‹ Les Francs-maçons au théâtreChapitre 3 sur 5 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

Il y a une veuve ici ?

Blésimard

Les fils de la Veuve sont les maçons... Tiens les pieds en équerre !... Emblème de la droiture.

Léon C'est-à-dire de travers.

Bléslmard

Frère terrible !... {mouvement de Léon) emparez-vous du profane... faites-le descendre dans la grotte sépulcrale, et qu'il y fasse son testament !

Léon

Mon testament ! j'y suis !... l'épreuve morale... Descendons !

Blésimard

Vous conduirez le profane sur le rocher... vous lui ferez escalader les échelons de fer.

Blésimard

Et, maintenant, pour écrire ton testament... ton sang!

Léon

Mon sang !

Tous

Ton sang I

Léon

Mais non ! mais je ne veux pas !

Blésimard

Comment 1 Si l'on te demandait ton sang pour tes frères, tu refuserais ?

Oui, tiens... oui !

Léon

Isidore

Et tu veux être affilié à la société secrète et redoutable des frères de la Pure Vérité !

Léon

C'est la vérité pure I .. mais, si çà souffre la moindre difficulté, faites-moi reconduire?

Le théâtre ne s'embarrasse pas trop dune exactitude scrupuleuse ; au contraire, c'est surtout lorsqu'il porte à la scène le côté anecdotique ou légendaire d'une question qu'un auteur a des chances de récolter le succès. Celui d'Arlequiyi franc maçon n'était certainement pas de la « confrairie », mais il a enrubanné ses invraisemblances dans une documentation assez simple qui paraissait exacte. L'interrogatoire d'Arlequin est presque rituélique : « Que viens-tu faire ici } Que cherches-tu ? Que demandestu ? »

Cette comédie ne fait pas intervenir de francs-maçons, elle n'a point la prétention de nous faire assister à leurs travaux. Mais telle quelle, elle constitue une

note intéressante, elle nous renseigne sur la réputation de la franc-maçonnerie au xviii6 siècle, qui est conforme à celle que nous rencontrons chez des romanciers comme Meusnier de Querlon et que résume cette parole d'Arlequin :

« Les Francs-maçons sont de braves gens, qui font souvent du bien, et jamais du mal. »

En exemple, il ne faudrait peut-être pas prendre à la lettre la prétendue égalité des membres de l'Association — j'entends au xvme siècle. Ceux-ci n'étaient choisis que pour leur mérite personnel — peut-être, mais ne croyons pas trop à l'accueil chaleureux fait à Léveillé ! Un valet de chambre n'était point élu maçon sans son maître, et quand celui-ci l'avait fait recevoir, c'était pour continuer à l'avoir à sa disposition au sein de

la loge. Le domestique, pour devenir le « frère » de son maître, n'en demeurait pas moins le serviteur. D'ailleurs le rituel du Grand Orient publié en 181 1 précise que « nul profane de condition servile ne peut se présenter à l'initiation » et il ajoute : « Un domestique, quel qu'il soit, ne sera admis qu'au titre de frère servant ».

En 1867 dans la pièce Les Francs-Maçons des FF.*. Beaumont, un nommé Yalentin répond à la servante qui raconte « que les francs-maçons, comme les loups-garous, enlèvent et mangent les petits enfants ! » :

— Et qu'ils font de la fausse monnaie ? Et qu'ils s'entendent avec le diable )

Le monde dit ça, mais ce pauvre monde dit tant de bêtises... Tenez, moi qui vous parle, sans nia profession de dômes tique, eh bien, je l'aurais été franc -maçon!

L'interdiction subsiste toujours. Un

franc- maçon doit être libre et de bonnes mœurs. Ce qui précède nous indique comment doit être interprété ce mot de liberté.;

L'accusation de commerce avec le diable ne nuisait point à la réputation des francs-maçons. Ils auraient peut-être paru plus suspects aux rois s'ils l'avaient été moins pour les papes. Les excommunications de ceux-ci leur firent plus de bien que de mal, en les poussant à s'appuyer plus docilement sur l'autorité gouvernementale. La monarchie faisait bon ménage avec la religion, mais n'aimait pas que la papauté s'occupât des affaires du royaume ; elle était sur ce point fort susceptible, et le gallicanisme ne fut en somme que la reconnaissance bien affirmée de la dualité ou mieux de la séparation des puissances, une protestation

contre l'empiétement du pouvoir spirituel sur le temporel. Cela fut de tout temps. Et si nous ne craignions de susciter une polémique « à côté » au cours d'un sujet que nous ne voulons envisager qu'au seul point de vue historique et documentaire, nous dirions que la politique du Vatican fut toujours plus circonspecte envers la France monarchique qu'avec le régime républicain. La Royauté fut religieuse mais fort peu papale. Cela explique la considération dont la Société du xvme siècle ne dédaigne point d'entourer les francs-maçons, malgré les bulles et les mandements qui les vouaient à l'exécration des fidèles et aux flammes de l'enfer.

Cela nous fait comprendre aussi pourquoi les Grands de la terre n'hésitaient pas à solliciter leur affiliation.

En outre, les Princes du sang, en devenant Grands Maîtres, ne faisaient que consacrer l'honorabilité de la secte — et sa vertu sociale Ces patronages ajoutaient à sa gloire et à sa sécurité. Tous les écrits du temps insistent sur l'excellence du recrutement et ce, dans tous les pays. Partout où existent des loges maçonniques, on ambitionne compter le roi au nombre des ouvriers — - et cette ambition est souvent exaucée. Presque toutes les pièces de théâtre favorables à la maçonnerie le remarquent avec une satisfaction assez orgueilleuse. On peut lire dans YEcole des Francs-Maçons de Honoré :

« Ce titre auguste et respectable, les plus grands seigneurs, les princes les plus élevés et les plus chers se sont -toujours fait un plaisir de se l'entendre donner, et n'ont pas dédaigné d'en favoriser leurs sujets ».

Et dans Le Franc-Maçon de Cunha- Bellem, pièce portugaise, jouée à Lisbonne en 1876 :

« Les plus grands génies, les plus grands rois, les hommes les plus éminents dans la magistrature, dans les lettres et les arts, ont tous recherché les leçons de profonde sagesse de cette grande école de l'humanité. »

Le point fâcheux était que la possibilité de fréquenter des hommes aussi influents incitait des ambitieux à « demander la lumière ». Les pièces maçonniques ne manquent point d'y faire allusion.

Le Trissot des Fri-maçons, qui subit si piteusement les « épreuves » est un pauvre poète. Il s'est présenté aux suffrages de la Société en faisant au Grand Maître cet aveu ingénu :

— Je n'ai point d'emploi, Monsieur, et j'en viens chercher un chez les Fri-maçons.

Ainsi dans cette première pièce de théâtre qu'inspira la franc-maçonnerie nous trouvons exprimées en des scènes plus ou moins amusantes les idées que le public se fait de cette Institution — et qu'après bientôt deux siècles il a conservées. Dans la comédie burlesque L7mtiation d'un frère trois points , que M. Saint- Lô publiera en 1905, le postulant Crétineau demande son admission dans la franc-maçonnerie pour être nommé officier d'académie.

Certes cette dernière pièce' est écrite contre les francs-maçons et ne doit pas être retenue comme une étude sérieuse de leurs coutumes. Mais elle se fait néanmoins l'écho de l'opinion générale. Arlequin veut se faire maçon pour acquérir Colombine, le malheureux Trissot pour

trouver un emploi, Crétineau pour obtenir les palmes. Il ne paraît point impossible que dans la réalité les candidatures ne soient pas toutes désintéressées. Ce qu'il est intéressant de constater, c'est que dès l'origine de la Franc-Maçonnerie on estime son commerce profitable.

Des arrivistes — déjà — s'en font adroitement ouvrir les portes, et lorsqu'un écrivain malentionné publiera en 1744 Le Secret des Francs-Maçons où il raille assez finement la discrétion de ses compatriotes, il invoquera, pour excuser ses révélations, auprès du très Vénérable frère Procope — l'un des vénérables des vingt-deux loges établies à Paris, auquel il dédie son livre — la nécessité où se trouve la Société de faire œuvre d'épuration ! « On devrait, dit-il, chasser du Corps un nombre considérable de Frères qui le déshonorent par la bassesse de leur caractère et par le vil intérêt qui les

anime ; de vingt-deux Loges qui sont à Paris, on comptoit n'en conserver que douze ».

Et il ajoute :

« Ce coup, également sage et terrible, mais nécessaire, n'a été différé si longtems que par la crainte que l'indiscrétion des exclus irrités ne révélât à l'univers les sacrés mystères qu'aucun profane n'auroit jamais pu pénétrer ».

La société franc-maçonnique, avec sa discipline, la rigueur de ses statuts et son organisation particulière pouvant lui permettre d'être comparée à un petit état pouvait prêter à l'habillement d'une fiction. On n'y manqua pas.

Elle n'est pas, par exemple, réellement en jeu dans une comédie en quatre actes et en vers parue au commencement du siècle ( 181 5) et ce malgré son titre si prometteur: Le faux Grand Maître du Grand Orient de France par un Vrai Français.

Ce Vrai Français est un royaliste qui a pris, pour ainsi dire, le cadre maçonnique pour y enfermer une allégorie politique, « allégorie, dit-il, inventée à plaisir pour vouer au ridicule et à l'infamie les

individus qui ont pris une part active à l'usurpation de Buonaparte ». On en comprend de suite le sens : le faux Grand Maître, qui s'appelle Enterrantout, c'est Bonaparte qui entre en lutte avec les Grands Maîtres des Orients étrangers. Le général Ney, le général Bertrand, Fouché et d'autres qui jouent leurs rôles de serviteurs de V « usurpateur » sont, sous des noms d'emprunt, assez facilement reconnaissables. Un his toriographe du Grand Orient ne trouverait à glaner aucun renseignement dans cette pièce, mais par contre un historien tout court pourrait ne pas dédaigner les notes extrêmement copieuses que l'auteur a placées à la suite et où il commente, en les situant dans la réalité, les gestes et les paroles de ses héros. Les vers sont d'un écrivain qui sait son métier. Quérard donne à ce Vrai Français le nom de Typheonon. Peut être était-il

maçon ? Certains termes employés le feraient supposer. Toutefois, sa comédie, presque introuvable aujourd'hui, ne doit uniquement qu'à son titre de figurer dans une bibliographie maçonnique.

Les francs-maçons sont encore des personnages plutôt symboliques, dans La Nouvelle Tour d'Ugolin et les Catacombes ou Les Francs-Maçons Vengés, par Jean qui pleure et rit (1829*, bien qu'on y examine avec assez de netteté le rôle joué par eux durant l'époque révolutionnaire. C'est un « roman dialogué semihistorique, politico dramatique et satirique », mais que sa disposition, avec indication de décoration et de jeu de scènes, nous autorise à accueillir dans cette étude. Le Catalogue du Grand-Orient le range parmi les romans, mais, par contre, avec autant de raison nous le

trouvons classé comme « pièce satirique » dans le Catalogue de la Bibliothèque dramatique du Baron Taylor (1893 — Techener, in-8°, Paris, p. 302). On ne voit pas bien pourquoi l'auteur s'affuble d'un pseudonyme parce qu'il signe sa préface de son vrai nom, en le faisant suivre de ses qualités qui ne sont pas médiocres : « Darmaing, victime du règne de Roberspierre(sz'c) ; père d'un guerrier de l'ancienne garde mort au champ d'honneur, et auteur des moyens de crédit public, etc. ». Tout ce drame est une sorte d'apologue destiné à attirer l'attention publique sur la situation des anciens émigrés qui, revenus en France avec Louis XVIII, se trouvent dénués de ressources, « Les ennemis du Roi, de la légitimité, nagent dans la joie de Satan, en disant chaque jour : « Les Bourbons sont sur le trône, et ceux qui se sont sacrifiés pour eux, dans la tour d'Ugolin ; ils

manquent de pain, ils meurent de faim. » Darmaing ne demande pas qu'on dépouille les acquéreurs des biens nationaux, il ne discute pas la loi de la légitimité, mais il voudrait qu'on indemnise les familles spoliées durant la Révolution et les militaires ayant perdu leurs dotations. L'idée ainsi présentée semble d'un esprit pacifique et raisonnable, la façon dont elle est défendue est plutôt démentielle. Il est des hommes qui compromettent une causeen la voulant défendre.

La Tour d'Ugoltn est pour nous la Tour de Babel, tant elle renferme de conceptions saugrenues. Le tribunal révolutionnaire est appelé « une manufacture de cadavres », on y parle de Fouquier-Tin ville que l'auteur prétend avoir vu à la Conciergerie après son arrestation; et ici il convient de citer le passage, pour montrer quelle véracité il convient d'ajouter à certains textes :

« Je vis l'exécuteur d'actes sanguinaires,athées, régicides tourmenté nuit et jour par des spectres tronqués, s'écriant à chaque instant : Oui, il y a un Dieu ! »

Il y a des histoires de souterrains, de prison, de massacres de la Grotte de Fingal, et de brigands, un pharmacien qui fait partie dune « expédition maçonnique » — laquelle expédition aborde dans l'Ile Verte. Cette île est gardée par des femmes ; les hommes y portent les jupes et filent la quenouille, et comme ils sont imberbes, les explorateurs prennent dans le premier moment les hommes pour les femmes et les femmes pour les hommes « ce qui, dit l'auteur, donna lieu à des incidents assez comiques ».

Puis on aborde l'Ile des Perroquets où les faux frères occupent les places importantes.

Car il y a les bons frères et les faux frères ! Ce royaliste — et la remarque

vaut d'être faite — n'accepte pas avec un aveuglement de sectaire la thèse de l'Histoire du Jacobinisme de Barruel, attribuant les événements de 1789 aux intrigues secrètes de la franc-maçonnerie ; il fait entre les affiliés une distinction assez curieuse qui mérite d'être rapportée, car elle constitue un des rares passages dont les idées soient cohérentes.

L'Inconnu. — Cependant, frère maçon déloyal, tu veux tromper notre bon Roi, en lui dénonçant les francs-maçons comme les auteurs de toutes les révolutions passées, présentes et futures, et même de la chute de Jacques II, successeur de Charles I".

Le Prince. — Ici je t'arrête, je puis parler haut, les faits sont là. L'Histoire a consigné dans ses fastes, en caractères de sang, les causes et les effets des révolutions d'Angleterre et de France.

L'Inconnu. — Eh bien ! je m'en rapporte à l'Histoire.

Le 'Prince. — Analogie parfaite dans la série des événements qui se sont passés.

L'Inconnu. — Mêmes fautes de la part des gouvernements, mêmes résultats.

Le Prince. — Même scélératesse de la part des ennemis des trônes ; c'est au nom de la liberté qu'ils les minent, les font voler en éclats et c'est au nom de la liberté qu'ils font assassiner Charles Ier et Louis XVI. L'Angleterre plie sous le joug d'un Cromwell, et la France commence à avoir la République, Robespierre et ses complices.

L'Inconnu. — L'élite de la franc-maçonnerie a été victime des crimes de ces monstres.

Le Prince. — La Révolution a dévoré ses enfants.

L'Inconnu. — Confondre des faux frères avec les francs-maçons, c'est confondre la liberté avec la licence, les spoliés avec les spoliateurs, les victimes avec le s assassins, les royalistes purs avec ceux qui prennent le masque du royalisme, pour faire des révolutions ou les perpétuer.

Le Prince. — Nous avons essuyé les effets de la politique machiavélique des francsmaçons.

L'Inconnu. — Quoi ! tu reviens toujours sur le passé, frère maçon injuste, parcours

les annales sanglantes des révolutions de Fiance et d'Angleterre, tu verras les actes de proscription, inventés et exécutés en Angleterre par des hommes de sang, qui certes n'étaient pas francs-maçons, servir de type aux décrets rendus en France contre les émigrés : à ceux qui assuraient une indemnité aux assassins sur les biens des proscrits ; aux crimes de Robespierre et de ses complices. Evoque les ombres des victimes de ces monstres, tu verras l'élite de la francmaçonnerie proscrite, spoliée, assassinée, en vertu des mêmes lois qui ont fait confisquer tes biens. Dans ces temps d'horrible mémoire, la patrie et la liberté se réfugièrent sous les drapeaux de la gloire, et la gloire fut punie de leur avoir donné asile, de les avoir embrassés pour les couvrir de son égide...

Vois l'arbre maçonnique étendre ses rameaux bienfaisants sur toute la surface du globe, un émigré, un malheureux, quelle que fût son opinion, n'avaient besoin que d'un signe pour trouver des frères secourables : On a pu abuser, sous ce rapport, de l'institution. Les francs-maçons ont-il dit : ne soyons plus bienfaisants ? Apprends donc à ton tour à dégager l'institution des abus qu'ont pu commettre, sous d'autres rap-

ports, de faux frères que l'ordre a repoussés de son sein. Qui a. recelé des proscrits, en s'exposant à la peine de mort prononcée par des décrets féroces ? des francs-maçons. Qui a sauvé à ces proscrits leurs biens ? qui leur en a fait généreusement la remise après la proscription ? des francs-maçons. Quel est celui qui t'a sauvé la vie dans la Vendée? Un guerrier franc-maçon, qui a payé de sa tête et de la perte de ses biens son action généreuse ? Quel est celui qui a secouru depuis ton retour en France, ton honorable indigence? Est-ce... non, c'est un [militaire doté, franc-maçon. »

Voilà donc un royaliste de très bon teint, qui voulant prouver « la nécessité de venir au secours des infortunés, victimes de leur dévouement au Roi », défend la franc-maçonnerie, va jusqu'à critiquer « les préventions exagérées »

dont elle est la victime. Et cela en pleine Restauration ! — mais quelle affabulation labyrinthienne où on n'arrive pas à re-

trouver Je développement de la pensée ! et quel style ! On se croirait en pleine rougeole romantique. Un des personnages s'écrie :

— Enfonce ton poignard flamboyant et acéré dans mon cœur.

Et nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce jeu de scène du début :

(( Le Prince de B... écrit avec feu. Sa figure noble, mais allongée, eut couverte de la pâleur de la mort. Pendant qu'il est absorbé par son travail, un inconnu concert, de la tête aux pieds, d'un costume de franc-maçon, entre, s'approche sans faire de bruit, et lit, par-dessus V épaule du Prince, ce qiCil écrit. »

« Jean qui pleure et qui rit » futil récompensé de cet apostolat ? Il ne semble pas que ses contemporains aient attaché la moindre importance à cet ouvrage qui témoigne du trouble jeté dans les esprits par les péripéties de la vie po-

ivergitàs'

OTHECA

litique. Gageons qu'il fît peu de bruit, car notre curiosité a réveillé à la Bibliothèque Nationale un exemplaire qui depuis près d'un siècle n'avait encore trouvé aucun amateur pour en déflorer les pages.

Le chevalier de Ramsay, dans le discours dont nous avons cité un passage assez subversif, précise les qualités nécessaires aux francs-maçons — qui sont « La Philanthropie, le Secret inviolable et le goût des Beaux- Arts ».

Pour « le goût des Beaux-Arts » il n'apparaît pas que les francs-maçons en firent montre au point de susciter de panégyrique. On nous les a dépeints jaloux de leurs secrets, aimant la table et les ris, gens d'honneur et charitables.

C'est cette propension à la bienfaisance et à la solidarité qui les dotera surtout pendant de longues années d'Ain renom de bon aloi, d'une sensibilité dont les auteurs dramatiques sauront

tirer des effets attendrissants. Il en sera ainsi tant que les loges se désintéresseront des affaires publiques, car — aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd'hui — on les accusera peu, dans la première moitié du xixe siècle, de menées politiciennes. Et c'est avec un étonnement amusé que nous voyons dans Isis ou L'Initiation maçonnique publié en 1859, le Dr Berchtold-Beaupré reprocher à la Franc-Maçonnerie « son abstention ou du moins sa réserve dans les grandes luttes politiques et religieuses du jour ». Cette solidarité maçonnique qui ne se limite point aux seuls maçons, mais qui — par une généreuse application du principe de fraternité — s'étend à l'humanité toute entière a inspiré des pièces d'une belle moralité. Moralité toute simple et dont la portée n'est point amoindrie par une intention quelconque d'hostilité. Le méchant — le traître obliga-

toire — qui doit permettre de faire mieux valoir la vertu de l'Ordre n'est pas encore un homme d'église ou un adversaire de l'Institution. Non. C'est même quelquefois un maçon qui a forfait à ses devoirs de générosité comme dans la pièce de Honoré, publiée en 1 779 : L'Ecole des Francs-ïMaçons ou Les Francs-Maçons sans le savoir. Le sous-titre explique cette comédie naïve où une jeune fille et son père, quoique non initiés, recueillent l'applaudissement unanime, alors qu'un « mauvais frère » est chassé de son atelier parce que « les vrais francsmaçons sont des gens vertueux, honnêtes et sensibles ».

En 1808, Pelletier-Volméranges qui fut un auteur a succès, peut-être trop oublié parce qu'il n'ignora ni l'art d'écrire ni l'art de la composition dramatique, fit couler des torrents de larmes (ainsi que le voulaient le style et la mode du temps)

avec Les Deux Francs-Maçons ou Les Coups du Hasard, « fait historique » qui fut représenté au Théâtre de Sa Majesté l'Impératrice et Reine. Ici encore il n'est question que de doux transports suscités par la bonté la plus pure, et le héros se montre justement reconnaissant lorsqu'il s'écrie :

— J'ai trouvé dans cette noble réunion des consolateurs, des protecteurs, des bienfaiteurs ; en me nommant, je ne fus étranger sur aucun point du globe.

Dans Itanoko de E. Rey (1835), drame noir où le mal est incarné par un vilain homme qui veut se venger de n'avoir pas été admis dans la société, on lit cette définition dont le ton hyperbolique ne faisait point sourire :

« Cette chaîne de fraternité qui unit les maçons est le symbole de la Divinité, car la bienfaisance est fille du Ciel et sœur aînée de la maçonnerie ».

— iOo —

Même dans la comédie Frère Galfâtrè de Bayard et Xavier, les auteurs font une sorte d'amende honorable en rendant justice à l'esprit de solidarité de ceux qu'ils ridiculisent. Un F.*, chante sur l'Air de LEcu de Six Francs :

fe sais qu'on raille dans le monde Nos mystères et nos hochets ; Soit, mais que le malheur réponde, Il vous dira que nos secrets, Avant tout ce sont des bienfaits.

Sans rougir on dit sa misère, Sans orgueil on est libéral ; On ne donne qu'à son égal, On ne reçoit que de son frère !

Le catalogue de la Bibliothèque Maçonnique du Grand Orient de France porte dans la rubrique Théâtre une comédie en un acte anonyme publiée chez Tastut en 182 s et intitulée Les Deux Philanthropes ou Le Mérite reconnu.

Il n'y est nullement question de francs-

maçons. Or si elle figure dans le catalogue du G.*. 0.\, c'est parce qu'elle fut considérée comme maçonnique à l'époque où elle parut ; et pourquoi ? Parce qu'elle exalte la bienfaisance à une époque où l'exercice de cette vertu semblait constituer le principal travail des loges. Notons en passant qu'elle ne peut raisonnablement être notée dans une bibliographie maçonnique. On voit même par cet exemple combien, en pareille matière, il est bon d'examiner la part d'imagination pour ne point céder à ses erreurs. Cette façon de faire reviendrait à admettre aujourd'hui comme maçon* nique toute pièce anticléricale sous le prétexte que la franc-maçonnerie se préoccupe surtout de libre-pensée.

C'est toujours cette vertu de la solidarité que célèbre la pièce Les Francs-Ma-

çons de Auguste et Charles de Beaumont :

« La conscience de leur faiblesse individuelle et de leur force collective, de bonne heure, rapprocha les hommes ; mais la diversité de leurs croyances les divisa, les arma toujours les uns contre les autres. Or, c'est dans le but de leur inspirer une tolérance réciproque, absolue, et de les rendre meilleurs et plus heureux, en les éclairant, que des esprits délite, opiniâtres chercheurs des formules de la science et spécialement de la morale, se réunirent en secret dès les premiers âges du monde ; et c'est cette œuvre sainte qu'ont poursuivie sans relâche, malgré les entraves de la tyrannie et de la superstition, les plus fervents apôtres de la vérité, sous les noms de législateurs, d'initiés, de philosophes et de francs maçons, h

Cette comédie est construite avec

adresse, et sa partialité est délicate. Nous sommes en 1867, et le parti hostile est représenté surtout par une femme de vieille noblesse nullement méprisable mais qui demeure attachée aux préjugés de sa caste.

En 1876, Cunha-Bellem fait jouer Le Franc Maçon, mais cette fois l'adversaire est religieux ! On n'y fait point d'anticléricalisme, au sens étroit du mot, mais l'attaque contre 1' « obscurantisme » que représente un prêtre ignare et contre la médisance incarnée dans une vieille bigote est précise. Le mot de la fin en traduit l'esprit en un style plutôt pompeux :

a Pour que la maçonnerie luise d'une lumière splendide, qui s'appelle la vérité, pour que la maçonnerie brandisse la torche éblouissante de la civilisation, il

faut que l'aile noire de l'archange des ténèbres, de l'esprit de réaction soit mise dans l'impossibilité de ternir son éclat ». Toutefois cette pièce qui est au point de vue scénique heureusement composée, témoigne encore d'une combativité discrète et l'intérêt s'en soutient d'autant mieux.

Aujourd'hui, au contraire, nous ne vivons plus que dans une atmosphère de lutte, et les pièces se ressentent de l'animosité réciproque des associations. Il y a d'un côté comme de l'autre un manque de mesure — et conséquemment de justice. La fameuse affaire des fiches a inspiré à l'abbé Maurice Manquât une pièce sociale — il faut souligner ce mot sociale parce qu'il est précisé sur la brochure — l'Honneur militaire, dont la thèse est belliqueuse. Et la « comédie

dramatique anti-maçonnique en cinq actes » de MM. Albert Monniot et Jean Dalvy (et qui fut interdite par la censure) n'a d'autre but que de confirmer la campagne antisémite et antirépublicaine menée par certaine presse. Ce court passage en donnera le ton :

La Baronne

Aujourd'hui tout fonctionnaire qui veut arriver doit se faire franc-maçon.

Denise

Sans doute, aux catholiques qui disent « Hors de l'Eglise, point de salut » le gouvernement riposte « Hors des lo ges pas d'avancement ».

et ailleurs un personnage affirme :

— A cette heure, la franc-maçonnerie c'est la République.

Les auteurs compromettent leur talent — qui est réel — et nous dirons même

- in -

la thèse qu'ils entendent soutenir par un parti pris tellement criant qu'il indispose. Les francs-maçons mis en scène sont tous des gens abominables, et la préfète - femme qui défend la francmaçonnerie — est d'une invraisemblable laideur morale. Elle affecte de ne point s'intéresser au sauvetage d'une petite fille qui est en train de se noyer, empoisonne son mari et ruine son amant. C'est beaucoup pour une seule femme, c'est peut-être trop. Mais cette pièce passionnée apporte une note bien carac-' téristique sur l'évolution politique de tous les groupements.

Pourtant La Chaîne d'Union du Dr Ba~ rot-Forlière semble faire exception. Si elle est animée d'un souffle de liberté antireligieux (et la date récente de sa publication (1906) lui en crée l'obligation}, le ton en est d'une louable décence. M. Barot-Forlière est un poète de beau ta-

lent. Il a mis en scène trois personnages : un vieillard qui symbolise le Passé, un ouvrier « travailleur manuel » et un étudiant « travailleur intellectuel ». Ce choix explique le titre La Chaîne a" Union. Ecoutons le vieillard exalter le jour où il rejeta les dogmes et leur fanatisme :

Oh ! que ce jour fut beau,

Où, sortant librement de mes retraites sûres, — Loges des francs-maçons, ventes, huttes,

[masures Des charbonniers, caveaux obscurs du tribunal Whemique, — dans l'azur d'un matin triomphal, Guidé par Diderot, Beaumarchais et Voltaire, J'ai lancé, frémissant, aux maîtres de la terre. Mon orgueilleux défi, pour de nouveaux com-

[bats !

Nous n'avons pas parlé des pièces sur le Compagnonnage comme Les Dévorants de Biéville ou le drame Les Carbo nari de Charles Nô ; elles trouveront leur place à la suite & Arlequin fendeur si nous donnons un jour au public cette autre pièce curieuse du répertoire Nicolet. En un tel sujet il faut veiller soigneusement à ne point se laisser entraîner — et perdre — parmi ses trop multiples ramifications. Ne mêlons point l'alchimie, le mesmèrisme, les conspirations secrètes, les Templiers, les Illuminés, le Compagnonnage et la franc-maçonnerie, nous risquerions de ne pas nous y reconnaître Ce sont là choses qui fraternisent ? On l'affirme, et nous vou-

Ions bien n'y point contredire pour ne pas indisposer des commentateurs diserts. La franc-maçonnerie engloberait tous les domaines du monde s'il fallait en croire ses thuriféraires — ou ses ennemis. Ne nous occupons — quant à nous — que du jeu scénique où elle n'est qu'elle même, soit qu'elle célèbre sans humilité ses nobles vertus, soit que des auteurs agressifs l'affublent avec une méchanceté trop visible de vices ou de ridicules. Il est même parfois des personnages qui semblent justifier eux-mêmes le cousinage de toutes ces modes d'action secrète, tel Cagliostro. Devonsnous parce qu'il fut le fondateur d'un ordre maçonnique inscrire toutes les pièces où interviennent soit le thérapeute, soit le faiseur de tours, soit le conspirateur? Non. Comme maçon nous l'agréons et il ne nous apparaît sous cette qualité que dans un assez sin-

gulier prologue d'une pièce des Dumas qui eut en son temps le retentissement de Chantecler, — pièce, paraît-il, tellement médiocre, qu'elle ne fut jamais publiée. Et encore est-ce par obéissance au titre donné à ce prologue paru dans le Figaro du 18 mars 1878, Joseph Balsamo che^ les Francs- Maçons, car il nous promène dans un paysage sinistre, dans une atmosphère de légende où les héros ne sont considérés comme francs matons qu'en raison du mystère de leurs gestes. Le livre de l'Abbé Proyart Louis XVI détrôné avant d'être roi synthétise par son seul titre la thèse de ce prologue.

Pourtant ce mot de franc-maçon appliqué aux conspirateurs qui veulent abolir la monarchie française peut paraître exact à ceux que l'abbé Barruel convainquit de la part occulte prise par

les loges au mouvement révolutionnaire.

Mais il est beaucoup moins admissible dans la pièce Les Sybarites ou les Francs- Maçons de Florence de Lafitte. Les Nouveautés représentèrent en i83i ce drame lyrique où collaborèrent des musiciens tellement illustres qu'on s'étonne de rencontrer leurs noms sur le livret. Nous n'y avons fait aucune allusion au cours de cette étude où nous avons tenté de montrer la parité des moyens émotifs dans les pièces que la franc-maçonnerie inspira. Ici les conjurés qui veulent abattre les Médicis ne rappellent encore les pratiques maçonniques que par le mystère, compréhensible, dont ils entourent leurs projets. M. François Coppée aurait pu aussi bien, avec une invraisemblance égale, sous-titrer son Severo Torelli: les Francs-Maçons de Pise.

C'est insuffisant, et n'était son titre, cette pièce n'entrerait point dans le cadre de

notre travail. Pourtant elle dut avoir du succès car elle n'est pas sans valeur.

L'écriture en est soignée et les couplets ont quelque verve. On peut s'en convaincre par cet exemple :

La gloire n'a rien qui me tente, D'elle, maJoi,je n'attends rien La vie est mon souverain bien, Je suis poltron, et je m'en vante.

Des grands hommes que Von révère, Mathusalem est, à mon sens, Celui qu'il faut que l'on préjere, Pourquoi}... C'est qu'il vécut longtemps.

Oui, sans doute, la gloire est bonne ; Mais, l 'avouer ai-je} j'aime mieux Vivre quinze jours en personne Que trois cents ans chez nos neveux.

Dans ces principes je suis jerme, Et s'il faut recevoir la mort, Loin d'aller au-devant du sort, Moi, je ne veux payer qu'à terme.

Ces couplets sont chantés par un juif qui est un type de conjuré couard et

consciemment couard tout à fait divertissant. Il ne tient pas du tout à la mission d'honneur qui lui incombe de frapper le tyran, Lorenzo Médicis, grand dignitaire de Toscane, et quand un de ses complices lui dit :

— Tu ne seras jamais un héros, il répond tranquillement :

— J'en ai peur... Chacun a sa manière .. vous payez en patriotisme... et moi en argent... Je risque donc plus que vous... Je dois être considéré comme faisant partie du matériel de la conjuration... conspirateur tant que vous voudrez... mais conspirateur administratif.

Une opinion, assez généralement adoptée par les « initiés », voudrait que nous accueillions ici La Flûte enchantée de Mozart. Nous n'en ferons rien, fidèle au principe exposé plus haut. Ce combat

symbolique du jour et de la nuit, cette élévation morale de l'humanité en dehors de tout rite et de toute confession est bien dans l'esprit de la franc-maçonnerie ; mais alors on pourrait également faire entrer dans une collection maçonnique Le Mariage de Figaro sous le prétexte que Beaumarchais y préconise l'égalité des hommes ? Comme Mozart était franc-maçon (ainsi que Gluck et Haydn on a prétendu qu'il avait voulu dépeindre dans son héros l'empereur d'Autriche Joseph « protecteur de la maçonnerie ». Il convient de se méfier. Sous le couvert de commentaires plus ou moins justifiés on arriverait à se livrer à une classification qui risquerait à juste titre de demeurer incomprise.

Nous ignorons s'il conviendrait de faire rentrer dans cette étude le Sethos à Mem-

phis ou L'Initiation Egyptienne dans les Pyramides « drame muet avec apparitions, évocations et prestiges » que signale M. Henry Leconte dans son Théâtre de la Cité. Y est-il question de la franc-maçonnerie ? Y met-on vraiment « en pantomime les rites secrets des Vénérables Maîtres », ainsi que l'affirme M. Hector Fleischmann qui fait allusion à cette pièce dans son livre Roustam, mameluck de Napoléon ? Nous ne savons, et M. Fleischmann, styliste de talent qui se laissait souvent aller au plaisir d'écrire de belles phrases, ne le savait pas davantage. Elle avait été représentée au Théâtre de la Cité le 3 prairial an VII (23 mai 1800); le directeur du théâtre, Camaille, en était l'auteur. Qu'est-elle devenue ? La Bibliothèque Nationale ne la possède pas, et nous nous demandons même si elle fût jamais imprimée.

Aujourd'hui il ne peut plus y avoir de pièce maçonnique, de même qu'il n'y a plus guère de théâtre dont l'inspiration soit purement religieuse. La politique dans une ère démocratique entraîne les partis rivaux parmi le jeu de ses faveurs incertaines. L'appétit du pouvoir temporel a aboli les joies quelquefois âpres mais intimes des dissertations spirituelles. La glose de la consubstantialité et les questions de doctrines où les religieux apaisèrent leur goût de la chicane sont devenus pour les croyants aussi peu intéressantes que le sont pour les francsmaçons les thèses morales soumises jadis par les obédiences maçonniques aux ateliers de leur fédération. Les uns et les

autres subissent la fièvre du temps présent — et les écrivains qui les observent ne perçoivent plus que la combativité de leur attitude. M. Paul-Hyacinthe Loyson obéit à la mentalité publique contemporaine en montrant dans sa pièce Les Ames Ennemies un prêtre sectaire et un franc-maçon intolérant. En ce faisant il a cru témoigner non seulement de son impartialité, mais ce qui est plus grave (parce qu'il a peut-être raison) d'une observation exacte. Les institutions n'ont plus de vie propre ; on n'en considère plus les principes parce que ces principes, pervertis par les passions ambiantes, sont oubliés par ceux là mêmes qui devraient sauver leur tradition et en perpétuer la beauté. La Franc-Maçonnerie est desservie par les francs-maçons comme la Religion est discréditée par les religieux.

Et le théâtre qui est toujours l'écho

des impressions du dehors — et c'est pourquoi cette étude maigre son caractère anecdotique a un indéniable intérêt documentaire — nous renseigne encore fidèlement lorsqu'il ne nous montre plus aujourd'hui que des hommes moins désireux d'ennoblir leur existence que de satisfaire leurs ambitions.

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