‹ Les francs-taupins (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · L ASSEMBLÉE DE BLOIS · texte numérisé non relu

L ASSEMBLÉE DE BLOIS

de ces vilains, et possible on les réduira plus durement , s'ils osent après crier et s'émouvoir.

— Par saint Denis ! reprit Dunois avec un dédain qui s'augmentait de ses remords, je n'eus onc dessous ma bannière un soudoyer de condition ignoble; car j'aime autant dix hommes de haut lieu que deux cents de basse extraction pour le métier des armes , et je me retirerai pour n'être pas avili avec le commun.

— Sire chevalier , avez-vous pas vos gens ? dit La Tremoille qui pressentait avec inquiétude la défection de Dunois ; chaque capitaine conduira sa compagnie et les combattans de sa maison. Quant aux Taupins de Jean de La Roche , ils serviront pour le trait , les sièges et les transports; en une armée , il faut goujats et manœuvres. En surplus , qui vous gêne et nuit , si monseigneur le Dauphin et mon cousin d'Alençon ne méprisent les bonnes gens des communes?

— Je les estime pour ma part comme grêle , murmura le comte de Dampmartin; ils gâtent tout en la meilleure saison et perdent les récoltes en herbe. Certes je m'abstiendrai de mener en guerre des vilains, sinon pour fouiller la terre comme taupes et préparer les mines d'une ville assiégée. Ils sont plus à l'aise en leurs taupinières que gens d'armes sur destriers , et aussi appré-

hendent moins les horions. Mais je défendrai les immunités de la chevalerie.

— Capitaine , vous agissiez d'autre façon , dit La Tremoille qui ne pardonnait pas à Chabannes d'avoir cherché à l'exclure de la ligue : j'imagine que les Écorcheurs de votre compagnie , qui moult firent dégât en Cambresis, n'étaient tous de la chevalerie, à moins qu'ils eussent écorché de vrais chevaliers ?

Cette aigre récrimination avait fait pâlir de colère le capitaine des Écorcheurs, qui resta indécis et muet à chercher sa réponse et sa vengeance , regardant avec fureur Georges de La Tremoille , qui le regardait froidement. Avant que le bâtard d'Orléans s'interposât entre eux, un incident du dehors amena une diversion soudaine à cette querelle , qui changeait de sujet et de terrain , sans changer de but , puisque les deux ennemis en voulaient venir à une rupture ouverte , et peutêtre à un duel.

Tout-à-coup le château retentit du bruit des clairons sonnant une marche militaire , comme si une armée s'avançait en ordre de bataille; Dunois courut le premier ouvrir la verrière pour voir arriver dans la cour une compagnie d'hommes d'armes remarquables par leurs heaumes à cornes et leurs hoquetons chargés d'armoiries différentes : ils étaient bien deux cents, la plupart

l'assemblée de mois. 193

conduisant des captifs liés à la queue de leurs destriers suivaient plusieurs grands chevaux housses, que les varlets menaient par la bride. Enfin un bahut fermé que portaient huit goujats sur leurs épaules , parut comme l'arche-sainte des Hébreux , et un chevalier , armé de toutes pièces , qui ne dansait à l'instar de David devant l'arche , allait la visière baissée et la lance au poing , derrière cette procession triomphale qui défila entre deux haies pressées de curieux. Un écuyer tint le mors , et un autre rétrier, pour aider ce capitaine inconnu à descendre de cheval : un page avait reçu la lance qu'il tenait. Lyon , héraut du duc de Bourbon, s'approcha respectueusement et leva son bâton fleurdelisé , en criant : « Largesse , monseigneur Alexandre , bâtard de Bourbon ! » Et tous les assistans répétèrent : largesse! Vue pluie d'or tomba du casque d'un suivant d'armes, pour justifier l'éloge banal qui accueillait le capitaine des Diables.

3KAFÏTRS ZZ.

Garde à qui tu feras promesse, la cause pourquoy, et t'advance De l'accomplir ; cour de noblesse Doit accomplir sa convenance ; Qui ne le fait , il desadvance Son honneur; le saige parolle Et dit que mentir est offense :

Tien toudis vraie ta parole.

Convent tenir est lahautesse De cuer, de homme de vaillance; Se va rendre en une forteresse Prisonnier , et n'a espérance D'en retourner; et est pour ce Qu'il le promist : folz est folle Qui conchie sa conscience :

Tien toudis vraie ta parolle.

Edstache Descuamps , Ballade.

fe fnimtûô ie roui*.

Le bâtard de Bourbon , admis à l'instant dans le conseil des princes qui l'avaient mandé, se fit accompagner par son mystérieux bahut , qu'on déposa au milieu de la salle : ce singulier appareil étonna tellement l'assemblée, que tous les yeux se fixèrent sur le coffre comme s'il dût contenir les destinées de chacun, et le ressentiment de Chabannes se calma en présence de son ancien com-

pagnon d'armes , sous le prestige de la curiosité qu'avait excitée ce bahut garni de plusieurs serrures et semblable à tous les bahuts de ce tempslà , excepté plusieurs sceaux qui pendaient du couvercle fermé avec des lacs de soie rouge, comme une lettre close. Lorsque le bâtard de Bourbon eut salué le conseil, en levant sa visière, embrassé son frère le duc et son ami Chabannes, il désigna le coffre avec un rire goguenard et frappa dessus avec son gantelet de fer , en s'arrêtant comme pour écouter une réponse qui ne sortait pas de l'intérieur de cette grande boîte sourde et opaque de tous côtés. Le comte de Dampmartin s'impatienta de cette pantomime.

— Par l'estoc de saint Michel! s"écria-t-il en faisant mine d'ouvrir lebabut, qu'est-ce là? sire Alexandre , as-tu conquis les trésors de Jacques Cœur ?

— Mieux que cela , je renie Dieu ! repartit le bâtard de Bourbon en s'opposant à cette tentative contre son secret; il n'est pas heure de montrer l'offrande que j'apporte de Beaugenci à mon beau frère de Bourbon... Donc, messeigneurs , argumentons de nos faits : voici que je viens à votre commandement avec deux cents gentils compagnons , bien en point et vaillans champions. Çà, vous ne m'avez appelé pour le pape ou pour madame L'Église ?••..

— Beau neveu , interrompit le comte de Vendôme avec sévérité, ne blasphémez et ne reniez Dieu, sinon je vous convie d'issir hors la communion des chrétiens; et comme vous reniez la sainte Église notre mère , je vous renierai pour mon bon parent. Voulez-vous pas qu'on vous coupe ou perce la langue?

— Bel oncle, ce n'est que badinage, répondit le bâtard en riant , mais eussé-je mérité trône de fagots, ma rançon est enfermée dans ce bahut, ainsi et plus que en la sainte hostie est le Créateur, ce dit-on. Par les tripes! devinez ce que c'est?... Pas encore ; auparavant baillez-moi pouvoir et commission ?

— Alexandre mon mignon , reprit le duc de Bourbon en cadençant ses mouvemens de tête, je t'ai mandé devant nous pour une brigue faite à louable intention , non point contre le roi notre sire, non plus le connétable ni autre personne quelconque, mais pour le bien public et le profit du peuple.

— Par le sang... de quelqu'un ! répliqua le bâtard qui semblait plus joyeux encore qu'à l'ordinaire, j'entends vos griefs: vous, beau frère, il ue vous plait qu'un autre soit connétable ; mon bel oncle de Vendôme s'afflige de L'oppression de l'Église sa mie , et possible argue d'hérésie monseigneur le roi; inessire de la Tremoille se1 souvien-

dra du comte de Richemont tant qu'il aura une belle cicatrice au flanc ; messire de Dunois a toujours la puce en l'oreille pour nuire audit connétable ; finalement mon cousin de Chabannes s'indigne de la dernière ordonnance contre le frappail des gens de guerre.

Personne ne se fâcha de ces vérités auxquelles chacun avait part , et un sourire passa sur tous les visages, excepté sur celui de Dunois qui contemplait tristement le tableau de Gringoneure , représentant Charles VII lorsqu'il était dauphin. Les questions du bâtard de Bourbon , qui débattait la solde de ses gens et la récompence de ses services futurs , détournèrent un peu l'attention générale que le coffre avait accaparée, et soulevèrent plusieurs difficultés , surtout à l'occasion de Salazard qu'on allait enrôler avec ses Cottereaux, si le bâtard n'avait déclaré qu'il se retirerait aussitôt après la venue de son ennemi , et passerait du côté du roi pour combattre le fourbe qui l'avait dépouillé de son butin et même de ses chevaux. Le duc de Bourbon lui promit de rejeter les propositions de Salazard, et d'attirer plutôt dans leur parti Rodriguès de Villandrado , leur beau-frère, avec les troupes qu'il commandait en Guyenne. — Par le sang... de quelque porc! s'écria Alexandre de Bourbon en frappant sur son coffre, mon beau-frère Rodriguès , depuis qu'il obtint sa

paix du roi et abolition de son maltalent , pour avoir pris plusieurs places en Guyenne et causé de grands dommages aux Anglais, ne se hasarde point à être derechef banni du royaume; il est frère d'armes de Pothon de Xaintrailles , qui le maintiendra dans le devoir, ou je renie Dieu!

— Suis-je pas frère d'armes avec le connétable? interrompit Chabannes qui ne laissa pas le comte de Vendôme donner cours à son indignation contre l'incorrigible blasphémateur : Rodriguès s'est fait homme de corps du roi depuis qu'il fut fait par icelui chambellan et seigneur d'Ussel.

— Un mot, et Dieu vous le rende, messeigneurs , dit le bâtard qui était devenu sérieux et préoccupé; la guerre n'étant contre la personne du roi , non plus contre le connétable, ni autres , comme a prétendu mon honoré frère de Bourbon, je ne sais lequel il faut combattre et suis en peine de trouver ennemis , par Mahom !

— Vraiment, gentil Alexandre, répondit Chabannes , il n'y a faute d'ennemis, puisque nous sommes en guerre contre le roi pour la querelle du Dauphin.

— Courez sus au connétable et aux siens ! reprit La Tremoilleen complétant sa pensée par an geste de mort, taillez et coupez, ce sera une bonne et belle besogne!

— Mahom me soit en aide pour contenter chacun ! dit le bâtard de Bourbon en affectant de l'indifférence pour l'objet de sa demande, si ledit connétable ou tel de semblable façon me venait à l'encontre, accompagné de peu et selon ma convenance , serait-il louable de le prendre à rançon, autrement de le tuer ?

— Tue, tue ! s'écria La Tremoille avec emportement comme si la mort du comte de Richemont était à sa merci : s'il était à rançon , je l'achèterais autant qu'un roi d'Angleterre, et pour parfaire la somme j'engagerais mes châteaux, ma vaisselle et le douaire de ma femme madame Catherine de Pile-Bouchard !

— Par Mahom! vous feriez laide grimace, messire , si on satisfaisait votre envie à si haut prix, repartit le bâtard qui se consultait. Çà , que feriez-vous du prisonnier?

— Que faire de son ennemi sinon s'en défaire , répliqua La Tremoille en jouissant de ce plaisir en idée; je dresserais un échafaud plus élevé que celui du seigneur Aman...

— Non feriez , beau sire , interrompit Chabannes; car j'irais brûler votre échafaud et acquitter de tous mes biens la rançon de mon cher frère en armes.

— Si ledit connétable était en nos mains , (saint Denis le veuille ! ) dit Dunois avec un sou-

pir, la guerre serait du tout apaisée, et la cause des serviteurs du roi gagnée !

— Oui bien , ajouta le duc de Bourbon , j'avise qu'il serait peu ou point regretté , s'il allait de vie à trépas , et son épée de connétable ne rouillerait dans sa tombe.

— Or ce , par le sacré nom d'enfer ! devinez ce qui est dedans ce coffre , mon très-excellent frère? demanda le bâtard de Bourbon en s'adressant au duc ébahi. Je vous le baille en pur don , pour la grande amitié et révérence que je vous porte. Devinez-vous , devinez-vous point ? C'est quelque diablerie assurément, par Mahom !

— Par la Sainte-Larme! reprit le comte de Vendôme qui prit au sérieux un serment par Mahomet; beau neveu, ne nous damnez pas avec vos maléfices et diableries.

— Ce bahut enferme quelque bon tour et plaisante farce, dit Chabannes qui connaissait le bâtard pour avoir fait avec lui la guerre en Lorraine. Qu'est-ce , compère ?

— Ce sont les joyaux de la ville de Lamothe , dit la Tremoille qui avait souvent une amure causticité, ou bien c'est la moisson qu'avez cueillie au pays de Languedoc ?

— Là dedans est enclos tout votre avoir , messire, répondit le bâtard de Bourbon piqué de ces suppositions outrageantes. Par les tripes de Dieu !

204 LES FRANCS-TÀCPns.

s'il me plaisait de vous tondre et retondre comme agnelet , voilà de quoi ! mais je jure Dieu que vous n'en aurez rien , et j'octroie le tout en étrennes à mon beau frère Charles de Bourbon !

Le bâtard en parlant ainsi ouvrait les serrures et les cadenas du bahut qui semblait s'agiter, et dont le couvercle se souleva tout d'un coup, rompant les sceaux et arrachant la dernière serrure : le comte Arthus de Richemont se dressa furieux au-dessus du coffre où il était , et s'appuya un instant contre la paroi de son étrange prison pour se remettre, après avoir été long-temps privé d'air et de lumière, après avoir long-temps bondi et rugi de rage comme un tigre enchaîné ; il était couvert de ses armes faussées et rompues en plusieurs endroits , le sang avait sillonné son visage pâle, collé ses cheveux et taché sa casaque d'armes ; il serrait les poings et cherchait son épée ou sa dague, qu'on avait eu soin de lui enlever avant de l'encager dans un espace long de quatre pieds et large de trois; la honte lui ôtait la voix, et il baissait la vue en rougissant.

A cette apparition , plus inattendue que celle d'un fantôme sorti du tombeau , un cri de surprise , dejoie et de terreur, exprima les sentimens divers de l'assemblée; le comte de Vendôme crut a un prestige infernal, et posa une main sur ses yeni en se signant de l'autre; le duc de Bourbon

accéléra son mouvement de tête ; Dunois croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face le connétable qui l'avait reconnu ; La Tremoille, saisi d'un vertige de colère à la vue de son mortel adversaire , battait des mains et injuriait le prisonnier qui dédaigna de lui répondre ; quant à Chabannes , quoique étourdi de ce brusque incident qui l'affligeait , il ne balança point à tendre la main à son frère d'armes pour l'aider à sortir de la boîte. Pendant ces rapides préliminaires d'une explication qui devait être vive entre des haines aussi fortes et des intérêts aussi opposés , le bâtard de Bourbon , étouffant d'un rire fou , s'était jeté sur une chaire où il redoublait d'éclats de gaieté, de moqueries et d'impiétés.

— J'adjure M. saint Yves de Bretagne , s'écria le comte de Richemont aussitôt qu'il eut retrouvé la parole , j'adjure M. saint Bruno , patron des pères Chartreux, et autres saints qui me sont en aide , que j'aurai copieuse vengeance de cette trahison et injure ! Vous tous soyez témoins du serment , messeigneuf s : je réserve plus étroite prison au beau sire bâtard de Bourbon , lequel m'a manqué de foi et mis en souricière, pour me livrer méchamment à mes pires ennemis !

— J'adjure Mahom et l'Antéchrist , reprit le bâtard de Bourbon qui ne cessait de rire à gorge déployée , que je ne vous fis mal aucun et ne vous

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tirai poil de la barbe! Êtes-vous pas de bonne prise? Mais je ne saurais vous mettre à rançon , ayant transporté mes droits sur vous à mon frère de Bourbon.

— C'est coup du ciel inespéré ! criait La Tremoille ivre de vengeance ; il est en nos toiles ce vieil renard et rusé matois ! — Bâtard, mon ami , combien exiges-tu pour ce précieux captif? cinquante mille écus d'or? davantage; cent mille et plus, si tu l'ordonnes; je ne paierais trop la corde qui fera son dernier collier !

— Vous vous plaignez de trahison , sire connétable , lui dit Dunois prêt à sacrifier ses ressentimens à la justice : serait-il véritable et n'êtesvous point pris à rançon , s'il vous plait? Ce nous est un grand triomphe de vous voir en notre puissance, mais non point contre les lois de chevalerie. Dites ce qui advint?

Le comte de Richemont fut si frappé de la noble modération de son plus ardent ennemi , qu'il hésita entre le désir de recouvrer sa liberté et la crainte de paraître s'abaisser à la prière; il se tut et témoigna d'un regard à La Tremoille combien il se sentait, dans sa captivité, encore supérieur à un rival qui l'insultait après avoir tenté de le faire assassiner. Le bâtard de Bourbon justifia de son mieux , non sans rire et blasphémer, la ruse dont se plaignait le connétable.

— Beaux seigneurs, je vous invite à juger ma chevalerie , dit-il , et je renie Dieu s'il en est de meilleure en pays de France. Revenant des marches de Gascogne, j'appris par la voie que messire de Richemont retournait de son gouvernement vers le roi à Angers; donc, je passai la Loire à la Charité, et vins à Beaugenci, où dînait mondit sire ; il n'avait guère que trente hommes d'armes en sa compagnie , et j'en avais cent en la mienne. Toutefois, je logeai mes gens aux faubourgs, et allai trouver seul M. le connétable qui me reçut comme le diable ferait Jésus- Christ; mais lui ayant dit que je venais L'avertir de ne passer point par Blois, où se trouvait la puissance des princes, il me convia de dîner à sa table pour entendre les nouvelles de par delà. En temps que nous mangions et devisions, je feignis vouloir lui avouer un beau secret , et pour ce faire , il éloigna les pages et varlets , avec ordre d'attendre qu'on les rappelât. C'était l'heure du mystère : j'emportai ledit connétable en mes bras et l'emprisonnai dedans ce coffre que je fermai et scellai comme vous avez vu, malgré ses grands efforts , cris , menaces et heurts bruyans contre la boîte. Ce premier succès ne suffisait, car il fallait emporter le bahut hors du logis, par la ville , jusqu'aux faubourgs où mes gens étaient. Pour cette fois , en invoquant Mahom

2°8 LES FRA-VCS-TÀCPINS.

et Satanas et saint Michel , je boutai dessus mon dos ce maître bahut qui pesait autant qu'une cloche de paroisse, et descendis par les degrés à l'étonnement d'un chacun qui me voyait porter si lourd fardeau : « Laissez , disais-je à ceux qui s'enquéraient de ma charge , c'est plaisante gageure avec monseigneur le connétable. » Ce oyant, nul ne m'empêchait d'aller, et tous de m'encourager fort, de louer ma vigueur et dire en gaussant : « Ce n'est un homme , mais un bœuf! h Je riais de ces sots baveux que messire Dieu prenne en son paradis , et je sortis de telle manière au faubourg , sans que les gardiens des portes de la ville me demandassent à voir ce que c'était que la prétendue gageure. Mais alors les gens du connétable ne voyant plus leur seigneur en la chambre, soupçonnèrent le jeu, crièrent alarme et s'assemblèrent pour gâter mon triomphe ; mes Diables attendaient la rencontre et ne combattirent guère , car la chevauchée dudit connétable fut toute assaillie et se rendirent à merci. Telle est la journée où je fis bien mon devoir, et qui dira le contraire aura menti par la gorge, messeigneurs.

— La ruse est licite en affaire de guerre , dit Dunois qui passait pour le plus expert en chevalerie ; outre ce , le combat fut corps à corps et sans armes; l'avantage resta au plus adextre et

robuste. Messire de Richemont est captif à bon droit, ce me semble, et appartient au bâtard de Bourbon.

— Oui dà , la guerre n'est encore déclarée et criée, dit Chabannes partagé entre son ami et son frère d'armes. Alexandre, ce serait honnête chevalerie de renvoyer M. le connétable en liberté ?

— Oui bien , dit le duc de Bourbon qui remuait la tête plus lentement , on ne nous apprendra les usances et gentillesses de chevalerie; mais mon beau frère Alexandre m'a donné son prisonnier, lequel je donne à trétous pour son bien, afin qu'il demeure sous notre garde : que vous en semble , messires ?

— Ce n'est assez d'une médiocre part , je le veux tout entier à ma merci ! s'écria La Tremoille qui était hors de lui-même à l'idée de voir son ennemi lui échapper.

— Mon cousin de Richemont , reprit le comte de Vendôme, auriez créance auprès du roi notre sire, pour mettre à néant l'hérésie de la Pragmatique-Sanction ?

— Cette guerre est moult fâcheuse , monsieur mon frère, dit le duc de Bourbon s'adressant au comte de Richemont , et je suis aise que vous demeuriez neutre en nos mains : on vous traitera avec maints égards honorables , si vous nous bail-

210 LES FRAIYCS-TATJPINS.

lez parole de ne vous enfuir. Où tendiez-vous venant de Paris ?

—J'allais auprès du roi pour mon office, répondit fièrement le connétable ; or permettez que j'y aille, car je fus traîtreusement arrêté par la voie...

— Messire comte , j'ai fantaisie de vous rendre votre épée , interrompit avec arrogance le bâtard de Bourbon , afin que vous souteniez votre dire... Est-il métier de jurer tête ou corps de Dieu , pour démontrer que j'ai agi en bon chevalier, et que c'est à tort qu'on me conteste ma prise ?

— Sire connétable , je voudrais que vous fussiez mon captif, dit Dunois dont les yeux portaient ce défi , car vous auriez beaux moyens de délivrance en champ-clos!... Vous alliez devers notre bon sire que vos conseils ont tant et trop abusé ? certes , vous n'irez point , et la guerre prendra cesse avec votre captivité : car ces divisions ne viennent que de votre part , messire , et vous avez fait plus de maux que le président de Provence , le sire de Giac , le sire Camus de Beaulieu et le seigneur de La Tremoille : je ne parle seulement du traité avec le Bourguignon , mais du reste.

— Messires , je réclame qu'il soit fait justice du seigneur de Puchemont, reprit La Tremoille avec acharnement : il a coupé beaucoup de têtes qu'il appartient de venger.

— Ayez remembrance des sires de Lezay et de Vivonne, que Georges de La Tremoille fit décapiter entre Poitiers et Parthenay , en haine de moi ! répondit Arthus.

— Mon frère , vous resterez captif, dit le duc de Bourbon , en cas que mon beau cousin du Maine s'obstine a gouverner le roi et le conseil , comme devant.

— J'accepte que je sois captif à raison , répliqua le comte de Richemont ; mais je demande être mis à rançon que paiera ma bonne femme madame de Guyenne à ses deniers.

— Cette rançon grèverait d'autant les finances du roi, reprit Dunois malignement; nous ne sommes Turcs ni Anglais pour rançonner, et je prie mon beau cousin de Bourbon qu'il vous octroie liberté plénière, si vous jurez les saints évangiles de retourner en vos terres et y demeurer banni de la cour.

— Bien , vraiment , repartit le duc de Bourbon qui porta la main à son cœur, mais ce faisant, notre beau cousin remettra l'épée de connétable et ses offices ?

— Notre-dame de Chartres le bénira, ajouta le comte de Vendôme, s'il se veut employer par lettres et ambassades à réformer la vilaine Pragmatique.

— Je m'oppose à ce, messeigneurs, interrompit

La Tremoille : ii serait fâcheux et périlleux que le connétable redevînt libre par rançon ou serment. Attendez que je porte cette nouvelle au roi notre bon sire , qui en sera très-content et nous remerciera de la prise : possible qu'il ordonne un beau jugement.

— Par les mérites de monsieur saint Yves , s'exclama le connétable avec emportement , faites à votre gré , mes cousins et messieurs ; je ne veux de rançon ni de grâce, ains mon droit .j'entends aller où il me plait et ne prêter aucun serment. Je ne demeurerai guère à votre prison, de laquelle me délivrera le roi ou mon frère de Bretagne.

— Mon cousin de Bourbon , dit Dunois au bâtard, vous aurez riche rançon à nos dépens pour votre prisonnier, qui sera gardé en la grosse tour du château.

— Par la gente dame de mon fourreau ! s'écria le comte de Dampmartin qui n'avait donné d'avis dans ce débat, songez-y d'avance, messires : vous ferez très-mal de le prendre et retenir ; car ce sera moult grand dommage pour monseigneur d'Orléans, qu'il a promis mettre hors d'Angleterre, par la bonne volonté du roi et de monseigneur de Bourgogne : outre ce, la province de France dont il a le gouvernement , sera tantôt perdue par les Anglais.

— Monsieur saint Denis empêche ces malheurs

d'advenir ! dit Dunois qui ne fut pas maître d'un mouvement généreux. Sire connétable, donneznous votre foi d'aller en votre gouvernement guerroyer les Anglais et négocier le traité qui nous doit rendre mon seigneur et bon frère d'Orléans, après vingt-cinq ans de dur esclavage. Jurez-vous pareillement de ne retourner auprès du roi sans notre congé? Moyennant tel serment, je vous délivre.

— Non , de par Dieu , non ferez , messire ! reprit La Tremoille qui écumait : quoi ! la providence nous a fait cette faveur d'abandonner à notre merci l'auteur de cette discorde funeste, et il vous plait le laisser aller en liberté ! je récuse cette folie trop imprudente, que je taxe de trahison...

— Trahison ! monsieur de La Tremoille , interrompit Dunois avec l'énergie d'un noble sentiment et d'une conscience sans reproche : ceuxlà sont traîtres et déloyaux qui veulent perdre le royaume pour l'avantage d'une chétive vengeance! comme vous et plus que vous , messire, je reproche maints griefs audit connétable, et pour ce, je lui tiendrai rancune tant que l'un de nous mourra ; mais à cette heure qu'il faut tirer de prison mon très -excellent seigneur d'Orléans, et sauver des Anglais la province de France, je ne me souviens de ses torts ni de ma rancune, s'il consent à se lier par serment.

214 LES FRAïfCS-TAUPINS.

— Je ferai le serment que requerrez , reprit le connétable qui céda aux instances de Chabannes , à savoir que je retourne de gré en mon gouvernement duquel je ne bougerai sauf votre congé. Quant au prix de ma rançon que vous me remettez , j'en fonderai un beau couvent de chartreux en Bretagne.

Georges de La Tremoille , incertain sur le parti qui lui restait à prendre pour ne pas être frustré de toute vengeance, sortit avant que le connéta^ ble prononçât son serment sur le livre des évangiles : le comte de Vendôme , charmé de la dévotion du prisonnier , qui promettait de fonder un couvent, ne mit aucun obstacle à la décision de Dunois , et le duc de Bourbon , qui espéra profiter de l'absence forcée du connétable , laquelle équivaudrait à une captivité sur parole , s'en contenta , de peur de paraître s'opposer au retour du duc d'Orléans et s'inquiéter peu de la conservation d'une province. Antoine de Chabannes croyait avoir accordé les intérêts de son parti avec les devoirs de fraternité d'armes : le comte de Puchemont s'acquitta de son serment en homme impatient de l'annuler, et les termes ambigus dont il se servit à dessein , furent acceptés comme de bon aloi sous la caution de l'évangile.

— Messeigneurs , vous êtes et serez belles dupes, dit le bâtard de Bourbon après le serment

prêté qu'il avait entendu en riant , autant serait de jurer sur la tête d'un chien ou dessus quelque roman de chevalerie ! Quant à moi , je n'aurais fiance à la promesse d'un pape , voire des Trois- Personnes en Dieu !

— 0 l'impie et mécréant neveu ! murmura le comte de Vendôme en se signant , j'ai peur que la terre fonde sous lui et nous engloutisse avec, pour ses péchés.

— Par saint Yves ! heau sire bâtard , ajouta le connétable en menaçant du regard Alexandre de Bourbon , si quelque jour vous venez en mon pouvoir, ce qu'à Dieu ne plaise , je vengerai non pas mes griefs , que je pardonne en mémoire de la passion de notre Seigneur , mais ceux du ciel , outré de vos impiétés.

— Invoquez ledit ciel qu'il ne vous ramène en ma merci , par Mahom ! s'écria le bâtard de Bourbon ; car pour votre singulière piété , je vous ferai tonsurer comme moine et cloîtrer en un couvent de l'ordre Saint-Bruno ; par ainsi le connétable de France deviendra bienheureux saint et paisible martyr.

— A quand comptez-vous départir, beau frère ? demanda le duc de Bourbon qui commençait à se repentir d'avoir consenti au départ du connétable. Ne nous privez si tôt de votre compagnie, et soyez notre hôte jusqu'à ce que le séjour vous ait

reposé : aussi bien tous vos gens sont prisonniers de monsieur mon frère.

— Par saint Yves ! je les rachèterai bien , si messire le Bâtard veut recevoir ma cédule , répondit le connétable qui avait hâte de s'éloigner, et je partirai de grand erre.

— Bien , vous partirez à votre fantaisie , reprit le duc avec plus d'insistance ; mais il se fait nuit et les chemins sont mal sûrs : arrêtez-vous jusquesà demain.

— Vous avez mon serment et aussi j'ai le vôtre, M. de Bourbon. Or je m'en irai à l'heure avec un sauf-conduit de vous , car il me tarde d'arriver à Paris que vos gens du Bois de Vincennes viennent tous les jours insulter , et mon lieutenant M. de Rostrenen est grièvement malade du fait de ses blessures anciennes.

— Sire connétable , je ne crois aux cédules plus qu'aux sermens , dit en riant le bâtard de Bourbon , et ne rendrai les prisonniers qu'à beaux deniers sonnans.

— Donc je partirai seul et M. saint Yves m'accompagne ! cette fois on ne me prendra que mort et non point à si bon marché que ce matin , les brigands le sachent. Madame de Guyenne acquittera les rançons , M. le Bâtard. — Mon beau cousin d'Orléans , je vous prie de me faire escorter jusques à la porte de Blois : ce sera la fin de votre

chevalerie qui me tire des limbes d'infortune , le Seigneur vous rémunère ici bas et là haut ! A Dieu vous command, mes beaux cousins! Souvenez-vous que le roi notre bon sire est clément et pitoyable envers les plus grands criminels ; ayez garde d'aider la rébellion du Dauphin contre son père , le Dauphin étant plus ingrat et plus mauvais que les pires : si j'avais tel et semblable fils , messires, je lui ferais couper la tête pour l'empêcher d'être parricide ! — Viens çà , Chabannes !

Le comte de Richemont à qui le bâtard d'Orléans fit donner un coursier et une épée, ne se crut libre qu'en voyant le pont-levis de la porte Chartraine s'abaisser devant lui : il embrassa Chabannes en l'engageant à se séparer de la ligue du Dauphin , et en tendant la main à Dunois qui s'excusa de l'accepter ; il enfonça ses éperons aux flancs de sa monture , et galoppa dans la campagne , sans se soucier de la route qu'il prenait , pourvu qu'il gagnât de l'avance sur les gens d'armes qu'on pourrait envoyer sur ses traces : car il ne se fiait pas à la bonhomie apparente du duc de Bourbon , et il savait ce dont La Tremoille était capable. La plaine était inculte et déserte; les ombres du soir s'élevaient comme un brouillard à l'horizon et s'étendaient sur cette immense surface de champs nus et plats qui forment la Beauce et le pays Chartrain. Derrière lui les sons 2 18..

218 LES FRAIVCS-TADPINS.

des cloches de Blois mouraient dans l'espace , devant lui le silence n'était interrompu que par des cris d'oiseaux de proie et des hurlemens de loups. Le connétable récapitulait en esprit cette journée qui avait mis en danger sa vie et sa liberté: sa reconnaissance pour Dunois et Chabannes ne tempérait pas son ressentiment contre La Tremoille et le bâtard de Bourbon : surtout il s'attristait du serment qu'on avait exigé de lui , et songeait aux moyens de l'éluder ou de s'en faire relever par un prêtre; ensuite il venait à penser aux projets des princes qui étaient déjà en armes , lorsque le roi n'avait autour de lui que sa garde écossaise et ses domestiques.

Tout-à-coup des pas de chevaux retentirent au loin : il écouta et se persuada qu'on était à sa poursuite ; il allait confier son salut à la vitesse de son coursier, quand un cri sauvage plusieurs fois répété lui fit tourner la tête, et apercevant un homme seul qui courait d'une rapidité surprenante pour le joindre , il retint son cheval par la bride et s'assura de son épée. Cet homme , à demi nu sous une peau de mouton qui l'enveloppait sans agrafe ni aiguillette , atteignit le connétable avec une joie témoignée par de nouveaux cris inarticulés et une pantomime significative: il donnait à sa physionomie l'expression de la terreur, montrait de la main le côté où le galop des che-

vaux semblait approcher, tirait un long couteau de ses vêtemens et feignait de frapper plusieurs coups sur le comte de Richemont , qui comprit qu'on en voulait à ses jours et adressa plusieurs questions auxquelles cet inconnu ne répondit qu'en répétant sa pantomime avec plus de vérité. Le comte se douta bien que l'homme était muet , et sans l'interroger davantage , il essaya de devancer les assassins qui le poursuivaient, car il entendait déjà résonner les armures ; mais ce mystérieux envoyé qui lui avait annoncé le péril, l'empêchait de s'y dérober et se cramponnait à la bride du cheval : le connétable fut tenté d'en finir par un coup d'épée avec cet obstacle vivant qui était peut-être un instrument de ses ennemis ; il y avait néanmoins une telle puissance d'autorité et de conviction dans les regards , les gestes et la figure de cette espèce de berger, qui ouvrait la bouche comme pour ajouter la garantie de la parole à ses muettes protestations de dévouement , que le comte se sentit entraîné , convaincu , malgré la fermeté de son caractère , et il obéit en silence à tout ce qu'exigeait son guide , qui lui parut un messager céleste de saint Yves ou de saint Bruno , quoique cet ange gardien exhalât de tout son corps une odeur qui ressemblait peu à celle du paradis.

L'ange à la peau de mouton et aux jambes fan-

geuses força le connétable de mettre pied à terre et de se dessaisir de son épée au risque d'une trahison : il plongea la lame à plusieurs reprises dans le ventre du cheval qu'il laissa expirant , puis il arracha et sema sur la route quelques pièces de l'armure du comte qui sentait à chaque instant renaître ses soupçons , même après qu'on lui eut rendu son épée toute dégouttante de sang. Les cavaliers étaient à si peu de distance , qu'on distinguait la voix du chef et les sombres reflets des armes: le crépuscule s'épaississait de plus en plus. Alors le connétable , qui s'était signé pour se recommander aux saints de Bretagne , ne résista pas à l'impulsion de son étrange compagnon, qui lui avait saisi le bras et l'entraînait hors de la route, à travers la vaste et sombre étendue des terres en friche : ils sautaient des fossés , franchissaient des haies , couraient à l'aventure , et suivaient une direction opposée à celle que le connétable avait tenue d'abord ; celui-ci remarquait bien que chaque pas le rapprochait de Blois , et pourtant il allait toujours sans reprendre haleine , sous le prestige d'une confiance qu'il attribuait à l'effet de ses prières ; enfin il ralentit la course , quand il pensa n'avoir plus rien à craindre des gens d'armes qui avaient fait halte autour du cheval tué, en conjecturant la mort ou la prise de celui qui le montait , et qu'ils reconnurent aux débris de son armure,

aux lambeaux de sa cotte d'armes , épars et ensanglantés comme après un combat acharné.

Cependant , le comte de Richemont et son sauveur, dont la nature animale se révélait à d'infectes exhalaisons de sueur , marchaient depuis deux heures en rase campagne, avec précaution , parlant bas , prêtant l'oreille et portant leurs regards aussi loin que le permettait l'obscurité. Voici une masse noire où brillent ça et là des lumières , où s'élèvent des bruits d'instrumens guerriers : c'est Blois ! voici de l'eau qui serpente comme un ruban argenté parmi la plaine ténébreuse, disparaît et reluit par intervalles , selon le mouvement des rivages : c'est la Loire !

Le connétable ne doute plus qu'il est trahi , et qu'on va le livrer une seconde fois à ses ennemis; il tire son épée , invoque saint Yves , menace le traître, et lui ordonne de se préparer à la mort. Celui-ci pousse son cri bizarre , et deux hommes cachés au bord du fleuve accourent avec anxiété. Le connétable s'apprête à vendre chèrement sa vie , et ne s'effraie pas de trois assaillans ; mais , au moment où il lève le bras pour se venger sur le malheureux qui l'a conduit au piège , il s'entend nommer par deux voix connues : ces deux hommes , vêtus en marchands , avec la cape de gros drap gris ou panne, le chaperon à longue queue et les chausses de laine ou bife bleue , ce sont le

premier chambellan et le maître de l'écurie du roi , Pothon de Xaintrailles , et le sire de Gaucourt ! Ils s'embrassèrent tous les trois en pleurant.

— Dieu vous a gardé , monseigneur, comme il a fait de moi en la terrible guerre des Turcs ! s'écria le vieux Gaucourt; nous vînmes à Blois sous l'habit de marchands , et avec la passe de Jacques Cœur, pour vous quérir, et là fûmes témoins de votre délivrance. Le sire de La Tremoille enrageait et cherchait quelqu'un de résolution pour vous meurtrir en guet-apens; lors il avisa cet honnête cagot qui est au comte de Pardiac , bien le connus-je, et pour son maître amassait des nouvelles sous le porche du château : adonc ledit La Tremoille pensa tenter sa pauvreté , lui baillant vingt moutons d'or , et lui en promettant deux cents s'il voulait vous occire , ou seulement vous retenir un peu afin qu'on dépêchât des gens à votre poursuite. Ce gentil cagot montra un couteau qu'il avait, et signifia qu'il vous tuerait sans faute. Mais il nous avertit du mystère , et n'arrêta guère pour vous sauver du gros péril qui se brassait contre vous. Donc, je le remercie d'avoir si trèsbien besogné , et conterai le cas au roi, afin qu'il le récompense. Par l'honneur de chevalerie ! j'ai plus de joie à vous revoir, monseigneur, que si vous eussiez demeuré chez les Infidèles !

— La Tremoille te promit deux cents moutons pour m'assassiner ? dit le connétable au cagot qui bondit comme une biche et s'enfuit: je t'en baillerai mille pour m'a voir si bien servi. Saint Yves de Bretagne me protège toujours de la sorte ! Ça , messires, que fait le roi, que fait mon cousin du Maine , que ferons-nous?

— Connétable messire , répondit tristement Xaintrailles , le roi s'est avancé jusque dans Amboise à votre rencontre , et il nous a dépêchés pour vous dire qu'il vous prie et non pas commande , car en votre absence il est moins roi que M. le Dauphin , de venir hâtivement devers lui , toutes choses cessées. Monseigneur du Maine fut hier grandement malhaigné de sa fièvre , et ne sut me bailler ordre d'assembler les capitaines et gens d'armes, tellement que le roi notre sire est demeuré avec les vingt-quatre de sa garde écossaise : le fin premier qui le voudrait surprendre dans Amboise, trouverait portes béantes. Cependant il commandait que nous partissions pour vous ramener , et avec vous son bel espoir : « Saint Jean ! fit-il, dépêchez de revenir, ainsi que mon amé connétable , d'autant que je fais vœu de jeûner jusque là! » De fait, les nouvelles sont pires chaque jour: M. le Dauphin a renvoyé M. de Pardiac, son gouverneur; M. d'Alençon et la plupart des seigneurs de Poitou empiégent ledit

224 LES FRÀNCS-TAUPIÏVS.

Dauphin, qui parle de son prochain avènement , et fait gens de tous côtés ; son lieutenant , Jean de La Roche, a mis sus vingt mille hommes des communes; les receveurs des finances du roi et les trésoriers des guerres , ce dit-on , lèvent les deniers au privé nom du Dauphin, la noblesse d'Auvergne , de Bourbonnais et de Dauphiné a été sollicitée par ledit duc d'Alençon ; finalement avez vu ce qui se passe au château de Blois

— Par saint Bruno! mes frères, allons secourir le roi ! s'écria le comte de Richemont qui ajouta en se frappant le front : Las ! je suis lié par le plus fâcheux serment ! j'ai juré dessus les saints évangiles que je retournerais en mon gouvernement , et non devers mon bon sire. C'est solennel serment qu'exigèrent les princes pour ma rançon.

— Par le cœur de Lahire ! tenez votre serment , si vous pouvez , reprit Xaintrailles ; je m'efforce à le rompre et vous enlève de vive force pour le bon plaisir du roi.

— Ainsi faites , Xaintrailles mon ami , répliqua le connétable qui accepta cette manière de se parjurer sans remords ; je ne vous y aiderai , mais bien vous encouragerai et mercierai , beaux compagnons. Cet expédient me sauvera de parjure envers le seigneur Dieu et envers le roi mon maître : cà , il me faut vite enlever.

— La chevalerie pardonne ces subtilités et so-

phismes , continua Gaucourt en peignant sa barbe avec ses doigts : étant chez les Turcs , le bâtard de Beaumanoir , qui fut de votre maison , sire connétable , jura dessus le livre des évangiles qu'il ne s'évaderait , et toutefois s'évada le lendemain, pour ce que ledit livre où il avait juré était la loi de Mahom , fausse et détestable , et non vraiment le divin code évangélique. Par ainsi vous ne vous parjurez , si on fait malgré votre serment et vouloir.

— Il convient qu'on me prenne et conduise, car je ne bouterai le pied en avant , dit le connétable qui arrangeait honnêtement son manque de foi : adonc , portez-moi.

— Nous avons un bateau bien équipé de mariniers et d'archers , répondit Xaintrailles ; on vous portera dedans lié de fortes cordes. Nous descendrons la Loire , passerons sous le pont de Blois et arriverons bientôt à Amboise , où serons les bienvenus. Par avance , je vous avertis que si l'on nous attaque, nous ferons si furieuse défense que les gens de Blois ne sachent si ce sont hommes ou démons : il m'agrée mieux d'être prisonnier des poissons que des rebelles, par Lahire !

Le comte de Richemont se laissa garotter et enlever sur les épaules de deux robustes rameurs qui le déposèrent au fond du bateau , où quarante archers étaient couchés, l'arc et la flèche aux

226 LES FRANCS-TACPmS.

mains , entre les ballots de marchandises. On gardait un profond silence , et quand on eut détaché le bateau du rivage , on n'entendait que le bruit alternatif des rames , secondées par le courant du fleuve : Xaintrailles et Gaucourt étaient assis à la proue auprès du pilote , qui devait tomber mort à la moindre apparence de trahison. La nuit était si noire , que le fanal qui éclairait la barre ou l'entrée de Blois , défendue par une tour ronde , jetait à peine une lueur rougeâtre sur la rivière : il y avait danger d'échouer contre les piles du pont, et ensuite contre les îlots qui sèment la Loire de bancs de sable.

— Enfans, dites vos patenôtres et menus-suffrages ! s'écria le connétable en donnant lui-même l'exemple : recommandez-moi a M. saint Yves de Bretagne, qui ne m'a onc défailli en mes périls ! priez de même la benoîte Vierge et M. saint Bruno, afin que nous venions sains et saufs à la recousse du roi notre sire!

L'approche d'une embarcation assez considérable ne fut signalée par le guet qu'au moment où elle dérivait sous les arches : on cria en vain des deux rives du fleuve ; on ne répondit pas du bateau qu'on hélait et qui avançait à force de rames : une volée de flèches , qui n'atteignit personne de l'équipage , siffla dans l'air et fit jaillir l'eau. Mais comme dans le désordre qui régnait à

Blois on avait omis de tendre les chaînes qui fermaient ordinairement la Loire , rien ne s'opposa au rapide trajet du petit bâtiment , qui se confondait avec l'ombre des îles chargées de roseaux , et qui sortit du barrage de la ville avant qu'on eut songé à le poursuivre avec des barques et desjbncets armés. Les mariniers témoignèrent leur joie par le chant bas et monotone d'un psaume latin ; Xaintrailles et Gaucourt conféraient avec le comte de Richemont , qui leur raconta les événemens de cette journée , et qui se fit rendre compte des affaires de la cour : pendant cet entretien, le bateau, qui faisait eau par plusieurs trous de flèches , menaçait de couler à fond sous le poids de son équipage occupé à ramer et à vider l'eau ; plusieurs fois la quiile s'arrêta dans le sable , et les rames se rompirent.

Dieu te gard , Guillaume Gruel ! dit le connétable à ce chevalier de sa suite , qu'il s'étonna de retrouver parmi les passagers , quand il le croyait au nombre des prisonniers faits par le bâtard de Bourbon à Beaugenci ; à l'aube , tu iras vers mes beaux cousins qui sont à Blois , leur déclarer comme je fus enlevé par violence et empêché de tenir mon serment : ce qui n'est par mon intention et volonté. M. saint Yves me pardonne !

3KAFITR3 ZZZ.

Avoir trop bien servy perd aucunes foys les gens, et le plus souvent les grans services sont recompensezpar grande

ingratitude C'est plus grand heur à ung homme, quand

le prince qu'il sert lui a fait quelque grand bien, à peu de desserte, parquoy il luy demeure fort obligé, que ce ne seroit s'il luy avoit fait ung si grand service que ledict prince luy en fust trez obligé ; car il aime plus naturellement ceux qui luy sont tenus qu'il ne fait ceux à qui il est tenu.

€l)arlcô erpt à Zlmboise*

II ne faisait pas encore jour, quoique le sommet de la grande tour du château d'Amboise, bâtie par le capitaine Lijois qui pouvait voir de là le clocher de Saint-Martin-de-Tours qu'il avait en grande dévotion , reçût déjà les premières teintes de l'aurore. Le château semblait inhabité , tant était morne le silence qui régnait dans les appartenons; la petite ville, composée à peine de

232 LES FRAflCS-TAUPINS.

deux cents maisons alignées en deux rues le long de la Loire , dormait encore dans un calme profond , comme si une armée veillait à sa garde durant son sommeil. Elle ne craignait plus , il est vrai , le retour des farouches Danois , qui l'avaient détruite de fond en comble en 882 , mais les armes des princes n'étaient qu'à huit lieues de ses portes , et le vieux château d'Ingelger, malgré ses tours et ses fossés dans le roc, n'eût pas soutenu deux heures de siège avec les vingt-quatre Écossais de la garde-du-corps du roi et les domestiques effrayés qui avaient suivi Charles VII , arrivé de la veille dans cette retraite peu sûre : depuis la veille, la moitié des gentilshommes et gens de service s'étaient retirés , les uns auprès du Dauphin , les autres dans leurs terres.

Le roi avait passé la nuit en prières , et dans une inquiète agitation : marchant, s'agenouillant, parlant à haute voix , se frappant la poitrine , écoutant, et le cri d'un oiseau , le pas d'une sentinelle, la chanson lointaine d'un marinier, le frémissement des girouettes de fer, les murmures de l'air et du fleuve , enfin le plus léger bruit le faisait tressaillir de crainte ou d'espérance. Il s'attendait sans cesse à voir paraître son fils le Dauphin , qu'il redoutait plus que tous ces ennemis à la fois , ou son connétable, en qui il avait mis toute sa confiance dans le danger. Cette nuit d'attente

fut un siècle de regret pour le passé, et de terreurs pour l'avenir : les ombres sanglantes de Giac et de Camus de Beaulieu étaient moins terribles pourtant que l'image du Dauphin triomphant , la couronne au front.

Deux grands chandeliers d'argent ou métiers annonçaient , à la longueur de leurs mèches charbonnées, combien d'heures ils avaient éclairé la veillée du roi : le vaste lit drapé, encourtiné et couvert de soie azurée , avec le symbole royal des fleurs de lis en fer de lance, n'avait pas été défait ; le dressoir , à plusieurs degrés chargés de vaisselle d'argent et de cristal cerclé d'or, qui reposait sur une nappe de dentelle de fil , présentait un flacon de vin à demi vidé et un verre à demi plein ; deux levrettes blanches d'Angleterre , à la tête petite et longue , à l'encolure noble et délicate , étaient couchées devant le foyer encore échauffé par le feu qui avait duré jusqu'au matin ; l'échiquier, disposé sur une table, étalait ses pièces d'or et de nacre ; un prie-dieu de velours supportait un missel manuscrit et enluminé, du plus beau travail.

— Saint Jean ! est-il plus chétif et plus abandonné roi en ce monde misérable! disait-il en baisant son missel tout moite de ses larmes ; le seigneur Dieu m'est témoin que j'ai toujours été pitoyable à chacun , et que chacun me fut

234 LES FRANCS TACPINS.

trop ingrat ! j'aimai moult mon peuple , que j'aidais et soulageais à mon pouvoir, étant économe de son corps et de son bien ; je viens de réformer, par ordonnance, les gens de guerre et leurs abus; je médite, à part moi, quelque sage moyen de les retrancher tout-à-fait, pour

couper court aux pilleries et injustices ! Saint

Jean , saint Jean ! voilà que mon peuple écoute les méchans avis, et se rebelle encontre la majesté royale , voilà que les princes de mon sang conspirent pour abattre mon autorité , voilà que mon fils aîné, le Dauphin de Viennois, prétend à mon héritage par criminelle usurpation!... Ce Dauphin est une plaie que m'envoya le seigneur Dieu , en expiation de mes péchés : je porterai ma croix , mon divin Salvateur , comme avez fait la vôtre ! mais est-il écrit que ce parricide m'ôtera la couronne de dessus le front, et ensemble la vie ! suis-je pas le seigneur David , est-il point le traître Absalon ? Je ne demande sa mort ni sa punition , M. Saint Jean , car votre puissance ne saurait faire qu'il ne fût pas mon fils, ains ne le rendrez-vous onc obéissant sous ma paternité! J'ai des angoisses à si grand planté , que les sept psaumes du roi David ne seraient sufnsans pour me plaindre, non plus les lamentations du piteux prophète Jérémie ! Las ! qui me secourra d'un bon

conseil ? je mourrai faute de conseillers , hélas ! ma mie Agnès s'en est allée devers madame d'Anjou, de déplaisir de voir sa cousine Antoinette jouant aux échecs avec moi; mon frère du Maine est si très-fort malade , que j'appréhende la fin de cette grosse fièvre ; mon bon connétable est loin de moi en son gouvernement de France; les gens du conseil sont aux champs, Gaucourt et Xaintrailles à la recherche de mon bon connétable , Bureau à son artillerie , La Varenne et Cousinot à la poursuite d'Agnès, Cëctivy en ses domaines, mon chancelier auprès du Saint-Père le Pape, et Dunois, mon cher et amé Dunois , il s'est bandé aussi contre moi avec mon cousin d'Alençon , le fauxmonnayeur, mon cousin de Bourbon, le faux.visage, mon cousin de Vendôme, le chattemite, Chabannes, l'écorcheur, et autres de vilaines intentions! Ce m'est perte inestimable, que d'avoir perdu ce loyal serviteur de si grand zèle et si haute vaillance ! Saint Jean ! ne reviendrait-il, si je l'en priais?... Le jour ne ramène pas ceux-là que j'attends , ni ma mie Agnès , ni mon bon connétable, ni Gaucourt, ni Xain trailles : ils sont donc trépassés!... Qui m'aimera et me conseillera désormais? je suis doin: un tyran, un Néron , un Nabuchodonosor , que nul ne veut m'aimer fermement? Ah! saint Jean!

Cette exclamation lui fut arrachée par la surprise qu'il eut de sentir le pan de sa robe secoué par derrière , avec une irrévérence que le Dauphin seul se fût permise; il tourna brusquement la tête, et vit ses levrettes favorites qui lui léchaient les pieds , comme pour exprimer la part qu'elles prenaient à sa perplexité ; elles le regardaient avec cette expression de douceur intelligente que les yeux de l'homme ne possèdent pas , et qui supplée à la parole. Le roi se baissa vers ces deux animaux, qu'on avait nommés Madame et Madamoiselle , qui couchaient dans sa chambre et mangeaient dans sa main ; il les caressa aussi tendrement que des maîtresses , mais en partageant ses caresses également entre elles, de manière à contenter toutes les deux ; il s'assit même sur l'estrade de son prie-dieu , et souffrit les privautés de ses chiens , qui hognaient en cabriolant autour de lui.

— Madame , leur disait-il comme si les levrettes eussent pu le comprendre , vous ne savez ce que c'est qu'être roi , combien d'ennuis et soucis , quantes et quantes rebellions , émotions , guerres et misères inouïes?... Est-ce pas , Madamoiselle, qu'il vous semble noble et plaisant de tenir état de reine , d'avoir gentilles femmes d'honneur , ciels et dosserets à vos lits , beau page portant la queue

de votre robe , dressoirs et vaisselle dorée en vos salles , abondance de chevaux en vos étables , d'être servi couvert à table , d'être la première en toute compagnie, et autres honneurs plus qu'on ne saurait nombrer?... Saint Jean ! mes mignonnes , mieux vaut vivre en paix et obscurité dedans vos chenils , ne chasser que lièvres et lapins, et ne changer de robe plus que vous ne faites ! Souventes fois , j'envie le sort de quelque bourgeois de Chartres ; lors , je désire une maison retirée , et deux cents livres de revenus pour là rire, jouir et folâtrer avec ma mie Agnès , qui a l'esprit non moins gent que sa personne.

Pendant que Charles VII oubliait les tourmens de la royauté en conversant avec ses levrettes , qui , les pattes de devant posées sur ses genoux , avaient l'air de l'écouter, le comte d'Eu souleva la portière de brocart, et se glissa doucement dans la chambre sans avoir été aperçu par l'archer écossais , qui dormait étendu en travers du seuil. Le jour commençait à colorer les vitraux peints et à faire pâlir la lumière des métiers» Le comte d'Eu demeura droit et muet pour ne pas troubler le colloque du roi avec ses chiens ; mais ceux-ci s'élancèrent en grondant, et bondirent contre ce nouveau-venu qui en fut quitte pour quelques morsures, car le roi les rappela en reconnaissant Charles d'Artois , au devant duquel il alla moitié a 20.

riant , moitié fâché , rouge et confus d'avoir été surpris dans un tête-à-tête assez peu royal. Le comte d'Eu se confondait en excuses et en honneurs ou saluts , tandis que les levrettes , rangées près de leur maître , grognaient encore contre l'importun.

— Ce sont deux lévriers nobles d'Angleterre, dit celui-ci en les saluant comme des personnages ; onc je ne vis en France, monseigneur, plus fine race et de plus grande taille !

— Saint Jean ! mon beau cousin ! s'écria le roi en l'embrassant avec cette affection que le malheur rend plus expansive, vous arrivez bien à point pour voir le plus malheureux des rois et des pères ! Je suis trahi et abandonné de tous. Je pensais que vous fussiez où sont les autres , siuon prisonnier des Anglais? Votre revenue est de bel augure.

Certes quand je vous trahirai, monseigneur, la Tour de Londres sera transportée en votre Louvre , car vous n'avez entre tous plus fidèle et plus rare ami que votre bon cousin d'Artois , comme disiez naguère. L'envie de vous aider m'a fait aller de Niort à Blois, et je promets d'accommoder ces différends , s'il vous plait...

— Saint Jean ! saint Jean ! beau cousin , interrompit le roi avec inquiétude , vous venez de par deçà? Vous avez vu le Dauphin rebelle et les

princes de son parti? N'êtes-vous donc plus de mes serviteurs et amis ? Savez-vous pas que ledit Dauphin me veut découronner , et le dit ouvertement; le disent aussi les princes de mon sang?

— Par saint Georges ! ce sont bourdes , monseigneur ; je me suis enquis de leurs griefs, et pareillement des moyens d'y remédier. D'avance , je leur promis de vous y intéresser.

— Vraiment, beau cousin , vous leur avez enseigné la justice et la raison. Vous dites qu'ils n'ont pas résolu de ravir ma belle couronne? Mon frère du Maine m'a pourtant raconté leurs discours , projets et entreprises contre mon gouvernement. Mon Dauphin est fort acharné à me perdre, ce m'a dit M. de Pardiac qu'il voulait pendre !

— Point , monseigneur, je me suis informé de toutes ces choses pour vous les redire : vous aurez bon marché de ces mécontens , lesquels , je vous affie , sont puissans en armes.

— Saint Jean! qu'ils fassent leurs conditions et se retirent chacun chez soi ! car il n'est pas si haut prix qui vaille la paix du royaume et la félicité du peuple !

— Le feu roi d'Angleterre , qui tant guerroya la France , disait bien souvent la paix couler moins que la guerre. Or voici la puissance de monseigneur le Dauphin : les communes de Sain-

240 LES FRAIYCS-TAUPINS.

tonge et Poitou sont aux champs, et nombres quarante mille , sous la conduite de Jean de La Roche ; la noblesse de ces provinces est sortie des châteaux armée à l'avantage ; M. d'Alençon lève le ban et arrière-ban de sa duché ; mes cousins de Bourbon et de Vendôme ont mandé les chevaliers de leur suzeraineté; le bâtard d'Orléans seul n'amena personne de ses gens ; hier est arrivé à Blois M. de La Tremoille en belle et triomphante compagnie, et autres capitaines...

— 0 le fâcheux cousin qui se comptait à me désespérer ! Saint Jean ! Ne m'affligez de leur puissance , ains consolez-moi de propositions honnêtes et profitables !

— Monseigneur le Dauphin sera satisfait de la duché de Normandie et de son gentil Dauphiné ; plus, riche pension selon son état, et place en votre conseil...

— Saint Jean ! je le disais bien ! le méchant a entrepris contre ma royauté. La duché de Normandie ! le beau Dauphiné ! c'est la meilleure part de mon royaume, les plus plantureuses provinces de France , desquelles l'une est encore occupée des Anglais... 0 le dénaturé fils! où veut-il que je prenne de quoi augmenter sa pension ? Je ne sais l'usage qu'il fait de l'argent. A-t-il pas de nouveau emprunté cent écus d'or de la ville de Romans et baillé cédule?... Il n'entrera onc dans mon conseil

que pour m'en exclure , et encore gâterait-il mes plus sages conseillers. Ça, beau cousin , aurai-je la paix à ce prix énorme ?

— Certainement, monseigneur! Outre ce il sollicite certains offices et provisions pour ses bons cousins et féaux domestiques , la trésorerie de France et généralité des finances à M. d'Alençon , avec une somme pour ses anciens services ; l'épée de connétable à M. de Bourbon et la conduite du conseil ; la dignité de grand-maître à M. de Chabannes...

— Fi ! ce capitaine Écorcheur pense écorcher mon père ïannegui du Châtel! Non , par saint Jean!... M. d'Alençon rétablirait son bien aux dépens du peuple et battrait de la fausse monnaie à mon coin... M. de Bourbon n'a pas la main assez ferme pour tenir l'épée de mon connétable... Finalement seraient-ils contens à ce prix ?

— M. de Vendôme désire abolir la Pragmatique-Sanction de Bourges ; le sire de Chaumont deviendrait volontiers maréchal de France; M. de La Tremoille exige...

— Moi, le roi, j'exige qu'il s'en aille et me laisse, ce meurtrier de Giac et Camus de Beaulieu ! ... Et Dunois , mon héroïque bâtard , il n'envie rien que mon amitié?... Point d'afTaires avec les rebelles ! Toutefois , j'y songerai, beau cousin , et vous sais gré de ce service. Revenez en autre

242 LES FIUNCS-TACPINS.

temps , car mon frère du Maine vient par ici , et il ne faut point qu'il sache l'objet de notre conférence , peur qu'il mette empêchement à la paix que je n'achèterais trop cher. Monseigneur Dieu , envoyez-moi cette douce paix !

Charles d'Artois se prosterna comme s'il s'agenouillait, et quitta la chambre au moment où Charles d'Anjou y entrait, accompagné d'Antoinette de Maignelais , que vingt jours de haute et secrète faveur dans l'intimité du roi n'avaient pas corrigée de son insigne simplicité. Elle riait toujours sans objet , et répondait toujours des impertinences , malgré les leçons journalières du comte du Maine , qui avait presque honte de cette élève ; le succès de ses yeux noirs , n'étant soutenu ni par son esprit ni par ces grâces naturelles qui rehaussent la beauté , diminuait à chaque entrevue , et Charles VII , qui désespérait d'apprendre même le jeu des échecs à cette niaise , soupirait après le retour d'Agnès , si experte en ébattemens. Antoinette commençait à se donner les airs et les fantaisies d'une maîtresse en titre , portait des habits de drap d'or frisé, et s'entremettait déjà pour enrichir des créatures que sa mère avait choisies. Or elle ignorait combien est épineux l'art de demander, ne sachant saisir ni amener l'occasion opportune, et ce que le roi avait accordé à ses maladroites instances ne contribuait pas peu à faire

décroître son mince crédit sans qu'elle s'en aperçût. Charles d'Anjou , qui l'avait produite , prévoyait bien qu'elle ne remplacerait jamais Agnès, vers laquelle il se retournait , après avoir essayé en vain de lui faire perdre l'affection du roi. Sa maladie, qui avait laissé des traces sur son visage blême et languissant , provenait surtout de l'embarras extrême où il s'était trouvé en l'absence du connétable et au milieu de l'indécision du conseil, pendant que le part: du Dauphin et des princes faisait sans cesse de nouveaux progrès. Il croyait, comme tout le monde, que la fin de son règne de favori approchait, et il avait sondé les intentions des chefs de la Praguerie pour tâcher de n'être pas entraîné dans la disgrâce imminente du connétable , mais, n'ayant pas obtenu les conditions exceptionnelles qu'il demandait pour se détacher du comte de Richemont , il venait de se décider à rester fidèle dans la mauvaise fortune à son collègue, qui pouvait encore , par son retour , déjouer les intrigues de leurs ennemis communs et conserver leur puissance.

Antoinette de Maignelais aborda le roi en ricanant, et tendit sa bouche au baiser qu'elle reçut sans le rendre , comme si sa bouche était une patène; puis elle redoubla son rire insignifiant , et alla s'asseoir devant le jeu d'échecs, dont elle brouilla les pièces. Ce fut un crève-cœur pour

244 LES FRANCS-TATJPINS*

Charles VII, qui ne lui laissa pas le temps de jeter la perturbation dans toute l'ordonnance du jeu , et courut s'asseoir vis^à-vis d'elle pour achever la partie commencée de la veille. Charles d'Anjou s'accouda au siège d'Antoinette pour remplir son rôle ordinaire de conseiller. Le roi gardait le silence , mécontent d'avoir perdu l'avantage par le dérangement opéré dans son jeu.

— Monseigneur, il semble que vous n'avez couché en votre lit? demanda le comte du Maine en adoucissant sa voix. Auriez-vous pas dormi cette nuitée , monseigneur?

— Oui, bien, reprit Antoinette en montrant du doigt les yeux boursouflés et rouges de Charles VII , monseigneur aura joué , la nuit durant, au royal jeu des échecs.

— Mon frère , quelles nouvelles des astres ? repartit le roi qui ne prenait plus garde aux sottes familiarités d'Antoinette. Avez-vous tiré quelque bon pronostic , par saint Jean !

— Les astres annoncent miracle ! répondit Charles d'Anjou avec son ton de prophète ; le soleil étant entré dans sa maison des balances , annonce des chagrins, périls, ennemis et discords que vous devez soumettre ; car , sous ce signe , il n'est nul malheur à craindre , sinon dans la procréation des enfans... Avancez la dame, madamoiselle?

— Oh ! monseigneur , n'en procréez point! s'écria la demoiselle de Maignelais ; or je vous recommande mon petit frère , qui veut être page de votre hôtel... Évitez d'être mat, sire?

— Saint Jean ! mon frère , augurez- vous mieux de cette brigue des princes? dit le roi qui oubliait les échecs ; comment dompter le Dauphin , qui ne serait satisfait d'une part de ma couronne?

— Mon cousin d'Eu , qui vient de par delà , vous a-t-il appris la façon de faire votre paix avec les princes et seigneurs? répliqua Charles d'Anjou , dont le regard insista sur cette question demeurée sans réponse. L'avenir s'est manifesté à moi : voici venir le connétable , voici la ligue rompue, les princes confondus , le Dauphin criant merci !

— Saint Jean ! saint Jean ! mon bon frère du Maine ! interrompit Charles VII qui se leva pour l'embrasser en pleurant, vous m'avez reconforté comme au souffle du Saint-Esprit.

— Oui , bien , si vous le croyez, ce beau menteur, reprit Antoinette en riant de plus belle; il disait tantôt le contraire et se lamentait de ce que la rébellion allait réussir... Échec au roi , monseigneur ! Admirez le merveilleux échec , monsieur du Maine? Vos tours, vos fous, vos cavaliers ne vous sauveront de cet échec. Que vous semble de ce joyeux échec?

Le hasard en effet et la distraction de Charles VII avaient si bien secondé l'inexpérience d'Antoinette , qu'elle gagnait la partie. Le roi fut moins sensible à cette défaite , qui l'eût affligée en tout autre moment, qu'au démenti donné aux pronostics heureux de Charles d'Anjou. Celui-ci avait rougi et balbutié sans pouvoir venir à bout de réparer l'indiscrétion perfide de sa protégée , qu'il ne condamna pas au silence par un regard foudroyant. Il comprit alors tout le danger qu'il y avait à employer un instrument aussi peu intelligent, et il résolut aussitôt de se rattacher à la fortune d'Agnès Sorel , qui , peut-être , retarderait sa chute. C'était assez, pour opérer une sorte de réconciliation , de se faire auprès d'elle un mérite d'avoir brisé son propre ouvrage , qui se brisait de lui-même.

— Monseigneur , vos conseillers étant absens, dit-il doucereusement , le conseil de madame de Beauté nous viendrait bien à point. Vous plait-il que je l'amène ?

— Saint Jean ! ce prudent conseil me faisait faute , mon frère, reprit le roi qui pardonna presque le mensonge du comte du Maine en faveur de cette bienveillance pour Agnès Sorel. Hier soir, par mon ordre, La Varenne et Cousinot sont allés à Bourges , où ladite dame s'est retirée devers la reine , qui fonde un bel hôpital.

CHARLES VI A AMEOISE. 247

— Hier soir j'étais moult souffreteux et consumé de fièvre , monseigneur ; mais toutefois je n'eusse retardé de partir et faire diligence pour la venue de madame de Beauté qui vous a moult aidé et conseillé contre les Anglais. C'est une bonne et amiable dame , excellente en beaux jugemens , et docte en toutes sciences.

— Oui , bien , monseigneur , s'écria la demoiselle deMaignelais qui pressentit la fin de son règne et se mit à pleurer avec aussi peu de charme que si elle eût ri aux éclats ; vous m'aviez tant acertainé que ma cousine Agnès ne retournerait en l'amitié démon gentil seigneur, et pour le roi récréer j'apprenais par cœur La dame sans merci, Le débat du gras et du maigre , et autres belles œuvres de maître Alain Chartier : vous agrée-t-il que je les récite haut et clair?

— Donc , monseigneur , interrompit le comte du Maine , je vais mander de vos nouvelles à mon très-cher frère le roi de Sicile , lequel pâtit de grands maux pour son royaume conquérir ; je vais lire les lettres des gouverneurs des villes pour savoir ce qu'il convient faire , et interroger les espions venus de Niort , Blois , Loches , et autres lieux occupés par les rebelles ; je vais dresser l'état de vos finances et de vos gens d'armes : à cette heure vous n'avez une lance fournie, non plus une grosse somme en monnaie 5 je vais faire

248 LES FRA!HCS-TACPINS.

habiller l'appartement de madame de Beauté ; je vais voir si M. le connétable arrive ou non ; je vais ouïr trois messes. . .

— Mon frère , emmenez cette gente damoiselle à M. mon confesseur, dit le roi en souriant des nombreuses occupations que se proposait le comte du Maine habituellement nonchalant et paresseux. Quand elle sera bien confessée et absoute, renvoyez-la très-honorablement à Quinquempoix; donnez une capitainerie à M. son père , un riche don à madame sa mère , et faites de sorte que madame de Beauté ne la voie. Saint Jean ! il ne faut pas mécontenter l'amie du roi !

Antoinette de Maignelais poussa un rire perçant aumilieu de ses larmes, parce qu'une levrette se dressait sur ses pattes pour atteindre les mains du roi et les lécher , comme pour le remercier du rappel d'Agnès Sorel. Charles VII fut presque déconcerté de cette gaieté qu'il supposa provoquée par ce congé définitif, et son amour-propre piqué l'empêcha de s'attendrir à une séparation que le comte du Maine eut l'adresse de brusquer.

— Oui , bien , monseigneur, dit-elle en suivant le comte qui ne lui laissait pas de répit, c'est mal de me bailler si rude congé ; aussi je me plaindrai de vous à votre confesseur, et lui déclarerai tout naïvement ce que vous m'avez fait... Est-il métier

de jouer aux échecs et apprendre de mémoire Le débat du gras et du maigre?

Charles VII était d'un naturel si bénin que les larmes de cette maîtresse congédiée auraient amolli la rigueur de ce renvoi ; mais quand elle fut dehors, il se félicita d'en être quitte, en récapitulant les sottises qu'il avait supportées d'elle; et il ne se livra ensuite qu'avec plus d'impatience au bonheur de revoir Agnès Sorel , qui , sans être inférieure en beauté, avait un esprit amusant et capable des plus grandes pensées. Il se promena, en jurant saint Jean, sur le plancher natté où ses levrettes gambadaient autour de lui; il s'arrêtait quelquefois devant l'échiquier pour examiner l'échec fatal qui n'avait pas été étranger à la disgrâce de la demoiselle de Maignelais ; ensuite il s'agenouillait à son prie-dieu, lisait ses Heures ou contemplait avec recueillement un diptyque d'ivoire ou tableau à compartiment représentant les douze stations de la Passion du Christ. Tout-àcoup , il courait à la fenêtre, ouvrait la verrière et regardait le cours de la Loire avec mélancolie. Les sons militaires des clairons et des tambourins le surprirent, l'effrayèrent; Amboise n'avait pas de garnison : il vit une troupe de chevaliers armés de toutes pièces et d'archers bien équipés montant au château; il ne reconnut pas le blason brodé et peint sur leurs hoquetons ; il s'imagina que la a 21.

250 LES FRAKCS-TÀUPINS.

ville était au pouvoir de ses ennemis, et il frémit à l'idée de tomber entre les mains du Dauphin.

— Monseigneur , dit le capitaine des gardes écossais debout au seuil de la porte, messire Tannegui du Châtel , chevalier breton et sénéchal de Beaucaire, lequel est venu vers vous avec sa compagnie d'armes , requiert humblement l'heur de vous saluer : vous plait-il que je l'introduise en votre audience?

— Tannegui ! répondit le roi qui cherchait à démêler ses souvenirs : est-ce pas le vieil Tannegui, ancien prévôt de Paris et mon grand-maître ? Saint Jean ! Je l'aime et vénère ce bon chevalier ! Dites qu'il vienne et tôt, puisque le connétable n'est pas céans.

Tannegui du Chàtel entra presque aussitôt et se précipita aux genoux de Charles VII, qui l'embrassa et s'efforça de le relever ; mais Tannegui , ému jusqu'aux larmes de la bienveillance que lui témoignait son ancien maître , voulut rester dans cette humble posture comme un suppliant ou un coupable.

C'était un grand et solennel vieillard , au large front chauve , aux yeux perçans , à la physionomie noble et austère qui ne manquait pourtant pas de douceur, dans ce moment surtout où vibrait la corde la plus sensible de son âme, l'amour paternel qu'il avait pour le roi ; cet amour plein de zèle

CHARLES VII A ABBOISE. 251

et de dévouement s'était souvent manifesté lorsque Charles dauphin se voyait exposé aux poignards des factions et aux intrigues du duc de Bourgogne. Tannegui, alors prévôt de Paris, avait, par sa fermeté et sa justice, combattu le parti de la reine, des Bourguignons et des Anglais ; mais après la prise de Paris, où il avait sauvé le Dauphin, il ne cessa plus de le défendre contre les fureurs de la marâtre Isabeau de Bavière , contre la démence du malheureux Charles VI ; il fut récompensé par la charge de grand-maître et le titre de lieutenantgénéral du Dauphin au royaume de France ; il se distingua en plusieurs rencontres, notamment au siège de Montlhéry et à celui de Pontoise , ainsi que dans les négociations pacifiques dont il fut chargé; mais comme il était présent au meurtre de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, sur le pont de Montereau, en 1-419 , où son intervention avait peut-être sauvé le Dauphin une seconde fois , ses ennemis l'accusèrent de ce meurtre , qui était une représaille de la mort du duc d'Orléans. Tannegui ne daigna pas se justifier, et continua de veiller sur les intérêts et la personne de son cher Dauphin , jusqu'en 1423 : il sentit que sa présence à la cour privait Charles VII de puissans auxiliaires , entre autres le duc de Bretagne et son frère le comte de Richemont, lesquels refusaient leurs secours tant que les assassins du duc de Bourgogne , ou pré-

252 LES FRANCS-TACPINS.

tendus tels, entoureraient le roi; Tannegui donna l'exemple de la résignation , et se retira sans plainte, malgré les instances même du roi, qui persistait à ne pas acheter des alliés au prix de son plus fidèle serviteur. Celui-ci n'avait pas accepté une grosse pension qu'on lui omit en dédommagement , et depuis dix-sept ans il vivait obscurément dans sa sénéchaussée de Beaucaire, sans autre consolation que les victoires du roi sur les Anglais, auxquelles il n'avait pas le bonheur de participer; il espérait ne pas mourir avant d'avoir vu l'étranger chassé de France.

— Sire , mon redouté seigneur ! dit le vieux guerrier accoutré de ses armes pesantes, qu'il n'avait pas portées depuis longues années, et revêtu de sa casaque traversée de bandes d'or et de gueules, enfin tout prêt à rompre des lances dès qu'il aurait le casque en tète. Mon excellent et débonnaire seigneur ! ajoutait -il en sanglotant.

— Mon vieil et digne père ! répondait le roi en pleurant aussi , en l'embrassant de nouveau et cherchant à le relever ; c'est jour de soûlas et de liesse puisque je vous revois !

— Par la croix blanche ! mon très-amiable sire, reprit Tannegui qui baisait les genoux et les mains de Charles VII , à cette heure je puis issir du monde pour ce que je vous ai vu roi

régnant et sacré à Reims ! Laissez , mon doux seigneur , laissez-moi vous honorer , car ainsi ai-je souhaité finir ma vie en vous adorant !

— Saint Jean ! tu vantes ma royauté ointe et sacrée à Reims , mon ami ? Sais-tu pas que cette couronne qui tant m'a coûté à reprendre, est quasi hors de mon chef?

— Si je ne le savais , mon très-vénéré sire , aurais-je rompu mon ban et serais- je en armes dedans votre hôtel? Mais ayez fiance en Dieu et en Tannegui, vous triompherez de vos envieux et ennemis; or, pour vous reconforter, souvenez-vous des grands et cruels étrifs, méchefs et maux qu'avez soufferts.

— Ah ! saint Jean ! je ne fus onc en tel péril, sans conseiller, sans amis, sans finances, sans armées , le Dauphin et les princes de mon sang ligués contre moi !

— Sire , souvenez-vous du quatrième jour d'août l'an 1413, quand les ducs de Bavière et de Bar devaient avoir les têtes coupées le lendemain , et que les Cabochiens étaient assemblés à la Grève, en ordonnance d'armes, pour aider le duc de Bourgogne à perdre le roi et les princes : lors je vous conseillai de monter à cheval et chevaucher par les rues avec le bon Juvénal des Ursins; ce que vous fîtes aux joyeuses huilées du peuple clamant noël; ainsi fut évanouie la

2 ai..

254 LES FRANCS-TACPINS.

faction de Caboche et Jacqueville qui gouvernaient Paris , et le soir je fus prévôt d'icelle ville à votre sûreté.

— Tannegui, je n'oublierai tels gentils services , fussé-je en paradis ; mais c'est bien autre cas , saint Jean ! je te dis que les princes ont puissance formidable ; les Taupins de Saintonge et Poitou sont aux champs et nombres quarante mille , tandis que je n'ai nuls gens d'armes sinon les vingt-quatre écossais de ma garde !

— Sire, souvenez- vous du vingt-huitième jour de mai, l'an 1-418 , quand le traître Perrinet Leclerc ouvrit aux Bourguignons la porte de Saint- Germain-des-Prés et livra la bonne ville de Paris dont le peuple prenait la croix de Saint-André en criant: vive Bourgogne ! lors oyant le bruit des gens qui allaient envahir les hôtels du comte d'Armagnac et du chancelier de France et de M. des Ursins , je vins hâtivement en votre hôtel où dormiez au lit , et ainsi que Dieu le voulut , je vous enveloppai de ma robe à relever , et vous portai en la Bastille Saint- Antoine , où je vous fis habiller et menai jusques à Melun.

— Ah ! saint Jean ! tu me tiras de péril bien à propos , car j'eusse été tué par les méchans qui tuèrent bien inhumainement mon bel oncle d'Armagnac et messire de Marie , chancelier. Mais cette fois je ne cours moins risque de la vie et

plus de la couronne , car le Dauphin est fils téméraire et outrageux !

— Sire, souvenez-vous du vingt-sixième jour d'août, l'an 1419, quand la journée fut prise pour traiter de la paix avec le Bourguignon en une entrevue dessus le pont de Montereau : lors le duc de Noailles vous ayant dit en tirant l'épée à moitié et cuidant mettre la main sur vous : <c Monseigneur, quiconque le veuille voir, vous viendrez à votre père ! » Je vous pris entre mes bras et vous mis hors de l'huis de l'entrée du parc, pendant que vos serviteurs s'employaient à vous défendre en frappant sur le duc de Noailles auteur de l'outrage et aussi sur le duc de Bourgogne, qui fut tué

— Ah! saint Jean! si M. le connétable vous entendait!... Tannegui, vous m'avez toujours loyaument et vaillamment servi, mon vrai et bien aimé père !

— Et toujours vous servirai , sang de Bourguignon ! Mon très-redouté seigneur , je vous mène trois cents hommes d'armes et autant de trait, lesquels demeureront sous vos lois tant que vous voudrez les garder , et vos ennemis s'épouvanteront d'apprendre que Tannegui est avec vous. Car si jadis je passai en Angleterre, tuant, brûlant et pillant pour la vengeance de mon frère occis, estimez ce que je puis faire pour venger

256 LES FRÀNCS-TACP1NS.

l'injure faite à mon bon sire Charles qui m'est plus que frère , parens ou enfans ! J'espère que M. le connétable me laisse faire mon devoir , et je lui rendrai tout honneur jusques à le baiser aux genoux.

— Saint Jean ! j'ordonne , mon vénérable père, que vous cessiez de m'honorer ainsi, sinon je me prosternerai pareillement devant vous ; j'entends désormais que vous restiez en ma cour et dans mon plus privé conseil pour y remplir votre office de grand-maître, sans qu'on y trouve à redire,... Saint Jean ! M. le connétable !

Le comte de Richemont, suivi de Gaucourt et de Xaintrailles , venait d'arriver , et sa voix impérieuse retentissait dans les cours du château. Il entra dans la chambre du roi avec ses deux compagnons de route, et en reconnaissant Tannegui du Châtel, qui s'était levé et retiré à l'extrémité de la salle , il fronça le sourcil , hésita s'il sortirait sans saluer Charles VII, et se contint assez pour s'agenouiller devant le roi , qui à peins lui en donna le temps, l'ayant embrassé avec transport et à plusieurs reprises. Le connétable, ainsi que Gaucourt et Xaintrailles, était couvert de boue et trempé d'eau ; la barque , dans laquelle ils descendirent la Loire, avait échoué après des efforts inouïs pour la maintenir à flot, et ils avaient regagné le bord moitié à gué moitié à la

nage , pour achever le chemin par terre , ce qui n'était pas sans danger , les routiers courant la campagne aux environs de Blois. Le soin qu'ils prirent d'avancer avec précaution, en côtoyant le fleuve à travers les roseaux et les herbes , leur sauva peut-être une sanglante et fâcheuse rencontre. La joie de Charles VII fut si vive et si éclatante au retour inespéré de son connétable , qu'il oublia la présence et le dévouement de Tannegui du Châtel, que le comte de Richemont mesurait du regard comme un rival à combattre ; celui-ci , les bras croisés et le front soucieux , luttait en silence avec les pensées qui l'assaillaient. Quant au roi , il riait , il pleurait à la fois , il invoquait saint Jean , il embrassait encore le connétable, puis Gaucourt, puis Xaintrailles ; mais il n'approcha plus de Tannegui , qui essuya deux larmes sur ses joues ridées : car Charles n'avait pas montré tant de plaisir à le revoir après dix-sept ans d'absence !

— Saint Jean ! saint Jean ! puisque j'ai mon connétable, je ne crains plus rien ! s'écria le roi qui se sentait de force maintenant à lutter contre les rebelles.

— Monseigneur, vous vient-on solliciter d'assassiner quelque duc de Bourgogne? dit sévèrement le comte de Richemont en désignant Tannegui dont l'indignation fut muette. Par saint

258 LES FRANCS-TAUPIiVS.

Yves ! sont-ce là vos sermens envers mon frère de Bretagne? Le Dauphin est-il Bourguignon que vous mandiez les Armagnacs?

— Beau cousin , je vous prie de ne pas diffamer ce bon et loyal gentilhomme qui me vient aider contre mes ennemis et amène compagnie de ses gens....

— Pouvait-il pas les envoyer sans désobéir à votre arrêt? Il mérite punition pour cette désobéissance, et certainement je ne demeurerai avec lui pour ne tremper pas en son péché ancien. Or , je suis parent d'alliance avec le duc Jean qu'il occit d'un coup de hache à Montereau.....

— Messire , ne donnez créance à ces calomnies, interrompit Gaucourt qui alla serrer la main de Tannegui ; il n'est , ne fut et ne sera meilleur chevalier en toute chevalerie : il fit merveille d'armes à la journée de Nicopolis contre les Turcs , et fut moult loué de monseigneur Jean-sans-Peur , duquel vous lui imputez le meurtre. Trêve de rancune , monsieur le connétable , ne repoussez les services de celui qui tant et si bien servit le roi en ses adversités de jeunesse.

— Monsieur de Richemont , j'avais dit à monseigneur, interrompit avec dignité Tannegui du Châtel qui alla baiser les mains du roi , que je vous prierais de me laisser faire mon devoir , et pour ce vous promettrais tous honneurs , jusques

CHARLES VII A AMROISE. 259

à vous baiser aux genoux ; mais non ferai par l'assurance que j'ai de ne vous émouvoir : je vous atteste par la croix blanche que je n'avais autre envie, sinon de combattre et mourir dessous l'oriflamme ! je ne veux point augmenter les embarras de mon cher et redouté sire , ni ôter de fidélité un vaillant capitaine par la haine que me portez. Toutefois je jure Dieu et la glorieuse vierge Marie , que je ne suis de rien dans la mort de M. de Bourgogne, lequel périt justement ayant mis la main sur le Dauphin son seigneur. Adonc je retourne en ma sénéchaussée où bientôt entendrai bruire le triomphe de la majesté royale , et je souhaite que mes gens qui demeurent vous aident de leur mieux, comme j'aurais voulu faire pour le bien du royaume.... Recevez ma révérence et adieux, sire : puissiez-vous être tenu en joie, santé et toute prospérité ! Dieu te gard, Gaucourt, et grand merci de tes beaux éloges! M. de Richemont, et vous de même , Xaintrailles , servez bien le roi !

Charles VII eut pitié de son vieil ami et l'aurait retenu peut-être malgré le connétable , si celui-ci n'avait fait mine de sortir le premier : Tannegnî quitta donc la chambre sans avoir une parole consolante du roi qui lui pressait les mains et se penchait vers lui pour l'embrasser ; leurs joues se touchèrent et leurs larmes se confondirent. Ces adieux qui devaient être éternels, attristèrent un

260 LES FRANCS-TÀUNKS.

moment le prince, plus inconstant qu'ingrat; mais sa tristesse cessa avec le bruit des pas qui s'éloignaient, pour faire place aux mêmes transports d'espérance et de gaieté qui avaient accueilli le connétable. Gaucourt boudait ce dernier, moins à cause de sa rigueur à l'égard de Tannegui, que pour son indifférence aux paroles de conciliation que lui Gaucourt avait mises en avant. Pothon de Xaintrailles qui n'avait jamais aimé Tannegui, le vit partir avec insouciance ; il réservait toutes ses émotions pour sa propre douleur : La Hire son frère d'armes se mourait.

— Saint Jean ! mon connétable et ami , comme je vous sais bon gré d'être venu ! lui dit le roi qui ne pensait déjà plus à Tannegui ; vous me conterez les aventures de votre route qui fut moult pénible et diligente , ainsi qu'il paraît à vos habits humides et fangeux? Çà, n'allez point vous enrhumer et garder le lit , ce serait grief dommage.

— Qu'est ceci? demanda Arthus de Richemont avec un ton d'autorité sévère : j'ai trouvé en la cour du château un échafaud dressé et une échelle ; puis le prévôt des maréchaux et ses valets autour du petit Blanchefort lié au poteau : une minute plus tard , il avait la tête coupée , par saint Yves !

— Saint Jean ! je suis aise que l'ayez délivré, beau cousin , répondit le roi avec humilité et

CnARLES VII A AMBOISE. 261

rougissant sous l'inflexible regard du connétable : c'est le rebelle Dauphin qui me l'envoya naguère de Niort pour des propositions de paix fort incongrues et malhonnêtes; ledit Blanchefort ne se borna point à me communiquer icellcs , ains m'injuria de telle sorte qu'il fallut le faire juger pour l'honneur de ma royauté : voire j'ignorais la peine de son crime !

— Je lui ai pardonné en votre nom, et bien vous servira-t-il, repartit le connétable qui donnait parlà un démenti à sa conduite impitoyable envers Tannegui. Nous sommes au point de ménager la noblesse , d'autant que les princes ont recours au peuple en leurs brigues : le sang versé du petit Blanchefort eut empêché les seigneurs de venir à vous et vous enlevait mille gens d'armes et plus. Sire , ce n'est pas tant de punir qu'il est besoin aux rois et princes , mais de punir à point exemplairement.

— Merci de vos conseils , beau cousin , j'en userai dorénavant; mais, s'il vous plait, qu'allonsnous faire? demeurons-nous à Amboise ou retournons à Angers ?

— Monseigneur , prenez les champs ! s'écria le connétable inquiéta l'idée d'un siège ; ne vous enfermez en ville ni en château : or souvenez-vous du roi Richard !

— Ah ! Saint Jean ! le bel avis ! reprit Char-

262 LES FRANCS-TAOPINS.

les VII saisi d'un salutaire effroi , le roi Richard d'Angleterre , assiégé et pris par son cousin le comte d'Erby dedans un château où il s'était renfermé au lieu de tenir la campagne , fut emprisonné en la tour de Londres et bientôt perdit la vie ayant perdu la couronne !

— Sire , il faut faire une armée : en dix jours vous aurez de quoi répondre aux Taupins, et votre noblesse vous défendra , si vous lui baillez argent et habillemens de guerre.

— Saint Jean ! mes finances n'ont pas haussé en votre absence : les receveurs et trésoriers semblent d'intelligence avec mes ennemis , et Jacques Cœur est à Gènes.

— Vous le manderez à Poitiers où vous allez cejourd'hui même , monseigneur , et je veux assembler la plus belle armée, pourvu que dépensiez cent mille écus d'or.

— Saint Jean , Saint Jean ! cent mille écus d'or ! Jacques Cœur est grandement riche , mais le roi de France est grandement pauvre ! Donc , mes amis, allons vite à Poitiers.

— Monseigneur , la voici qui vient ! cria de loin Charles d'Anjou dont la figure s'animait de couleurs inusitées ; j'ai voulu premier vous en porter la bonne nouvelle.

— Qui est-ce qui vient , beau cousin ? interrompit le connétable avec la mauvaise humeur

d'un soupçon : vous ne m'embrassez pas, monsieur du Maine ?

— Je vous embrasserai et festoierai plus longuement , mon cousin , reprit Charles d'Anjou ; j'ai de singulières confidences à vous faire, mais nous deviserons en autre temps et lieu : aussi bien monseigneur le roi veut être seul , car voilà madame de Beauté qui s'en vient de Bourges.

— Saint Jean ! où est ma mie que je l'acolle? répliqua le roi hors de lui , je ne l'ai vue depuis tantôt un mois ! La Varenne et Cousinot ont fait diligence et je leur en tiendrai bon compte. Mais ça, je ne la vois point; mon frère , allons à sa rencontre.

— Je lui ai dit comme vous l'aimez, monseigneur , et aussi comme nous l'aimons tous ! dit le comte du Maine qui ferma la bouche au connétable et l'invita d'un geste à céder à la nécessité. Vos envoyés l'ont trouvée qui venait avec ma dame et honorée sœur la reine , madame Marguerite la Dauphine et mesdames vos filles...

— Mon frère , empêchez qu'elles viennent , répliqua le roi qui frémit d'impatience ; dites-leur qu'elles aillent à Poitiers , où nous allons , et honorez-les en leur faisant compagnie de route. En ce jour je ne verrai que ma mie Agnès , la plus belle des belles, et me conforterai de ses gentils conseils. Saint Jean ! quel appétit je sens de la voir

et entretenir!... Monsieur mon connétable, remettons les affaires de finances et de guerre à Poitiers où je vous suis ; à cette heure tout me nuit , et m'ennuie, excepté Agnès. Sortez, messieurs mes amis , et vous pareillement , mes gracieux lévriers, afin que rien ne gêne cet entretien Je

l'entends à son marcher! c'est elle assurément qui parle de la sorte ! comme elle est lente à mon gré ! enfin je la vais baiser amoureusement, car nulle ne la vaut en fine fleur de beauté et gentillesse. Mes bons Ecossais, faites bonne guette et défendez d'entrer céans sur peine de la vie. Agnès, ma dame et maîtresse , le roi redevient ton premier sujet !

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