‹ Les francs-taupins (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · L 1N-PACE · texte numérisé non relu

L 1N-PACE

lèvres grimacèrent un demi-sourire : monseigneur de Bourbon tient notre frère Jean en singulière amitié , et, pour lui faire honneur insigne il lui baille à femme la bâtarde du feu duc, avec de grands biens, de belles seigneuries, et la sénéchaussée de Poitou pour sa dot.

— Ce mariage n'est pas fait encore et ne se fera , interrompit-elle hors d'elle-même et saisissant la main d'Ambroise qui en tressaillit ; voulez-vous que je mette à néant votre outrage et ma vengeance? voulez-vous que je vous pardonne et voire remercie ?... Laissez-moi aller où j'ai affaire ?

— Aller devers Jean de La Roche , est-ce pas? répliqua le moine en grinçant des dents et lui secouant le bras : Tu n'as donc pas oublié Jean de La Roche qui t'oublie ? 0 fille insensée , cuides-tu que je sois si mauvais gardien de mon trésor, que de le fier aux mains d'un ravisseur ? car ce trésor est mien puisque je l'ai sans partage.

— Ne me dénie pas cette unique requête , ditelle avec un accent et un visage supplians : je te jure par le saint nom de Dieu et sa benoîte mère que je reviendrai me remettre à ta merci , et en considération de ce bienfait , je n'intéresserai plus tous les saints du paradis à la punition de la méchanceté et scélératesse.

— Grand merci de cette indulgence à mon

égard, Jeanne, mais pour le service que tu requiers , promets-tu de m'aimer ?... A quelle fin irais-tu vers de La Roche ?

— J'irai vers lui et dirai fort piteusement : <e Monseigneur, voici Jeanne Sanglier qui vous aimait tant qu'elle fut digne de vous , mais depuis qu'elle a perdu sa belle fleur de virginité , elle n'a plus sujet de vous aimer : adonc vous pouvez prendre femme ailleurs et ne vous soucier de celle qui meurt en vous avouant son infortune et son fol amour. » Ce disant , je me reculerai de sa présence en grande vergogne , et rendrai l'âme de meilleur courage , quand il saura de ma bouche comme je l'aimais et aussi comme je suis avilie ! Je consens à ne pas révéler la cause de mon déshonneur : car lui ou mon frère ou mon cousin Sanglier vous tuerait !

— Vous n'irez point pour aucun prétexte ni pour aucune raison ! repartit Ambroise qui avait écouté cet aveu avec un frémissement de joie : Jeanne, cent fois chère et plus précieuse , je n'échangerais cette nouvelle contre une couronne de comte : Jean de La Roche n'a connu onc le grand amour que tu avais pour lui ?

— C'est pourquoi j'ai hâte qu'il l'apprenne devant que j'aille de vie à trépas ! Messire , expiez votre forfaiture à mon égard , en permettant que j'y aille !

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— Vous moquez de parler ainsi, Jeanne? il ne faut pas qu'il sache cet amour qui désormais m'appartient : onc vous ne verrez votre ami Jean de La Roche !

Cet arrêt prononcé avec une sévérité solennelle , imposa silence aux prières que l'infortunée ne se lassait pas d'essayer , comme une vague revient fondre sur le roc où elle se brise toujours. Jeanne sembla , en renonçant à son projet qui avait jailli comme le sang d'une blessure, abandonner la seule planche de salut qui portait sa destinée , et elle tomba sur la litière de paille , avec un soupir où la vie faillit s'exhaler. Ambroise l'appela doucement , lui baisa les mains qui étaient froides et contractées, l'attira presque inanimée, et l'assit comme un enfant sur ses genoux , passa ses doigts dans cette ondoyante chevelure, posa ses lèvres brûlantes sur cette bouche immobile , et s'exalta dans ses caresses jusqu'à croire que cette victime avait la lâcheté d'y répondre : elle s'éveilla de sa douleur léthargique en se rejetant, par un élan terrible, sur la paille pourrie qui n'amortit pas le choc contre le sol et la muraille , où les chaînes résonnèrent en macérant ce qui restait de chair dans tout ce corps près de se briser en pièces : elle osa regarder en face Ambroise , qui la regardait tendrement.

— Oh ! n'est-ce point assez et trop pour un

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seul jour? dit-elle amèrement: vous devez être satisfait de vos œuvres : car ce matin vous gagnâtes la journée nonobstant ma résistance , et tout-à-1'heure vous m'avez réjouie d'une triomphante nouvelle ! or laissez-moi en paix jusques à demain et je vous rendrai actions de grâce.

<— Écoute ce que je viens te proposer , reprit Ambroise qui commençait à lui ôter ses fers : je suis abbé et seigneur de ce lieu qui est l'abbaye de Saint-Maixent.

— Quoi ! seigneur Dieu , tu as permis ces iniquités être faites en ta maison ! je pensais être plus proche du vieux sire de La Rochefoucault et de mon frère Jean de la Roche !

— Eh bien , Jeanne , veux-tu pas demeurer de bon gré avec moi qui serai ton seigneur et ami ? il convient de vêtir habit de moine , et suivre la règle de saint Benoît en mon couvent : aussi bien te voilà morte et enterrée de ton vivant ; jà mon frère de La Roche a pris le deuil pour ses noces , et de fait les trépassés ne ressuscitent guère sans miracle.

— Las ! Jésus , Marie ! as-tu poussé la cruauté à ce point? il pense que je péris dans le sac du château par la main des Anglais , et il ne se souvient de moi que pour ordonner beaux obits et anniversaires ! Ah ! méchant moine , je me dédis du pardon que je t'offrais pour ma délivrance, et

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réitère le serment que je fis de te mettre à mort comme pourceau !

— Jeanne , tu seras moult honorée en iron abbaye et y feras bonne chère , gentil novice : certes, tu n'auras pompeux accoutremens, ains robe de bure noire, froc et capuce ; tu n'auras le plaisir de la danse et des tournois, tu ne deviseras de galanterie avec les dames ni de chevalerie avec les hommes ; mais il n'est plus amoureux , plus loyal et plus humble serviteur que serai pour te plaire ; je te rendrai dame et abbesse de ce moûtier , sous le nom et habit du révérend frère Jean , s'il te plait ;tu logeras en mon hôtel et y ferons bonne chère amoureusement

— C'est monseigneur Dieu qui t'inspire ce dessein, et je jouerai tout à plein ce mystère propice : ores dépêche de me désenchaîner et de m'accoutrer en moine parfait.

— J'achèverai tôt la métamorphose, très-douce Jeanne, que j'eusse achetée à plus haut prix ! mais auparavant il sied de jurer dessus les saints évangiles que tu ne songeras àt'évaderde l'abbaye, que tu ne reprendras onc ton nom et personnage, que tum'aimeras fermement, enfin que tu signeras en mes mains bonne et naïve déclaration pour manifester comme tu m'aimais de long-temps, comme tu m'as suivi de force en religion, comme tu y demeures sans contrainte pour ton grand amour î...

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— Es-tu pas quelque démon fait homme? vilain trompeur, me croyais-tu si déchue de ma vertu et de mon ressentiment pour avouer ces honteuses calomnies?

— Oui dà , la proposition vaut qu'on la considère, et il n'est rien de trop dur et difficile pour issir de cette basse-fosse. Pourquoi avoir dit oui de primesaut et consenti?

— Je ne savais tes conditions folles, et j'acceptais la liberté pour contenter l'envie qui me poind de te navrer à mort : mais ton sang ne vaut un parjure ! trêve donc !

— Jeanne , Jeanne , je te conseille de céder pour l'amour que j'ai de toi , pour ta vie en péril : ce n'est rien qu'être moine , tu seras mon frère et t'aimerai davantage.

— Ambroise , je suis morte , est-ce pas ? cet état m'agrée et suffit : il importe peu ou point que je gise en ce petit endroit ou dans quelque honorable tombeau ! car je n'y serai plus regrettée de celui que plus je regrette au monde. Dieu ait mon âme ! je suis aise d'être ici pour y plus tôt mourir d'angoisses !

— Jeanne , à deux genoux et mains jointes , je te prie de n'empêcher pas que je te sauve, et de mieux traiter mon amour qui fut tyrannique à force d'être grand! Jeanne, tu ne peux faire que ces choses ne soient arrivées : possible en

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portes-tu le fruit dans ton giron , sans nul remède ?

— Infâme ! s'écria-t-elle en le repoussant avec ses chaînes : tu n'auras aucun fruit de mon ventre, car je mourrai auparavant !

On heurtait en haut si violemment, qu'il craignit que la porte de la cellule ne cédât aux coups répétés et renforcés par l'écho du souterrain; laissant la prisonnière qu'il avait enlacée de ses bras, comme de nouvelles chaînes , et qu'il essayait d'attendrir par des pleurs, des prières, des caresses et par tous les signes de l'amour au désespoir , il se hâta de remonter dans sa cellule , de clore l'entrée de l'escalier et de se présenter , hagard et défait , aux religieux qui se pressaient sur le seuil pour le saluer abbé de Saint-Maixent , et lui annoncer la mort de son prédécesseur : il affecta une pieuse résignation.

— Mes frères , dit-il en composant son visage, j'étais en oraison et méditation touchant notre vieil et bon père que le seigneur a vers lui rappelé : il est saint et a desservi canonisation. Donc, allons à la chapelle psalmodier pour lui un De Prof midis, et pour moi , qui vous tiens en paternité, chanter Te Deum laudamus.

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