LIN-PACE
gémissemens qu'on entendait cessèrent aussitôt qu'il eut retiré le couvercle de pierre de Yin-pace; il se pencha sur cette espèce de gouffre, et plonl gea son bras qui tenait la lampe, dans les ténèbres que la lumière avait peine à traverser : des chaînes s'entrechoquèrent au fond , où l'on découvrait d'en haut une forme noire qui se mouvait.
— Jeanne, cria le moine d'un air de jubilation , ma chère et adorée , ma rebelle amoureuse, voici que je reviens te prier : veux-tu recouvrer ta liberté?
— Ma liberté ! murmura une voix sourde et ironique, tu sais bien l'usage que j'en ferais , abominable tentateur! laisse-moi mourir en cette fosse.
— Je jure, par mon grand et indomptable amour , que j'ai ferme et loyale intention de te libérer et remettre au séjour des vivans , cejovrd'hui même !
— Quel prix demandes-tu, quel crime'ou vilenie dois-tu parfaire, pour cette délivrance? ta rage d'amour est-elle assouvie ou lassée? monseigneur de La Rochefoucault est-il ressuscité d'entre les morts ? ou bien as-tu menti disant que ce vieux sire trépassa en la prise de son châtel ? messire Jean de La Roche , mon cousin Jean Sanglier ou mon frère Guillaume Sanglier ont-ils dressé quelque vengeance de ton méfait ?
— Oui , de par Dieu ! s'écria en riant Ambroise que le nom de son rival avait frappé au cœur , Jean de la Roche se marie à Edmée , bâtarde de Bourbon, sœur du duc Charles.
— Jean de la Roche se marie ! reprit Jeanne avec un cri d'angoisse : son honoré père est à peine froid dessous la lame, s'il est défunt!... J'aime mieux la mort dans ce sépulcre !
Ambroise, qui jouissait en lui-même du coup terrible qu'il avait porté à la malheureuse Jeanne, essaya inutilement de renouer cet entretien; à ses promesses , à ses paroles d'amour et de consolation , répondait le silence de la tombe , il craignit de n'avoir point assez ménagé sa victime, en l'accablant d'un mensonge mortel : car c'était le souvenir de Jean de la Roche qui soutenait encore cette amante outragée , dans le désespoir de son infidélité involontaire, et durant les longues heures qu'elle passait au milieu de cette nuit suffoquante , sous les chaînes qui meurtrissaient ses membres frêles, sous cette livrée monacale qui suait le crime , elle trouvait quelques instans de calme et de triste bonheur à penser que la prison, les tortures et les insultes qu'elle souffrait avec une sorte de résignation , ne pouvaient rompre ce pacte de l'àme qui l'attachait à un être absent et non moins cher pour elle , quoiqu'il dût ignorer toujours combien il était aimé.