CHAPITRE ZZZ
Et n'estoit pas le roy content que la Trimoille demeurast avec luy : mais le connestable luy dist que c'estoit un homme puissant et qu'il le pourroit bien servir : et le roy luy respondit : Beau cousin, vous me le balliez, mais vous vous en repentirez, car je le connoie mieux que vous. Et sur tant demeura La Trimoille , qu'il ne fit point le roy menteur, car il fit le pis qu'il peust à ce connestable.
Gvill.ume Gruel, Histoire ci' ' Arthus de Richemont.
rassemble* ï>c filets.
La grande cour du château de Blois , lequel n'avait pas l'aspect et l'étendue que les constructions du seizième siècle lui donnèrent depuis, les écuries et les rues voisines étaient remplies de chevaux de bataille ; le château , de gens d'armes , de pages et de varlets; la ville, d'archers et de goujats à moitié ivres : c'était partout un bruit assourdissant de juremens, de rires, de tambours,
de trompettes , d'armures , de cris et de chants , partout un magnifique chaos de couleurs et d'étincelles, étoffes d'or et d'argent, armes d'acier poli comme un miroir, livrées des compagnies et blasons des chefs. Blois depuis six semaines ressemblait à une vaste forteresse où de nouveaux renforts arrivaient à tout moment par toutes les portes , comme si un grand siège se préparait contre cette place , munie de bonnes murailles, de grosses tours et de fossés profonds , au nombre desquels comptait la Loire, dominée par un pont fortifié, à seize arches.
Le duc de Bourbon , le comte de Vendôme , le bâtard d'Orléans et Antoine de Chabannes, réunis dans la salle de parement , où l'image du roi , peinte par Gi ingoneure , les rappelait en vain au devoir, accueillaient avec joie la noblesse qui venait se joindre à eux, quoique la révolte n'eût pas encore ouvertement éclaté. Charles VII n'avait pu assez récompenser les nombreux serviteurs qui contribuèrent de leurs armes ou de leurs deniers au rétablissement de sa couronne : beaucoup , par ressentiment personnel , accoururent grossir les rangs des mécontens. Le comte de Dunois s'était aussi réfugié sous leur bannière pour trouver contre son ennemi le connétable un appui que le roi lui refusait : mais la honte et la douleur de trahir son maître l'avaient déjà dé-
Rassemblée de dlois. 169
goûté du métier de conspirateur, avant que l'épée fût sortie du fourreau , et il luttait avec ses remords , que chaque jour rendait plus poignans : vingt fois il avait eu la pensée de monter à cheval pour revenir auprès de Charles, que lui livrait l'absence du comte de Pûchemont ; la crainte d'un affront et même d'un jugement l'avait retenu : l'abattement sur la face , il assistait à l'assemblée des princes sans y prendre part, sinon pour la détester: il ne calculait les forces dont les rebelles pouvaient disposer , que pour les comparer à celles du roi en maudissant le connétable.
Charles Ier du nom , duc de Bourbon et d'Auvergne , en sa qualité de beau-frère du duc de Bourgogne, aurait mérité la défiance de Dunois, si une même haine pour le connétable ne les eût rapprochés dans un même espoir de vengeance. Le connétable en effet avait enlevé au duc de Bourbon , quoique marié comme lui à une fille de Jean-sans-Peur , le gouvernement de l'Ile-de- France et la direction du conseil. Ce duc était ambitieux sans avoir les moyens naturels qui font réussir : sa fausseté, malgré la main toujours posée sur son cœur, ne trompait que lui-même, qui avait la plus haute idée de ses finesses les moins fines; une partie de son habileté consistait dans un sourire toujours en montre et un remuement de tète vif ou lent, suivant la circonstance :
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cette double habitude donnait quelque chose de niais ou de béat à sa belle physionomie caractérisée par un embonpoint arrondi, par des yeux et des cheveux noirs , par des dents superbes et des fossettes aux joues qu'il avait colorées comme un jeune homme. Il parlait volontiers en gestes, à cause du bégaiement qui rendait son débit peu majestueux.
Il avait un pourpoint azur , fleurdelisé d'or , pareil à son blason ; ses chausses de couleur amarante se perdaient dans des bottines jaunes ; il portait par dessus le pourpoint serré une houppelande large, d'écarlate; son bonnet à cornes était un entrelacement d'or et de pierreries, sur un fond de velours bleu.
Louis de Bourbon , comte de Vendôme et de Chartres , grand chambellan et grand-maître de France , s'était jeté dans la ligue des princes , malgré sa grande dévotion , par le conseil de son confesseur, ardent catholique romain et ennemi de la Pragmatique-Sanction que Charles VII avait élevée comme une barrière entre le trône et l'autorité des papes. Ce comte de Vendôme , qui avait alors soixante -quatre ans , s'était vu prisonnier dans la tour de Londres, après la bataille d'Azincourt , et, ses revenus ayant à peine suffi à payer la moitié de sa rançon, il s'était délivré du reste en s'évadant d'une manière qui parut miraculeuse.
l'assemelée de elois. 171
Sa piété fut exaltée par la joie qu'il eut de cette délivrance inespérée, et, pour en perpétuer le souvenir , il fonda dans sa ville de Vendôme une procession annuelle le vendredi avant le dimanche des Rameaux, dans laquelle un homme convaincu de meurtre, en chemise et pieds nus, portant un cierge du poids de trente-cinq livres , allait chercher sa grâce devant la Sainte-Larme, dans l'abbaye de la Trinité. Ce fut lui-même qui , au retour de sa prison , venant à rencontrer la procession des chanoines de Chartres , la suivit en chantant des psaumes, et alla, le lendemain, tout nu, à l'église, s'agenouiller sous les yeux de Notre- Dame , qui était en ces temps-là accoutumée à l'indécence de ce singulier vœu.
Le comte de Vendôme , ramassé dans sa taille, comme si l'habitude d'être penché sur son priedieu eût rapproché sa tête de sa poitrine , avait la béatitude sur la face , le nez en l'air aspirant au ciel , les yeux ronds toujours levés en haut , la bouche béante et souriante, les oreilles allongées presque au niveau de son crâne proéminent ; sa position ordinaire était de croiser les bras sur son ventre, ou de joindre les mains. Sa robe de velours noir et son chaperon fourré d'hermine, attaché à l'épaule , lui donnaient à peu près le costume d'un membre du parlement; il se distinguait moins par son blason qui ornait la reliure de son
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missel, que par son chapelet de jayet et ses reliquaires d'or dont il ne se séparait jamais.
Antoine de Chabannes, comte de Dampmartin et seigneur de Saint-Fargeau par son récent mariage avec Marguerite de Nanteuil , était d'une ancienne famille de Périgord , et troisième fils de Robert de Chabannes , seigneur de Charlus; son frère aîné fut tué à Grevant ; son second frère, Jacques, seigneur de La Palisse , était sénéchal de Toulouse , après avoir gardé long-temps la sénéchaussée de Bourbonnais; quanta Antoine de Chabannes, âgé seulement de vingt-neuf ans, il n'avait presque pas quitté le harnais , depuis dix-sept années qu'il était entré comme page au service de La Hire , seigneur de Vignolles. Ses beaux faits d'armes au combat de Patai, ses entreprises aventureuses contre la troupe du bâtard de Saint-Pol et du seigneur de Humières, qui furent ses prisonniers, la prise du Pont de Meulan, de Haï fleur et de plusieurs places en Normandie , devaient lui mériter une autre récompense que la capitainerie de Creii ; aussi, mécontent de faire la guerre sans profit, il mena en Hainaut une compagnie de routiers qu'on nommaient les Ecorcheurs, pour autant que toutes gens qui étaient rencontre's d'eux étaient dévêtus de leurs habillemens tout au net , jusques a leurs chemises ; il se mit avec ses Ecorcheurs à la solde du comle de Vaudemont; mais le conné-
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table de Richemont , qui l'estimait entre les plus vaillans , le rappela de Lorraine pour l'emmener aux sièges de Meaux et d'Avranches. Il resta un des derniers auprès du connétable abandonné de tous ses gens , et ils revinrent ensemble à la cour, après cette déroute, laquelle eut lieu sans coup férir. Charles VII , qui sentait de l'aversion pour Chabannes , à cause des excès qu'on reprochait aux expéditions de ce chevalier, ne put s'empêcher de lui dire en le congédiant : « Adieu , capitaine des Écorcheurs. » — « Monseigneur, reprit fièrement Antoine de Chabannes , je n'ai écorché que vos ennemis , et me semble que leurs peaux vous feront plus d'avantages qu'à moi qui suis encore simple capitaine d'armes , sans honneurs ni pensions. » Il se retira dès lors dans le parti des princes , malgré les instances du connétable, et se montra le plus envenimé contre le roi, qu'il accusait d'ingratitude.
Antoine de Chabannes avait son caractère orgueilleux et implacable empreint sur sa figure sauvage , dans ses yeux couverts et hagards , dans l'espèce de grimace dédaigneuse qui contractait sa bouche et ses mâchoires : une barbe noire et frisée garnissait son menton , et formait un collier réuni à sa chevelure courte pareille à une calotte de poils de sanglier; il était armé h plein, excepté le heaume et U's gantelets ; sa cotte d'ar-
mes, en laine, portant sur fond de gueules le lion de Chabannes hermine , armé, lampassé et couronné d'or , ne descendait qu'à la hauteur des reins , et ne couvrait pas entièrement la cotte de mailles qui tombait au milieu des cuisses et se montrait encore aux manches et autour du cou ; sa longue et pesante épée contre sa cuisse gauche , et contre la droite son estoc à deux tranchans , étaient ses plus fidèles compagnons , et on racontait qu'il refusa même de s'en séparer en entrant dans la chambre nuptiale.
On introduisit dans le conseil des quatre chefs , Jean Sanglier qui se présenta suivi du bâtard de Balzac , lequel profitant du désordre général pour devenir presque un personnage, arrivait de Niort avec l'écuyer de Jean de La Roche, que celui-ci envoyait porter des lettres du Dauphin ; ils étaient tous deux mouchetés de boue , et même, le sieur de Balzac ayant fait une chute de cheval dans un marais , y avait laissé une partie de ses armoiries effacées sous un enduit fangeux qui' n'appartenait pas au blason : il ne marchait pas moins superbe avec sa casaque crottée , et il porta la parole pendant que Jean Sanglier s'acquittait d'une mission secrète auprès du duc de Bourbon; ce gros-varlet, en face des princes, croyait déguiser son infériorité de naissance et de rang, en se gonflant de majesté et d'assurance.