit tenir contre ces magiciens-là, et je crois à présent que si j'avois cent maris à prendre, je les prendrois tous Fri-maçons ».

La conclusion ? Vous la devinez. Lucile épouse le Grand-Maître. Elle a fait ses «réflexions », et elle se trouve « décidée en sa faveur » à cause de « sa fermeté pour le secret ». Et tout est au mieux pour la morale, pour les fri-maçons et pour cet ex-pendart de L'Eveillé.

Nous avons vu combien la divulgation du « Secret » touche profondément le président Berthin du Rocheret. En effet les francs-maçons du xvme siècle semblent y attacher une importance encore plus grande que nos contemporains.

Les « morceaux d'architecture » ou d'éloquence de toutes les loges du temps insistent sur son inviolabilité — et sur sa vertu. — Le chevalier de Ramsay fait le 26 décembre 1737 à. la loge de St-Jean un beau discours qu'on peut trouver à Epernay aux manuscrits (T. 124, p. 8) où il s'écrie avec orgueil :

« Il est arrivé parmy nous ce qui nest guerres arrivé dans aucune autre société : nos loges ont été établies autre-

fois et se répandent aujourd'hui dans toutes les nations policées, et cependant dans une si nombreuse multitude d'hommes, jamais aucun confrère n'a trahy nôtre secret. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets et les moins instruits à se taire aprenent cette grande science aussitôt qu'ils entrent parmi nous. »

Ce chevalier se laisse même entraîner par son ardeur dans des considérations qui près de deux siècles après seraient assez mal écoutées. 11 plaide pour la Société des Nations avec une verve nourrie d'arguments que la bonté du Roy ne contrariait point mais susceptibles de blesser aujourd'hui notre humeur patriotique. Qu'on en juge:

« Lycurgue, Solon, Numa et tous les autres législateurs politiques n'ont pu rendre leurs républiques durables : quelque sages qu'ayent été leurs loix, elles n'ont pu s'étendre dans tous les pays et

dans tous - les siècles. Comme elles étaient fondées sur les victoires et les conquêtes, sur la violence militaire et l'élévation d'un peuple au-dessus d'un autre, elles n'ont pu devenir universelles, ny convenir au goût, au génie et aux intérêts de toutes les nations. La philanthropie n'étoit pas leur baze ; le faux amour dune parcelle d'hommes qui habitent un petit canton de V univers et qu'on nomme la patrie, détruisoit dans toutes ces républiques guerrières l'amour de l'humanité en général. . . Le monde entier n'est qu'une grande république, dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C'est, pour... répandre ces anciennes maximes dans la nature de l'homme que notre société fut établie. »

Ah ce secret ! ce secret qui fait dire à Cassandre de Y Arlequin franc-maçon :

« J'avais toujours désiré d'être admis dans la confrérie et je ne jurerais pas que sous peu je ne m'y fasse présenter... quand ce ne serait que pour savoir le secret ».

Comment Cassandre et les hommes de son temps pourraient-ils ne pas désirer le connaître quand les ennemis même de la franc-maçonnerie lui accordent une importance telle qu'on peut lire dans Y Examen de la Société des Francs-Maçons, brochure anonyme publiée en 1746, cette audacieuse affirmation :

« Les Francs-Maçons ont, comme les Templiers, des points tellement essentiels et secrets parmi eux, qu'ils aimeroient mieux perdre la vie que de les découvrir. »

Gomment résister à une pareille curiosité quand l'idée exprimée par la « cantatille » Les Francs -maçons :

Rien n'est plus grand que nos mystères

est répétée à l'envi dans toutes les « chansons maçonnes » ?

Il n'est pas jusqu'aux couplets bachiques qui ne nous apportent l'écho de cette vanité :

Profanes curieux De savoir notre ouvrage, Jamais vos faibles yeux N'auront cet avantage.

Vous tâchez follement De pénétrer nos plus profonds mistères ; Vous ne saurez pas seulement Comment boivent les frères.

CL\ Like Maçonne, parles frères de Vignoles et du Bois: Nouvelle Chanson d'Union.

La Haye 1743).

C'est encore le secret qui constitue l'intrigue de la pièce d Ecker d'Eckhoff Le Franc Maçon (sic) prisonnier. — La Haye, 1777.— Le franc-maçon est en prison, et le procureur du roi veut le faire parler. Il emploie pour cela tous les

moyens, appelle à son aide l'avocat, l'officier de garde, et même l'abbé. Il dit à ce dernier :

« Leur chef, ou le maître comme ils l'appellent entre eux est ici pris. Il a déjà subi plusieurs interrogatoires, sans le moindre succès, sans que sa bouche criminelle a prononcé le moindre aveu.

Le Roi l'exige, et à quel prix que cela soit il veut être éclairé de leurs mistères. Il a daigné vous choisir par ma voix pour le tenter. »

Peine perdue ! Le maître Don Juan Joseph Antoine des Las Casas demeure inébranlable dans sa foi — car c'est une foi qui l'assimile aux martyrs chrétiens. Cette fermeté lui vaut l'admiration de ses ennemis — et la grâce du roi ; et comme il importe qu'elle ne soit pas seulement amnistiée mais récompensée, c'est le ministre d'Etat lui-même qui vient délivrer le prisonnier en lui disant ;

— Je vous félicite, monsieur, les lois vous condamnent et le Roi vous pardonne.

Et il le reconduit lui-même dans son carrosse — ce qui donne à ce drame aimable la naïveté d'un conte de fées.

Meusnier de Querlon était un romancier ou mieux un auteur de Contes, de ces Contes dont la délicatesse n'excluait pas le libertinage, comme les aima la Société française au sortir du régime austère, solennel et hypocrite qu'avait imposé le Grand Roy. Il ne devrait point figurer dans cette étude seulement consacrée à des pièces de théâtre — mais l'extrait que nous venons donner des Soupers de Daphné corroborera d'autant plus ce que nous disons plus haut, de l'intérêt pris par ses contemporains aux gestes franc-maçonniques, que l'auteur

dans cette nouvelle a entendu nous dépeindre la Cour avec ses préoccupations légères.

Des noms mythologiques ou dérobés à l'histoire ancienne vêtaient d'un archaïsme savoureux les personnages et les lieux, et si on s'amusait à reconnaître sous le masque du prince d'Arménie le roi Louis XV, à voir dans Agathias M. de Boufflers et le prince de Rohan dans Aristomaque, on trouvait de bon goût que l'Angleterre fut l'île de Samothrace que la Seine s'appelât le fleuve Oronte. Or dans les Soupers de Daphné il est de nombreuses lignes consacrées aux Bâtisseurs — et les Bâtisseurs sont les francs-maçons !

— Je voudrais savoir, dit Daphné, s'il est (le prince d'Arménie — Louis XV) de la Société des Bâtisseurs On dit qu'il y a des souverains dans cette secte moderne....

— A propos de Bâtisseurs, s'écria vivement Chelidonium, ne pourrons-nous ja-

mais découvrir le prétendu secret de cette cabale, plus impénétrable que les mystères d'Orphée ou que ceux de la Bonne Déesse ? En vérité, nous devrions toutes autant que nous sommes de femmes à Antioche nous liguer et conspirer ensemble pour arracher le secret de ces nouveaux mystères.

— Une pareille ligue, répondit Damoclès d'un air qui décelait le Bâtisseur, serait sans doute bien redoutable ; mais l'inutilité des efforts que j'ai vu faire à plusieurs belles pour tirer ce secret de leurs amants ou de leurs époux me ferait douter que la violence et les forces réunies de ces dames pussent aujourd'hui leur réussir mieux.

Aristomaque, continua-t-il, venait d'être admis dans la Société. Son épouse, dont la beauté ferait succomber tous les Pythagoriciens du monde, entendit parler de cette nouvelle secte. Quelqu'un avait malicieusement glissé dans la conversation quelques idées n de foi socratique, dont on savait pourtant que les Bâtisseurs sont fort éloignés. Il y avait de quoi effrayer des dames beaucoup moins emportées que ces femmes de Thrace qui déchirèrent le pauvre Orphée sur de pareils soupçons. L'épouse d'Aristomaque court sur-le-champ communiquer ses alarmes et sa jalousie à douze ou quinze

femmes de qualité. On s'assemble, on complote, on se promet de mettre en usage tous les moyens qu'une femme aimable peut avoir pour vaincre la résistance d'un mari. Tout fut inutile, aucun ne trahit le secret, et les annales des Bâtisseurs ne sont chargées d'aucun trait de faiblesse dont les dames puissent faire honneur à leurs charmes.

Puis une dame de l'Assistance raconte « l'histoire de trois femmes de sa connaissance qui n'ont rien oublié pour arracher ce prétendu secret de leurs amants, et qui ont été bien cruellement les dupes de leur curiosité ».

Dans le théâtre maçonnique comme

dans la séduisante nouvelle de Meusnier

de Querlon ce sont souvent les femmes

qui veulent connaître le fameux secret.

Nous l'avons vu dans Arlequin francmaçon.

Il en est de même dans le Polichinelle

Maître-maçon que représentèrent en 1745 Les Marionnettes de la Foire de Saint- Germain et dont l'éditeur F. Barbe vient de publier le thème — aussi court que peu compliqué — dans l'orthographe toute personnelle du librettiste.

« Mme Catin, femme de Polichinelle, qui veut absolument pénétrer dans le secret des francs-maçons, engage ses trois filles à le tirer de leurs amants, le secret. »

Et les insultes de Madame Polichinelle, qui traite son mari de « scélérat de franc-maçon » sont aussi peu efficaces que les intrigues de la Princesse de Rohan.

Dans les Fra-maçonnes de Poinsinet (1754) ce sont des femmes également qui veulent forcer les portes du temple. Le Vénérable a beau leur répondre avec une franchise non dépourvue d'aménité :

Nous avons des mystères II faut garder un secret :

Votre sexe, mes chères Par goût n'est point discret.

Elles insistent, les frères résistent longuement... mais ils sont hommes. L'opiniâtreté des autres l'emporte. Et le Vénérable, vaincu, s'écrie :

Et que les femmes désormais Soient admises à nos mystères l

Cela se termine en musique, par des rondeaux et des danses ; et le livret s'achève par cette note qui nous laisse le regret de n'avoir pas assisté à un spectacle aussi curieux: « Le corégraphe a donné des preuves de son talent en adaptant avec art dans une contredanse très courte et composée simplement de douze personnes, les figures les plus connues de la maçonnerie ».

Dans l'Ecole des Francs-Maçons, de

Honoré (1779), on admet aussi à l'initiation une jeune fille qui s'est montrée pleine de compassion pour un homme infortuné. Il serait trop long de parler ici de l'entrée des femmes dans les loges, mais alors que Ion croit cette question toute moderne, on s'aperçoit quand on étudie l'histoire de la franc-maçonnerie qu'elle a toujours fait l'objet de copieuses dissertations. Le théâtre du xviii9 siècle ne fait que traduire un état d'esprit nullement exceptionnel même pour l'époque.

C'est vraisemblablement encore la poursuite du secret maçonnique par une femme qui forme le sujet de La Femme Curieuse ou les Francs-Maçons de Castaing. Nous disons vraisemblablement, parce que cette pièce a échappé à nos investigations. Le fait n'étonnera pas

lorsqu'on saura qu'elle ne fut tirée qu'à trente exemplaires par son auteur et qu'elle date de 1793- Voilà un laps de temps bien long pour une œuvre qui était en outre imprimée dans des conditions si imparfaites qu'elle ne pouvait prétendre aux soins pieux d'un bibliophile. En effet, ce Castaing qui était un ancien Receveur de Tailles joignait à la manie d'écrire celle d'imprimer. Il semblerait si l'on en juge par son autre ouvrage Opuscules qu'il ne tira qu'à 24 exemplaires et qu'on peut voir à la Nationale (alors que son théâtre ne s'y trouve pas) qu'il fut d'une égale médiocrité dans cette double occupation. Il faut convenir cependant qu'il était modeste — ce qui est une excuse — car il écrit : « Je ne mets d'autre prétention à ce fruit de mes loisirs que celle, simplement, de remplir un vuide dans la vie qui tout à la fois est le berceau de l'en-

nui et le tombeau des plaisirs». Tout de même plusieurs de ses pièces furent représentées dans la ville où il vécut, et il faut croire qu'elles répondaient à l'esprit révolutionnaire du temps, car on le gratifia d'un « ruban civique ». Ce fut une jolie femme qui vint l'accrocher à sa boutonnière, il en fut honoré et ravi, et il exprima ces sentiments dans un quatrain — car il flirtait aussi avec les muses.

L'importance prêtée au m Secret » a créé aux auteurs comiques l'obligation de nous faire assister aux épreuves des récipiendaires. Ils n'y faillirent pas.

Même de nos jours, on ne concevrait pas une pièce inspirée par les coutumes franc-maçonniques, qui ne contiendrait point quelque séance d'admission. Déjà dans 1' « hyperdrame » de Clément, il y a, comme dans Arlequin franc-maçon, un simulacre d'initiation. M. Trissot, personnage épisodique des Fri- maçons, éprouve au moment de sa réception, exactement — presque trop exactement — les mêmes transes qu'Arlequin dans la pièce jouée chez Nicolet.

Trissot

Le frisson me prend. Qu'ai-je fait ? Avoisje perdu l'esprit de venir me livrer, et m'emprisonner ici, sans sçavoir pourquoi, ni comment ; allons, je suis un sot ; il n'y a rien à craindre. Serai-je le seul? Ah! j'ai beau dire, je crains tout. Ils sçavent bien, ces maudits Fri-Maçons, que je suis ici à trembler. Peut-on se faire un plaisir cruel de tourmenter ainsi d'honnêtes gens ? Ces hommes me regardent.

(// regarde les Portiers l'un après Vautre).

Qu'on est malheureux de ne pouvoir pas seulement trembler à son aise ; d'être pol tron et d'être obligé de paroître brave ! Je n'y puis plus tenir.

(// court à l'un des Gardes).

Ecoutez, mon cher ami, faites-moi sortir d'ici, je vous en prie.

Le Garde

Cela ne se peut pas.

Trissot

Je meurs de peur.

Le Garde

J'en suis fâché.

Trissot

Voilà douze francs, c'est tout ce que j'ai sur moi.

Le Garde

Monsieur, je suis Fri-Maçon.

Trissot

Je sens que je ne vous donne pas assez ; songez que je ne suis pas riche ; je vous avouerai même que j'aurois été reçu gratis mais tenez, je m'en vais vous faire un billet de trente louis, et faites moi sortir au plus tôt, je vous en supplie.

Le Garde

Il n'y a rien à faire.

(Trissot jait des ejjorts pour sortir).

Le Garde (en lui empoignant l'épaule).

Monsieur, vous êtes à nous ; vous resterez ici.

Trissot

Ah ! il me semble que c'est le diable qui m'embrasse.

(Le Garde lâche prise et le pousse dans la salle).

Que je mérite bien tout ce qui m'arrive. Ma femme me l'avoit bien dit.

(On /rappe deux coups en dedans).

Trissot

Ah ! les voici, je le sens à ma peur qui redouble.

Le vaudeville Francs-Maçons qui en 1905 eut un tel succès au théâtre Cluny — et qu'on joue encore assez souvent — est une bouffonnerie où les auteurs ne se sont piqués d'aucune exactitude — mais dont les épreuves fantaisistes imposées à un candidat forment un assez plaisant divertissement.

La comédie Frère Galfâtre, de Bayard

et Xavier, que le Palais-Royal représenta en 1844 n'est pas d'un esprit sensiblement plus fin. Comme dans la pièce de MM. Claude Roland et Leprince, l'affabulation est d'une simplicité presque puérile et les quiproquos plutôt vulgaires — mais s'il y a de l'invraisemblance dans certains détails prouvant que les auteurs ne sont pas maçons, on constate cependant qu'ils ont pris la peine de se documenter sur quelques points. C'est ce qui donne d'ailleurs un intérêt plus piquant à la scène où on « éprouve la fermeté » du néophyte Léon :

Bléslmard

Qui frappe à la porte du temple ?

Isidore (en dehors)

Un profane !

Blésimard

Que demande-t-il ?

Isidore {en dehors) La lumière !

Blésimard Entrez !

{Jean-Coco imite avec la planchette jerrèe le cri des verroux. La porte du fond s ouvre, Isidore paraît avec Léon, qui a les yeux bandés.)

Blésimard

Profane !... Tu as devant toi le tribunal invisible.

Léon

Parbleu ! Je le vois bien !

Blésimard

Comment ! Il le voit bien ?

Léon

C'est-à-dire, je vois bien que je ne le vois pas !

Blésimard Respect aux fils de la Veuve !

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