CHAPITRE ZTI
Seulette suis pour tout et tout estée , Seulette suis ou je bois ou je siée, Seulette suis plus que autre riens traistée , Seulette suis de chascun délaissiée, Seulette suis durement abaissiée , Seulette suis souvent tout esplorée , Seulette suis sans amy demourée.
ïïn-|Jace.
On frappa long-temps à la cellule d'Ambroiser avant qu'il parût à la porte , le visage non moins en désordre que ses vètemens de moine ; un sang frais sillonnait ses joues encroûtées d'anciennes cicatrices ; son froc était marqueté de boue et découpé en lambeaux ; il avait l'air inquiet et sombre; on l'avertit que l'abbé désirait le voir , il demanda quelques instans pour effacer les >ti;;~
mates dont le cilice et la discipline avaient, dit-il, ensanglanté sa figure et son corps ; car il s'accusa d'avoir poussé jusqu'à la frénésie le repentir et la pénitence ; il rougit en apercevant un long cheveu de femme qui pendait de sa main , et il ferma précipitamment la porte pour se soustraire aux regards qui l'épiaient.
L'abbé de Saint -Maixent était un vieillard aveugle, qui n'avait pas toujours été aussi respectable par sa piété , que le faisaient alors ses cheveux blancs et son grand âge. Le nom de La Rocheguyon qu'il portait , lui avait tenu lieu de tout autre mérite pour être pourvu de la plus riche abbaye du Poitou , à laquelle sa famille fournissait des abbés toutes les fois que l'église disputait un cadet ou bien un bâtard au métier des armes. L'abbé , qui se sentait vieux et malade , voyant avec chagrin qu'aucun La Rocheguyon ne se présentait pour lui succéder, avait jeté les yeux sur son parent Ambroise , que recommandait suffisamment le nom de La Rochefoucault. Ce fut dans l'intention de lui laisser en héritage ie pouvoir abbatial, qu'il le reçut moine dans sa communauté , malgré les emportemens d'une jeunesse débauchée et scandaleuse. Il se souvenait d'avoir été jeune aussi , et pourtant il était arrivé , après beaucoup d'années , à mener une vie exemplaire , dès que ses passions se glacèrent avec ses sens ;
l'iis-pace. 97
enfin , devenu aveugle et paralytique , il aurait pu aspirer à la béatification s'il eût su faire des miracles.
Il reconnut la voix d'Ambroise s'informant de sa santé , et sans répondre , il serra dans sa main tremblotante une main qui tremblait , mais non de vieillesse ; tout le monde se retira d'après son ordre , et ils demeurèrent seuls ; l'un couché et agonisant , l'autre debout au chevet du lit et regardant sur l'oreiller cette tête blanche qui lui rappelait son père : la malédiction tonnait encore à ses oreilles !
— Mon fils , lui dit l'abbé d'une voix sereine que ne démentait pas le calme de son front, ne voyez- vous pas que je meurs et suis à l'agonie?
— A Dieu ne plaise ! mon père , reprit Ambroise qui ne pouvait écarter ses souvenirs semblables à des fantômes menacans ; ce n'est votre heure.
— Ai-jepas quatre-vingt-douze ans accomplis, Ambroise? feu messire votre père était moins âgé , m'est avis ; c'est dommage qu'il soit mort.
— Il est en paradis où vous irez un jour à ses côtés, reprit le moine qui arrêtail sa pensée sur la mémoire de son père avec autant d'horreur qu'il eût fait les yeux sur un serpent. Mais ne pensons à ces laidures et tristesses; il est trépi
et vous êtes vif
— Çà , je te dis , Ambroise , que je vais sortir de ce monde , et mon troupeau restant sans pasteur , c'est toi que je charge de le conduire au chemin du salut.
— Moi, messire abbé , s'écria le moine qui ne put se défendre d'un signe d'incrédulité à laquelle succéda une joie visible; suis-je pas trop grand, pécheur ?
— Monsieur saint Maixent qui guérit le mal des Ardens , peut-il pas guérir ton âme du péché ! Cuides-tu que je fus toujours un vénérable père et saint homme, tel que l'âge m'a rendu? nenni, j'atteste : en mon bon temps , quand j'avais le poil blond et la face vermeillette, j'étais fort abandonné au jeu, au vin et aux femmes. 0 les galans gestes! oies grands coups de lance! je chevauchais à toute selle : j'ai besogné à la multiplication de l'ordre Saint-Benoît ; est-ce mal fait et offensé Dieu? m'est avis que non , car la chair appète et cherche la chair ; je m'excuse d'avoir jamais commis viol ou tromperie en amour. Çà le seigneur Dieu ne fera que rire de mes gentillesses déjeune garçon et pardonnera bellement à icelui eu égard au vieil et dévotieux abbé.
— Si j'étais le seigneur Dieu , messire abbé , je vous logerais au plus près de moi pour votre sagesse et votre humilité ; onc ne vaudrai-je autant?
Lin-PACE. 90
— Monsieur saint Maixent y aidera , et plus encore la tête chenue. J'ai entendu conter tes passetemps , courses de nuit, surprises de jour , pucelles déhoussées et dames fécondées; ce n'es't péché mortel , mon fils , et le temps effacera ton mauvais renom. D'ailleurs étant abbé, tu te cacheras mieux pour le joli train d'amourette , et aura^ cure d'éviter le scandale , qui est chose nuisible ; certes le jeu est plaisant , le vin friand et les filles sont vrais biens sur terre ; comme je les regrette !
— Je vous promets plus de messes , obits et chandelles qui si vous fussiez pape ! messire abbé, mes très-chers frères consentiront-ils à mon élection?
— Ils n'auront garde d'y empêcher, ces honnêtes moines ; car j'ai droit de nommer mon successeur, et ils doivent seulement acclamer au choix que je dicterai. Monsieur saint Maixent les éclaire! Il en est parmi eux de plus chastes, prudens, religieux et caducs , je l'affie, mais il n'en est de plus noble que toi, mon cousin de La Rochefoucault. Cette abbaye est moult déchue de ses honneurs et puissance , depuis les deux beaux conciles que l'on y tint l'an de grâce 1073 et 1075; il faut donc pour maintenir ses privilèges contre les papes et les rois , un abbé de ti es-haute et ancienne lignée, lequel par ses alliances, maison et fortune protégera la communauté rangée sous sa
LES FRANCS-TAUPIKS.
loi. Donc, messire, je vous salue abbé et seigneur de Saint-Maixent.
— Mon vénérable père , j'accepte l'héritage que vous me baillez , et le garderai fidèlement contre tout péril , avec armes spirituelles , et aussi temporelles.
— Je m'en vais convoquer les gens du couvent, et leur déclarer ma suprême volonté qu'ils honoreront sans y contredire ; cependant retourne en ta cellule et demeure à prier le Saint-Esprit pour le succès de l'élection. Adieu, mon bien-aimé fils ; messire , approchez que je vous bénisse !
Ambroise recula , comme si cette bénédiction d'un vieillard ne pouvait descendre sur un front maudit; puis il s'inclina et reçut l'imposition des mains déjà glacées de l'abbé , qui avait presque le caractère majestueux d'un saint en prononçant les paroles saintes : l'abbé se sépara ensuite de son successeur par un dernier baiser de paix, et manda tous ses moines , qui vinrent processionnellement , répétant les prières des morts , tenir conseil autour du moribond.
La porte de sa cellule refermée et verrouillée , Ambroise leva la dalle de l'escalier souterrain , prit sa lampe qu'il avait déposée sur les premières marches , et arriva , tout plein d'une joie soulevant sa poitrine en bonds tumultueux, au bas de cet escalier qui semblait aboutir aux enfers; les